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58. Saint Jérôme se soumit à l’injuste sentence qui le frappait. « Nous avions parmi nous cinq prêtres, dit-il. Ils auraient pu célébrer les divins offices dans les oratoires de nos monastères. Mais, aucun d'eux n'osait assumer la responsabilité terrible du ministère sacerdotal. » Cependant, la situation devenait intolérable. Plus de confessions, plus de communions, plus de messes. La désolation était grande, parmi cette légion d'âmes saintes qui retrouvaient, sous le manteau d'un évêque, la tyrannie d'Hérode au berceau même du Sauveur. « Or, dit saint Epiphane, j'appris ces déplorables nouvelles dans le monastère de Vetus-Ad, lequel relevait uniquement de ma juridiction et n'avait rien de commun avec le patriarcat de Jérusalem, puisqu'il faisait partie du diocèse d'Eleu-théropolis. Le messager qui avait été envoyé près de moi était Paulinien, frère de Jérôme, moine comme lui, et âgé de trente ans. Depuis longtemps on avait supplié Paulinien d'accepter l'ordination sacerdotale. Il s'y était toujours refusé, dans un sentiment d'humilité que l'exemple des saints prêtres Jérôme et Vincentius autorisait d'ailleurs, puisque ces deux modèles de toutes les vertus sacerdo-tales avaient, par modestie, renoncé à l'exercice des fonctions de leur ordre, pour vivre en simples moines. Il n'était pas facile d'ordonner malgré lui un homme qui fuyait un tel honneur. Je fus heureux de l'arrivée de Paulinien, et je considérai comme une disposition particulière de la Providence qu'il fût venu me visiter en compagnie de quelques diacres et autres religieux de Bethléem. Donc, le lendemain, pendant que je me disposais à célébrer la collecte 1 dans l'église du couvent de Vetus-Ad, j'ordonnai aux diacres de m'amener Paulinien. Celui-ci, ignorant ce qui allait se
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1 C'est ainsi qu'on désignait alors le saint sacrifice de la Messe.
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passer, se laissa conduire sans défiance. Quand il fût à mes pieds, je recommandai aux diacres de lui tenir la bouche fermée. Je craignais en effet qu'en apprenant mon dessein il ne protestât au nom de Jésus-Christ, et ne me mît par là dans l'impossibilité d'agir. On lui tint les lèvres fermées, et, après une exhortation où je l'invitai à se soumettre à la volonté de Dieu dans un esprit de filiale piété et de dévouement pour l'Église, je l'ordonnai diacre. Puis, l'ayant relevé, je lui fis immédiatement commencer les fonctions de son ordre, en me servant à l'autel. Il se récria qu'il était indigne d'un tel honneur; que je lui avais imposé un fardeau trop lourd pour ses épaules : mais enfin il obéit. Vers la fin du sacrifice, je le fie entourer une seconde fois par les diacres, avec les mêmes précautions de leur part et une résistance plus grande encore de la sienne : puis je l'ordonnai prêtre, et lui adressai un nouveau discours, après lequel il se laissa asseoir sur l'une des chaires du presbyterium. Je rédigeai ensuite un procès-verbal de cette ordination, et renvoyai Paulinien à son monastère de Bethléem, avec des lettres pour les saints religieux, auxquels je reprochais de ne m'avoir jamais invité à conférer l'ordination à ce digne frère, pendant qu'ils manquaient de prêtres et que ce candidat, d'après leur propre aveu et le suffrage unanime, réunissait toutes les conditions requises pour être promu au sacerdoce 1 » (395).
59. L'ordination de Paulinien fut accueillie à Bethléem avec des transports de joie. Le nouveau prêtre consentit à exercer les fonctions de son ordre dans l'intérieur des monastères. La privation des sacrements, suite funeste de l'interdit lancé par le patriarche, cessa à partir de ce jour. Mais plus l'allégresse était grande autour de la grotte de la Nativité, plus la fureur redoubla sur la montagne des Oliviers et au palais épiscopal de Jérusalem. Rufin avait espéré que le maintien de l'excommunication ferait déserter bientôt les établissements de saint Jérôme. Il avait eu comme un pressentiment de ce qui allait se passer. Quelques jours auparavant,
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1. Epipb.. Epist. adJoam. Ilieroso!.; Patr. grœc, tom. XLIII, col. 381.
