Darras tome 14 p. 17
§ II. La France chrétienne.
7. Le court pontificat de saint Anastase II fut marqué par un événement providentiel qui donna à Jésus-Christ l'une des plus généreuses et des plus grandes parmi les nations; celle qui porte glorieusement le titre de « Fille aînée de l'Église, » et dont le génie s'est toujours maintenu à la hauteur de la foi. Nous avons laissé Glovis et ses Francs aux portes de Lutèce. Fermées devant lui pendant dix ans par une vierge chrétienne, sainte Geneviève 1, elles devaient lui être ouvertes par une femme chrétienne, sainte Clotilde. L'idée de marier le jeune roi des Francs, païen comme toute sa nation, avec une princesse catholique, orpheline et prisonnière dans le palais de son oncle Gondebaud, arien obstiné, persécuteur du catholicisme et meurtrier des parents de Clotilde, dut être inspirée par les conseils prévoyants et sages du grand évêque de Reims, saint Rémi, auquel, nous l'avons vu, Clovis avait une entière confiance. Bien que nos vieux annalistes ne parlent pas explicitement de l'intervention de saint Rémi en cette circonstance, les relations antérieures de l'évêque de Reims avec Clovis et celles qu'il devait
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1 Cf. tom. XIII de cette Histoire, pag. 546.
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bientôt nouer avec
Clotilde elle-même, semblent autoriser cette hypothèse. D'ailleurs, au point de
vue politique proprement dit, le mariage projeté n'offrait pas les avantages
qu'on recherche ordinairement pour les alliances princières. Clotilde ne
pouvait apporter à son nouvel époux que des vertus, sans autres trésors. Dépouillée
de toute fortune personnelle par le meurtrier de ses parents, retenue dans une
demi-captivité qui la rendait invisible même pour les ambassadeurs étrangers envoyés à la cour des Burgondes, il
fallait la rechercher pour elle-même, sans aucune arrière-pensée d'ambition ou d'accroissement de territoire. On a parlé des
droits qu'elle représentait, comme fille de Chilpéric, sur le royaume des
Burgondes1, et quelques historiens modernes ont prétendu que cette perspective avait seule déterminé le choix de Clovis. Mais
il est certain que chez les Burgondes, aussi bien que chez les Francs, les
filles ne pouvaient hériter du trône. Une guerre seule pouvait déposséder
Gondebaud et Godegisèle, son frère. Or, Clovis et ses Francs n'avaient nul
besoin d'acheter par une alliance le droit de faire la guerre aux nations voisines. Ils prenaient ce droit quand
ils voulaient, selon les inspirations de leur humeur belliqueuse et
l'opportunité des conjonctures. Mais le choix de Clotilde, comme épouse de Clovis, avait pour les catholiques gallo-romains une
signification bien autrement considérable. Il confirmait les espérances qui,
du nord au midi, de l'est à l'ouest, dans toutes les Gaules, se rattachaient à
la nation franque. Nous avons déjà parlé de cette sympathie universelle, justifiée par les persécutions des rois goths et burgondes
à Toulouse et à Lugdunum contre le catholicisme. Les vœux des catholiques étaient
donc en faveur de Clotilde. Des prières ardentes s'élevaient de tous les cœurs
afin que l'orpheline, devenue reine des Francs, pût un jour les conquérir à la
foi.
8. Sidoine Apollinaire mourut à Clermont, sans avoir vu se réaliser des espérances qu’il partageait lui-même, depuis que l’évêque exilé de Divio (Dijon), Aprunculus, était venu lui demander l'hospitalité. Ses derniers jours furent traversés par des persécu-
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1 Cf. tom. Xlll de cette Histoire, pag. 461.
