Ratzinger
p317 LA FONCTION DU MAGISTÈRE
36. Luther avait poussé son cri de guerre contre la papauté et par l'exclusion du pouvoir pontifical, il voulait rendre, à l'Allemagne, la sainte liberté de l'Evangile. Le fait capital, le résultat flagrant de sa révolte, c'est, sans doute, l'éviction des Pontifes Romains, mais leur suprématie spirituelle va s'adjoindre aux prérogatives temporelles des souverains laïques. Le pontificat suprême n'est donc pas supprimé ; il devient tout simplement une annexe de l'autocratie des Césars, il en pose la base et en sanctifie les excès. Désormais les chefs d'Etats, en qualité de papes locaux, disposent de la nomination des fonctionnaires du culte, de ses institutions, de ses usages, et, comme le prouvent de nombreux exemples, même des dogmes. Et qu'étaient-ce que ces pontifes, ainsi institués par la nouvelle doctrine. Le temps a dévoilé cette face du procès que l'esprit de parti avait longtemps cachée sous d'épais voiles. Dans une correspondance intime, imprimée depuis quelques années seulement, le doux Mélanchthon s'exprime sans détour sur les évêques princiers du luthéranisme, sur les protecteurs si vantés de l'évangélique église, le landgrave de Hesse, les électeurs de Saxe et autres : il les traite le Centaures, de tyrans, de contempteurs de Dieu ; il leur reproche de ne songer qu'aux avantages temporels, il regrette l'abolition de l'ancienne discipline épiscopale : bref, il tourne contre tous les papes en robe courte ce que Luther a vomi contre les pontifes de Rome. De plus, il était dans
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1 Nous empruntons ces citations édifiantes de Gfröfer à l'Introduction de l'ouvrage du comte de Villemont sur Ernest de Mansfelg, p. 50.
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p318 PONTIFICAT DE TAUL III (1534-1549).
la nature des choses que l'augmentation de pouvoir apportée par la réforme aux petits souverains, ne se bornât pas aux choses de l'Église, mais s'étendit sur le domaine de l'État. Ce fut, en effet, à cette époque, que se posèrent les bases de l'absolutisme moderne et que la liberté allemande reçut les plus funestes blessures. La première conséquence de cette absorption des peuples dans la personne du prince et de la confiscation à son profit de toutes les immunités nationales, ce fut l'institution de cette bureaucratie aux cents têtes qui s'est aggravée jusqu'à nos jours. Au commencement du XVIe siècle, le peuple allemand avait unanimement réclamé l'abolition du droit romain, l'expulsion des légistes et des scribes, objets de sa haine mortelle. A cette date commence l'âge d'or de cette funeste race. En outre, la protection du luthéranisme établissant, au profit de certains princes, une prééminence sur leurs égaux, il en résulta, chez les princes subalternisés, une disposition égoïste à embrasser le calvinisme. Le calvinisme, fondé sur la libre activité de la commune, faisait concurrence au luthéranisme basé sur l'autocratie des princes. Plusieurs princes allemands, profitant de leur droit de réformation, se crurent implicitement autorisés, par la paix d'Augsbourg, à substituer, dans leurs états, le symbole de Calvin aux négations de Luther. L'électeur palatin en donna le premier exemple ; en 1565, Frédéric introduisit la confession helvétique. La Hesse et quelques autres états suivirent cet exemple ; il se forma, en Allemagne, un parti calviniste ; les scissions s'accrurent dans le schisme luthérien. Le secret de ces innovations ne doit pas se chercher dans une conviction quelconque de la prééminence des idées de Calvin, mais dans les calculs de l'égoïsme. Grâce à Luther et à l'Université de Wittemberg, métropole de la prétendue foi évangélique, la maison électorale de Saxe s'était acquise, parmi les états protestants, une influence prédominante ; cette influence excitait la jalousie de plusieurs princes. Lorsque l'électeur palatin jugea à propos de se séparer du Pape, il ne voulut à aucun prix se placer sous le patronage du luthéranisme Saxon ; il crut plus sage d'arborer une bannière propre et d'armer un parti dont il put être le chef. Cette conduite causa du scandale. Les luthériens virent
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p319 CHAP. XII. — PREMIÈRE GUERRE DU PROTESTANTISME, ETC.
dans les sectateurs allemands de Calvin une bande de traîtres et d'apostats ; il en résulta surtout, entre la maison de Saxe et la maison palatine, une haine qui exercera une grande influence sur la guerre de Trente ans. — Malgré ces divisions dans le camp de la réforme, l'Eglise catholique continua à perdre du terrain jusqu'à la fin du XVIe siècle. Des défections se produisirent surtout dans le Nord ; par une aggravation naturelle au mal, elles dépassèrent de beaucoup les récentes limites et les anciens excès. D'ailleurs par une malheureuse infiltration d'idées et par l'entraînement de l'exemple, il se produisit aussi, dans l'Eglise, une augmentation du pouvoir des princes. Le clergé, pour se défendre contre les sectaires, avait imploré leur secours ; ils le prêtèrent, mais exigèrent, en retour, une soumission absolue. Ainsi le même événement ne jeta pas seulement la nouvelle secte, mais l'Église même, sous l'autorité envahissante de l'Etat. Le catholicisme se trouva ainsi privé d'une liberté féconde et hors d'état de soutenir, dans l'intérêt des peuples, l'opposition précieuse qu'il n'avait cessé de faire à l'absolutisme des princes.