Darras tome 9 p. 11
3. Au momont où Constance fut créé César, Hélène, déjà mère de Constantin, fut sacrifiée à une combinaison politique. Constance-Chlore dut l'éloigner de sa personne pour accepter la main de Théodora, belle-fille de l'empereur Maximien Hercule. A cette époque (292) Constantin avait dix-huit ans. Le fils fut séparé de sa mère. Sainte Hélène habita tantôt à Trêves, où l'on voyait encore au XIIe siècle les traces de son palais 2, tantôt à Bonna (Bonn) où la tradition a conservé également le souvenir de son séjour3, peut-être aussi au castellum de Quantia. chez les Morini, dont le nom actuel d'Hesdin paraît s'être formé par corruption d'Helles-dunum château d'Hélène 4. Cependant Dioclétien avait exigé que le jeune Constantin lui fût remis, comme un gage de la fidélité de son père. Déjà d'ailleurs, en 290, lors d'une expédition militaire en Egypte contre l'usurpateur Achillée, le jeune prince avait accompagné le vieil empereur. « Il se tenait à la droite du souverain, dit Eusèbe, on remarquait sa haute taille, la beauté de ses traits, la vigueur de ses membres et je ne sais quel air royal qui respirait en lui5. »
--------
1. Euseb., Vit. Constant., lib. I, cap. ivii-xvm.
2. Nobiiitatem llelenœ apud Tremros œdificiorum suorum adhuc antiqua testatur
gentilitas : ubi pavimentum domus illius variis marmoribus et Pario quandam la-
pide stratum déclarât quantum xbi prœ aliis videretur habere primatum. (Beren-
gosus, abbas S. Maxim. Trevirensis, 1171, de Invent. S. Crucis, lib. III, cap. il:
Patrol. lat., tom. CLX, col. 957.)
3.Ad templum collégiale quod est Bonnœ divertirnus. Non longe a teaolo abest
vetusta ex saxo quadrato domus, in quâ Hetena habitasse dicitur, alque ex ejus
régions saceilum veteri forma rotundum ah eadem extructum. (Boland., Ad. de
sancta Hdena.Xoc.. cit.) —4. Id., ibid. — 5. Euseb., Vit. Constant., lib. I, cap.
=================================
p12 PONTIFICAT DE SAINT SÏLVEST.IË ï (314-335}.
Dioclétien, appréciant ses qualités précoces, le nomma de bonne heure tribun du premier ordre. A Nicomédie, où la cour impériale faisait habituellement sa résidence, Constantin, s'il n'en avait pas le titre, était cependant, par le charme qu'il exerçait autour de lui, le véritable prince de la jeunesse1. On se rappelle qu'à cette époque les empereurs avaient ressuscité à leur profit cette appellation d'honneur empruntée à la monarchie des Tarquins. Nous savons de plus par les actes de saint Pantaléon que Dioclétien avait créé une école palatine, où les jeunes gens des familles patriciennes étaient élevés par des professeurs de philosophie et de belles-lettres choisis parmi les savants les plus distingués. Dans cette école se trouvèrent des chrétiens, qui eurent bientôt la gloire de verser leur sang pour la foi. Pantaléon fut du nombre. Il avait de bonne heure perdu sa mère, Eubula, pieuse et sainte femme, qui lui fit sucer avec le lait l'amour de Jésus-Christ. Son père, Eustorgius, l'un des plus riches citoyens de Nicomédie, était demeuré païen. Il avait brigué pour son jeune fils l'honneur d'une admission à l'école palatine. Constantin et Pantaléon étaient du même âge. Tous deux ils étaient séparés de leur mère, le premier par une politique inexorable, le second par la mort. Constantin n'avait point encore, au point de vue religieux, les idées qu'il devait manifester plus tard ; mais du moins il déplorait les fureurs et les violences déployées contre les chrétiens. Cette conformité de situation et de pensées dut établir une tendre liaison entre les deux jeunes gens. Or Pantaléon fut l'une des premières victimes de la persécution à Nicomédie. Son supplice eut un tel éclat et fut environné de circonstances tellement extraordinaires que les Grecs ont donné à ce saint le titre de protomartyr. On retrouve l'impression de ce souvenir de jeunesse dans le discours de Constantin au Concile de Nicée. « J'en fus témoin, dit-il, la cité de Nicomédie ne l'a point oublié. Quel spectacle que celui des fureurs de Dioclétien contre Jésus-Christ ! Au décret de mort rendu contre les chrétiens, Dieu répondit par un coup de foudre. Un incendie allumé par le feu du ciel dévora