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tions locales qui firent éclater son admirable douceur. Grégoire de Tours les a racontées; nous traduisons son récit, en regrettant qu'il n'ait pas circonstancié davantage les coupables manœuvres dont Sidoine Apollinaire fut victime; ni fait connaître le prétexte dont les rebelles durent se servir pour imposer leur domination au clergé et aux fidèles de l'Arvernie, et les empêcher de soustraire leur vénérable pasteur à un système d'hostilités persévérantes et criminelles dont le renouvellement serait, dans l'état de nos mœurs actuelles, absolument impossible. Quant à l'exactitude des renseignements, il ne saurait y avoir aucun doute, puisque Grégoire de Tours les avait puisés à la source la plus authentique, ayant passé son enfance et sa première jeunesse à Clermont même, dans le palais épiscopal de Gallus, son oncle, troisième successeur de Sidoine Apollinaire sur le siège de Clermont. « Saint Sidoine, dit-il, était doué d'une éloquence incomparable et d'un talent d'improvisation tel, qu'il pouvait sans préparation parler admirablement sur toutes sortes de sujets. Un jour, il avait été invité à officier pour la fête patronale, dans la basilique du monastère de Gatabennum (Chantoin). Par méchanceté (nequiter), on fit disparaître le livre dans lequel se trouvait la messe du jour. Sidoine, sans autre ressource que sa mémoire, célébra l'office de la fête, chanta toutes les oraisons et commenta l'Évangile, comme s'il avait eu le livre sous les yeux. Les assistants en furent émerveillés, on eût dit qu'un ange, non un homme, officiait 1.» Quel avait été le clerc assez audacieux pour faire disparaître méchamment le pontifical, ou missel, dont Sidoine Apollinaire devait se servir? Grégoire de Tours ne le nomme pas. Comment l'illustre évêque de Clermont conservait-il dans son entourage des hommes capables de recourir à des moyens tout à la fois si puérils et si ignobles? Grégoire de Tours ne le dit pas. Mais, selon la remarque des Bollandistes, cette espièglerie taquine et malveillante, si elle se fût bornée à cet unique épisode, n'aurait jamais été enregistrée par l'histoire 2. Elle se rattachait à tout un
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1 Greg. Turon., Hist. Franc, !il>. IF, cap. xxn; Patr. lat., tom. LXXI, coi. 217-218. —2. Bolland., Act. sanet., 23 august., col. 618.
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ensemble de persécutions qui durent être préparées et accomplies sous l'influence arienne des rois Goths, et dont quelques prêtres indignes se firent les instruments. C'est du moins ce que nous sommes en droit de conclure de la suite du récit. «Pendant que Sidoine continuait à édifier son troupeau par l'exemple de ses vertus, reprend Grégoire de Tours, deux prêtres 1 s'insurgèrent contre son autorité, lui enlevèrent tout pouvoir sur les choses de l'église, laissant à peine au saint évêque de quoi se nourrir et l'accablant d'outrages. Mais la clémence divine ne permit pas que ce forfait demeurât longtemps impuni. Un de ces misérables, indignes du nom de prêtre, dit un soir que le lendemain il chasserait l'évêque de l'église. Or, le lendemain, réveillé en sursaut par le signal des matines, il se leva plein de fureur contre l'homme de Dieu, songeant dans son âme à exécuter les menaces de la veille. Obligé de se retirer un instant à l'écart, il le fit : mais frappé d'une maladie soudaine, il expira. Cependant un serviteur l'attendait au dehors, avec un cierge allumé. Les heures s'écoulaient, déjà la lumière du jour commençait à poindre, lorsque l'autre prêtre, son satellite, inquiet de ne pas le voir paraître à l'église, lui dépêcha un messager chargé de lui dire : Venez, ne tardez pas davantage, si nous voulons mettre à exécution notre projet. —Ce message fut crié à haute voix par l'envoyé et demeura sans réponse. Le serviteur écarta alors la portière, et trouva le corps inanimé de son maître. Cette mort, semblable à celle d'Arius, jeta la consternation dans les esprits. On disait de toutes parts que nul hérésiarque ne saurait être plus coupable qu'un prêtre rebelle, persécutant le pasteur à qui les brebis du troupeau ont été confiées par Dieu lui-même et s'arrogeant un pouvoir usurpé. L'effet fut tel que le bienheureux Sidoine fut rétabli dans son autorité pontificale. Cependant l'autre prêtre, son ennemi, continuait à exercer ses fonctions. Sur ces entrefaites, il advint que Sidoine tomba malade ; une fièvre mortelle l'avait saisi. Il pria les siens de le transporter à l'église :
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1 Grégoire de Tours ne nous donne point le nom de ces deux prêtres; les Bollandistes eux-mêmes semblent ne l'avoir pas connu. Cependant, le récent historien de saint Sidoine Apollinaire les désigne sous le vocable probablement traditionnel d'Honorius et d'Hermanchius. (Chaix, S. Sidoine Apollin., tom. II, pag. 366.)
