La Cité de Dieu 9

tome 23 p. 520


LIVRE TROISIÈME

 

Après avoir parlé dans le livre précédent des maux de l'âme et de la corruption des mœurs, saint Augustin montre dans celui‑ci comment les Romains, depuis la fondation de la ville,  furent sans cesse en butte aux maux extérieurs et temporels; il établit que ces dieux qu'ils servaient en toute liberté avant la venue du Christ, n'ont rien fait pour les délivrer de cette sorte de maux.

 

CHAPITRE PREMIER.

 

Des adversités que les méchants seuls redoutent; le monde les a éprouvées, alors même qu'il adorait les dieux.

 

Inutile à mon avis, de parler plus longtemps de ces maux si funestes à l'âme et aux bonnes mœurs, et contre lesquels nous devons principalement nous mettre en garde; j'ai suffisamment démontré que les faux dieux, loin d'alléger le poids des maux qui oppressaient leurs adorateurs, n'ont travaillé qu'à le rendre plus lourd. Je vais maintenant parler de ces maux, les seuls que nos adversaires ne veulent pas souffrir, comme la faim, la maladie, la guerre, la spoliation, la captivité, le meurtre et autres calamités semblables rapportées au premier livre. Car les méchants n'estiment maux que ceux‑là qui, néanmoins, ne rendent pas mauvais; au milieu des biens qu'ils louent, ils ne rougissent pas d'être eux‑mêmes méchants en les louant; et le mauvais état de leur villa les tourmente plus que celui de leur vie ; comme si le

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p521 LIVRE 111. ‑ CHAPITRE Il.

 

souverain bien de l'homme consistait à avoir tout bon hors soi‑même. Mais ces maux mêmes, les seuls qu'ils redoutent, les dieux qu'ils servaient alors en toute liberté les en ont‑ils préservés? Et lorsqu'en divers lieux et à diverses époques, avant la venue de notre Rédempteur, d'innombrables, quelquefois même d'incroyables calamités accablaient le genre humain, n'était‑ce pas ces faux dieux qu'adorait l'univers; à l'exception toutefois, du seul peuple hébreu et de quelques personnes qui, en dehors de ce peuple, par un juste et secret jugement de Dieu, ont mérité de recevoir sa grâce? Mais pour ne pas être trop long, je passerai sous silence les affreux désastres des autres nations, qu'il me suffise de parler de Rome et de l'empire romain, c'est‑à‑dire, des maux qui ont affligé la ville en particulier avant la venue du Christ, puis de ceux qu’ont soufferts les provinces alliées ou soumises à la république, lorsque déjà elles formaient comme un seul corps avec elle

 

CHAPITRE II.

 

Les dieux adorés également et par les Romains et par les Grecs, ont‑ils eu des raisons pour permettre la destruction de Troie.

 

   D’abord, pourquoi Troie elle‑même ou Ilion, origine du peuple romain qui servait les mêmes dieux que les Grecs, a‑t‑elle été vaincue, prise et détruite par ces derniers? (car il n'y a pas à taire ou à dissimuler ce que j'ai effleuré au premier livre, ch. IV.) Priam, dit‑on, a subi la peine du parjure de son père Laomédon. (VIRGIL. Enéid., 1. 1.) Alors il est donc vrai qu'Apollon et Neptune aient servi comme mercenaires ce même Laomédon? Car on rapporte qu'il leur promit un salaire et mentit à sa promesse. Ce qui m'étonne, c'est qu'Apollon, qui passe pour devin, ait travaillé à une si grande oeuvre sans savoir que Laomédon ne tiendrait pas sa promesse! Il est vrai qu'il ne fut guère plus honorable pour Neptune son oncle, frère de Jupiter et roi des mers, d'ignorer ainsi l'avenir. Homère, cependant, qui vivait, dit‑on, avant la fondation de Rome (1), lui fait prédire de grandes destinées aux descendants d'Enée qui élevèrent cette ville. (Iliad.., 1. 11.) Il fit même, dit le poète, disparaître Enée dans un nuage pour le soustraire au glaive d'Achille, lui qui, néanmoins, comme l'avoue Virgile, « désirait renverser de fond en comble les murs de la parjure Ilion élevés par ses mains. » (Enéid., I. V.) D'aussi grands dieux donc que Neptune et Apollon, sans prévoir que Laomédon leur refusera le salaire promis, construisent gratuitement les murs de Troie pour