------------------
1. Lactant., de Mort, persécutai:, cap. nv.
================================
p13 CHAP. 1. — CONSTANTIN LE GRAND.
le palais et la chambre même de l'empereur. Ce n'était que le prélude de désastres plus terribles ; quelque temps après Dioclétien était dépouillé de la pourpre. On ne se méprit point, et les sages reconnurent le doigt de Dieu dans ces événements. L'indignation éclatait à la vue de tant de crimes. Quoi ! disait-on, quel excès de démence porte ces princes à lutter contre le ciel même ! Les hommes les plus vertueux, dont la vie n'est qu'un tissu d'œuvres pures et saintes, sont conduits au supplice. Ce ne sont plus des exécutions, mais des boucheries. De lâches spiculatores, qui n'ont jamais vu l'ennemi en face, égorgent les jeunes gens les plus héroïques, la fleur de notre vaillante armée ! Voilà ce qu'on disait alors et voilà les crimes que le ciel lui-même a pris soin de venger. Oui, je le déclare, si l'on eût massacré autant de barbares rebelles qu'on fit alors égorger de chrétiens, la paix aurait été pour jamais assurée à l'empire 1 ! » Ce témoignage de Constantin nous fait très-bien comprendre le dégoût avec lequel il assista aux scènes de barbarie sauvage qui ensanglantèrent Nicomédie et le monde entier lors de la dixième persécution générale.
4. Il avait d'ailleurs à se défendre contre la jalousie brutale de Galerius, qui voyait avec une fureur mal sontenue grandir un jeune prince devenu l'idole du peuple et de l'armée. L'abdication de Dioclétien (305) mit dans tout son jour la haine de Galerius contre le fils de Constance-Chlore. Le vieil empereur était monté pour la dernière fois sur un trône dressé au milieu de l'immense plaine de Nicomédie. L'armée et le peuple, massés dans la vallée, comme sur les gradins d'un amphithéâtre naturel, attendaient en silence les paroles qui allaient tomber des lèvres de ce maître du monde. Aux côtés de Dioclétien, Constantin se tenait debout. Il était alors dans la force de l'âge. Connu et chéri des soldats, adoré du peuple, il attirait tous les regards de la foule qui s'attendait à le voir proclamer César. Dioclétien prit la parole. D'une voix entrecoupée de sanglots, il déclara que l'âge et les infirmités
--------------
1. Constant., Orai. ml tanct. Cœtum, cap. zxv; Patrol. lot., tom. Vllf, •01. itt-176.
=================================
p14 PONTIFICAT DE SAINT SYLVESTRE I (314-333).