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bientôt une multitude d'hommes, de femmes, d'enfants l'entoura, fondant en pleurs. Pourquoi, disaient-ils, nous abandonnez-vous, pasteur bien-aimé? À qui laisserez-vous vos fils orphelins? Qui saura, comme vous, nous distribuer le sel de la sagesse, et nous inspirer la crainte du Seigneur? — Ainsi parlait cette population éplorée. Le saint évêque, inspiré par l'Esprit de Dieu, répondit: Ne craignez pas, peuple chéri, voici mon frère Aprunculus; il me survivra, c'est lui qui sera votre évêque. — Ces mots furent prononcés par le moribond avec une expression telle qu'on le crut en extase. Ce furent ses dernières paroles, et il expira (23 août 1). Le prêtre rebelle n'attendit pas un instant pour se remettre en possession des biens de l'église, comme s'il eût déjà été proclamé évêque. Dieu s'est enfin déclaré, disait-il. Il a jugé entre Sidoine et moi, et proclamé la justice de ma cause. — II parcourut la ville dans un appareil fastueux, et convoqua pour le dimanche suivant tous les citoyens à un repas dans la maison de l'église. Le festin eut lieu, et sans respect pour les prêtres plus âgés, il se mit à la première place2 L'échanson en lui présentant la coupe, lui dit : Maître, cette nuit j'ai eu un songe que je raconterai, si vous m'en donnez la permission. —Le prêtre fit un signe d'acquiescement et l'échanson continua en ces termes : Il me semblait voir, dans un magnifique palais, un trône sur lequel était assis un personnage qui l'emportait en puissance sur tous les autres. Il était escorté d'un grand nombre de prêtres vêtus de blanc ; une multitude innombrable se pressait autour de lui. Comme je contemplais cette scène imposante, j'aperçus de loin le bienheureux Sidoine dominant la foule, et accusant juridiquement ce prêtre, votre intime ami, que la mort
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1 L'année précise de la mort de saint Sidoine Apollinaire n'a pu encore être fixée. Les historiens varient d'opinion à ce sujet. Savaron indique l'année 484; Tillemont et les auteurs de l'Histoire littéraire de France prolongent la vie du grand évêque de Clermont jusqu'à l'an 48p.
2. Despectisque senioribus, primus recumbii in toro. Cette expression de l'annaliste laisserait supposer que les gallo-romains de cette époque avaient encore conservé l'usage des lits (torus) pour le repas. Ce luxe était, en tout cas, fort éloigné de la modestie cléricale, et les Constitutions apostoliques avaient formellement réclamé contre un tel abus.
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enleva récemment. Le prêtre fut condamné ; le juge souverain le fit enchaîner et jeter au fond d'un cachot. Après qu'on l'eut emmené, le bienheureux Sidoine reprit la parole et vous accusa vous-même d'avoir été complice de ce malheureux. Le juge demanda s'il y avait dans l'assistance quelqu'un qui vous connût, et qui pût vous transmettre une citation au tribunal. Je me cachai alors tout tremblant et me dissimulai derrière les spectateurs, dans la crainte qu'on ne révélât mes relations avec vous et qu'on ne me chargeât du message. Pendant que je cherchais ainsi à me dérober aux regards, tous les autres assistants disparurent et je me trouvai seul en face du juge. Il m'appela, je m'approchai; mais l'éclat qui l'environnait et ma frayeur étaient tels, que je chancelais à chaque pas. Ne crains rien, mon enfant, dit-il; va dire de ma part à ce prêtre : Vous avez à comparaître au tribunal où Sidoine vous a cité. — Voilà le message dont le souverain juge m'a chargé pour vous, ajouta l'échanson. Ne tardez pas à y répondre, car le roi en terminant m'a dit : Si tu n'accomplis pas ta mission, tu mourras cruellement. — A peine l'échanson avait-il cessé de parler, que la coupe échappa aux mains du prêtre, lequel rendit soudain l'esprit. On l'enleva du lit du festin pour le porter au tombeau. Son âme était allée en enfer rejoindre celle de son complice. La mort d'Arius avait été réservée au premier, celle de Simon le Mage au second. Cependant, comme la terreur du nom des Francs se joignait au désir de les voir régner sur cette contrée, Aprunculus, l'évêque exilé de Divio, fut désigné par les suffrages du clergé et du peuple. Il prit donc possession du siège épiscopal des Arvernes, ainsi que l'avait prédit Sidoine Apollinaire1. »