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(1) On ne sait pas au juste à quelle époque vivait Homère; l'opinion la plus probable est qu'il mourut vers l'an 900 avant Jésus‑Christ. Du reste tous les savants conviennent qu'il est antérieur à la fondation de Rome.

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des ingrats. Que nos adversaires voient s'il n'est pas plus criminel de croire à de tels dieux, que de se parjurer à leur égard. Du reste, Homère lui‑même, en cette circonstance, n'y croit pas beaucoup, car il fait combattre Neptune contre Troie, Apollon pour cette ville; cependant, la fable ne raconte‑t‑elle pas que tous deux aient été également offensés? Si donc ils croient à ces fables, qu'ils rougissent d'adorer de telles divinités; s'ils n'y croient pas, qu'ils n'allèguent plus les parjures de Troie, ou bien qu'ils s'étonnent que leurs dieux aient puni ceux de cette ville et favorisé ceux de Rome. Pourquoi, en effet, dans cette ville si grande et si corrompue, la conjuration de Catilina réunit‑elle tant de complices, dont le bras se nourrissait de sang romain et la langue de parjure? Que faisait habituellement ce sénat taré dans ses jugements? ce peuple corrompu, soit en émettant ses suffrages, soit en prononçant sur les causes qui se traitaient devant lui, sinon se parjurer criminellement? Car, dans cette dégration des mœurs, si l'on avait conservé l'antique usage du serment, ce n'était pas pour refréner les crimes par une crainte religieuse, mais pour y mettre le comble par le parjure.

 

CHAPITRE III.

 

Les dieux n'ont pu s'offenser de l'adultère de Pâris,

crime fréquent, dit‑on, parmi eux.

 

  Il n'y a donc pas de raison pour supposer les dieux « appuis de Troie, » irrités contre le parjure de cette ville, lorsqu'il est évidemment prouvé qu'ils ont été vaincus par la force supérieure des Grecs. Ce ne fut pas non plus leur indignation contre l'adultère de Pâris qui les fit abandonner Troie, comme d'autres le prétendent pour les excuser. Car leur coutume est de commettre et de prêcher le crime, non de le venger. « La ville de Rome, comme je l’ai appris, dit Salluste (De Catilin. conjurat.), fut fondée et habitée à son origine par les Troyens, qui, fuyant sous la conduite d'Enée, erraient çà et là incertains de leurs demeures. » Si donc les dieux ont cru devoir punir l'adultère de Pâris, le châtiment devait peser davantage, ou du moins autant sur les Romains, puisque la mère d'Enée en était coupable. Pourquoi auraient‑ils détesté le crime de Pâris, et non celui que (pour ne pas parler des autres) leur compagne Vénus commit avec Anchise, dont elle eut Enée? Est‑ce parce que Ménélas s'indigna, tandis que Vulcain n'y fit pas attention? Il me semble, en effet,

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p523 LIVRE 111. ‑ CHAPITRE V.

 

que les dieux ne sont pas très‑jaloux de leurs femmes, à tel point qu'ils daignent même les avoir en commun avec les hommes. Peut‑être croira‑t‑on que je raille et que je ne traite pas assez sérieusement une question de si grande importance ! Eh bien soit! ne croyons pas qu'Enée soit fils de Vénus, je vous l'accorde, mais à condition que Romulus ne sera pas fils de Mars. Car, si vous croyez l'un, pourquoi rejeter l'autre? Serait‑il permis aux dieux de s'unir aux femmes, tandis que les hommes ne pourraient sans crime s'unir aux déesses? Sévère ou plutôt incroyable différence! Quoi ! ce qui dans le domaine de Vénus serait permis à Mars, serait interdit à cette déesse elle‑même? Non, l'autorité de Rome affirme l'un et l'autre; et naguère César n'a pas cru moins fermement avoir Vénus pour aïeule, que l'antique Romulus Mars pour père.