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s'entretenant avec les prêtres Grégoire et Zenon, amis de saint Epiphane, il leur avait demandé, avec une curiosité inquiète : «Croyez-vous que le saint évêque ordonne quelqu'un pour Bethléem? » — Grégoire répondit qu'il n'en savait absolument rien 1. Cela était vrai. L'ordination de Paulinien ne fut en effet, comme on vient de le voir, nullement préméditée. Elle se produisit spontanément, au milieu de circonstances que nul n'avait ni concertées, ni prévues. Mais elle était maintenant un fait accompli. Rufin mit tout en œuvre pour en attaquer la légitimité. À son instigation, le patriarche notifia aux prêtres séculiers de Bethléem la défense d'admettre à leur église de la Nativité quiconque n'aurait pas catégoriquement répondu à la question suivante : «Croyez-vous que Paulinien soit un véritable prêtre? » Cette formule interrogatoire devait être adressée individuellement à chacun de ceux qui se présenteraient au temple, et l'entrée du saint lieu interdite à ceux dont la réponse serait affirmative. L'exclusion de tous les cénobites, dirigés par saint Jérôme, était d'ailleurs maintenue dans toute sa rigueur. Le patriarche y avait ajouté une interdiction plus dure encore. Il était défendu aux prêtres de Bethléem, non-seulement d'administrer les derniers sacrements aux malades des monastères, mais d'admettre leurs morts à la sépulture chrétienne dans les Koimétèria. Ces diverses mesures, inspirées par une haine barbare, furent exécutées au pied de la lettre. Les religieux, ne pouvant se résigner à enterrer les dépouilles mortelles de leurs frères dans un sol profane, durent les déposer provisoirement dans une chapelle écartée, en attendant que le jour de la justice fût venu pour les morts comme pour les vivants. Rien ne semblait pouvoir fléchir l'opiniâtreté des persécuteurs. Des phénomènes effrayants, des secousses continuelles de tremblement de terre, des météores ignés, des éclairs sinistres se succédaient presque sans interruption en Syrie et en Palestine. Le dimanche de la Pentecôte (395), à Bethléem, le soleil vers midi, s'obscurcit tout à coup. Une épaisse vapeur couvrit la plaine, et les ténèbres pal-
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1. Patrol. gMK., tom. cit. col. 383,
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pables de l'Egypte semblèrent se renouveler. On s'abordait sans se reconnaître. L'obscurité était plus intense que celle de la nuit la plus profonde, car la lumière des flambeaux, interceptée par le brouillard, était impuissante à la dissiper. La consternation fut immense. Un seul cri sortait de toutes les poitrines : « C'est la nuit éternelle qui commence! disait-on. Le jugement final va venir! » Dans cet effroi, les consciences alarmées ne tinrent aucun compte des prohibitions du patriarche. La foule se précipita dans les monastères de saint Jérôme, comme l’unique lieu de refuge contre la colère céleste. Les catéchumènes demandaient à grands cris le baptême. Jérôme rassura cette foule éplorée. « Suivez-moi, dit-il aux catéchumènes. » — Et se mettant à leur tête, guidé par une lumière surnaturelle, plus puissante que celle des torches et des fanaux, il arriva aux portes de l'église de la Nativité. S'adressant alors aux prêtres qui y étaient rassemblés ; « Voici, leur dit-il, des catéchumènes qui implorent la grâce du baptême. J'aurais pu les baptiser dans l'enceinte du monastère. Mais je respecte les censures épiscopales. Faites votre devoir ! » — On aurait pu croire qu'en face de la mort qui les menaçait comme les autres, les prêtres de Bethléem se relâcheraient un instant de leur rigueur. Mais ils craignaient plus la vengeance de leur patriarche que celle de Dieu lui-même. Ils firent donc leur tirage habituel, n'admirent au baptistère que ceux des catéchumènes qui étaient de leur paroisse ou de leur parti, et renvoyèrent impitoyablement tous les autres.