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1 Greg. Turon., Hist. Franc, lib. II, cap. xxn, xxill; Patr. lat., tom. cit., col. îll-220. Saint Sidoine laissait plusieurs enfants, dont I'un, nommé Apollinaire, monta sur le siége épiscopal de Glermont vers l'an 515. On connaît une fille de Sidoine, appelée Alcima, et l'un de ses petits-fils, le sénateur Arcadius, qui joua plus tard un rôle dans la tragédie de Clotaire et de Childebert contre leurs neveux. Diverses familles nobles de l'Auvergne, entre autres celles de Montboissier et de Polignac, ont la prétention de faire remonter leur origine jusqu'à saint Sidoine Apollinaire. On conçoit la difficulté de prouver une pareille filiation, mais le fait même de le prétendre prouve
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9. En même temps que Sidoine mourait à Clermont, Perpetuus, évêque de Tours, s’endormait en paix dans le Seigneur, après un pontificat de trente années. L'illustre Lupus de Troyes les avait précédés tous deux au ciel. Saint Épiphane de Pavie, que ses ambassades près des rois goths et burgondes avaient rendu cher à toutes les Gaules, tomba lui-même victime d'un dernier acte de dévouement. «A peine revenu, dit son biographe, dans sa chère Ligurie, après l'heureux succès de sa mission à la cour de Gondebaud, il dut partir pour Ravenne, afin d'obtenir de Théodoric un adoucissement aux charges dont les officiers du fisc accablaient ses diocésains. On était en hiver; le Pô débordé inondait la plaine, le saint évêque affronta héroïquement tous les dangers d'un pareil voyage. Sa présence inopinée à la cour de Ravenne émut le prince ; ses larmes achevèrent de l'attendrir. Il lui parla avec son éloquence accoutumée et termina sa requête par ces mots : Le meilleur trésor d'un souverain c'est la richesse de ses sujets; accordez à la Ligurie l'exemption de tous les impôts durant une année, pour la dédommager des pertes qu'elle vient de subir. — Les dépenses du trésor sont tellement considérables, répondit Théodoric, les frais d'administration tellement lourds, qu'une pareille requête présentée par tout autre serait repoussée; mais il ne sera pas dit que votre intervention ait été inutile. On ne saurait refuser une grâce, quand vous daignez la solliciter. J'accorde à la Ligurie la remise des deux tiers de l'impôt de cette année. L'autre tiers sera perçu par le fisc, c'est une nécessité dans la situation actuelle. — Le saint évêque remer- cia vivement le roi de cette faveur, et prit congé de lui. Hélas ! c'était pour la dernière fois. Pressé de faire connaître l'heureuse nouvelle à ses compatriotes, il quitta Ravenne, malgré la neige qui tombait à gros flocons et couvrait toute la campagne. À Parme, il fut pris d'un accès de toux qui ne le quitta plus; il n'en continua pas moins son voyage, recevant avec son affabilité ordinaire et bénissant les populations pressées sur son passage. En apercevant les murs de la cité de Pavie, il éprouva une joie telle qu'on
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combien la mémoire du grand évêque de Clermont a laissé de traces dans les récits traditionnels de l'Arvernie.
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l'eût pu croire
guéri. La ville entière se porta à Mihi vivere
Christus est, et mori lucrumsa
rencontre, avec une allégresse inexprimable. Mais la joie fut courte, et les
larmes coulèrent de tous les yeux quand, le lendemain, on apprit que le bienheureux
était dangereusement malade. La foule entourait sa maison dans une morne
stupeur. Les médecins n'avaient aucune parole rassurante ; on accusait leur impéritie; la perspective de perdre ce
grand homme semblait la ruine de toute la province. Pour lui, il ne cessait de
redire la parole de l'Apôtre : 1. Son visage était calme et
radieux; on l'entendait murmurer les versets de David : Misericordias tuas, Domine, in œternum cantabo 2. In generatione et progenie
annuntiabo veritatem tuam in ore meo 3. Enfin il prononça lentement ces paroles : «Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains; » et son âme s'envola, au
milieu de ces saints cantiques, dans la patrie céleste (21 janvier 497). Il
avait cinquante-huit ans et en avait passé trente dans le ministère épiscopal4.
» Le prêtre Maximus fut choisi pour lui succéder. Le diacre Ennodius, biographe et disciple de saint Épiphane,
qui devait dix ans plus tard s'asseoir lui-même sur le siège de Pavie, s'arracha
en pleurant à ces lieux qui lui rappelaient des souvenirs si doux et maintenant
si amers. Il vint à Rome, où nous le verrons bientôt combattre énergiquement le
schisme qui suivit la mort du pape saint Anastase II. Ennodius était né à Arles, d'une noble famille
gallo-romaine alliée à celles des Faustus et des Avienus. Il fit tourner ces
relations de parenté au service de l'Église et devint l'ami de Cassiodore, de Symmaque et de Boèce, ces illustres chrétiens que le
choix de Théodoric appela au gouvernement de l'Italie et qui firent la gloire
de son règne, jusqu'à l'époque où, changeant de conduite et de mœurs, ce prince
devint le bourreau de ses plus nobles serviteurs.
10. Cependant le jeune roi des Francs poursuivait toujours son projet de mariage avec la nièce de Gondebaud. « CIovis envoyait de fréquentes ambassades chez les Burgondes, dit Frédégaire, dans l'espoir que ses envoyés pourraient rencontrer Glotilde. Mais on
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1 Philipp., i, 21. — 2.Psalm. lxxxviii, 1. — 3. Psalm. xxx, 6. — 4. Ennod., VU. S. Epiphan. Ticin. ; Pair, lut., tom. LXI1I, col. 236-238.
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ne leur permettait pas de la voir. Clovis eut alors recours à un stratagème qu'un noble gallo-romain, Aurelianus, se chargea de faire réussir. Ce dernier se déguisa sous les haillons d'un mendiant, une besace sur l'épaule, et partit seul pour la ville de Janua (Genève) où se trouvait alors Gondebaud. Il portait l'anneau royal que Clovis lui avait confié. Clotilde et sa sœur Sedoleuba exerçaient en vierges chrétiennes le devoir de l'hospitalité. Le mendiant fut accueilli par elles, et Clotilde lui lava les pieds, selon l'usage, avant de lui servir à manger. Aurelianus lui dit tout bas : J'ai un secret à vous communiquer. — Parlez, répondit-elle. — Clovis, le roi des Francs m'a envoyé vers vous, dit Aurelianus. Il désire, si telle est la volonté de Dieu, vous faire monter avec lui sur son trône et vous prendre pour épouse. Voici l'anneau royal qu'il m'a chargé de vous remettre, comme preuve authentique de ma mission. — Clotilde le reçut avec joie et dit à l'envoyé : Il n'est pas permis à une chrétienne d'épouser un païen. Si pourtant les desseins de Dieu préparent cette union, s'il veut se servir de moi pour amener le roi des Francs à le connaître, je serai heureuse d'accomplir sa volonté1. Recevez, je vous prie, pour récompense de votre service ces cent solidi. Voici mon anneau. Retournez promptement près de votre maître et dites-lui de ma part que, s'il veut m'épouser, il envoie de suite des ambassadeurs pour en faire la demande à Gondebaud, mon oncle. Les députés devront conclure sans délai la négociation et agir avec célérité. Aredius, le conseiller du roi mon oncle, n'est pas encore de retour de Constantinople 2. Il faut profiter de cette circonstance, car je soupçonne qu'il serait contraire à notre projet. — Aurelianus repartit aussitôt, toujours dans son costume de mendiant. Durant le trajet, il fit rencontre d'un pauvre qui voulut s'atta-
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1 Cette première partie de la réponse de Clotilde ne se trouve point dans le récit de Frédégaire; mais elle a été reproduite par Aimoin dans son Histoire des Francs. (Cf. Aimoin., îlist. Franc, lib. I, cap. un; Pair, lat., tom. CXXXIX, col. 652.)
2. Aredius, ministre et conseiller de Gondebaud, avait été député par ce prince en Orient près de l'empereur Anastase. Cette particularité, qui se rattache à tout un ensemble de politique dont nous avons parlé précédemment, est, à notre avis, une preuve de la véracité du récit de Frédégaire.
