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22. Tout se tient en politique. Une faute en entraîne mille. Sous la doubre influence de Constantina sa femme et de l'hérésiarque Aetius, le jeune César se précipita tête baissée dans le crime. Un jour que la famine régnait à Antioche, Gallus rendit un décret qui fixait le prix des vivres à un minimum qui n'avait aucun rapport avec la rareté des denrées. S'il eût stipulé une indemnité proportionnelle que le fisc aurait payée plus tard aux fournisseurs, la mesure eût été juste. Mais Constantina, dont l'avarice égalait le despotisme, s'était bien gardée d'une telle générosité. Elle entendait que le sic volo fût la seule compensation accordée aux marchands de grains. Il y eut une protestation à laquelle s'associèrent les sénateurs d'Antioche. On leur répondit par un arrêt de mort. La consternation fut au comble dans la malheureuse cité. Déjà les victimes innocentes de la tyrannie étaient traînées au lieu de l'exécution, lorsque le comte Honoratus, préfet d'Antioche, sans égard pour les ordres de la cour, délivra les prisonniers et les arracha au fer du bourreau. Cependant le peuple se portait en foule au palais, demandant du pain. Gallus et Constantina, cernés par la multitude affamée, ne songeaient plus qu'au moyen de recouvrer leur liberté et de sortir de la ville. Ils y réussirent par un nouveau crime. Gallus harangua la populace, et montrant Théophile, gouverneur de Syrie, qui était a ses côtés, il dit : «Je vais en personne hâter les convois de vivres qui ramèneront ici l'abondance. En attendant, je vous laisse cet homme. Il ne tiendra qu'à lui de vous faire donner du pain à tous. » Ces paroles furent pour le malheureux Théo-
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phile un arrêt de mort. Deux jours après, comme il lui était impossible de faire sortir des greniers vides un seul grain de blé pour assouvir une population qui mourait de faim, il fut massacré dans le palais, on traîna ses membres sanglants par les rues de la ville, et l'on incendia les maisons de quelques-uns des plus riches citoyens qu'on accusait d'affamer le peuple. Cette formidable question des accapareurs n'est pas, on le voit, chose nouvelle. Cependant Constance informé de tant de désordres, manda Gallus près de lui pour rendre compte de son administration. Thalassius venait de mourir, sans pouvoir être témoin du dénoûment tragique de ses perfides menées. Il avait été remplacé en qualité de préfet du prétoire par Domitianus, autre favori, brutal et farouche, qui avait reçu pour instruction de ménager l'orgueil du jeune César et de le déterminer par la persuasion et la douceur de se rendre à la cour. Domilianus prit au rebours sa commission. Il vint à Antioche, affecta d'y rester plusieurs semaines sans paraître au palais, où il ne se rendit que sur les plus pressantes invitations de Gallus et de Constantina, En entrant, il aborda le prince et lui dit : « César, j'ai ordre de vous faire partir. Obéissez. Sinon je vous ferai immédiatement retrancher les vivres, à vous et à votre maison. » Gallus exaspéré donne à ses gardes l'ordre d'arrêter le préfet du prétoire. Le trésorier de la province, Montius Magnus, était présent à cette scène. Comprenant la gravité d'une pareille mesure, il laissa partir le prince et employa toute son influence près des officiers pour les empêcher d'exécuter une sentence portée sans réflexion, disait-il, et qu'on révoquerait certainement le lendemain. Instruits de cette résistance, Gallus et Constantina mandent le trésorier, lui reprochant sa trahison dans les termes les plus outrageants. Montius Magnus, dans un mouvement de vivacité qu'il ne put contenir, s'écria : « César, vous n'avez pas même la faculté de nommer un simple receveur, et vous prétendez être assez puissant pour condamner à mort un préfet du prétoire ! » Celte parole redoubla la fureur de Gallus. Dans un véritable accès de rage il appela ses gardes. «Soldats, leur criait-il, vengez-moi de cet insolent ! Vengez l'honneur de votre
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prince, l'honneur de votre drapeau ! » Montius Magnus fut égorgé. En expiranl on l'entendit prononcer le nom d'Epigone et d’Eusèbe. Quels étaient ces amis impuissants que la victime appelait ainsi à son secours? Nul ne le pouvait dire. Il y avait alors sur toute la surface de l'empire une véritable légion d'Eusèbes. Ce nom était à la mode parce que l'eunuque favori de Constance le portait. Constantina fit arrêter un philosophe du nom d'Epigone, et un avocat nommé Eusèbe. Leur seul crime était d'avoir du talent et une certaine indépendance de caractère. Ils furent décapités. Domitianus et son gendre Apollinaris eurent le même sort (334).
