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CHAPITRE XXXIII.
Deux sociétés d’Anges; leur difflérence et leur opposition; on les a convenablement distinguées par les noms de lumière et de ténèbres.
Une partie des anges a péché, et par suite a été précipitée du Ciel dans les basses régions du monde, où elle demeure emprisonnée, jusqu'à la dernière condamnation du grand jour du jugement; c'est ce que l'apôtre saint Pierre nous enseigne très‑clairement quand il dit, que Dieu n'a point pardonné aux anges prévaricateurs, mais qu'il les a enfermés dans les cachots ténébreux de l'enfer, les réservant aux rigueurs de sa justice. (11. Pierre, II, 4.) Ainsi Dieu, soit de prescience, soit de fait, les a séparés des bons anges, personne n'en doute;
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ces derniers ont justement été appelés anges de lumière, personne ne le peut contester, quand nous‑mêmes qui vivons dans la foi, qui espérons et ne possédons pas encore leur bonheur, nous sommes bien appelés lumière par l'Apôtre quand il nous dit : « Autrefois vous étiez ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. » (Ephes. v, 8.) Quant aux anges rebelles ils méritent, à tous égard, le nom de ténèbres qui leur a été donné, comme l'avouent tous ceux qui les connaissent, ou les croient pires que l'homme même infidèle. Et quand même il serait vrai que c'est d'une toute autre lumière qu'il est écrit : « Dieu dit que la lumière soit faite et la lumière fut faite, » (Gen. 1, 3) d'autres ténèbres aussi qu'il s'agit dans le passage, « Dieu sépara la lumière des ténèbres; » on voudrait bien encore nous pardonner d'avoir vu là ces deux sociétés angéliques si différentes; l'une jouissant de Dieu, l'autre enflée d'orgueil, l'une à qui l'on dit : « Adorez le Seigneur, vous tous ses anges, » (Ps. xcvi, 8) l'autre dont le chef a l'audace de dire : « Je te donnerai toutes ces choses si tu te prosternes pour m'adorer : » (Matth. iv, 9) l'une brûlant du saint amour de Dieu, l'autre perdue dans les fumées que produit l'amour impur de sa propre élévation; l'une habitant le ciel des cieux, l'autre refoulée tumultueusement dans les plus infimes régions de l'air, tout cela selon qu'il est écrit : « Dieu résiste aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles; » (Jac. iv, 6 et 1. Pierre, v, 5) l'une tranquille dans les lumières de la piété, l'autre agitée de passions ténébreuses; l'une toujours prête à exécuter les ordres de Dieu, soit pour une bienfaisante clémence, soit pour un juste châtiment, l'autre poussée par son orgueil jusqu'aux extrêmes de la passion de dominer et de nuire. L'une ministre de Dieu pour faire tout le bien qu'il lui plait, l'autre enchaînée par la puissance de Dieu qui l'empêche de nuire autant qu’elle le voudrait; la première se jouant de la seconde par le bien qu'elle tire de ses fureurs mêmes, celle-ci jalouse de l'autre, quand elle la voit se compléter par le retour des exilés qui reviennent à la patrie. Ces deux sociétés d'Anges, qu'une foule de passages de la Sainte‑Écriture nous montrent plus clairement, comme différentes et contraires, l'une bonne de nature et de volonté, l'autre bonne de nature, mais perverse de volonté; nous les avons reconnues nous, en ce livre de la Genèse, dans les expressions de lumière et des ténèbres, alors peut‑être que l'auteur sacré n'a point pensé à ce sens. Il ne sera pas toutefois inutile, même dans cette supposition, d'avoir cherché à pénétrer l'obscurité de ce passage; car si nous n'avons pas réussi à
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rencontrer le sens propre de l'auteur sacré, au moins sommes‑nous assuré de ne pas nous être écarté de la règle de la foi, telle que nous la donnent une infinité de passages très‑clairs de la Sainte‑Écriture. Admettons, si l'on veut, qu'il ne s'aissait ici que de créations corporelles; on ne niera pas toutefois qu'elles ont une certaine analogie avec les spirituelles. Ce qui fait dire à l'apôtre : « Vous êtes tous fils de la lumière et du jour; nous ne sommes point fils de la nuit ni des ténèbres. » (I. Thess. V, 5.) Mais si j'ai eu le bonheur de découvrir le vrai sens de l'écrivain sacré; mon interprétation aura obtenu un bien meilleur résultat encore, puisque dès lors, on ne devra plus penser que cet homme rempli de la sagesse divine, on plutôt l'Esprit‑Saint dont il était l'organe, ait oublié les anges dans l'énumération des œuvres accomplies dans les six jours; soit que « au commencement » signifie la priorité, soit que, et ce sens est plus probable; « principe ou commencement » soit mis pour exprimer que Dieu a créé par son Verbe, quand il est dit : « In principio, dans le commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Ces dernières paroles « ciel et terre » désignent l'ensemble des créatures, ou, ce que j'aime mieux, la création spirituelle et la corporelle, ou bien ces deux grandes œuvres qui contiennent toutes les autres; comme si Moise avait voulu d'abord en un mot exprimer le tout, pour développer ensuite le détail des parties dans le nombre mystérieux des six jours.
CHAPITRE XXXIV.
Certaine opinion veut qu'en la création du firmament, les eaux séparées signifient les anges. ‑ De ceux qui croient que les eaux n'ont pas été créées.
Il en est cependant qui ont pensé (1) que sous le nom « d'eaux » l'Écriture désigne la multitude des anges, et que dans le passage : « Que le firmament soit fait pour séparer les eaux, » (Gen. 1, 6) il faut voir, au‑dessus du firmament le séjour des anges, et au‑dessous, ou ces eaux ordinaires, ou la foule des mauvais anges, ou bien le genre humain avec ses nations diverses. Dans ce sens on ne retrouve plus la création des anges, mais seulement leur séparation. Il y en a aussi qui poussent l'impiété jusqu'à nier que les eaux aient été créées par Dieu (2), sous prétexte qu'on ne lit nulle part : Dieu a dit, que les eaux soient faites. Ce
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(1) Saint Augustin parait avoir admis d'abord cette opinion, comme on l'apprend par ses Confessions (liv. XIII, chap. xv), mais il l'a condamnée ensuite dans ses Rétractations (liv. 11, chap. vi); c'était aussi l'opinion d'Origène : elle est consacrée par saint Épiphane dans sa lettre à Jean de Jérusalem; et par saint Jérôme dans le livre à Pammachius contre les erreurs de Jean de Jérusalem. ‑ (2) Voyez livre des Hérésies, chap. Lxxvi.
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vain raisonnement ferait tout aussi bien conclure que la terre n'a pas été créée, puisqu'on ne voit pas davantage que Dieu ait dit : Que la terre soit faite. Il est vrai qu'ils répondent qu'il est écrit : « Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre. » (Gen. 1, 1.) Mais il faut entendre l'eau avec la terre; car elle est évidemment comprise dans le même terme. Et le psaume ne porte‑t‑il pas expressément : « La mer est à lui, et c'est lui qui l'a faite, et ses mains ont façonné la terre? » (Ps. xciv, 1.) Quant à ceux qui par les eaux supérieures veulent entendre les anges, ils sont déterminés par cette raison, que c'est un élément pesant, et qu'ils ne comprennent point qu'une substance pesante et fluide puisse ainsi se tenir dans les hautes régions du monde. Grands logiciens assurément! S'ils avaient le pouvoir de faire l'homme ils se garderaient bien, pour ce beau motif, de placer à la tête, la pituite ou flegme comme disent les Grecs, car elle est l'eau dans les éléments de notre corps. Dans l'œuvre de Dieu cet élément a, très à propos, été assigné à la tête; mais dans les conjectures de ces gens cela doit paraître si absurde, que si ne voyant pas que cela est ainsi, ils apprenaient seulement par la Genèse que Dieu a placé un corps froid et liquide, pesant par conséquent, dans la partie la plus élevée du corps humain, ces peseurs d'éléments refuseraient de le croire; ou, s'ils n'osaient contredire ouvertement le témoignage de l'Écriture, ils le détourneraient à un sens allégorique. Si nous voulions examiner, une a une, toutes les choses que le livre sacré nous dit de l'origine du monde; nous ne saurions finir, et nous nous verrions entraîné bien loin du but que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage. C'est pourquoi ayant, ce nous semble, assez parlé de ces deux sociétés des anges opposées et contraires, où se trouvent les germes des deux Cités que nous présente l'humanité, et dont il nous reste à traiter, nous devons ici terminer ce livre.