 

CHAPITRE IV.

 

Opinion de Varron croyant qu'il est utile que les hommes se targuent d'une origine divine.

 

Croyez‑vous tout cela, dira quelqu'un? Non, je ne le crois pas. Car Varron lui‑même, un de vos hommes les plus instruits, avoue ce mensonge, avec une certaine réserve, il est vrai, mais assez clairement néanmoins. Or, il est utile à l'état, selon lui, que des hommes de cœur se croient, même à tort, descendus des dieux. Sur la foi de cette céleste origine, le cœur de l'homme se porte avec une plus vive ardeur aux grandes actions, les poursuit avec plus d'énergie, et cette sécurité elle‑même en favorise beaucoup le succès. Ce sentiment de Varron que j'ai exprimé comme j'ai pu, voyez quelle large porte il ouvre à l'erreur! Il nous montre qu'on ne s'est pas fait défaut de consacrer des mensonges religieux, lorsqu'on les a jugés utiles aux citoyens.

 

CHAPITRE V.

 

Il n'est pas probable que les dieux aient puni l'adultère de Pâris, sans venger celui de la mère de Romulus.

 

Si Vénus de son union avec Anchise put enfanter Enée, et Mars engendrer Romulus de son commerce avec la fille de Numitor, je ne m'en occupe pas. Car il y a dans les saintes Ecritures une question à peu près semblable; on se demande si les anges prévaricateurs se sont unis aux filles des hommes, commerce d'où seraient nés les géants, hommes d'une grandeur et d'une force extraordinaire dont la terre était alors remplie. Notre raisonnement se réduit donc en ce moment à ces deux points. Ou les choses que les auteurs rapportent de la mère d'Enée et du père de Romulus sont vraies, et

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alors comment les dieux peuvent‑ils avoir en horreur parmi les hommes l'adultère qu'ils souffrent patiemment parmi eux? Ou elles sont fausses, et ils ne peuvent pas encore s'offenser des adultères réels des hommes, puisqu'ils aiment à se voir attribuer faussement les mêmes crimes. Ajoutez que si l'adultère de Mars est incroyable, parce qu'on ne peut ajouter foi à celui de Vénus, il n'y a plus de commerce divin pour défendre l'honneur de la mère de Romulus. Sylva était une prêtresse consacrée à Vesta, les dieux devaient venger d'une manière plus éclatante ce sacrilége sur les Romains, que l'adultère de Pâris sur les Troyens. Car les anciens Romains eux‑mêmes, enterraient vives les Vestales convaincues de ce crime (TITE‑LIVE, 1. VIII et XXII), tandis que tout en châtiant les femmes adultères, ils ne les punissaient jamais de mort; se montrant ainsi vengeurs plus sévères de la profanation du sanctuaire, que de celle du lit nuptial.

 

CHAPITRE VI.

 

Parricide de Romulus que les dieux laissèrent impuni.

 

   Il y a plus, si ces divinités avaient en horreur les crimes des hommes, à tel point que leur courroux contre l'adultère de Pâris leur eût fait abandonner et livrer au fer et aux flammes la ville de Troie, le meurtre du frère de Romulus les eût bien plus soulevés contre Rome, que l'injure d'un mari grec contre les Troyens. Ils eussent été plus irrités du parricide d'une ville naissante, que de l'adultère d'un empire florissant. Peu importe, dans la question présente, que Romulus ait ordonné le meurtre, ou que lui‑même l'ait commis, ce que l'impudence fait nier à plusieurs, la honte, révoquer en doute, et la douleur, dissimuler. Pourquoi nous arrêterions-nous à peser à ce sujet le témoignage des historiens? On sait bien que le frère de Romulus fut tué, et non par des ennemis, ni par des étrangers. Si Romulus a commis lui‑même ou commandé le meurtre, il était bien plus le chef des Romains que Pâris celui des Troyens, pourquoi donc le ravisseur d'une épouse étrangère provoque‑t‑il sur Troie la colère des dieux, tandis que le meurtrier de son frère attire leur protection sur Rome? Si, au contraire, Romulus fut étranger à ce crime, la ville entière devait le venger; en négligeant de le faire, elle a approuvé le meurtre; et alors ce n'est plus un fratricide, mais, ce qui est plus abominable encore, c'est un parricide qui a été commis. Romulus et Rémus n'étaient‑ils pas tous deux ses fondateurs, bien que le crime ait ravi le

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p525 LIVRE 111. ‑ CHAPITRE VII.                  

 

trône au second. On ne saurait dire, à mon avis, par quel crime Troie a mérité cet abandon des dieux qui la livre à sa ruine, et par quel bien Rome s'est attiré leur protection sous laquelle elle devait grandir. Ah ! c'est que les dieux fuyant le théâtre de leur défaite, se rendirent auprès des Romains afin de pouvoir les tromper également. On plutôt, ils n'ont point quitté les champs de Troie, ils y sont restés pour tromper selon leur coutume, les nouveaux habitants, et ils multiplient ici leurs ruses et leurs supercheries pour obtenir de plus grands honneurs.

 

CHAPITRE VII.

 

Ilion ruinée par Fimbria; général de Marius.

 

   Quel nouveau crime avait commis Ilion pour que l'homme le plus misérable du parti de Ma­rius, Fimbria, l'ait détruite avec plus de cruauté et de barbarie que ne l'avait fait autrefois les Grecs? Alors, au moins, plusieurs s'étaient enfui, plusieus captifs conservèrent la vie dans l'escla­vage. Fimbria, au contraire, après avoir donné l'ordre de n'épargner personne, condamne la ville entière, et tous ses habitants périssent dans les flammes. Ce ne furent point les Grecs que le crime d'Ilion avait irrités, mais les Romains, ti­rant leur origine de ses malheurs, qui la traitèrent ainsi ; et, cependant, les dieux communs à ces deux cités n'ont rien fait, disons vrai, n'ont rien pu faire pour lui épargner ces maux. Est‑ce qu'alors aussi, « tous les dieux, soutiens de la ville, relevée sur ses cendres et ses antiques ruines, abandonnèrent les sanctuaires et les autels déserts ? » S'il en est ainsi, j'en demande la raison, car plus je trouve bonne la cause des malheureux Troyens, plus je trouve mauvaise celle des dieux. Ils avaient fermé leurs portes à Fimbria pour conserver à Sylla leur cité fidèle. Fimbria, transporté de colère, les brûle ou plutôt les extermine complétement. Alors, cependant, Sylla était chef du meilleur parti, ses armes cherchaient à rendre la liberté à la république, ses heureux commencements n'avaient pas encore eu leurs suites funestes. Que pouvaient faire de mieux les citoyens de cette ville ? Quoi de plus honorable, de plus fidèle, de plus digne enfin de leur parenté romaine, que de conserver leur ville au meilleur parti, en fermant les portes au parricide de la république? Défenseurs des dieux, voyez quelle affreuse ruine suivit cette noble action. Ces dieux, selon vous, auraient abandonné des adultères, ils auraient livré Ilion aux flammes des Grecs, pour que Rome plus chaste naquit de ses

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p527 DE LA CITÊ DE DIEU.