23. Tant d'horreurs ne devaient pas rester impunies. Constance auquel chaque courrier apportait ces nouvelles, se montrait moins irrité des cruautés de son lieutenant que préoccupé de la pensée que le jeune César travaillait à se rendre indépendant. Un des grands généraux de cette époque abaissée, Ursicin, avait été chargé de défendre contre Sapor les frontières de l'empire romain en Orient. Toujours sur la brèche, ce guerrier n'avait pas encore eu l'occasion de voir Gallus. On persuada cependant à Constance qu'un complot s'était formé entre le César et le général, dans le but de proclamer un empire d'Orient. Ursicin, qui ne savait pas un mot de ces intrigues, reçut un jour l'ordre de quitter immédiatement l'armée et de se rendre près de l'empereur à Milan. Il obéit sans retard, traversa la Syrie et ne prit pas même le temps de voir Gallus. Cette circonstance lui sauva la vie. On accepta sa justification, qui d'ailleurs était aussi sincère que complète. Cependant Gallus recevait messages sur messages l'invitant à se rendre à la cour. L'empereur se gardait bien de laisser entrevoir le véritable motif de ses instances. « Je suis vieux, écrivait-il. Les barbares menacent la Gaule. II m'est impossible de prendre moi-même le commandement de l'armée. Venez vous mettre à sa tête. Jadis, sous Dioclétien, les Césars ne se faisaient pas tant prier pour aller signaler leur valeur aux extrémités de l'empire. » D'autres fois, feignant un retour d'extrême tendresse pour Constantina sa sœur, il écrivait qu'il voulait l'embrasser une dernière fois avant de mourir. Constantina n'était pas dupe de ces avances hypocrites.
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Elle crut pourtant faire acte d'habileté en feignant d'y ajouter foi. Confiante dans l'ascendant de son caractère et la souplesse de son génie, elle se détermina à partir la première pour effacer les mauvaises impressions dont l'esprit de Constance n'était que trop préoccupé. Elle mit tant de précipitation à ce voyage que la fatigue de la marche, jointe aux alarmes dont elle était agitée, la fit tomber malade. Elle mourut en Bithynie. Son corps fut porté à Rome, et enterré dans la basilique de Sainte-Agnès, élevée à sa prière par Constantin le Grand. Cette mort fut un coup de foudre pour Gallus. Constance venait de lui dépêcher un nouveau messager, du nom de Scudilo, demi-barbare, demi-romain, qui cachait sous l'apparence d'une franchise toute militaire un esprit astucieux et délié. Scudilo ne parlait à Gallus que des lauriers qu'il allait cueillir sur les rives du Rhin. Il lui traçait l'itinéraire des victoires qu'il allait parcourir. Son enthousiasme de commande gagna peu à peu le jeune César qui se mit en route, plein d'espérances, traversa Constantinople et franchit la Thrace, sans se douter un instant du sort qui l'attendait. Arrivé à Petavium (Pettau) dans le Norique, il s'était logé au palais impérial de cette ville. Déjà une escouade de soldats s'y était embusquée sous les ordres de Barbatio, sorte d'exécuteur des hautes-œuvres. Vers le soir, Barbatio pénétra dans l'appartement du prince, lui arracha son manteau de pourpre et le revêtit d'une casaque de légionnaire. Gallus tremblant ce laissa tomber sur un siège, où il demeurait assis, fondant en larmes. Levez-vous! lui dit Barbatio. Le captif fut jeté sur un chariot auquel on attela les chevaux de la poste impériale et on le traîna de la sorte nuit et jour jusqu'à Flanone, petite ville des frontières de l'Istrie. L'eunuque Eusèbe, le secrétaire Pentadius et le capitaine des gardes Mellobauduus l'y attendaient, pour lui faire subir un interrogatoire. Gallus, exténué de fatigue, ne put ouvrir la bouche que pour s'excuser sur les mauvais conseils de sa femme. L'eunuque lui répondit qu'il insultait Auguste, en chargeant la mémoire d'une sœur chérie. Enfin d'un coup d'épée Apodème trancha la tête du malheureux prince; détacha les brodequins de pourpre que portait sa victime, et, mon-
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tant, à cheval, courut à toute bride jusqu'à Milan, où il jeta aux pieds de Constance ce sanglant trophée (354.)