ne lui permettaient plus de porter le fardeau de l'empire. « Après tant d'années de fatigues et de travaux, dit-il, j'ai bien droit au repos des derniers jours. Je laisse donc la puissance souveraine et le titre d'Augustes à Galerius et à Constance-Chlore. Déjà Sévère a été proclamé César à Milan ; je vais lui adjoindre un nouveau collègue. » A ces mots l'attention redoubla. Le nom de Constantin était sur toutes les lèvres. Dioclétien reprit : « Je pro-clame César Maximin Daïa. » Dans la foule, on crut à une erreur. On demandait que le vieil empereur répétât ce nom inconnu. Constantin frémissait d'impatience; mais Galerius, le prenant par le bras, l'écarta des marches du trône et fit avancer le pâtre Maximin, sur les épaules duquel Dioclétien jeta son manteau de pourpre1. Ce fut une déception pour la foule, et pour Constantin un sanglant outrage. Constance-Chlore, du fond des Gaules et de la Grande-Bretagne où il résidait, ne put rien pour réparer cette injustice. Son second mariage avec Théodora avait été fécond. Trois fils : Dalmatius, Julius Constantius, qui fut depuis le père de Julien l'Apostat, et Annibalien ; trois filles : Constantia; mariée plus tard à Licinius, Anastasia et Eutropia avaient successivement vu le jour. Tous ces noms formèrent la dynastie Constantinienne. Ces frères et sœurs étaient encore inconnus à Constantin. Du reste ils étaient trop jeunes pour régner, et Constance-Chlore, environné de cette nouvelle famille, voyait avec inquiétude la vieillesse s'approcher. Il songeait à léguer son héritage impérial à Constantin, le seul de ses fils qui fût en position de le faire respecter. Mais ce fils était malheureusement retenu loin de lui. Galerius entourait Constantin d'honneurs hypocrites et d'une rigoureuse surveillance. Il l'exposait à tous les dangers que sa haine pouvait lui suggérer, sans permettre qu'il s'éloignât jamais de Nicomédie. Cependant la santé de Constance-Chlore s'affaiblissait; chaque cour-rier qu'il expédiait à Galerius portait une requête toujours plus pressante par laquelle le vieillard redemandait son fils. Malgré le mystère affecté dont s'enveloppait le tyran de Nicomédie, Constantin
------------------
1. LaotsQt,, de Morte persecut., cap. xvm.
=================================
p15 CHAP. I. — CONSTANTIN LE GRAND.
fut informé de cette circonstance. Il en profita habilement. Un soir, il alla trouver Galerius et lui déclara que nulle puissance humaine ne saurait l'empêcher d'aller embrasser son père mourant ; moitié par contrainte, moitié par déférence, il obtint qu'on lui remît un sigillum, brevet impérial au moyen duquel les relais publics distribués sur toutes les routes étaient mis à sa disposition pour le voyage. Galerius n'eut pas plutôt signé cet ordre qu'il s'en repentit. Mon fils, dit-il à Constantin, vous voilà rassuré sur un objet auquel vous attachez tant de pris. Demain vous partirez aussitôt que vous aurez reçu mes dernières instructions pour votre auguste père. — Le lendemain, Galerius retarda son lever jusqu'à midi. Dès le matin, il avait expédié aux relais de poste voisins une défense absolue de fournir des chevaux au jeune prince, qu'il s'attendait à voir paraître pour recevoir ses derniers ordres. Mais Constantin l'avait devancé. Sans tenir compte de l'injonction de Galerius, ou plutôt devinant par cette injonction la véritable pensée du tyran, il s'était mis en route au sortir même du palais. Une nuit d'avance était pour lui la liberté et la fortune. Il le comprit si bien qu'à chaque relai, il demandait le plus grand nombre de chevaux possible pour son escorte, et leur faisait couper les jarrêts après s'en être servi. C'était mettre Galerius dans l'impossibilité de le poursuivre. La précaution n'était pas inutile. Aussitôt que le tyran fut informé de ce brusque départ, il fit courir en toute hâte après le fugitif. Mais les maisons de poste n'avaient plus de chevaux valides ; les envoyés revinrent à leur maître, qui ne put s'empêcher de verser en leur présence des larmes de rage et de désespoir. Cet épisode de la vie de Constantin est attesté à la fois par les auteurs païens Zosime et Aurelius Victor aussi bien que par Lactance. On peut donc le considérer comme parfaitement exact, et l'on ne voit pas d'abord pourquoi Gibbon lui inflige l'épithète de foolish story « conte ridicule. » A force de tamiser l'histoire des grands hommes, on finirait par n'avoir sur leur compte qu'une date de naissance et une date de mort, si toutefois l'exagération de la critique daignait s'arrêter en face de la chronologie ; ce qui n'est pas toujours dans ses habitudes.