60. L'obscurité se dissipa, et, avec elle, la terreur qu'elle avait occasionnée. Jean de Jérusalem adressa aux églises d'Orient une lettre circulaire où il protestait contre l'ordination de Paulinien. Elle est nulle, disait-il, parce que l'ordinand n'avait pas l'âge canonique. Elle est de plus illégitime, parce que le prélat consécrateur n'avait de juridiction ni sur le sujet, ni dans le territoire où s'était faite l'ordination. C'était là, il faut en convenir, une fort mauvaise chicane. « Paulinien a trente ans, répondait saint Jérôme : c'est l'âge où Jésus-Christ, Notre-Seigneur, commença sa mission publique; c'est l'âge où Jean de Jérusalem fut lui-même sacré évêque. Si l'âge de trente ans est canonique pour l'épiscopat, il doit, a for-
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tiori, l'être également pour le sacerdoce. » La prétendue nullité tirée du défaut d'âge canonique était donc une argutie : rien de plus. A la rigueur, on pouvait incidenter sur la précipitation avec laquelle l'ordination avait été faite coup sur coup, et, comme on a dit plus tard, per saltum, de clerc diacre, de diacre prêtre. « Mais, répondait à son tour saint Epiphane, me croyez-vous, malgré mes cheveux blancs, si dépourvu d'expérience que j'ignore les canons? Paulinien, né en Dalmatie, est-il le sujet de l'évêque de Jérusalem? Le monastère de Vetus-Ad, où je l'ai ordonné, est-il dans le territoire du diocèse de Jérusalem? Si quelqu'un avait ici une plainte à faire, ce n'est pas l'évêque de Jérusalem, ce serait celui d'Eleutheropolis. Or l'évêque d'Eleutheropolis non-seulement ne se plaint pas, mais il m'approuve. Quoi donc! s'il m'a plu d'attacher au clergé de Salamine un sujet qui honore le sacerdoce et l'Église, quand je n'ai enlevé ce sujet à la juridiction d'aucun évêque, et que je l'ai arraché à la vie monastique où il n'appartenait plus qu'à Dieu, de quel droit vient-on m’accuser d'empiétement sur la juridiction d'autrui? On me dit que j'ai usé d'une certaine violence pour l'élever au sacerdoce. Je le crois bien. Il est de la race des saints qui n'acceptent jamais le ministère sacré, mais qui le subissent.1 Et plût à Dieu qu'ils fussent nombreux, dans l'Église de Jésus-Christ, ces fidèles serviteurs qui fuient les dignités avec autant d'ardeur que les autres les recherchent! J'ai donc agi, selon mes faibles moyens, dans la vraie mesure de la charité. Vraiment, quand je compare les évêques de Chypre à ceux de Palestine, je reste confondu ! 0 bénie soit la mansuétude et la bénignité de mes vénérables frères de l'île de Chypre! Elle passerait peut-être à Jérusalem pour une rusticité niaise et misérable. Tant pis pour l'orgueil de Jérusalem ! Combien de fois ces évêques n'ont-ils pas conféré l'ordination sacerdotale, dans l'enceinte de mon diocèse, à des sujets que je n'avais jamais pu réussir moi-même à faire consentir à leur promotion ! Combien de fois ils m'ont envoyé des diacres et des sous-diacres ordonnés dans ces conditions ! Il me souvient même qu'autrefois je priai l'évêque Philon, de bienheureuse mémoire, et saint Theoprepius d'user de leurs pouvoirs épiscopaux
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dans toutes les paroisses de mon diocèse de Salamine. Il paraît que cet usage blesserait I'évêque de Jérusalem. Il n'en est pas moins conforme à la charité de Jésus-Christ, et au véritable esprit des canons 1. »
61. Le patriarche ne jouait pas, dans toute cette affaire, le plus beau rôle. Il le sentait lui-même. Rufin, son conseil et son instigateur, le comprenait encore mieux. Pour éviter jusqu'au prétexte d'une récrimination tant soit peu fondée, saint Jérôme avait exigé que son frère, Paulinien, cause innocente de tant de controverses, quittât le monastère de Bethléem et suivît I'évêque de Chypre dans son diocèse. Une pareille déférence aurait dû désarmer le courroux du patriarche. Mais l'heure n'était pas encore venue. Il fallait que Jean de Jérusalem épuisât toutes les ressources que la passion peut suggérer à un esprit aveuglé et prévenu. De toutes parts, les témoignages les moins équivoques de sympathie et de vénération arrivaient aux opprimés de Bethléem. On leur disait ce qu'on dit toujours en pareil cas, savoir : que la persécution injuste est l'épreuve ménagée par Dieu aux plus fidèles de ses serviteurs ; que les difficultés, les luttes, les calomnies, les violences même, sont les signes de la bénédiction divine sur une œuvre naissante. Mais il ne faut pas s'y méprendre. Ces sortes d'appréciations sont à l'usage de toutes les causes. Les Gnostiques, les Manichéens, les Donatistes, se croyaient aussi persécutés pour la justice. Ils croyaient, comme plus tard les Jansénistes, souffrir pour la vérité, quand ils résistaient réellement à la vérité elle-même. Il faut donc rappeler ici une règle qui ne trompe jamais. Le prêtre catholique, persécuté par une autorité légitime, commence d'abord par se soumettre à cette autorité. C'est qu'en effet, le caractère propre du catholicisme est le respect pour l'autorité hiérarchique, même quand cette autorité affecte le despotisme le plus criant, la tyrannie la plus monstrueuse. Voilà pourquoi saint Jérôme, exclu de l'église de Bethléem, interdit, excommunié, s'abstint de paraître à l'église, d'exercer les fonctions de son ordre et de participer aux sacrements. Son évêque
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1. S. Epiptu, ad Joann, Hierosol., p38s., lo<i ciU
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lui défendait d'apporter au cimetière chrétien les dépouilles de ses morts; saint Jérôme garda ses morts, en attendant le retour de la Justice. Son évêque contestait la validité de l'ordination de Paulinien; saint Jérôme pria Paulinien, son frère, de quitter Bethléem jour ne point braver par sa présence la censure épiscopale. Voilà la règle. Après cela, quand il avait poussé jusqu'à ce point l'obéissance canonique, saint Jérôme avait le droit de protester, de se défendre. Il le fit avec toute la puissance de son génie. Mais ce droit, il l'avait acheté par son obéissance même, en accomplissant d'abord son devoir, sauf à faire ensuite triompher le droit. On oublie trop ces grandes choses de nos jours. On se persuade trop facilement que la droiture d'intention et l'innocence intrinsèque d'un acte, suffisent pour justifier les attaques les plus violentes contre l'autorité hiérarchique. En conscience, nous sommes obligé de protester contre cette tendance. Non pas certes que nous prenions ici le parti de Jean de Jérusalem contre saint Jérôme. Nous avons assez énergiquement fait connaître notre opinion à ce sujet. Mais, puisqu'il faut le dire, si le triomphe que saint Jérôme allait bientôt remporter sur Jean de Jérusalem fut si éclatant et si glorieux, ce fut précisément parce que saint Jérôme avait commoncé par se soumettre à l'autorité légitime, quoique tyranniquement exercée, de Jean de Jérusalem.