24. Cette tragédie fut acclamée à la cours avec des démonstrations aussi enthousiastes que s'il se fût agi d'une victoire contre les Perses. Constance se crut au-dessus de tous les accidents humains, il organisa dès lors sur la plus grande échelle des massacres sans fin. Paulus Catena trouva moyen d'impliquer les prétendus complices de Gallus dans des procès criminels où il faisait entrer les plus riches personnages de l'Orient. Un geste, une parole, un sourire, devinrent des crimes de lèse-majesté dans la bouche des délateurs à gages. Cependant une nouvelle sinistre vint interrompre le cours des vengeances auxquelles on se livrait à Milan. Silvanus, général des légions romaines à Cologne venait d'arracher la pourpre d'un drapeau dont il s'était enveloppé, en se faisant proclamer empereur. Silvanus était un officier plein de loyauté et de bravoure, qui avait jadis décidé par une manœuvre brillante la victoire de Mursia. Sa gloire importunait l'eunuque Eusèbe. Cet indigne favori apporta un jour à Constance des lettres signées de Silvanus dans lesquelles le général développait tout le plan d'une conspiration formée contre la vie de l'empereur. Les lettres étaient apocryphes. L'eunuque les avait fait fabriquer à prix d'argent par un habile faussaire. Le conseil impérial fut réuni ; la plupart de ses membres s'aperçurent de la supercherie. Silvanus n'en fut pas moins condamné. En apprenant la trahison dont il était victime, ce général crut que l'unique moyen d'éviter la peine d'un crime qu'il n'avait pas commis était de le commettre réellement Le désespoir le fit empereur. Ses talents militaires et la popularité dont il jouissait dans l'armée le rendaient un compétiteur aussi dangereux que Magnence. L'eunuque Eusèbe fut effrayé des résultats de sa perfidie. Constance ne savait quel parti prendre. On murmura à son oreille le nom d'Ursicin, comme celui du seul homme qu'on pouvait opposer avec quelques chances de succès aunouvel usurpateur. Ursicin, depuis son rappel d'Orient, avait été éloigné de la cour. On lui avait permis de vivre, ce qui était un grand bienfait. Constance ne croyait pas à la vertu. Il
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jugeait des autres par lui-même et il pensait que le général en disgrâce refuserait la mission dont on voulait le charger. Ursicin eût mérité d'avoir un meilleur maître. Il promit de renverser l'usurpateur et il tint parole. Il se rendit presque seul à l'armée rebelle, rappela aux officiers et aux soldats leurs serments trahis et fut si éloquent qu'il les fit rentrer dans le devoir. Silvanus fut massacré par ses propres troupes. Son essai de règne n'avait duré que vingt-huit jours (333). Au moment où ce fantôme d'empereur succombait à Cologne, le peuple romain, assemblé dans le Colysée pour des jeux solennels, s'écria unanimement: « Silvanus est mort ! » Ce singulier pressentiment, dont l'histoire nous a conservé plus d'un exemple, était-il une manœuvre de police concertée pour rassurer l'opinion publique, ou l'une de ces manifestations spontanées et comme électriques des espérances et des présages communs? II est difficile de le conjecturer. Ce qui est certain, c'est que le nouveau triomphe de Constance fut ensanglanté comme tous les autres. On mit à mort les plus braves officiers de l'armée, sous prétexte qu'ils avaient secondé l'usurpateur. Proculus, Poimenos, Asclepiodotes et deux généraux d'origine franque, Lutto et Mandio, que leurs talents avaient élevés à la dignité de comtes de l'empire (Comites imperii) eurent la tête tranchée.
25. La récompense d'Ursicin se borna à une lettre hautaine dans laquelle l'empereur se plaignait que le trésor de Silvanus ne se fût pas retrouvé dans son intégrité après le meurtre de ce capitaine. L'armée du Rhin fut dissoute, et la frontière de la Gaule ainsi dégarnie de défenseurs demeura ouverte aux incursions des Francs, des Saxons et des Germains. Cependant les Sarmâtes et les Quades dévastaient impunément la Pannonie et la Mésie, tandis que Sapor ravageait en Orient les provinces de l'Euphrate. Constance sentait son «éternité » trop caduque et trop vieille pour faire face à tant d'ennemis. Mais le péril était encore loin de sa personne, et il se fût arrangé d'un statu quo si déplorable, sans les sollicitations de l'impératrice Eusapia, qui comprenait mieux la gravité de la situation et qui voulait un nouveau César. Outre la répugnance du faible empereur à partager une
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puissance dont il se montrait d'autant plus jaloux qu'il était moins capable de la maintenir, il y avait la difficulté du choix. Quelles épaules décorer de la pourpre? Depuis l'assassinat de Gallus, l’unique prince survivant de la dynastie Constantinienne était Julien, frère de la victime. La seule idée de voir Julien faisait frémir Constance. L'ombre de Gallus le poursuivait de ses terreurs. L'im-pératrice, de concert avec l'eunuque favori, passa tout l'été de l'an 355 à dissiper ces funestes images et à préparer le coup de théâtre qu'elle méditait. Après sa réclusion au château de Macella, Julien, pendant le règne de Gallus en Orient, avait habité tour à tour Constantinople, Nicomédie et Éphèse. Il s'était lié avec le fameux rhéteur Libanius, qui le mit en rapport avec les plus fameux théurgistes païens de cette époque. C'étaient Maxime d'Éphèse, Chrysanthe de Sardes, Priscus d'Epire, Eusèbe de Carie, Jamblique d'Apaniée, qui formaient, sous la direction d'Edesius de Pergame leur chef et leur maître, une véritable société secrète, conservant les rites et les initiations aux antiques mystères, perpétuant dans la société chrétienne formée par Constantin le Grand les traditions de l'antique démonologie. Tels étaient les premiers fondateurs de ces associations occultes qui ont traversé les âges, sous des modifications diverses, mais poursuivant toujours comme but unique l'anéantissement de l'Église de Jésus-Christ. Julien devint l'un de leurs plus fervents adeptes. Le jour où, témoin de cérémonies effrayantes dont il avait juré par serment d'observer le secret, il fut mis en relation directe avec les apparitions fantastiques reproduites aujourd'hui par nos modernes spirites, Julien n'hésita plus. Il crut sincèrement aux divinités de la mythologie qui se manifestaient à lui sous des formes visibles, palpables, énergiques. Dès lors, le christianisme lui apparut comme une théurgie subalterne et secondaire, dont l'efficacité n'avait triomphé un instant que par le despotisme de Constantin. Nous ne saurions trop le redire. Julien était un spirite, Lebeau l'avait constaté avant nous. « Julien, dit-il, fut redevable à cet heureux commerce des succès qu'il obtint dans la suite. Les démons, génies officieux, le servaient en amis fidèles. C'est Libanius qui l'atteste.