=================================
p16 TONTIFICAT DE SAINT SYLVESTRE I (314-335).
5. Pour nous, entre la dénégation gratuite de Gibbon qui vivait au XVIIIe siècle, et l'affirmation de Lactance, précepteur du fils de Constantin, il ne saurait y avoir la moindre hésitation. Lactance connaissait mieux l'histoire de l'empereur dont il élevait les enfants qu'un Angiaîs contemporain de Voltaire ne la pouvait savoir. Pour surcroît de preuves, deux auteurs païens de la même époque confirment le fait. À moins d'un scepticisme incurable, il faut convenir qu'un incident d'ailleurs aussi inoffensif réunit tous les caractères de véracité historique qu'on puisse désirer. Sauf peut-être les malheureux chevaux mutilés pour des raisons qui leur étaient bien étrangères, on ne voit pas qui aurait ici un intérêt quelconque à récriminer. Je me trompe. Gibbon était l'un de représentants de l'école philosophique aux yeux de laquelle tout persécuteur des chrétiens devait nécessairement être un type de vertu et de loyauté. Galerius avait eu l'honneur de persécuter les chrétiens. Galerius devait donc être incapable d'une trahison. Voilà pourquoi le XVIIIe siècle avait fait une question historique de l'incident des chevaux de poste. On trouvait cela digne de la majesté de l'histoire. C'était vraiment l'application du mot : foolish story. Constantin traversa rapidement la Thrace, la Mésie supérieure, l'Illyrie, le Norique, en remontant la rive droite de l'Ister (Danube) jusqu'à ce qu'il put franchir le Rhin, soit à Basilea (Bâle), soit à Argentoratum (Strasbourg), et poser un pied libre sur les domaines de son père. Sur toute la route qu'il venait de parcourir depuis Nicomédie, il avait rencontré par milliers des chrétiens qu'on traînait au supplice. Partout des croix étaient dressées, les bûchers en flammes, tout l'arsenal des tortures déployé. Les Gaules lui offrirent un consolant spectacle. Cette magnifique province, grâce à la mansuétude de son souverain, jouissait d'une paix et d'une tranquillité parfaites. Les béné-dictions du peuple reconnaissant accueillirent l'arrivée du fils de Constance-Chlore. A partir de ce moment, son voyage devint une marche triomphale, et le fugitif de Nicomédie arriva à Gessoriacum (Boulogne) escorté par les acclamations enthousiastes de toute la Gaule. On ne sait si Constantin eut le temps de se ménager
=================================
p17 CHAP .I. — CONSTANTIN LE GRAND.