62. Le patriarche exaspéré, ne trouvant
ni chez les évêques d'Orient, ni parmi les fidèles, l'appui moral qu'il en
attendait, et ne réussissant point à faire prévaloir dans l'opinion publique les insinuations
calomnieuses qu'il mettait en avant contre saint Epiphane, prit le parti d'en
appeler à l'intervention de l'empereur. On sait
qu'Arcadius régnait alors à Constantinople, ou plutôt qu'il y siégeait avec le
titre de souverain. En 395, c'était Rufin le Gaulois qui était son premier ministre et qui gouvernait en son nom. L'homonymie entre
Rufin d'Aquitaine et le prêtre Rufin d’Aquilée fut-elle une recommandation assez puissante pour incliner l'esprit au
tout-puissant Gaulois en faveur du patriarche? On l'a dit. Cela pourrait être. Car d'ordinaire les politiques de ce monde traitent fort
légèrement les questions religieuses. Ils ont grand tort : mais
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quand ils s'en aperçoivent, il est trop tard. Toujours est-il que la premier ministre reçut à Constantinople une requête du patriarche de Jérusalem, lequel lui dénonçait un moine nommé Jérôme, récemment arrivé d'Italie, ancien secrétaire du pape Damase, comme un brandon de discordes, un fanatique, un révolté, qui s'était retiré à Bethléem et profitait de l'hospitalité qu'on lui avait accordée pour mettre la Palestine en feu. La réponse ne se fit pas attendre. Rufin expédia au comte Archélaüs, gouverneur de Syrie, l'ordre d'appréhender le moine Jérôme et de le déporter en Ethiopie. Cette promptitude de décision tenait à un système politique dont saint Jérôme, pas plus que le patriarche, ne pouvait se douter. Rufin méditait en ce moment sa levée de boucliers contre Stilicon. Il songeait à une scission entre les deux empires d'Occident et d'Orient. Il se berçait de l'espoir d'arracher la prééminence du ministre d'Honorius, et plus tard la suprématie religieuse des églises orientales à l'évêque de Rome. Tout ce plan, savamment coordonné dans sa tête, lui paraissait fort réalisable. On sait comment cette tête tombait, quelques jours plus tard, sous le glaive des soldats de Gaïnas. Le courrier qui apporta au gouverneur de Palestine le décret d'exil contre saint Jérôme, fut presque immédiatement suivi d'un autre message annonçant la mort du premier ministre. Archélaüs, honnête fonctionnaire, se garda bien d'exécuter l ‘ordre d'un chef qui ne vivait plus. Il le montra pourtant à saint Jérôme, lequel se désolait de n'être pas exilé. «C'est un vrai chagrin pour moi, écrivait-il, que le décret impérial ne puisse plus être exécuté. J'y aurais gagné la couronne de l'exil. Néanmoins, si Jean de Jérusalem persiste à vouloir me proscrire, il le peut sans recourir à l'autorité des magistrats. Qu'il me touche seulement du bout du doigt, et je m'en irai aux extrémités du monde. On peut chasser un moine de sa patrie, on ne saurait l'exiler de l'univers : Domini est terra et umnit plenitudo ejus 1. »
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1 S. Hieronym., Bpitt. uxxnj Pair, lai, tom, XXII, col. 742-, Psalm*, xxm, i.
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63. Ce dernier trait fit une impression profonde sur l'esprit du comte Archélaüs. Par état, ce fonctionnaire exécutait, chaque année, un certain nombre d'édits de proscription. Il n'avait jamais rencontré, parmi les malheureux qui lui tombaient sous la main, des sentiments pareils à ceux qu'exprimait Jérôme. Archélaüs voulut connaître par lui-même les établissements monastiques de Bethléem dont on parlait tant, et dont le patriarche poursuivait si obstinément la ruine. Il vint, et son admiration fut grande. Son parti fut bientôt pris. Toutes les précédentes querelles lui semblèrent un malentendu qu'une simple entrevue suffirait à dissiper. En conséquence, il expédia un message au patriarche, le priant de le venir trouver à Bethléem, où il voulait le réconcilier avec Jérôme. « Je vais passer trois jours dans cette solitude, ajouta-t-il. Profitez de ma présence, pour mettre fin à une discussion qui a duré trop longtemps.» La surprise de Jean de Jérusalem et celle du prêtre Rufin, à la réception de la lettre d'Archélaüs, ne sauraient se décrire. « On approchait de la fête de Pâques (396), dit saint Jérôme. Le patriarche répondit, par le retour du courrier, qu'il arriverait le lendemain. Cependant les religieux accouraient en foule pour assister à cette séance, qui devait présenter un intérêt exceptionnel. Le jour parut; mais, au lieu du patriarche, ce fut un nouveau messager qui survint et remit une lettre à Archélaüs. Une femme, je ne sais laquelle, était malade à Jérusalem. L'évêque ne pouvait pas la quitter. Quelle dérision ! En vérité, parce qu'une femmelette avait la migraine ou des vapeurs, il fallait déserter la cause de l'Église, tromper l'attente de tant d'hommes, de tant de chrétiens, de tant de moines, réunis pour entendre une parole de paix ! Archélaüs écrivit de nouveau au patriarche. Trois jours de suite il lui adressa la même invitation, de plus en plus pressante. L'évêque répondait que la malade avait eu, toute la nuit, des vomissements affreux. Cette nausée nous valut une déception complète, et le gouverneur de Palestine nous quitta 1. »
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1. S. Hieronym., Contra Joarm. Bisrotol., cap. xxxis ; Pàtrol. làt., tom. tel. 391.
