Saints évêques des Gaules 3

Darras tome 12 p. 40

 

   18. Bien n'est plus certain que l'avènement dans les Gaules d'un usurpateur impérial nommé Constantin, en l'an 407. Livrée sans défense à l'invasion des Vandales, des Germains, des Goths, des Burgondes, cette riche province ne pouvait compter que sur elle-même et sur sa propre énergie. La politique de Stilicon était uniquement préoccupée des chimériques projets de la grandeur de sa famille et d'une guerre fratricide contre Arcadius, en Orient. La Gaule fut sacrifiée. C'est là un fait qui résiste à toutes les tentatives de réhabilitation essayées de nos jours en faveur de Stilicon. Nous avons dit que les légions romaines, campées sur le Rhin, avaient été rappelées en Italie. Seules, les troupes de la Grande-Bretagne, sans cesse menacée par les incursions des Scots et des Pictes de la Calédonie (Ecosse), avaient été comme abandonnées à elles-mêmes dans leur poste lointain. Ne pouvant plus compter sur aucun secours, elles se donnèrent un empereur. Leur choix tomba en premier lieu sur un officier subalterne, du nom de Marc. Il fut décoré de la pourpre impériale ; mais, après quelques jours, soit caprice de la part des soldats, soit incapacité de la part du nouveau chef, Marc était égorgé, et remplacé par un autre tribun militaire nommé Gratien. Celui-ci ne réussit pas mieux à conserver la couronne et la faveur populaire. Son règne dura quatre mois. Les légions y mirent fin, en lui tranchant la tête. Or, il se trouvait parmi elles un simple soldat, appelé Constantin. Il était aussi brave que peu lettré. Son nom parut de bon augure. On le revêtit du manteau de pourpre, et l'on souhaita longue vie à Constantin, l'empereur auguste et invincible (407). Le parvenu fit preuve de plus de talent qu'on n'en pouvait espérer. A peine élevé sur un trône jusque-là si fragile, son activité, sa vigilance se déployèrent sans relâche. Quelques semaines après, il débarquait avec ses légions au port gaulois de Gessoriacum (Boulogne), annonçant le dessein de repousser l'invasion barbare. Toutes les provinces de la Gaule, depuis le Rhin jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées, répondirent à son appel et lui envoyèrent des députations pour reconnaître son pouvoir. On

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l'acclamait comme un futur libérateur. Les soldats, disséminés sur cette vaste étendue de territoire, accoururent autour de lui et doublèrent bientôt son armée. A leur tête, il marcha contre les barbares. Une grande bataille fut livrée dans les Ruines des Nervii (Hainaut). Constantin fut vainqueur. Poursuivant sa marche triomphale, il s'avança jusqu'au Khin, conclut des traités d'alliance avec les Francs au delà du fleuve, et avec les Germains déjà établis en deçà, dans les plaines d'Argentoratum (Strasbourg). Deux partis s'offraient alors à sa politique, avec des avantages et des inconvénients qui se balançaient. Il pouvait fixer sa résidence dans une place forte de la frontière, coupant la retraite à ceux des barbares engagés dans l'intérieur de la Gaule, et repoussant toutes les invasions venues du dehors. Sa position grandissait de la sorte par le service rendu. D'un autre côté, il n'était pas probable qu'Honorius et son premier ministre Stilicon dussent laisser un usurpateur s'établir tranquillement dans les Gaules. Demeurer sur le Rhin pendant que la frontière des Alpes et les ports de la Méditerranée restaient ouverts aux légions d'Italie, c'était s'exposer à une double attaque : celle de Stilicon et celle des barbares. Tout bien considéré, le nouveau Constantin prit le parti de diviser son armée en quatre corps différents. De sa personne, il traversa la Gaule et vint se fixer sur les bords du Rhône, à Julia-Valentia (Valence), citadelle alors importante, où il pouvait se croire à l'abri d'un coup de main. Ses quatre corps d'armée, sous le commandement du breton Gerontius, du romain Justinus, du germain Nebiogast et du frank Edobinck, furent échelonnés aux pieds des Alpes. C'était là en effet le point le plus menacé. A la nouvelle des succès de l'usurpateur, Stilicon venait de prendre des mesures formidables. Détachant du corps expéditionnaire rassemblé pour la guerre d'Orient les troupes les plus braves et les plus dévouées, il les fit partir de Ravenne, sous la conduite de Sarus, l'un des généraux qui s'étaient récemment distingués dans la lutte contre Radagaise. Sarus franchit les Alpes, surprit la petite armée de Justinus, la tailla en pièces et tua de sa main le général. Quelques jours après, il arrivait sous les murs de Valence et assiégeait Constantin.