une entrevue avec sa pieuse mère. L'histoire ne nous a point conservé ce détail ; mais il est probable que sainte Hélène voulut, dans une circonstance si heureuse, se donner la joie d'embrasser son fils. Quoi qu'il en soit, Constantin avait hâte de rejoindre l’empereur son père. Celui-ci, malgré les infirmités de sa vieillesse précoce, allait s'embarquer pour la Grande-Bretagne où l'appelait une nouvelle insurrection des Pictes. Cette belliqueuse tribu, maîtresse de la Calédonie (Ecosse), avait jusque-là tenu tête à la puissance de Rome. Toujours attaquée, jamais vaincue, par ses fré-quentes révoltes elle ne cessait d'attirer sur elle les armes de l'empire. S'il faut en croire Hérodien, le tatouage dont ces insulaires se couvraient le corps, leur aurait valu le surnom latin, de Picti. La science étymologique actuelle a trouvé une origine plus vraisemblable à ce terme qu'elle fait dériver du mot gaélique Pictioch, pirates. Au reste, les Calédoniens purent être à la fois tatoués et corsaires. Le fait est que Constance-Chlore, en 306, traversa le détroit qui séparait la Gaule de la Grande-Bretagne pour aller les combattre. Son fils Constantin l'accompagna dans cette expédition, dont l'histoire ne nous a conservé que le résultat, sans nous en faire connaître les détails. Les Pictes, refoulés dans leurs montagnes, se hâtèrent de souscrire aux conditions de paix qui leur furent imposées par le vainqueur. Constance-Chlore, de retour à Eboracum (York), sentit les approches de la mort. Des trois fils qu'il avait eus de Théodora, aucun n'était en âge de régner. Il réunit ses principaux officiers et leur désigna Constantin comme son successeur. Voici en quels termes Eusèbe nous a raconté la mort de Constance : «A la vue du jeune prince dont l'éloignement lui avait fait verser tant de larmes, il fit effort pour se soulever sur son lit de douleur. Je meurs, disait-il, mais je bénis Dieu de m'avoir rendu mon fils bien-aimé. Il le serra sur son cœur et lui remit le pouvoir suprême. Il bénit ensuite ses autres enfants, rangés comme une couronne d'honneur autour de lui. Après quoi il expira 1. » Le lendemain
------------------------
1. Euseb. Vit. Constant , lib. î. cap. xu.
=================================
p18 PONTIFICAT DE SAINT SYLVESTRE I (314-ù3j).
l'armée tout entière acclamait Constantin sous le titre d'Auguste. Cette dernière qualification était prématurée. Suivant l'usage, Constantin envoya sa statue couronnée de lauriers aux princes ses collègues, en leur notifiant son avènement à l'empire. Galerius eut un instant la pensée de jeter au feu l'image impériale et le courrier qui la lui apportait. Mais la crainte de soulever une émeute à Nicomédie, où le nom du jeune prince était populaire, le retint. Il se contraignit donc et renvoyant ses projets de vengeance à un moment plus opportun, il fit officiellement bon accueil à un message qui lui déplaisait si fort. Seulement il ne voulut point ratifier le titre d'Auguste que l'armée de la Grande-Bretagne avait décerné à Constantin. Sévère, qui régnait à Milan, fut investi de cette dignité, et le fils de Constance-Ciiloro dut se contenter provisoirement du titre de César.
6. Sainte Hélène fut sans doute la première à venir féliciter son fils et pleurer avec lui la mémoire de Constance-Chlore. A partir de ce moment, elle ne se sépara plus de Constantin et l'accompagna dans toutes ses expéditions. Les Franks avaient profité du départ de l'armée romaine en Grande-Bretagne pour violer leurs traités et envahir les frontières. Sous la conduite d'Ascaric et Ragaise, deux de leurs rois, ils avaient franchi le Rhin. Le jeune César repassa le détroit avec son armée et marcha contre eux. La victoire lui fut fidèle. II défit les Franks en deux batailles rangées. Ascaric et Ragaise, pris les armes à la main, turent mis à mort. Tout le cours du Rhin fut dominé par des châteaux forts dont la ligne faisait l'ornement en même temps que la sécurité du fleuve. On jeta dans les flots les assises d'un pont qui devait faire de Cologne la porte de la Germanie. Ce travail jusque-là sans précédent parut une entreprise si hardie que l'imagination des Germains en fut comme frappée de terreur. Un grand nombre de tribus situées sur l'autre rive vinrent implorer la clémence de Constantin, et solliciter des traités de paix. Ces mesures protectrices faisaient respecter le nom romain jusqu'au fond des forêts barbares ; elles ajoutaient à la popularité dont le nom du jeune prince était entouré : dans les Gaules un sentiment de juste reconnaissance et de
=================================
p19 CHAP. I. — CONSTANTIN LE GRAND.