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64. Jean de Jérusalem avait essayé d'un autre arbitrage. Celui du comte Archélaüs aurait abouti à une réconciliation à laquelle le patriarche n'était point encore décidé. Le nouveau moyen auquel il eut recours était habile. Hiérarchiquent il ne pouvait se soumettre à l'autorité du métropolitain de Césarée. On sait qu'au contraire il soutenait, vis-à-vis de celui-ci, une lutte de préséance, dans laquelle il avait de son côté le droit. En effet Césarée, métropole administrative de la province de Palestine, voulait se prévaloir de cet avantage purement civil et le faire étendre à l'ordre religieux. Cette prétention, qui fut celle de Byzance et de tant d'autres localités devenues tour à tour le siège d'un gouvernement de quelque importance, était absolument injuste en droit canonique. Ajoutons qu'elle était d'une suprême inconvenance vis-à-vis de l'Église de Jérusalem, cette cité qui avait eu l'incommunicable honneur d'être le théâtre de la passion, de la mort et de la résurrection glorieuse du Sauveur. Le patriarche n'était donc nullement disposé à en appeler au métropolitain de Césarée. Il adressa sa requête au patriarche d'Alexandrie, Théophile, dont le siège avait été reconnu, par les pères de Nicée eux-mêmes, comme le premier de l'Orient, et le second du monde entier : celui de Rome les primant tous. Jean de Jérusalem invitait Théophile à prendre connaissance des faits, à examiner la question dogmatique, et à prononcer une sentence définitive. Il se plaignait amèrement, on le conçoit, des procédés de Jérôme à son égard. Il justifiait sa propre conduite en attribuant les mesures de rigueur qu'il avait cru devoir prendre à un zèle désintéressé mais vigilant pour les doctrines de l'orthodoxie dont le grand Origène avait été l'un des plus fermes et des plus illustres défenseurs; tandis qu'on voulait, disait-il, flétrir ce puissant génie et le mettre au rang des hérésiarques. Il y a lieu de croire que Rufin ne fut pas étranger à la rédaction de cette lettre. Rufin, nous l'avons dit, tenait son Origénisme de Théophile lui-même. On pouvait facilement prévoir que le patriarche d'Alexandrie, qui s'était toujours montré jusque-là si favorable à l'Origénisme, saisirait avidement l'occasion de frapper un coup décisif eu condamnant les solitaires de Bethléem et en donnant gain de
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cause à l'évêque Jean. Aussi saint Jérôme, apprenant ce recours à Théophile, s'écriait «:Voyez la loyauté d'un pareil appel ! On prend pour juge de la controverse celui qui l'a le premier soulevée ! » L'inquiétude était grande dans les monastères de Bethléem; et les mesures qui suivirent bientôt ne furent guère propres à la diminuer. Théophile accueillit la requête du patriarche de Jérusalem. Il délégua immédiatement, pour aller sur les lieux prendre connaissance des faits et juger définitivement en son nom, le prêtre Isidore, celui qui devait bientôt entrer en concurrence avec saint Chysostome pour le siège de Constantinople. Isidore était, en ce moment, aussi Origéniste que Théophile lui-même. Aussitôt qu'il eut reçu sa mission, il prit la route de Palestine. Chemin faisant, il rédigea à la hâte deux lettres, l'une destinée au patriarche de Jérusalem, l'autre au prêtre Vincentius, solitaire à Bethléem. Il les confia à un courrier, qui devait le précéder de