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Nebiogast accourut à marches forcées. Avant d'engager le combat,
il fit proposer à Sarus une conférence qui fut acceptée. Le trop
confiant germain avait à peine mis le pied dans le camp ennemi
qu'il se vit entouré par les soldats, et Sarus lui perçait le cœur
d'un coup de poignard. Le crime porte rarement bonheur. L'exaspération des Gaulois ne connut plus de bornes. Le frank Edobinck
et le breton Gerontius se précipitèrent, avec des forces immenses,
contre Sarus. Celui-ci ne jugea point à propos de les attendre. Il
leva le siège de Valence, repassa les Alpes en toute hâte, et s'estima trop heureux de rentrer sain et sauf en Italie, après avoir
laissé tout son butin aux Bagaudes, paysans montagnards, qui lui
firent acheter à ce prix le libre parcours à travers leurs défilés.
Constantin demeurait maître des Gaules. Il fixa sa résidence à
Arles, distribua des officiers civils et militaires dans les diverses
provinces. Apollinaire, jurisconsulte fameux dans les écoles de
Lugdunum (Lyon), aïeul de l'évêque du même nom, fut choisi
pour préfet du prétoire. L'administration reprit de la stabilité et de
la vigueur. Les barbares s'étaient éparpillés par groupes sur tout
le territoire, songeant plus au pillage qu'à leur propre sécurité.
Constantin les détruisit en détail, et durant quatre années de succès sans mélange, tint fermes les rênes du gouvernement.


 

   19. Nous n'hésitons pas à croire que le Constantin des actes de saint Euverte fut réellement ce soldat parvenu. L'élection d'Evurtius sur le siège d'Orléans, au lieu de remonter a l’an 313, serait de l'année 407. Celle de saint Aignan, son successeur, daterait de l'an 427. Grâce à cette rectification, les actes d'Anianus, complètement distincts de ceux de saint Euverte, et rédigés par une main différente, retrouvent eux-mêmes une valeur réelle et une sérieuse authenticité. L'un et l'autre monument sont, d'ailleurs inséparables, et affirment nettement les rapports d'intimité qui existèrent entre les deux illustres évêques. Voici le résumé des actes de saint Aignan. « Une famille considérable de Vienne se distinguait, depuis les temps apostoliques, par sa piété et sa foi. Gauloise d'origine, elle avait reçu, dès l'époque de la conquête, les honneurs du patriciat, et exercé presque constamment les grandes

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charges du municipium. Vers la fin du IVe siècle, à l'époque où les îles de Lérins se peuplaient de religieux et où les fondations monastiques de saint Martin, à Tours et à Poitiers, jetaiet un si vif éclat dans les Gaules, la noble et chrétienne famille des Aniani de Vienne était représentée par deux frères, Anianus (saint Aignan) et Leonianus (saint Léonien). Formés aux lettres humaines et à la science du droit dans les florissantes écoles de Lugdunum et de Bur-digala, ces jeunes gens pouvaient prétendre à tous les honneurs et aux plus hautes dignités. Mais le souffle de l'Esprit-Saint les entraînait au désert. La cité de Vienne s'émut en voyant les deux plus riches héritiers de son patriciat renoncer au monde, à la fleur de l'âge, pour servir Jésus-Christ dans la solitude et la pauvreté. Léonien fonda une abbaye aux portes de sa ville natale. Anianus, attiré par la réputation de saint Euverte, ambitionna la faveur d'être admis au nombre des religieux que dirigeait l'illustre évêque des Aurelii, dans un monastère dédié à saint Laurent. Les grands évêques de cette époque se montraient ainsi fidèles à la tradition apostolique en général, et à celle de saint Martin de Tours en particulier. A côté de l'édifice matériel de leurs églises, ils érigeaient l'édifice spirituel des ordres religieux, où les âmes d'élite renouvelaient, dans chaque diocèse, les merveilles de la chrétienté naissante de Jérusalem. Anianus se distingua, entre tous les frères, par une humilité plus profonde, une admirable charité, et des mortifications qui égalaient celles des Thébaïdes. Saint Euverte se reposa sur lui de la conduite du monastère. Le patricien de Vienne portait à Orléans te titre d'Abbas sancti Laurentii, quand, après vingt années d'épisco-pat, Euverte annonça à ses clercs qu'il allait mourir, qu'il souhaitait assister à l'élection de son successeur et qu'il leur recommandait de choisir Anianus. « Or, reprend ici le sous-diacre Lucifer, la communication du vénérable vieillard ne fut point unanimement agréée. La cité des Aurelii comptait dans son sein des prêtres de noble race. Les familles puissantes ambitionnaient l'épiscopat pour un de leurs membres. Tout en affichant les dehors d'une respectueuse déférence pour Euverte, on se promettait d'éluder son autorité, et déjà le nom de deux autres candidats circulait dans la foule, concurremment

