Darras tome 22 p. 559
48. C'est ainsi que les partisans du pseudo-empereur et de l'antipape cherchaient à rejeter sur Grégoire VII la responsabilité d'un désastre causé uniquement par leur rage fanatique. « Les Romains consternés, dit Gaufred de Malaterra, ne songeaient plus qu'à apaiser le courroux du vainqueur. Après un conseil tenu par les principaux d'entre eux, ils reconnurent enfin la nécessité de se réconcilier avec le seigneur apostolique, de renoncer à leurs folles conspirations et de faire rentrer dans le fourreau le glaive toujours levé sur leur tête. Ils vinrent donc implorer du miséricordieux pontife le pardon et la paix. Ils eurent recours à toutes les habiletés de langage pour excuser leur guet-apens 2. Enfin ils obtinrent grâce entière, et furent admis à la réconciliation solennelle. Le seigneur pape et le duc d'Apulie leur dictèrent un ensemble de conditions dont chacune fut acceptée et garantie par serment avec toutes les formalités accoutumées 3 » Bernold nous apprend quelle fut la nature de ces garanties. « Les Romains, dit-il, remirent un certain nombre d'otages, qui furent enfermés sous bonne garde au château Saint-Ange, dans la maison de Théodoric 4» La paix fut ainsi rétablie. « Le vénérable pontife, dit le Codex du Vatican, siégeant alors au palais de Latran avec les cardinaux ses frères, put reprendre le gouvernement de l'Eglise et répondre, suivant le devoir de sa charge, aux consultations arrivées de tous les points du monde 5. » Après ces premiers instants consacrés aux affaires les plus urgentes, le grand pape se préoccupa de faire rentrer sous la juridiction de saint Pierre les forteresses, terres et domaines du voisinage, qui restaient au pouvoir des partisans de Henri. « Il se mit donc en campagne avec Robert Guiscard, et en quelques jours, dit Bernold, ils reprirent possession d'un grand nombre de cités
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1. Landulf. Senior. Hist. Mediolan. Pair. Lnt., tom. CXLVII, col. 95î#
2.Pluribus circicmventionibus de excusatione fraudis usi.
3. Gaufred. Malat., loc. cit., col. 11S0.
4.Bernold. Chronic. Patr. Lat., tom CLVIII, col. 1386.
5.Cod. Vatican. Watterich, tom. I, p. SU.
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et de châteaux-forts. Après quoi ils revinrent célébrer à Rome la fête des saints apôtres 1 (29 juin 1S04). »
49. « Cependant, ajoute le chroniqueur, Henri n'osant se mesurer avec les forces du puissant duc d'Apulie comptait pouvoir se maintenir dans les provinces lombardes ; mais cette dernière espérance s'évanouit encore. La très-vaillante comtesse Mathilde s'était virilement mise à la tête de ses hommes d'armes, pour combattre les ennemis de saint Pierre, les partisans du pseudo-empereur 2. » Voici en quels termes Domnizo raconte les nouveaux exploits de l'héroïne. «Henri souleva toute la Lombardie et les provinces liguriennes contre Mathilde. L'armée schismatique, commandée par le marquis d'Esté Obert et par les évêques Ebérard de Parme et Gandulphe de Reggio, se porta dans la direction de Modène. Ces dignes champions du tyran allaient, pour la plus grande gloire de leur maître, ravageant autour d'eux tout le territoire, se promettant comme prix de leur audace une éclatante victoire. Mais ils comptaient sans la vigilance de Mathilde. A peine ils eurent mis le pied sur ses terres que la puissante forteresse de Sorbaria (aujourd'hui petit village près de Modène) leur ferma la route. Ils dressèrent leurs tentes dans la plaine, avec l'intention de livrer l'assaut le lendemain. Mais il ne devait pas y avoir de lendemain pour la plupart d'entre eux. Durant la nuit (2 juillet 1084), pendant qu'ils dormaient tous, une formidable clameur retentit dans le silence général. C'était Mathilde qui arrivait avec ses phalanges en criant : « Pierre, grand apôtre Pierre, combattez pour vos défenseurs ! » Tout le camp retentit de cette acclamation soudaine. Réveillés en sursaut, les ennemis se précipitaient hors des tentes ; le glaive des soldats de Mathilde leur traversait la poitrine ou le dos, sans leur laisser le temps de se reconnaître. Quelques-uns voulaient lutter, mais assaillis de tous les côtés à la fois ils succombaient bientôt et mordaient la poussière. Le généralissime Obert avait eu le temps de saisir ses armes, et tout en fuyant il trans-
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1. Bernoid. Chronic., loc. cit. ■ ld.,ibid.
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perça l'un de nos guerriers d'un coup de lance: « Tu vois, s'écria-t-il, que je ne fuis pas sans honneur. » Mais il n'eut pas achevé ces paroles qu'un rugissement étouffé sortait de ses lèvres. Il venait de recevoir en pleine poitrine le fer d'une épée qui le mit pour jamais hors d'état de combattre notre auguste et pieuse dame. L'évêque de Parme Ebérard fut fait prisonnier. L'évêque de Reggio Gandulphe, échappé nu de sa tente, se blottit dans des broussailles et ne fut découvert qu'au bout de trois jours. Presque tous les nobles et seigneurs tombèrent entre nos mains. Plus de cent prisonniers, cinq cents chevaux, toutes les armures, le campement, les trésors amoncelés sous les tentes furent le fruit de cette victoire. La joie fut immense parmi les fils de saint Pierre, de même que la consternation dans le parti du roi. L'illustre Mathilde était devenue la terreur des schismatiques 1. »
50. La victoire de Sorbaria enlevait au roi schismatique toute espérance de se maintenir en Lombardie, avec les débris de ses troupes allemandes échappées comme lui au glaive de Robert Guiscard. Ce fut alors (juillet 1084), que repassant les Alpes il regagna ses états d'outre-Rhin. Le résultat des quatre sièges de Rome et de tant de sang versé se réduisait à fort peu de chose : un titre usurpé d'empereur, et l'intrusion momentanée d'un antipape sur le siège de saint Pierre. Deux fois vaincu, Henri emmenait pourtant parmi ses bagages un trophée vivant, un nouvel apostat recruté parmi le collège des cardinaux. Ce traître, dont Hugues de Flavigny nous a conservé le nom, était l'évêque Jean de Porto, jusque-là demeuré fidèle au grand pape qui l'avait admis dans sa plus intime familiarité. «Au moment de sa défection, dit le chroniqueur, Jean de Porto profita du libre accès qu'il avait près de Grégoire VII pour dérober le sceau pontifical. L'incident fut aussitôt mandé à la comtesse Mathilde. Il était à craindre que Henri avec sa fourberie ordinaire ne profitât du sceau tombé entre ses mains, pour fabriquer de fausses bulles et séduire les âmes simples.
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1. Domniz. Vit. Mathitd. Pair. Lat., tom. CXLVIII, col. 1004. Cf. Bernold. Chronic., col. 13S6.
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La comtesse de Toscane fit aussitôt partir des députés en Germanie ; elle les chargea de rendre compte des grands événements qui venaient de s'accomplir en Lombardie et à Rome. En même temps elle leur remit une lettre ainsi conçue : « Mathilde, par la grâce de Dieu, le peu qu'elle est, à tous les fidèles du royaume teutonique, salut. —Nous portons à votre connaissance que le pseudo-roi Henri a dérobé par un larcin le sceau du seigneur pape Grégoire. Donc s'il vous arrivait des messages revêtus du sceau apostolique, contenant des instructions ou des récits différents de ceux que notre ambassade vous transmettra, tenez-les pour faux et n'ajoutez aucune foi à des pièces mensongères. L'ex-roi emmène avec lui l'évêque de Porto naguère honoré de la familiarité du seigneur pape. S'il tentait avec la coopération de ce cardinal apostat quelque œuvre de séduction, n'hésitez pas à repousser le traître comme un faux témoin. Ne croyez à personne qui oserait dire autrement que nous. Vous saurez que le seigneur pape a déjà recouvré les deux cités de Sutri et de Népi. Henri est en fuite. Le Barrabas latro dont il a fait son pape (Wibert de Ravenne) s'est enfui pareillement. Portez-vous bien, et gardez-vous des embûches du pseudo-roi1. » Ce message coïncidant avec le retour de Henri en Germanie, dut singulièrement refroidir les manifestations d'enthousiasme que les schismatiques préparaient à l'empereur schismatique. Les échecs de César en Italie eurent leur contre-coup en Allemagne. « Vers les calendes d'août (1er août 1084) dit Bernold, Henri voulut tenter une expédition contre la Souabe, mais tous les guerriers de ce pays s'étaient levés en armes pour lui barrer le chemin. Drapeaux en tête, durant plusieurs jours ils vinrent le provoquer au combat, tuant ou faisant prisonniers plus d'une centaine des siens. Retranché derrière le fleuve Licus, Henri n'osa point répondre à leurs belliqueux défi et se retira honteusement à Ratisbonne puis à Mayence. Les Souabes franchirent alors le Rhin et pénétrant dans la province burgonde tombèrent sur un corps de césariens qui assiégeait un des châteaux-forts dépendant de la succession du roi Rodolphe, le
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1.Hug. Flaviniac. Chronic. lib. II; Pair. Lat., tom. CLIV, col. 335.
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mirent complètement en déroute, s'emparèrent des chevaux, des tentes, de tout l'équipement et, après avoir ravitaillé la place pour plus d'une année, revinrent glorieusement dans leur patrie (octobre 1084). La seule revanche que le pseudo-empereur put prendre de tant de revers fut la convocation de tous les évêques schïsmatiques à Mayence. Il les réunissait dans le but de donner un successeur à l'archevêque Sigefrid, mort depuis quelques mois. L'investiture simoniaque fut accordée à un clerc d'Halberstadt nommé Wecilo, lequel n'avait d'autres titres de vocation que sa rupture éclatante avec le vénérable Burchard, son évêque diocésain, et le zèle que depuis son apostasie il déployait en faveur du schisme1. »
§ IX. Voyage de Grégoire VII à Salerne.
51. Les auteurs de l’ « Art de vérifier les dates» dans la notice qu'ils consacrent au règne de Henri IV d'Allemagne ont écrit la phrase suivante : « Ce prince à de grands défauts réunissait de grandes qualités, dont la principale était une valeur singulière : il avait toujours commandé ses armées et s'était trouvé à soixante-six batailles, d'où il sortit victorieux toutes les fois qu'il ne fut pas trahi.2 » Ce jugement qui n'a rien de chronologique, ce qui nous permet de le discuter plus librement, nous semble au point de vue des faits le contraire de la vérité. Nous avons placé scrupuleusement sous les yeux du lecteur le récit emprunté aux chroniqueurs contemporains de chacune des batailles livrées jusqu'en 1085 par le roi de Germanie. Henri IV y fut constamment vaincu et toujours il donna le premier l'exemple de la fuite, sauf à Hohenbourg où il ne dut son succès qu'à une trahison dont il était lui-
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1. Bernold. Chronic, Pair. Lat., tom. CXLVIII, col.. 1387. '2. Art. de vénf. les dates. Edit. in-fol. 1770, p. 442.
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même l'auteur1, et à l'assaut de la cité Léonine dont Godefroi de Bouillon eut le triste honneur sans que le roi y eût compromis sa personne 2. Il faut donc rayer de l'histoire cette légende de victoires perpétuelles qui ne furent en réalité que de perpétuelles défaites. Un véritable vainqueur dont le rôle tenu dans l'ombre par la plupart des historiens précédents a été mis en relief par M. Villemain avec une impartialité digne d'hommage, ce fut Robert Guiscard. De celui-ci il est vrai de dire qu'il livra plus de batailles que le roi de Germanie, et que partout où il combattit en personne il ne fut jamais vaincu. Son alliance avec Grégoire VII valut à sa mémoire la disgrâce des écrivains hostiles à la papauté ; ils ne parlent de lui que comme d'un aventurier vulgaire. La science historique actuelle proteste contre les réticences calculées, les dénigrements de parti, les calomnies convenues. Le chevalier normand fils de Tancrède de Hauteville, sorti de Cou-tances en 1047 n'emportant du manoir paternel qu'une épée, une cuirasse, une lance et un bouclier, avait en 1084 conquis l'Apulie, la Calabre, la Sicile, l'illyrie, la Grèce ; il avait vaincu l'empereur d'Orient, il venait de chasser de Rome le pseudo-empereur d'Occident. Le jour même où Guiscard entrait dans la capitale des Césars, son fils Boémond soutenait en Thessalie, sous les murs de Larissa dont il faisait le siège, le choc de toute l'armée byzantine commandée par Alexis Comnène. Les eaux du Pénée qui traversaient le champ de bataille furent rougies de sang. Malgré des prodiges de valeur, Boémond moins heureux que son père à Dyrrachium fut obligé de lever le siège de Larisse. Il se replia sur la cité de Castorium et laissant ses troupes sous les ordres d'un général breton nommé Brienne 3, qui avait dans l'armée le titre et le rang de connétable, il revint en Apulie chercher des renforts.
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1. Cf. chap. I, p. 48 du présent volume.
2.Cf. n° 26 du présent chapitre.
3. Brienne était fils d'Eudes de Redon comte de Penthièvre et petit-fils l'Alain III, duc de Bretagne. Il avait servi avec gloire dans l'expédition de Guillaume le Conquérant en Angleterre, et était venu ensuite mettre son épée au service de Robert Guiscard, qui lui conféra la charge de connétable d'Apulie
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52. A cette nouvelle, Robert Guiscard interrompant l'expédition commencée dans la campagne romaine, reprit soudain avec ses soldats victorieux la route de Salerne. Cette brusque résolution dont les chroniqueurs d'Occident ne connurent point le véritable motif fut jugée sévèrement par eux. «L'instabilité est le propre des Normands, dit Hugues de Flavigny. Ils venaient de piller Rome, et ils avaient hâte d'emporter chez eux leur butin1. » La politique du héros normand était trop supérieure pour se laisser diriger par de pareils mobiles. La poursuite de ses vastes desseins sur l'Orient commandait seule son départ. Grégoire VII qui les avait encouragés au début s'y associait encore. « Le seigneur apostolique réunit le collège des cardinaux, dit Gaufred de Malaterra, pour les consulter sur le parti à prendre : soit d'accompagner le duc en Apulie : soit de rester à Rome sans armée, sans défense, à la merci d'une population vénale, infidèle et parjure 2. » Ici le chroniqueur, dans son indignation contre la versatilité et les trahisons des Romains, quitte la prose pour emprunter à la poésie des invectives plus éloquentes. « Rome ! s'écrie-t-il, jadis tes armes commandaient à l'univers, tu donnais des lois au monde; l'épée de tes vaillants, la justice de tes législateurs faisaient ta splendeur et ta fortune. Aujourd'hui lâchement assise dans le désordre, l'oisiveté et le vice, tu es devenue l'opprobre du genre humain. Chez toi toutes les perversités triomphent : le luxe, l'avarice, l'impiété, l'anarchie, la peste simoniaque, l'incurable vénalité. Par toi s'écroule la hiérarchie sacrée, dont jadis tu te faisais gloire d'être le centre. Un seul pape ne te suffit pas, tu vends à un intrus la pourpre et la tiare ; tant que l'intrus te paye, tu chasses le légitime pontife ; quand celui-ci revient, tu renoues tes intrigues avec le mercenaire ; tu les menaces tour à tour l'un de l'autre, afin de remplir sans cesse ton escarcelle. Levez-vous, Pierre, prince des
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et de Calabre. Les généalogistes bretons le donnent comme ancêtre aux barons de Chateaubriand.
1. Hug. Flavin. Chrome, col. 334.
2.Gaufred. Malaterr., loc. cit., col. 1189.
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pasteurs, quittez cette ville ingrate, abandonnez-la à ses honteux trafics 1. » Tel fut l'avis qui prévalut au sein du collège cardinalice. Le chroniqueur reprend sa prose pour enregistrer cette décision. « Le seigneur apostolique cédant aux conseils de ses fidèles serviteurs, dit-il, résolut de suivre le duc en Apulie, afin d'éprouver par cette absence momentanée si les Romains qui venaient de lui engager leur foi étaient capables ou non de garder un serment. »
53. Accompagné des évêques et des cardinaux, glorieusement escorté par le duc d'Apulie, Grégoire Vil sortit de Rome dans le courant du mois de juillet 1084. « Parmi les prêtres et les religieux de la suite pontificale, dit Hugues de Flavigny, se trouvait l'ancien abbé de Verdun, Jarento, le même qui avait deux mois auparavant affronté tous les périls pour sortir du château Saint-Ange et porter à Robert Guiscard la nouvelle de l'invasion de Rome par Henri IV. Le grand pape en reconnaissance de ce dévouement prodiguait à Jarento les marques les plus touchantes d'affection ; il l'appelait toujours son concaptivus. Durant le trajet de Rome à Bénévent, un matin où l'armée avait repris sa marche avant l'heure ordinaire, Jarento et quelques moines qui l'accompagnaient se trouvèrent séparés du reste de leurs compagnons. Or des bandes de brigands, turba calonum, suivaient la piste de l'armée, pillant et massacrant tous les traînards. Jarento le savait; il pressait ses religieux de hâter le pas de leurs montures, afin d'échapper au péril. Comme il parlait encore, un groupe de bandits accourut à toute bride ; l'abbé et ses autres compagnons réussirent à les gagner de vitesse, mais l'un des moines, nommé Waltier, fut tué d'un coup de lance et son bagage pillé. Jarento tout en pleurs vint baiser les pieds du pontife et lui raconta ce désastre. Grégoire envoya sur-le-champ des hommes d'armes à la poursuite des meurtriers, et recommanda de lui apporter le corps du pauvre frère. On trouva le cadavre nu et baigné dans son sang ; il fut déposé en cet état devant le pape. Grégoire touché de compassion le couvrit de son
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1. Gaufreil. Malaterr., lib. III, cap. xxxyn, col. 1181.
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pluvial (chape), prononça sur lui la formule d'absolution et célébra la messe pour le repos de son âme 1.« On atteignit sans autre incident la principauté de Bénévent, puis le Mont-Cassin. «Là, dit Pierre Diacre, l'abbé Desiderius notre père accueillit le seigneur apostolique avec une hospitalité royale et dès ce jour il ne cessa de pourvoir magnifiquement à sa subsistance et à celle des évêques et des cardinaux de sa suite 2. »
54. Entre Grégoire VII et le successeur de saint Benoît l'entretien dut naturellement se porter sur les relations forcées que, deux mois auparavant, Desiderius avait eues à Albano avec le tyran de Germanie 3. Le chroniqueur ne nous révèle absolument rien sur ce sujet, qui aurait eu pour l’histoire un intérêt tout particulier. Il se borne à raconter un fait surnaturel qui se produisit durant les quelques jours passés par le grand pape à l'abbaye du Mont-Cassin. « Comme le seigneur Grégoire célébrait la messe, dit-il, un pieux fidèle nommé Jean, qui se trouvait placé sur l'un des gradins extérieurs du sanctuaire tomba dans une extase et vit une colombe aux ailes éployées et au bec d'or qui plana d'abord sur l'autel et vint ensuite se reposer sur l'épaule droite du pontife. Quelques instants après, elle s'éleva sur la tête du pape et lui couvrit les épaules de ses deux ailes, restant dans cette attitude jusqu'au moment où, selon la liturgie, le corps de Jésus-Christ est mêlé au précieux sang. A ce moment elle inclina gracieusement la tête, puis d'un essor rapide comme l'éclair s'envola vers le ciel et disparut. Le pieux fidèle reprit ses sens et aucune trace de la vision ne resta dans sa mémoire. Mais la nuit suivante, comme il dormait d'un profond sommeil, sa demeure fut illuminée d'un éclat céleste. Réveillé en sursaut, il vit dans une auréole de gloire un personnage radieux comme le soleil, dont le visage paraissait plein de colère et de menaces. Sautant du lit, dans un effroi indescriptible, il voulait
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1. Hug. Flaviniac, loc. cit., col. 336.