quelques jours et annoncer sa prochaine arrivée. Mais, dans sa précipitation, il se trompa d'adresse : en sorte que la lettre qui fut remise à Vincentius était précisément celle qu'Isidore écrivait au patriarche, et réciproquement. Ce fut un véritable coup de foudre, à Bethléem, quand on lut cette missive qu'une erreur de suscription y avait inopinément portée. Isidore prévenait le patriarche qu'il accourait afin de lui rendre bonne et prompte justice. «J'informe Vincentius et les solitaires de Bethléem de ma prochaine arrivée, disait-il, afin qu'ils aient à se disposer à une soumission complète, s'ils ne veulent être traités en rebelles et chassés de leur monastère. —Ce n'est point à Jérôme que j'ai adressé mon intimation, ajoutait-il. Nous ne reconnaissons pas ce prêtre. Tous les arguments qu'il a produits contre Origène sont de misérables niaiseries. Les plaintes dont il a fait retentir l'univers entier sont des calomnies indignes. Comme la fumée se dissipe dans l'air, comme la cire se fond sur le brasier, ainsi vont disparaître les ennemis de la vraie doctrine ecclésiastique. Ils ont trop longtemps abusé de la crédulité des âmes simplesl ! » — Saint Jérôme, à la lecture de ce message, s'écria :
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1 S. Hieron., Contra Joann. Rierosolym*, cap. xxxviI-XXXŒ.
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« Voilà donc cet Hippocrate, qui débute par une amputation ! Il commence par me retrancher mon titre de prêtre. Sans doute il n'apporte que sa trousse de chirurgien. Il aura oublié de se munir d'emplâtres et de collyres1! » En effet Isidore ne comptait point user de ménagements vis-à-vis des solitaires de Bethléem. Il ne les visita qu'une seule fois, à son arrivée en Palestine. «Son apparition dans notre monastère, dit saint Jérôme, fut celle non d'un prêtre, mais d'un évêque, et du plus fier de tous les prélats. Nos robes déchirées et nos misérables vêtements contrastaient avec sa tenue d'une élégance irréprochable. Je lui demandai de m'exhiber ses pouvoirs de légat, il me répondit qu'il les avait laissés à Jérusalem, et qu'il était d'ailleurs fort inutile ne les produire. — Quoi ! m'écriai-je, les ambassadeurs des princes montrent leurs lettres de créance, et les légats des patriarches refusent de fournir les leurs! Mais, si je ne vois pas la commission qui vous confère les pouvoirs de légat, comment puis-je vous admettre en cette qualité? — Isidore ne s'arrêta point à ces formalités accessoires. Il prouva qu'il était dûment délégué, en en faisant de suite les fonctions. Comment pouvez-vous prétendre que Jean soit hérétique, me dit-il, quand vous avez communiqué si longtemps avec lui? — Mais, répondis-je, je ne savais pas alors qu'il fût entaché d'hérésie. Ce sont les lettres et les avertissements du vénérable évêque Epiphane qui me l'ont appris. — Epiphane lui-même, reprit Isidore, a communiqué avec le patriarche de Jérusalem; il s'est assis à sa table, acceptant son hospitalité, et de plus il a célébré en sa présence les saints mystères. — Eh bien ! repris-je, peut-être en ce moment Jean n'était-il pas encore hétérodoxe. On ne naît pas hérétique, on le devient; et surtout on ne pourrait être convaincu d'une erreur qu'après l'avoir solennellement affichée. Vous qui portez le surnom d'Hippocrate chrétien, vous devriez savoir que c'est la peste qui fait le pestiféré 2 ! »