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avec celui d'Anianus, pour l'élection prochaine. Le très-bienheureux évêque connaissait toutes ces intrigues. Il réunit le clergé et le peuple dans la basilique de Sainte-Croix. Frères bien-aimés, dit-il, en vous prévenant hier que l'heure de ma mort est prochaine, j'ai obéi à la révélation de Dieu. C'est par le même sentiment de crainte du Seigneur que j'ai cru pouvoir vous recommander le choix d'Anianus. Mais puisque cette démarche a offensé quelques-uns d'entre vous, il me faut, en toute humilité et patience, rétablir l'harmonie dans les coeurs et l'unanimité dans les suffrages. Trois candidats sont en présence. Consultons la volonté du Seigneur par la prière et le jeûne. Trois billets, portant chacun le nom d'un candidat, vont être déposés dans une urne sous l'autel. Nous passerons toute cette nuit aux veilles saintes, chantant les hymnes, et écoutant la lecture des Livres sacrés. Demain, après la célébration solennelle de la messe, un enfant tirera de l'urne un nom, puis nous consulterons successivement, à l'ouverture du livre, le psautier de David et les Évangiles de Jésus-Christ. Si les trois épreuves sont concordantes, le nom qui sera sorti de l'urne sera celui du candidat choisi par le Seigneur. Autrement, nous recommencerons l'épreuve. — La proposition du bienheureux fut unanimement approuvée. La nuit s'écoula en prières ; le lendemain, des messes furent célébrées à l'autel; puis on approcha de l'urne un enfant qui bégayait à peine. Dans ses petits doigts il prit un billet sur lequel était inscrit le nom d'Anianus, et l'enfant se mit à répéter ce nom d'Anianus, qu'il entendait prononcer autour de lui. Ainsi, la parole de l'Écriture se vérifiait : Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem1. Après cette première épreuve, on ouvrit le livre des psaumes, et le verset qui s'offrit au regard fut celui-ci : Beatus quem elegisii et assumpsisti : inhabilabit in tabernaculo tuo 2. Enfin le texte des Évangiles fut consulté, et l'on tomba sur cette parole du Sauveur : Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam 3. La volonté de Dieu était manifeste. Anianus fut acclamé pour évêque, par toutes les voix du

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' Psalm. vin, 3. — 2. Psalm. lxiv, 6. — 3. Matth., xvi, 18.

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clergé et du peuple. S'adressant alors au très-glorieux Euverte, les clercs lui dirent : Bienheureux père, nous voyons aujourd'hui que l'Esprit de Dieu inspire toutes vos paroles. — Le saint vieillard versa des larmes de joie, fit ses adieux aux fidèles, en leur recommandant l'obéissance à son successeur; puis il rentra dans sa maison, et, le dimanche suivant, il expira comme il l'avait prédit. Tetradius, ancien préfet d'Orléans, tint à honneur d'offrir dans son domaine, aux portes de la ville, une sépulture au saint évêque. Il avait le dessein d'élever sur ce tombeau une vaste église; mais les invasions des barbares, qui ravageaient alors la Gaule, ne lui permirent pas d'accomplir sa pieuse résolution. En ces temps de troubles, on s'estimait trop heureux de pouvoir conserver sa vie. Tetradius se borna donc à ériger un modeste oratoire, qui devint bientôt célèbre par les miracles opérés par la grâce de Jésus-Christ, à qui soit la gloire et l'honneur, dans les siècles des siècles. Amen 1. » Ainsi parle le sous-diacre Lucifer, en attestant qu'il a scrupuleusement reproduit le fond des actes primitifs de saint Eu-verte. Malheureusement il ajoute que « le pape Sylvestre présidait au siège apostolique de Rome, pendant qu'Euverte occupait la chaire épiscopale d'Orléans, » Mais cette indication même nous semble un argument décisif en faveur de notre hypothèse. Évidemment, le sous-diacre Lucifer avait pris l'empereur Constantin des actes primitifs pour le fils de sainte Hélène. Il croyait faire preuve d'érudition ecclésiastique, en rappelant que le pape saint Sylvestre avait été contemporain de Constantin le Grand. Or, au temps du grand Constantin, les barbares ne ravageaient point la Gaule : rien donc ne se fût opposé à la réalisation des pieux projets de l'ex-préfet, Tetradius. Ainsi l'anachronisme est, d'une part, complètement expliqué par le siècle où Lucifer écrivait, et de l'autre, manifestement indépendant du récit primitif, qui faisait coïncider la mort de saint Euverte avec des invasions multipliées de barbares dans les Gaules. Nous croyons donc que les actes traditionnels, relatifs à la vie de saint Euverte et de saint Ai-

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1 Bolland., Ad. sanct., 7 septeinb., pag. 57, 58.

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gnan, peuvent s'harmoniser à merveille avec les données de la chronologie, et nous appelons de tous nos vœux l'avènement d'un historien national qui reprendrait l'étude patiente et sérieuse des actes de nos saints, pour éclaircir et résoudre les objections d'une critique trop absolue, laquelle a pris souvent de simples nuages pour des impossibilités.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon