LETTRE XXII (2)

LETTRE XXII (2)

 

Saint Augustin écrit à Aurèle, évêque de Carthage, pour déplorer les festins qu'en Afrique, on faisait dans les cimetières, pour célébrer la mémoire des martyrs, et sous prétexte de religion. Il le conjure de remédier à ce mal. Il se plaint ensuite que les clercs eux‑mêmes sont

trop avides des louanges humaines, et n'évitent pas assez les contentions.

 

AUGUSTIN, PRÊTRE, A AURÈLE, ÉVÉQUE (2).

 

CHAPITRE I.‑I. J'ai cherché longtemps, en quels termes pleins de gratitude, je pourrais répondre à la lettre de votre sainteté : mes efforts n'ont pu aboutir, toutes mes facultés se trouvent subjuguées, par cet amour si ardent déjà, et que rend bien plus brûlant encore la lecture de votre lettre ; alors je m'en suis remis à Dieu pour qu'il voulût bien suppléer à mon impuissance et me permettre de vous répondre d'une manière conforme à notre zèle commun envers Dieu et envers l'Eglise, ainsi qu'à votre dignité et à l'obéissance que je vous dois. Avant tout, non‑seulement je ne repousse pas, mais encore j'accepte avec empressement ce que vous daignez me dire, que mes prières vous sont d'un grand secours. Mais ce qu'il y a d'assuré, c'est que, si mes prières n'ont point assez de valeur, au moins par le mérite des vôtres, obtiendrai‑je d'être exaucé. Je vous remercie, plus que mes paroles ne pourraient vous l'exprimer, d'avoir permis à notre frère Alype de rester au milieu de nous, pour servir d'exemple aux autres frères qui désirent

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(1) Ecrite vers l'an 392. ‑ Cette lettre était la 44e dans les éditions antérieures à l'édition des Bénédictins, et celle qui était la 22e se trouve maintenant la 235e.

 

(2) Aurèle était originaire des Gaules ou d'Italie; avant d'être élevé à l'épiscopat il avait exercé les fonctions de diaconat dans l'Eglise de Carthage.

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p288 LETTRE VINGT-DEUXIEME.

 

s'éloigner des soins et des embarras de ce monde. C'est un bienfait dont le Seigneur vous récompensera. C'est pourquoi cette com­munauté de frères qui commence à se former autour de nous, vous garde une si vive grati­tude à vous qui séparé par de si grandes dis­tances, n'en êtes pas moins présent de cœur au milieu de nous et tout préoccupé de pourvoir à nos besoins. Aussi, prions‑nous Dieu de tout notre cœur pour qu'il daigne vous protéger vous et le troupeau confié à votre garde ; que son secours ne vous abandonne jamais ; et qu'il fasse sentir à son Eglise, par votre ministère, toute l'étendue de sa miséricorde, telle que la lui demandent pour elle les larmes et les prières de tous les hommes pieux!

 

2. Sachez donc, seigneur bienheureux et vénérable par l'abondance de votre charité, que loin de désespérer, nous espérons fortement que le Seigneur notre Dieu, par l'autorité attachée à la dignité dont vous êtes revêtu, et qui réside en votre esprit bien plus que dans l'éclat extérieur qui vous environne, voudra, moyennant la gravité de vos conseils, purger l'Eglise d'Afrique des excès et des souillures qu'elle souffre dans beaucoup de ses membres, et dont si peu gémissent. En effet, lorsque l'Apôtre expose brièvement dans un passage les trois genres de vices qu'on doit éviter et détester, et d'où s'élève pour ainsi dire une moisson de vices innombrables, celui qu'il indique en second lieu mérite d'être puni le plus sévèrement par l'Eglise; mais les deux autres, c'est‑à‑dire le premier et le dernier, paraissent dignes de quelque tolérance, et peuvent même arriver peu à peu au point de n'être plus considérés, comme des vices. En effet, que dit le vase d'élection : « Ne vous laissez pas aller aux excès de la table et de l'ivrognerie, à la dissolution des moeurs et aux impudicités, à l'esprit de contention et de fourberie, mais revêtez-vous de Notre Seigneur Jésus‑Christ, et ne faites pas consister le soin du corps dans les désirs de la sensualité (Rom., xiii, 13). »

 

       3. De ces trois sortes de vices, les dis­solutions et les impudicités sont regardées comme un si grand crime, que celui qui s'en est souillé, non‑seulement n'est pas digne du ministère ecclésiastique, mais en­core de la participation aux sacrements. Et cela est de toute justice. Mais pourquoi cette sévé­rité contre un seul vice? Aujourd'hui les excès de la table, et de l'ivrognerie, sont regardés comme licites, on s'y abandonne non‑seule-­

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p289 SAINT AUGUSTIN A L'ÉVÊQUE VALERE.      

 

ment dans les jours solennels, célébrés en 1'honneur des bienheureux martyrs (ce qui serait déjà fort regrettable pour quiconque ne regarde pas ces choses avec les yeux de la chair), mais on s'y livre encore chaque jour. Ces excès, s'ils n'étaient que honteux et n'allaient pas jusqu'au sacrilège, pourraient être considérés comme un moyen d'éprouver la force de notre patience, quoique en cet endroit où l'Apôtre énumère plusieurs vices, parmi les­quels il place l'ivrognerie, il termine en disant qu'il ne faut pas même prendre sa nourriture en compagnie de telles gens. Supportons ces vices et ces dérèglements dans la vie domestique, dans les festins qui se font dans l'intérieur des maisons ; recevons le corps de Jésus‑Christ en compagnie de ceux avec lesquels on nous défend de manger le pain, mais écartons‑les, comme une honte et un déshonneur, des tombeaux où reposent les corps des saints, des lieux où l'on reçoit les sacrements, et des maisons de la prière. Autrement, sera‑t‑il jamais possible d'interdire chez les particuliers, ce qu'on souffrirait dans les lieux saints comme un honneur rendu aux martyrs ?

 

4. Si l'Afrique essayait la première de faire disparaître ces coutumes du reste de la terre, elle mériterait d'être imitée. Mais puisque dans la plus grande partie de l'Italie, et dans toutes, ou du moins dans presque toutes les autres églises d'outre‑mer, il n'y a aucune trace de ces désordres, qui n'y ont jamais existé, ou bien soit nouveaux soit anciens, ont été sup­primés par le zèle, les soins multipliés des saints évêques, uniquement préoccupés de la vie future ; pourrions‑nous douter qu'après tant d'exemples, nous ne puissions aussi faire dis­paraître de nos mœurs cette tache et cette souil­lure, nous qui avons un évêque de ces pays‑là, ce dont nous remercions sincèrement Dieu ? Mais d'ailleurs, sa modération, sa douceur, sa prudence, sa sollicitude en Notre Seigneur sont telles, que fût‑il même africain, il comprendrait bien vite, d'après les saintes Ecritures, qu'il faut chercher à guérir cette plaie qu'une liberté dégénérée en licence a faite à l'Eglise. Il est vrai que la contagion de ce mal a fait tant de progrès, qu'à mon avis, l'autorité d'un concile est seule capable de le guérir. Néanmoins, si une église doit donner l'exemple, c'est celle de Carthage. Car il y aurait autant de témérité à vouloir changer ce que cette église maintiendrait, qu'il y aurait d'impudence à maintenir ce qu'elle aurait supprimé ; et quel autre évêque pourrait‑on désirer pour cela, sinon celui qui avait ces pratiques en horreur, lorsqu'il n'était encore que diacre (1).

 

5. Mais ce qui était alors à déplorer, doit

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(1) Voyez la note 2e page 287.

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p290 LETTRE VINGT‑DEUXIÈME.

 

être maintenant extirpé, non avec dureté, mais comme le dit l'Ecriture dans « un esprit de douceur et de mansuétude (Gal., V., 1). » En effet, la charité fraternelle qui a dicté votre lettre me donne la confiance de vous parler comme à moi‑même. Non, ce n'est, à mon jugement, ni par l'aigreur, ni par la dureté, ni par des paroles impérieuses, que de pareils maux peuvent être supprimés, mais par des exhortations plutôt que par des ordres, par des avertissements plutôt que par des menaces. C'est ainsi qu'il faut agir avec la multitude. La sévérité ne convient qu'à un petit nombre des pécheurs; et si nous recourons à la menace, ce doit être à regret, et au nom des saintes Ecritures quand nous annonçons des châtiments futurs, afin que ce ne soit pas nous qu'on craigne dans notre pouvoir, mais Dieu dans nos discours. Nous ferons d'abord impression sur l'esprit des hommes spirituels, ou sur ceux qui sont près de l'être, et leur autorité autant que leurs exhortations douces mais pressantes, entraîneront facilement le reste de la multitude.

 

6. Mais puisque ces ivrogneries, ces somptueux festins dans les cimetières sont regardés, par le peuple ignorant et charnel, no‑seulement comme un honneur rendu aux martyrs, mais aussi comme une consolation pour les morts, il sera facile, à mon avis, de détourner de ces honteux désordres, en s'appuyant, pour les défendre, sur l'autorité de l'Ecriture. Comme il est vrai cependant que les offrandes faites pour les âmes des défunts, sont pour elles un soulagement, que du moins ces oblations soient modestes et sans faste. Qu'on y fasse participer avec empressement et sans orgueil tous ceux qui le désirent, et qu'on n'en fasse pas un sujet de trafic. Si par dévotion c'est une offrande d'argent que l'on veut faire, il faut distribuer immédiatement cet argent aux pauvres. Ainsi le peuple ne croira pas qu'on veuille lui faire oublier ce qu'il doit à la mémoire de ceux qui lui sont chers, (ce qui pourrait être pour lui le sujet d'une grande douleur) et l'Eglise ne verra plus se célébrer dans son sein ce qui est contraire à la décence et à la piété. Voilà pour ce qui regarde ces désordres de festins et d'ivrogneries.

 

CHAPITRE II‑7.Quant à l'esprit de contention et de fourberie, il ne m'appartient pas d'en parler, puisque ces vices sont plus grands dans nos rangs que dans ceux du peuple. La source de ces maladies de l'âme, c'est l'orgueil et l'amour des louanges humaines, qui souvent engendrent l'hypocrisie. On ne peut résister à

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p291 SAINT AUGUSTIN A L'ÉVEQUE VALÈBE.

 

ce mal qu'en imprimant dans son cœur la crainte et l'amour de Dieu, par la lecture assidue des divines Ecritures. Celui qui veut y résister, doit être le premier à donner l'exemple de la patience et de l'humilité, en ne prenant qu'une part modeste des louanges qu'on lui donne. Cependant s'il ne reçoit pas entièrement tout ce qu'on veut lui en donner, il ne doit pas non plus les rejeter entièrement; des honneurs et des louanges qu'il reçoit, il ne doit rien garder pour lui, qui doit être tout entier en présence de Dieu et mépriser tout ce qui vient des hommes, mais à cause et pour le bien de ceux à qui il ne pourrait être utile en s'abaissant par trop lui‑même. En effet, c'est à cela que tendent les paroles de l'Apôtre quand il dit : « Que personne ne vous méprise sous prétexte que vous êtes jeune (Tim., iv, 12), » après avoir dit dans un autre endroit : « Si je cherchais à plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus‑Christ (Gal., 1, 10). »

 

   8. C'est une grande chose que ne pas se réjouir des honneurs et des louanges des hommes, mais de retrancher toute cette vaine pompe, et de n'en retenir que ce qui est nécessaire pour le faire servir à l'utilité et au salut de ceux qui nous honorent; car ce n'est point en vain qu'il a été dit : « Dieu brisera les os des hommes qui veulent plaire (PS., LII, 6). » Qu'y a‑t‑il, en effet, de plus faible, de plus dénué de cette fermeté et de cette vigueur, figurées par les os, qu'un homme qui se laisse abattre par les propos des médisants, bien qu'il connaisse la fausseté de leurs paroles ? La douleur que cause la médisance ne déchirerait pas les fibres de son cœur, si l'amour des louanges ne brisait pas ses os. Je connais d'avance toute la force de votre esprit, c'est pourquoi je vous dis ce que je me dis à moi‑même. Daignez considérer avec moi combien ces choses sont graves et difficiles. L'orgueil et la vanité sont des ennemis dont on ne connaît la force, que quand on leur a déclaré la guerre. En effet, s'il nous est facile de nous passer de louanges quand on nous en refuse, il est difficile de ne pas s'en réjouir quand on nous en donne; et cependant notre âme doit tellement être attachée et suspendue, pour ainsi dire, à Dieu, que si l'on nous loue sans raison, nous devons reprendre ceux qui le font, de peur qu'ils ne croient qu'il se trouve en nous quelque chose qui n'y est pas, ou qu'ils ne nous attribuent ce qui vient de Dieu, ou qu'enfin ils ne louent en nous des choses qui s'y trouvent même abondamment, mais qui ne seraient pas dignes de louanges, comme le sont tous ces biens que nous avons en commun avec les animaux, ou avec les hommes impies. Mais si c'est Dieu qui est en nous l'objet des louanges que nous recevons, félicitons‑en ceux qui nous les donnent, parce que, c'est le vrai bien qui leur plaît, et glorifions-nous de plaire aux hommes alors seulement

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p292 LETTRE VlNGT‑DEUXIÈME.

 

que nous sommes devant Dieu tels qu'on nous croit; car ce qui plaît en nous, ce n'est pas à nous qu'il faut l'attribuer, mais à Dieu qui seul dispense aux hommes des dons véritable­ment dignes de louanges. Voilà ce que je me dis chaque jour, ou plutôt voilà ce que me dit celui dont les préceptes sont si salutaires, soit que nous les trouvions dans les livres divins, soit qu'ils nous viennent du fond même de notre âme. Et cependant moi‑même, malgré l'ardeur de ma lutte contre l'ennemi, j'en reçois souvent des blessures, lorsque je ne puis rester insensible au plaisir des louanges qu'on m'adresse.

 

9. Je vous écris ces choses afin que, si elles ne sont pas nécessaires à votre sainteté, soit que vous ayez à ce sujet des pensées plus utiles, soit que votre sainteté n'ait aucun besoin de ce remède, mes maux vous soient du moins connus, et que vous sachiez comment vous devez prier Dieu pour les infirmités de mon âme. Accordez‑moi cette grâce, je vous en conjure par l'humanité de Celui qui nous a prescrit de porter mutuellement les fardeaux les uns des autres. Il y a encore beaucoup de choses de ma vie, que je ne puis écrire et que je déplorerais dans un entretien particulier avec vous, et mieux encore, s'il pouvait y avoir entre mon cœur et le vôtre quelque mystérieuse communication autre que celle qui s'établit par la parole et l'ouïe. Mais si notre vénérable et très‑cher père, le saint vieillard Saturnin (1), dont j'ai pu apprécier la bienveillance et la tendresse fraternelles pour vous, lorsque j'étais à Carthage, daignait venir vers moi, quand l'occasion lui en paraîtra opportune, je pourrais lui parler affectueusement, à peu près comme si je m'entretenais avec vous‑même. Je vous conjure donc, avec plus d'instance que mes paroles ne peuvent en exprimer, de tâcher d'obtenir cette grâce de lui, car ceux d'Hippone craignent beaucoup et même beaucoup trop que mon absence ne me tienne tant éloigné d'eux, et ils ne veulent pas se fier à moi comme je me fierais à vous. Avant la réception de votre lettre, j'avais appris par notre saint frère Parthenius, comme moi serviteur de Dieu, entre beaucoup d'autres choses que je désirais savoir, la libéralité et la prévoyance avec lesquelles vous avez donné un champ à nos frères. Le Seigneur nous permettra de voir accomplir ce qui nous reste encore à désirer.

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(1) Il y a lieu de croire que c'est le même Saturnin, évêque d'Ussale, dont saint Augustin parle au livre XXII, de la Cité de Dieu, ch. viii, et qu'il avait vu à Carthage avec Aurèle, à son retour d'Italie en 388.

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