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LIVRE DOUZIÈME
Au début de ce livre, le saint recherche, au sujet des Anges, d’où est venue aux tins une volonté bonne, aux autres une volonté mauvaise, quelle a été la cause du bonheur des Anges restés fidèles, et du malheur de ceux qui se sont révoltés. Il parle ensuite de la création de l'homme, il montre qu'il n’est point éternel, qu'il a été créé dans le temps, et qu'il n'a d'autre auteur que Dieu même.
CHAPITRE PREMIER.
Les anges bons ou mauvais ont une même nature.
Avant de parler de la création de l'homme, où l'on verra apparaître, dès le commencement, les deux Cités parmi les hommes, comme nous en avons déjà constaté l'origine dans la société des anges, j'aurais encore plusieurs choses à dire, pour montrer qu'entre les anges et les hommes, il n'y a ni disconvenanee, ni incompatibilité; qu'ainsi il n'existe pas réellement quatre Cités, deux des anges et deux des hommes, mais seulement deux Cités en sociétés, l'une composée de bons et l'autre de méchants, hommes ou anges.
2. Il n'est pas permis de douter que les inclinations contraires des bons et les mauvais anges, ne proviennent de leur volonté et de leurs désirs, sans qu'il soit possible de les attribuer à la différence de leur nature et de leur principe, puisque Dieu, qui n'a rien fait que de bon, est le créateur des uns et des autres. Les uns, constamment attachés au bien commun à tous, qui est Dieu lui‑même, sont restés toujours dans son éternité, dans sa vérité, dans sa charité. Les autres, au contraire, préférant se complaire en leur propre excellence, comme s'ils eussent été eux‑mêmes leur bien, se sont détachés du bien suprême, source de toute béatitude, pour descendre en eux‑mêmes, et ainsi ils ont échangé l'éminente gloire de l'éternité, pour une élévation fastueuse; la certitude de la vérité, pour les artifices de la vanité; la charité mutuelle pour des rivalités factieuses, et par là ils sont devenus superbes, trompeurs et envieux. Il suit de là, que la cause de la béatitude
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des uns, est tout entière dans leur union à Dieu, comme la cause du malheur des autres est également tout entière, dans leur séparation de Dieu. Si donc, lorsqu'on demande pourquoi ceux‑ci sont heureux, on répond avec vérité : parce qu'ils sont restés fidèles à Dieu; et lorsqu'on demande pourquoi ceux‑là sont malheureux, on répond aussi avec vérité : parce qu'ils ont été infidèles à Dieu ; il faut en conclure que Dieu seul put rendre heureux la créature raisonnable et intelligente. Ainsi, bien que toute créature ne puisse être heureuse, (car la brute, le bois, la pierre et d'autres choses semblables, ne sauraient parvenir au bonheur,) celle néanmoins qui le peut ne le peut pas par elle‑même, parce qu'elle a été créé de rien; mais elle le peut par celui qui l'a créée. Elle est heureuse en possédant celui dont la perte la rend malheureuse. Or, celui qui est heureux, non par un autre, mais par lui‑même, ne peut être malheureux parce qu'il ne peut se perdre.
3. Nous disons donc qu'il n'y a point de bien immuable, en dehors du seul vrai Dieu, qui est le bonheur même; et que, pour ses créatures, elles sont bonnes à la vérité, parce qu'elles viennent de lui, mais qu'elles sont muables, parce qu'elles sont tirées, non de lui, mais du néant. Aussi ne sont‑elles pas le souverain bien, puisque Dieu est un bien supérieur; elles sont cependant de grands biens, ces créatures muables, qui, pour être heureuses, peuvent s'attacher au bien immuable, sans lequel, en toute vérité, elles sont nécessairement malheureuses. Et de ce que les autres créatures ne sauraient l'être, il ne s'ensuit pas qu'elles soient plus excellentes, comme les autres membres de notre corps ne sont pas plus nobles que les yeux, parce qu'ils ne peuvent devenir aveugles. Car, de même que la nature sensible, tout en souffrant, est supérieure à la pierre qui ne peut souffrir, ainsi la nature raisonnable, quoique malheureuse, est au‑dessus de celle qui, pour être privée de sentiment ou de raison, est incapable de misère. Donc, puisque cette créature est d'une excellence telle que, malgré sa mutabilité, par son union au bien immuable, c'està‑dire au Dieu souverain, elle trouve le bonheur qui peut seul remplir son indigence, et qu'il n'y a que Dieu qui puisse la remplir; c'est assurément pour elle un vice de ne pas s'attacher à lui. Or, tout vice nuit à la nature et par conséquent il est contre la nature. Donc, la créature qui s'éloigne de Dieu diffère de celle qui s'unit à lui, non par sa nature, mais par un vice personnel. Ce vice même est une preuve de la grandeur et de la dignité supérieure de sa nature. Quand le vice est justement blâmé, la nature est certainement honorée; car on ne blâme le vice avec justice, que parce qu'il
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déshonore une nature louable en elle‑même. Comme donc, en appelant la cécité, le vice de l'œil, et la surdité, le vice de l'oreille, on témoigne que la vue est naturelle à l'œil et l'ouïe à l'oreille; ainsi, quand on dit que le vice de la créature angélique consiste dans l'éloignement de Dieu, on déclare formellement que l'union avec Dieu convient à sa nature. Mais qui pourrait jamais concevoir ou exprimer dignement, combien il est glorieux d'être uni à Dieu, afin de ne vivre que pour lui, de n'être sage que par lui, de ne se réjouir qu'en lui, et d'avoir la jouissance d'un si grand bien, sans que la nuit, l'erreur, ni aucun déplaisir puisse l'enlever? Ainsi donc, puisque tout vice nuit à la nature, le vice même des mauvais anges, qui sont séparés de Dieu, ne sert qu'à faire ressortir l'excellence de la nature, dans laquelle Dieu les a créés ; nature si bonne que rien ne pourrait lui nuire, sinon de ne pas être avec Dieu.
CHAPITRE Il.
Aucune nature, par ce qui constitue son essence, ne saurait être contraire à Dieu.
J'ai dit tout ceci, au sujet des anges apostats, afin que, quand nous parlons d'eux, personne ne s'imagine que leur nature émane d'un principe différent de Dieu et qu'il n'en est pas l'auteur. Mais il sera d'autant plus facile de se défendre de cette erreur impie, que l'on comprendra mieux le sens profond de cette parole du Seigneur à Moïse, lorsqu'un ange, par son ordre, l'envoyait dire aux enfants d'Israël : « Je suis celui qui suis. » (Exod. 111, 24.) Puisque Dieu est la souveraine essence, c'est‑à‑dire qu'il est souverainement et par conséquent immuable; il a donné l'être aux choses qu'il a tirées du néant, mais il ne leur a pas donné d'être souverainement, comme il est lui‑même; et il a donné avec ordre aux diverses natures, plus ou moins d'être, à chacune, selon son essence. Le mot « Essence » vient d'Esse (être), comme celui de « sagesse » vient de sapere; à la vérité, c'est un mot nouveau, dont les anciens auteurs ne se sont point servis, mais qui est aujourd'hui en usage, afin que notre langue ne fut pas privée de l'expression grecque traduite littéralement par le mot « Essence. » Ainsi donc, le non‑être seul est contraire à l'être souverain, auteur de tout ce qui est. Car ce qui n'est pas est contraire à ce qui est; et par conséquent, nulle essence n'est contraire à Dieu, l'essence souveraine et l'auteur de toutes les essences, quelles qu'elles soient.
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CHAPITRE III.
Le mal tout en étant contraire à Dieu, ne saurait lui nuire; mais il nuit aux natures muables et sujettes aux changements.
Ceux que l'Écriture appelle ennemis de Dieu, résistent à son empire par leurs vices, et non par leur nature; ils ne peuvent lui nuire, mais ils se nuisent à eux‑mêmes. Ils sont ennemis de Dieu par la résistance de leur volonté, et non par la puissance de nuire; car Dieu est immuable et absolument incorruptible. Or le vice de leur résistance à Dieu, n'est pas un mal pour Dieu, mais pour eux‑mêmes. Et c'est là un mal précisément, parce qu'il corrompt en eux le bien de la nature. Ce n'est donc pas la nature, mais le vice qui est contraire à Dieu, comme le mal est contraire au bien. Qui oserait nier que Dieu soit le souverain bien ? Le vice est donc contraire à Dieu, de même que le mal est contraire au bien. Or, la nature qu’il corrompt est un bien, et il est certainement contraire à ce bien; mais il n'est pas seulement un mal pour la nature qu'il corrompt, il lui est encore nuisible. Car, si le mal ne saurait nuire à Dieu, il peut nuire aux natures muables et corruptibles, bonnes cependant, et dont le vice même atteste la bonté; puisque si elles n'étaient pas bonnes le vice ne leur pourrait nuire. Et comment exerce‑t‑il sa funeste action, si ce n'est en leur faisant perdre leur intégrité, leur beauté, leur santé, leur vertu, et tous les autres biens de la nature que le vice a coutume d'enlever ou de flétrir? En effet, si le vice est absent, s'il ne fait perdre aucun bien, il ne nuit pas, et par conséquent il n'est pas. Mais que le vice existe et qu'il ne nuise point, c'est là une supposition impossible. D'où il suit que le vice, impuissant, il est vrai, à nuire au bien immuable, ne peut cependant nuire qu'au bien; car il n'existe que parce qu'il nuit. On pourrait dire aussi que le vice ne peut être dans le souverain bien, et que pour être, il lui faut un bien quelconque. Il n'y a donc que le bien qui puisse être seul ; le mal ne saurait être seul nulle part. Les natures même corrompues par la mauvaise volonté, ne sont mauvaises qu'en tant que corrompues; car en tant que natures, elles sont bonnes. Et quand une nature est punie à cause de ses vices, outre qu'elle est bonne comme nature, c'est encore un bien qu'elle ne demeure pas impunie; car cela est juste, et tout ce qui est juste est certainement un bien. En effet,
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personne n'est puni pour des vices naturels, mais pour ceux dont la volanté s'est rendue coupable. Le vice même, qui, fortifié par une longue habitude, est devenu pour ainsi dire naturel, a son origine dans la volonté. Et nous ne parlons en ce moment que des vices de cette nature douée d'intelligence, et capable de discerner ce qui est juste de ce qui ne l'est pas.
CHAPITRE IV.
Que la nature des animaux, et même celle des êtres, privés de vie, est bonne en elle‑même et conforme à l’ordre général.
Pour ce qui est des animaux, des arbres, et des autres êtres sujets au changement et à la mort, et privés d’intelligence, de sentiment ou de vie, il serait ridicule de les rendre coupables des défauts qui corrompent leur nature moins élevée. Ils ont reçu ce mode d'existence de la volonté du Créateur, afin que, se succédant les uns aux autres, ils complètent la beauté inférieure du monde, beauté relative au rang qu'ils occupent dans l'univers. Ce qui est terrestre ne devait pas être égalé à ce qui est céleste; ou bien fallait‑il priver le monde des beautés secondaires, sous prétexte que les autres sont préférables. Quand donc, dans les lieux mêmes où de pareilles choses se passent, nous voyons des êtres s'élever sur la ruine des autres, les plus faibles céder aux plus forts, puis les éléments dominés devenir vainqueurs à leur tour; tout ceci c'est l'ordre des choses passagères. Si la beauté de cet ordre ne nous plait pas, c'est que, par la condition de notre nature mortelle, faisant partie nous‑mêmes du plan général, nous ne pouvons bien comprendre les rapports de convenance, qui rattachent au tout ces petites parties qui nous déplaisent. Aussi, dans toutes les vues de la Providence qui dépassent la portée de notre raison, est‑ce très‑justement que la foi nous est recommandée, afin que nous n'ayons pas la téméraire audace de blâmer, en quoi que ce soit, l'œuvre du divin artisan. D'ailleurs, en y réfléchissant sérieusement, les défauts des choses terrestres, qui ne sont ni volontaires, ni coupables, servent très‑bien à relever l'excellence des natures, dont il n'y en a pas une qui n'ait Dieu pour auteur et pour créateur. En effet, ce qui nous cause du déplaisir, c'est précisément que les défauts nous privent du bien qui est dans leur nature. Les natures mêmes, lorsqu'elles leur sont nuisibles, déplaisent souvent aux hommes qui ne les considèrent pas en elles‑mêmes, mais d'après les avantages qu'ils en retirent. C'est ainsi que les Égyptiens détestaient cette multitude d'insectes, que Dieu leur envoya pour châtier leur orgueil. (Exod. viii.) Mais alors, pourquoi ne pas blâ-
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mer le soleil, de ce que certains juges font exposer à l'ardeur de ses rayons des malfaiteurs et des banqueroutiers. C'est donc la nature, considérée en elle‑même et non dans ses avantages ou ses inconvénients pour nous, qui glorifie son auteur. Ainsi, il est certain que le feu éternel est bon de sa nature, et cependant il sera le tourment des damnés. Qu'y a‑t‑il de plus beau que le feu, par sa flamme, sa force, sa lumière? Qu'y a‑t‑il de plus utile pour échauffer, apprêter et cuire les aliments? Cependant, il n'y a rien de plus nuisible quand il brûle. Donc, un même élément peut être utile ou pernicieux, selon les différents usages qu'on en fait. Qui pourrait dire, en effet, tous les services qu'il rend au monde ? Et il ne faut pas écouter ceux qui louent sa lumière et blâment son ardeur; car ils le considèrent, non dans sa nature, mais dans les avantages ou les inconvénients qui en résultent pour eux ; ils sont bien aises de voir et ils ne voudraient pas être brûlés. Mais ils ne font pas attention que cette même lumière qui leur plaît, blesse les yeux malades, et que cette ardeur qui leur déplaît est un principe de vie pour certains animaux. (Voir plus loin, liv. XXI, chap. iv.).
CHAPITRE V.
Toutes les natures en elles‑mêmes, et tous les changements qu'elles subissent montrent la sagesse du Créateur.
Il est donc certain que toutes les natures sont bonnes, parce qu'elles sont, et qu'ainsi elles ont leur mode, leur beauté et une certaine paix avec elles‑mêmes. Et quand elles sont où elles doivent être selon l'ordre du monde, elles conservent leur être dans le degré qu'elles l'ont reçu. Celles qui n'ont pas le privilége d'être toujours, sont changées en mieux ou en pis, d'après l’usage et le mouvement des autres auxquelles elles sont soumises par la loi du Créateur; elles tendent d'elles ‑mêmes à la destruction voulue par la divine Providence, et qui a sa raison dans le gouvernement général de l'univers. En sorte que cette corruption des natures muables et mortelles, n'anéantit pas tellement ce qui était, que leur dissolution même ne donne naissance à ce qui doit être. Puisqu'il en est ainsi, Dieu, le souverain être et par conséquent l'auteur de toute essence qui n'est pas souverainement, (et parce qu'elle ne doit pas être son égale, puisqu'elle a été créée de rien, et parce qu'elle ne pourrait exister, si
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elle n'avait pas été créée par lui.) Dieu ne saurait être blâmé à cause des défauts qui nous offusquent dans ces natures; il mérite, au contraire, nos louanges, si nous réfléchissons à l'ensemble de la création.