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Ils le réveillaient dans son sommeil, l'avertissaient des dangers qu'il pouvait courir. C'était avec eux qu'il tenait conseil, ils le guidaient dans toutes les opérations de la guerre, quand il était à propos de combattre, d'aller en avant ou de faire retraite ; ils dirigeaient ses campements. Ce qu'il y a de vrai, ajoute l'historien, c'est que Julien, ébloui des prestiges de Maxence, renonça entre ses mains à la religion chrétienne, contre laquelle son cœur était depuis longtemps révolté. Il était alors âgé de vingt ans; il choisit le soleil pour son dieu suprême. Nous avons de lui un discours adressé à Sallustius, où il représente cet astre comme le père de la nature, le dieu universel, le principe des êtres intelligibles et sensibles. Entêté de ces vaines idées, il devint un dévot de l'idolâtrie ; il y mettait sa félicité ; il gémissait sur les ruines des temples et des idoles ; il désirait ardemment de la remettre en honneur et disait à ses amis qu'il rendrait les hommes heureux s'il parvenait jamais à la puissance souveraine 1. »Gallus, qui avait reçu ses premières confidences, s'effrayait des tendances de son frère. Il crut tout gagner en le mettant en rapport avec Aetius. Ce fut un jeu pour Julien de tromper un intermédiaire si mal choisi. Il n'aurait pas été également facile d'en imposer à Constance, que des espions gagés avertissaient chaque jour des moindres détails de la vie privée du jeune prince. Mais Julien revêtait ostensiblement un habit de moine ; il redoublait d'assiduité pour ses fonctions de lecteur dans l'église de Nicomédie. A l'aide de ce déguisement, qui devrait fort peu satisfaire nos rationalistes , il vint à bout d'échapper à tous les pièges, trompant à la fois Gallus son frère, Aetius son mentor, et Constance son tyran. Il ne trompait point pourtant Basile et Grégoire, ses deux condisciples de l'école d'Athènes, dont il rechercha vainement l'amitié. Grégoire, en le voyant passer, dit un jour : « Quel monstre l'empire nourrit dans son sein! Fasse le ciel que je sois un faux prophète ! »
26. Tel était le César qu'Eusebia voulait imposer à Constance. Ce dernier ne résistait que par terreur et nonchalance, car il ignorait complètement tous les détails que nous venons de ra-
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1. Lebeau, Hist. du Bas-Empire, lib. VIH, tom. H, pag. 298.
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conter. Le prince le moins bien renseigné est celui qui n'a d'autres éclaireurs que les mercenaires de sa police. Cela se conçoit, puisque les consciences vénales acceptent aussi facilement l'argent de la victime que celui du maître. La question se réduit dès lors à une simple règle de proportion. Le mieux servi n'est cependant pas d'ordinaire celui qui paie davantage, mais celui qui a le plus d'avenir. Or, Constance était vieux, Julien fort jeune; le premier payait bien, Julien devait laisser quelques à-comptes; mais il promettait de faire mieux quand il serait le maître. La police trompa Constance au profit de Julien. Après l'assassinat de Gallus, Constance avait voulu savoir ce qu'en pensait Julien. Malgré ses vingt ans, celui-ci s'était conduit comme le plus fin diplomate. Il était venu à Milan solliciter la faveur d'offrir ses hommages au meurtrier. L'audience qu'il demandait lui fut d'abord refusée. Il s'y attendait probablement. Mais il avait mis tout l'avantage de son côté. En prolongeant son refus, Constance perdait le beau rôle. Force lui fut donc de recevoir cette visite importune. Il vit Julien pour la première fois. L'apparence n'avait rien de séduisant. Taille mé- diocre, barbe hérissée, lèvres épaisses, épaules larges et trapues, l'air sinistre, relevé pourtant par un œil vif et plein de feu ; voilà ce qu'était au physique le compétiteur de l'empire. L'audience fut courte. Eusebia chercha vainement à en procurer une seconde. Julien reçut l'ordre de partir pour Athènes, sous prétexte d'y achever des études qui n'avaient pas besoin de complément. L'extérieur misérable de Julien lui valut une fortune. Eusebia parvint à le faire passer aux yeux de son crédule mari pour un pédant sans conséquence, perpétuellement enfoui dans ses livres, sans nulle pratique des hommes, ni intelligence des affaires. Ce fut une surprise universelle quand un messager de la cour arriva dans l'ancienne capitale des Hellènes, en octobre 355, porteur de l'ordre impérial qui conférait la pourpre au César Julien. Plus que personne le titulaire fut stupéfait, ou feignit de le paraître. Il monta au temple de Minerve. Là, fondant en larmes, le front appuyé sur la balustrade sacrée, il conjura la déesse de lui ôter la vie plutôt que de le livrer aux assassins de sa famille. Le temple était vide ; aucune
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prêtresse inspirée ne lui répondit. Julien désespéré écrivit à l'impératrice Eusebia pour refuser l'honneur qui lui arrivait d'une façon si inopinée. Toutefois avant d'envoyer cette missive importante, Julien, qui savait au besoin trouver des prêtres idolâtres, voulut la leur communiquer, et les pria de consulter pour lui les dieux. Eusebia, dont l'influence réellement païenne avait rallié toutes les sympathies idolâtriques encore ardentes sur la surface de l'empire, n'était elle-même qu'un agent couronné au service de la cause en apparence vaincue. Tous les adorateurs des dieux savaient qu'Eusebia protégeait leur culte et qu'elle choisissait Julien pour le défendre. La réponse faite au nouveau César fut énergique. « Les dieux vous tueront, si vous refusez la couronne qu'ils vous offrent! » lui dirent les ministres de Jupiter. Julien ne voulait pas être tué ; il accepta; partit pour Milan et vint saluer Constance qui le renvoya à l'impératrice. Celle-ci accueillit sa créature avec les plus douces paroles. «Vous avez déjà reçu, lui dit-elle, une partie de ce que vous méritez. Soyez-nous fidèle et bientôt vous recevrez ce qui vous manque encore. II est temps de vous défaire de cette philosophie sombre et bizarre qui éloignerait de vous les faveurs de votre maître et du mien. » Quelques jours après (5 novembre 355), l'armée fut réunie dans une plaine voisine de Milan. Julien, revêtu de la pourpre impériale, lui fut présenté. En le montrant aux légions, Constance lui dit: « Mon frère, je partage avec vous la gloire de cette journée. Vous recevez la pourpre qu'ont portée vos aïeux; je fais justice en partageant avec vous ma puissance. Associé à l'empire, partagez désormais mes travaux et mes dangers; chargez-vous de la défense de la Gaule; portez remède aux malheurs dont cette belle province est depuis trop longtemps accablée. Il vous faudra combattre ; montrez-vous à la tête de mes valeureux soldats ; encouragez-les par votre exemple comme guerrier, tout en ménageant leur vie comme capitaine. Soyez à la fois leur chef et leur père, le témoin et le juge de leurs exploits. Leur valeur secondera la vôtre. Ma tendresse paternelle ne vous perdra jamais de vue. Quand, avec le secours du ciel, nous aurons rendu la paix à l'empire, nous le gouvernerons en-
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semble d'après les mêmes principes d'équité, de douceur et de clémence. Quelle que soit entre nous la distance qui va nous séparer, je vous croirai toujours assis sur les marches de mon trône. Pour votre part, n'oubliez pas qu'au milieu des périls je me ferai gloire d'être à côté de vous. Allez, César, vous portez les espérances et les vœux des Romains. Défendez jusqu'à la mort la belle province que je vous confie ! » Ces paroles, écrites vraisemblablement par quelque secrétaire de la chancellerie impériale, ne manquaient ni de dignité, ni d'éloquence. Les auditeurs pouvaient s'y tromper; ils n'y manquèrent pas. Julien, le frère du César d'Orient naguère assassiné, devint le César de l'Occident. Il partit pour les Gaules, dicta ses commentaires, gagna des batailles, partagea la ration du soldat avec une insouciance philosophique qui lui valut une popularité inouïe et écrivit en grec son Misopogone, derrière les remparts démantelés de Lutèce.