 

cendres? Soit, mais pourquoi, depuis ont‑ils délaissé cette mère de Rome ? S'était‑elle révoltée contre sa noble fille? Ne gardait‑elle pas, au contraire, la plus constante et la plus religieuse fidélité au parti le plus juste? Pourquoi la livrer, je ne dis pas aux valeureux Grecs, mais au plus infâme des Romains ? Si les dieux étaient opposés au parti de Sylla, à qui ces malheureux voulaient conserver leur ville, pourquoi promettre et annoncer à ce même Sylla tant de prospérités ? Ne les reconnait‑on pas ici encore, adulateurs de la félicité, plutôt que protecteurs des malheureux? Si Ilion fut alors détruite, ce ne fut point parce qu'ils l'abandonnèrent. Les démons en effet, toujours si vigilants à tromper, firent ce qui était en leur pouvoir; en effet, toutes leurs statues ayant été renversées et réduites en cendres avec la ville, seule, si nous en croyons Tite‑Live (1. LXXXIII), l'image de Minerve resta intacte et debout au milieu de son temple totalement détruit. Non, certes, pour qu'on pût s'écrier à leur honneur : « Dieux de la patrie, votre protection s'étend toujours sur Troie; » mais, afin qu'il fût impossible de dire à leur défense : «Ils ont tous quitté leurs sanctuaires et leurs autels. » (VIRG., Enéid., 1. H.) Car, s'il leur a été donné d'accomplir cette sorte de prodige, ce n'était pas pour prouver leur puissance, mais pour établir contre eux le fait de leur présence.

 

CHAPITRE VIII.

 

Rome devait‑elle être confiée à la garde des dieux d'Ilion.

 

Quelle prudence, après le désastre instructif de Troie, de confier aux dieux d'Ilion la garde de Rome? Ils avaient déjà, me dira‑t‑on , pris l'habitude de demeurer à Rome, quand Ilion tomba sous les coups de Fimbria. D'où vient donc cette statue de Minerve qui y resta debout? D'ailleurs, s'ils étaient à Rome quand Fimbria ruina Troie, peut‑être aussi étaient‑ils à Troie quand les Gaulois pillaient et incendiaient Rome ! Mais, comme ils ont l'oreille fine et les mouvements rapides, ils accoururent aussitôt aux cris des oies pour sauver au moins le Capitole, avertis trop tard pour défendre le reste de la ville!

 

CHAPITRE IX.

 

Doit‑on attribuer aux dieux la paix du règne de Numa.

 

   On croit encore que c'est avec le secours de ces dieux que Numa Pompilius, successeur de Romulus, passa en paix tout le temps de son règne, et ferma le temple de Janus, qui était ouvert pendant la guerre ; il aurait mérité cette faveur en établissant plusieurs rites sacrés chez

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p527 LIVRE III. ‑ CHAPITRE X.                       

 

les Romains. Il faudrait féliciter ce prince de cette longue tranquillité, s'il avait su employer ce loisir à de sages institutions, et si dédaignant une curiosité pernicieuse, il avait sincèrement recherché le vrai Dieu. Mais ce ne sont point les dieux qui lui accordèrent cette tranquillité. Sans doute, ils l'eussent moins abusé, s'ils l'avaient trouvé moins oisif, car ils lui procurèrent d'autant plus d'occupation qu'il était moins occupé. Et de fait, Varron nous apprend les pratiques et les artifices dont il usa pour associer lui et Rome à de tels dieux; j'en parlerai avec plus d'à‑propos en son lieu, s'il plait au Seigneur ; pour le moment, il s'agit des bienfaits des dieux. C'est un grand bienfait que la paix; mais c'est un bienfait du vrai Dieu, comme le soleil, la pluie et les autres avantages de la vie, qu'il répand également sur les ingrats et les méchants. Que si Rome et Pompilius durent aux dieux ce don précieux, pourquoi depuis, l'empire romain ne put‑il en jouir même dans les temps les plus dignes d'éloge. Ces cérémonies étaient‑elles plus efficaces à l'époque où elles furent établies, que lorsqu'on les célébrait après leur institution? Avant Numa elles n'étaient pas encore, pour les établir il les ajouta au culte, quand elles existèrent, on les observa pour en tirer profit. Quoi donc! ces quarante‑trois, ou selon d'autres, trente‑neuf années du règne de Numa s'écoulent dans une si profonde paix; et dans la suite, lorsque les sacrifices sont établis, que les dieux invoqués par ces rites sacrés, sont déjà les chefs et les défenseurs de la ville, depuis la fondation de Rome jusqu'à Auguste, c'est à peine si l'on remarque, comme une grande merveille, dans ce long espace de temps, une seule année où les Romains, après la première guerre punique, aient pu fermer les portes du temple de la guerre !