légitime fierté. Aux témoignages de la félicité publique dont il recueillait partout l'expression d'autant plus flatteuse qu'elle était plusvspontanée, se joignaient pour Constantin toutes les jouissances du bonheur domestique. Minervina, sa femme, lui avait donné un fils, Crispus, dont la précoce intelligence charma bientôt tous ceux qui l'approchaient. Sainte Hélène se dévoua avec une sollicitude et une tendresse infatigables à l'éducation de cet enfant. Peut-être faut-il rapporter à l'influence de l'impératrice-mère le soin avec lequel les écoles depuis longtemps fameuses d'Autun, de Toulouse et de Bordeaux, furent relevées de la décadence où l'insurrection des Bagaudes les avait fait momentanément tomber. Constantin chargea le rhéteur Eumène de cette restauration. La ville des Eduens, l'antique Augustodunum (Autun), se montra si reconnaissante de cette mesure réparatrice qu'elle voulut prendre le surnom de son bienfaiteur et s'appeler Flavia. Nous avons encore une adresse ou Gratiarum actio1 , prononcée au nom des citoyens de Flavia par Eumène, que ses compatriotes députèrent à Trêves pour remercier Constantin de sa munificence impériale. Tout entier à ces préoccupations de sage administrateur et de vigilant souverain, le jeune César ne songeait qu'à maintenir la tranquillité et la paix des provinces qui lui étaient soumises, lorsqu'il reçut à Trêves une visite inattendue qui allait ramener son attention sur les affaires générales de l'empire. Le vieil empereur démissionnaire, Maximien-Hercule, s'était, nous l'avons dit,, fatigué promptement de l'inaction forcée où l'avait réduit l'ambition de Galerius. Son fils Maxence, moins heureux que Constantin, n'avait pas même obtenu de Galerius le rang de César. Il venait de réparer cette injure par un coup de main heureux et s'était rendu maître de Rome. Le vieux Maximien-Hercule avait appuyé de toute son influence la tentative de son fils et avait repris lui-même officiellement la pourpre. Il s'agissait de se créer une alliance assez puissante pour résister aux efforts que Galerius ne
-----------------------
1. Eumenh Gratiamm Actio Constantino Augutto Flaviensium nomine; Patrol. lat., lom. VIII, col. 641.
================================
p20 PONTIFICAT DE SAINT SYLVESTRE I (314-335).
pouvait manquer d'opposer à cette double usurpation. Tel était l'objet du voyage de Maximien-Hercule à Trêves. Constantin avait été élevé au palais de Nicomédie avec la jeune princesse Pausta, fille de Maximien-Hercule. Les relations d'enfance avaient établi une douce intimité entre ces deux cœurs. Dès le règne de Dioclétien, les courtisans avaient prévu un futur mariage entre le fils de Constance-Chlore et la fille de Maximien-Hercule. On s'était plu à les fiancer dès leur enfance. On conservait à Aquilée un tableau où Constantin, à peine adolescent, était représenté recevant des petites mains de Fausta un casque d'or étincelant de pierreries. Maximien-Hercule fit revivre tous ces souvenirs de jeunesse ; il offrit à Constantin le titre d'Auguste et la main de Fausta sa fille. Dans la situation où se trouvait alors l'empire, le jeune César crut devoir accepter l'une et l'autre. La politique lui fit en cette occasion suivre l'exemple de Constance-Chlore. Minervina fut donc répudiée et Fausta devint l'épouse de Constantin. Les noces furent célébrées avec une magnificence inouie et l'armée des Gaules se livra aux démonstrations les plus enthousiastes, en ap-prenant que son chef bien-aimé échangeait le titre subalterne de César pour celui d'Auguste. Nous avons encore les panégyriques qui furent prononcés à cette occasion. Parmi toutes les autres qualités de Constantin, on y louait surtout la pureté de ses mœurs et la régularité de sa conduite. C'était là un contraste bien frappant avec le César Maxence dont il devenait le beau-frère. Pendant que la ville de Trêves et les Gaules tout entières exaltaient les vertus d'un prince dont la jeunesse et la modestie rappelaient celles de Scipion, Rome gémissait sous la tyrannie brutale et les honteux caprices de Maxence.