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cher à ses pas. Arrivé près de la ville d'Orléans, proche du lieu où il avait ses domaines, Aurelianus1 s'endormit le soir en pleine sécurité, comptant être à la dernière étape de son voyage. Mais, à son réveil, il eut la douleur de voir que son compagnon de route l'avait dévalisé, emportant la besace dans laquelle se trouvaient les cent solidi offerts par Glotilde et l'anneau de cette jeune princesse. Au désespoir de ce contre-temps, Aurelianus courut dans sa maison, se fit reconnaître de ses gens et les envoya dans toutes les directions à la poursuite du voleur. On l'atteignit bientôt; il n'avait pas encore eu le temps de se débarrasser du fruit de son larcin. Aurelianus le tint trois jours en prison, le faisant passer chaque jour une fois par les verges, puis le remit en liberté. Cependant il avait rendu compte à Clovis de tous les détails de son voyage 2. Il fut aussitôt chargé de retourner, non plus comme mendiant, dit Aimoin, mais comme ambassadeur, près de Gondebaud, pour exiger au nom du roi des Francs la remise immédiate de sa fiancée qu'il détenait injustement. L'échange des deux anneaux entre les futurs conjoints donnait en effet à Clotilde le titre de fiancée. Celle-ci le savait. En conséquence elle avait eu soin de déposer secrètement, et à l'insu de son oncle, l'anneau de Clovis parmi les autres bijoux du trésor royal. Aurelianus arrivé près de Gondebaud, qui ignorait tous ces détails, lui dit: «Le roi des Francs m'envoie réclamer près de vous sa fiancée que vous retenez à votre cour. — Quelle est cette fiancée? répondit Gondebaud. Est-ce que vous venez ici dans un but hostile, et pour jouer le rôle d'un espion? Prenez garde que je ne vous fasse chasser honteusement de mes états! — La fiancée de Clovis mon maître, dit Aurelianus, est votre nièce Clotilde. Le roi des Francs a échangé avec elle son
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1 Ilse pourrait que le vocable d'Aurelianus, donné par Frédégaire au faux mendiant, soit plutôt une épithète qu'un nom propre, et que dans la pensée de l'annaliste il ait signifié un des patriciens de la cité d'Orléans dans le territoire de laquelle il avait ses domaines. Ce n'est là toutefois qu'une simple conjecture, et nous avons dû conserver dans ce récit le nom traditionnel d'Aurelianus, tel que toutes les chroniques l'ont reproduit.
2. Fredegar., Ilist. Franc, epitomata, cap. xvni; Patrol. lai., tom. LXXF, col. 584.
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anneau. Fixez donc vous-même le jour et le lieu où la remise solennelle de la princesse sera faite à son royal époux. — Gondebaud de plus en plus étonné prit conseil des grands de sa cour. Tous craignaient qu'un refus n'attirât sur les provinces burgondes les armes de Clovis. Voici l'avis qu'ils donnèrent au roi : Qu'on interroge la jeune fille; qu'on sache d'elle s'il est vrai qu'elle ait reçu l'anneau de Clovis et consenti à l'épouser. Dans le cas où le fait serait véritable et qu'elle ait réellement échangé les présents de fiançailles, il faudra la remettre sans délai aux ambassadeurs du roi des Francs, plutôt que de nous exposer à une guerre désastreuse. — Clotilde fut donc mandée ; elle déclara avoir réellement reçu l'anneau de Clovis, le fit voir à son oncle et ajouta qu'elle deviendrait volontiers l'épouse du roi des Francs1. » Aurelianus fut rappelé : «Il s'empressa, dit Frédégaire, d'offrir à Gondebaud un sou et un denier, gage usité des alliances matrimoniales chez les Francs. On convint que Clotilde partirait immédiatement pour aller rejoindre Clovis, et que les deux époux reviendraient ensemble célébrer solennellement leurs noces à Cabillonum (Chalon-sur-Saône), où Gondebaud voulait préparer des fêtes magnifiques. Les ambassadeurs francs reçurent Clotilde des mains du roi des Burgondes. Elle prit place sur une basterne, chariot couvert, traîné par des bœufs 2. » Le roi burgonde, ajoute Aimoin, s'était d'abord refusé à fournir une dot à sa nièce. Mais, cédant aux observations d'Aurelianus, il revint sur cette première détermination et lui fit une part dans le trésor royal. Clovis récompensa plus tard le zèle et l'intelligence de son ambassadeur, en lui donnant le castrum Meledunum (Melun) et le commandement de tout le territoire voisin 3. Clotilde se mit donc en route avec son cortège, et prit congé de son oncle. « Mais ayant appris, continue Frédégaire, que l'on parlait du prochain retour d'Aredius, elle dit aux ambassadeurs francs : Si vous tenez à me remettre saine et sauve entre les mains du roi votre maître, ce n'est point sur une basterne que nous devons voyager. Donnez-
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1 Aimoin, flist. Franc, lib. I, cap. xiv; Pair, lat., tom. CXXXIX, col. 652, 653. — « Fredeg., llist. Franc, cap. xvill; tom. cit., col. 585. — 3 Aimoin, Ilist. Franc, cap. XIV; tom. cit., Cul. 653.