2. Petr. Diacon. Chronic. Cassin., lib. III; Patr. Lat., ton», CLXXHI, col. 791. 3.Cf. n" 38 du présent ehapitre.
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fuir, mais d'une main à la fois douce et puissante, l'apparition le saisit par le bras et le cloua sur place. Il se croyait à sa dernière heure, lorsqu'un vieillard à cheveux blancs, portant au cou une étole blanche, apparut soudain, essuya les larmes qui coulaient de ses yeux et l'arracha à l'étreinte de la main formidable. Jean recouvrant alors toute sa liberté d'esprit demanda au vieillard : « Quel est donc ce personnage étincelant et terrible ?» « C'est le soleil de justice, » lui fut-il répondu. « Mais vous-même, reprit Jean, qui êtes-vous ? » « Il vous serait inutile de savoir mon nom, dit le vieillard. Répondez seulement à la question que je vais vous faire. Vous souvient-il de la vision que vous avez eue ce matin à l'église pendant la messe ?» À l'instant la mémoire de ce qui s'était passé dans l'extase revint à Jean. Il raconta ce qu'il avait vu. « Allez donc, lui dit le vieillard, trouver le pape Grégoire, et de notre part recommandez-lui de poursuivre avec vigueur l'œuvre du Saint-Esprit. » A ces mots, l'apparition s'évanouit aux regards du pieux fidèle 1. » Le grand pape ne demeura que quelques jours au Mont-Cassin et en repartit avec le duc pour Salerne. Au départ, le héros normand voulut laisser à l'abbaye un nouveau souvenir de sa munificence. « Déjà en se rendant à Rome, il avait déposé à la salle du chapitre, posuit in capitulo, douze livres pesant d'or et sur
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1. Petr. Diacon., loc. cit., col. 792. Voici en quels termes M. Villemain analyse ce récit : «Des circonstances miraculeuses devaient, pour la crédulité des contemporains, marquer le passage de Grégoire VII au Mont-Cassin. On raconta que, pendant qu'il y célébrait la messe, une colombe céleste avait apparu au-dessus de sa tête et n'avait été aperçue que d'un seul témoin qui d'abord en avait gardé le secret, mais qui, sévèrement réprimandé dans une vision, publia le miracle; on y vit un secours du Saint-Esprit qui encourageait le pape à la persévérance. » (Hist. de Greg. VII, tom. II, p. 361.) A cette appréciation embarrassée de l'écrivain rationaliste il est curieux d'apposer le jugement du docteur protestant Voigt. « Les miracles racontés dans la vie de Grégoire VII, dit-il, sont devenus pour certains historiens un objet de mépris, et quelquefois un sujet d’amères railleries; cependant ils renferment une grande vérité historique. Ils déposent en faveur de l'homme auquel on les attribue; ils sont un témoigage irréfragable de sa sainteté, car on ne donne pas une puissance surnaturelle à celui qui n'a pas des vertus extraordinaires. » (Grégoire VII et son siècle, p. 603.)
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l'autel cent coufats (skifatos, monnaie d'or concave telle qu'on la fabriquait alors à Constantinople). En prenant congé de Desiderius pour retourner à Salerne, il déposa à la salle capitulaire mille solidi d'or frappés à Amalfi, à l'autel cent besants avec un grand pallium, et au dortoir cent quatre-vingt-dix couvertures (farganas) pour l'usage des frères 1. » M. Villemain mentionne cette dernière offrande du héros et il ajoute que cette largesse provenait « du butin pillé dans Rome 1. » L'éminent écrivain n'avait sans doute sous les yeux, quand il formula cette insinuation calomnieuse, que des lambeaux de textes, recueillis à son usage par des copistes inintelligents. Combien d'inexactitudes historiques ne se sont point accréditées, souvent de la meilleure foi du monde, grâce à ce procédé trop longtemps en honneur!