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moi un bon cheval, et hâtons-nous de sortir du territoire des Burgondes. Autrement nous serons arrêtés en route. — Les Francs ne demandaient pas mieux, et la jeune fiancée, montée sur un coursier rapide, précipita sa marche. Aredius venait en effet de débarquer à Marseille, et, galopant jour et nuit, arrivait à la cour de Gondebaud. Vous savez, lui dit le prince, que je viens de contracter une alliance avec les Francs, et que j'ai donné ma nièce Clotilde pour épouse à leur roi. — Une alliance! s'écria le ministre burgonde; dites plutôt que vous venez de préluder à une guerre qui ne finira jamais. 0 mon maître ! ne vous souvient-il plus que le père de Clotilde, votre frère Chilpéric, a succombé sous votre glaive ; que la mère de Clotilde a été jetée une pierre au cou dans le Rhône, et que les deux frères de Clotilde ont eu la tête tranchée par votre ordre? Croyez-moi, si elle en a jamais le pouvoir, elle vengera la fin tragique de ses parents. Envoyez une armée à sa poursuite : qu'on la ramène de force. On viendra plus facilement à bout d'une querelle vidée une bonne fois avec Clovis que d'un ressentiment qui s'éternisera entre les Francs et les Burgondes, sous l'influence de la nouvelle reine. — Gondebaud goûta cet avis. Il expédia sur-le-champ une bande de cavaliers pour arrêter Clotilde, et la lui ramener avec les trésors déposés dans la basterne royale. Mais il était trop tard. Clotilde touchait déjà aux frontières des deux états. Informée de la poursuite dont elle était l'objet, elle en fit donner immédiatement avis à Clovis, qui l'attendait à Villariacum (Villery), sur le territoire des Tricasses (Troyes) 1, lui demandant ce qu'il y avait à faire et lui proposant de se défendre par la force contre l'injuste violence dont elle était l'objet. Clovis
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1 Villariacum, Villery est une des sept communes de la paroisse de Saint-Jean de Bonneval, à seize kilomètres de Troyes. Cette identification de lieu avait déjà été proposée, en 1754, dans une dissertation de l'abbé Trasse, reproduite par le Mercure de France, n" d'avril. En ces derniers temps, le travail de l'abbé Trasse a été réédité avec de nombreuses annotations par M. l'abbé Douge sous ce titre : Première entrevue de Clovis l, roi des Francs, et de Clotilde sa femme au village de Villery (Troyes, 1S54, in-8°). Au congrès archéologique tenu à Troyes l'année précédente, M. Douge avait émis le vœu de voir élever uu monument commémoratifen l'honneur de sainte Clotilde, à Villery.
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donna l'ordre aux soldats francs qui escortaient sa fiancée de ravager et de brûler sur un rayon de deux lieues le pays burgonde qui leur restait à traverser. Ils le firent et Clotilde gagna Villariacum sans avoir été atteinte par les cavaliers de Gondebaud. En abordant son royal époux, elle s'agenouilla et dit : Je vous rends grâces, Dieu tout-puissant, de ce que j'ai vu un commencement de vengeance s'exercer contre le meurtrier de mon père, de ma mère et de mes frères 1 ! » (494)