 

CHAPITRE X.

 

Etait‑il à désirer que Rome accrût son empire par cette fureur des combats, au lieu de rester paisible et en sûreté avec cet esprit, qui l’animait sous Numa.

 

 Répondra‑t‑on que sans ces guerres assidues et continuelles, l'empire romain ne pouvait s'acquérir une puissance si vaste et une gloire si universelle ? Belle raison? Et, pourquoi cette agitation troublée serait‑elle la condition de sa grandeur? Pour le corps humain par exemple, une taille moyenne avec la santé n'est‑elle pas préférable à une stature gigantesque, à laquelle on n'arrive qu'au prix de peines continuelles, et qui, une fois obtenue, loin de donner le repos, ne procure que des souffrances proportionnées

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p528 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

à la force des membres ? Quel mal y aurait‑il, ou plutôt quel bien n'y aurait‑il pas à ce que nous en fussions à ces temps esquissés par Salluste, quand il dit : « Au commencement, les rois, premier nom des gouvernants sur la terre, différents d'inclinations s'adonnaient les uns aux exercices de l'esprit, les autres à ceux du corps. Alors les hommes passaient une vie exempte de cupidité, contents de ce qu'ils avaient. » (SALLUST., in Catilin.) Eh quoi! pour réaliser cet immense accroissement de l'empire, fallait‑il donc cet état que Virgile flétrit, lorsqu'il dit : « Mais peu à peu cet âge se corrompt et perd sa beauté, puis vient la rage des armes et l'ardente cupidité. » (Enéid., 1. VIII.) Sans doute, on peut justifier les Romains d'avoir entrepris tant de guerres; des ennemis dangereux les attaquaient, il fallait nécessairement les repousser, non pas pour acquérir une gloire humaine, mais pour assurer leur salut et leur indépendance. Eh bien soit ! Car, comme le dit Salluste: « Lorsque leur état soutenu par les lois et les bonnes mœurs, pourvu d'un territoire suffisant, parut jouir d'une prospérité et d'une puissance assez grandes, comme il arrive dans les choses humaines, son opulence excita l'envie. Les rois et les peuples voisins veulent éprouver sa force à la guerre; un petit nombre d'amis leur portent secours, la crainte tient les autres éloignés du danger. Mais les Romains également attentifs dans la paix et dans la guerre se hâtent, se préparent, s'excitent, vont à la rencontre de l'ennemi et couvrent de leurs boucliers, leur liberté, leur patrie, leurs familles. Quand leur valeur a repoussé le danger, des alliés, des amis les voient venir à leurs secours, et c'est en donnant plutôt qu'en recevant de tels bienfaits qu'ils se préparent des alliances. Ce fut par ces voies généreuses que Rome grandit. » (In Catil.) Mais sous le règne de Numa où la paix dura si longtemps, d'injustes agresseurs se livraient‑ils à des incursions contre eux, ou bien les laissaient‑ils en repos pour que cette paix pût subsister? Si, alors même les Romains se voyaient exposés à ces luttes sans repousser les armes par les armes; les moyens qu'ils employaient pour éviter tout combat funeste, pour éloigner les ennemis terrifiés sans le choc impétueux des batailles, ne pouvaient‑ils les employer toujours et faire régner Rome dans la paix, les portes de Janus toujours closes? Si ce n'était pas en leur pouvoir, Rome n'avait donc pas la paix quand ses dieux le voulaient, mais quand les peuples voisins faisaient trêve à leurs hostilités; à moins cependant, que les dieux ne veuillent se faire un mérite auprès d'un homme, de ce que l'autre

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p529 LIVRE III. ‑ CHAPITRE XI.

 

veut ou ne veut pas. C'est déjà tout différent que ces démons, autant qu'il leur est permis, abattent, emportent des esprits méchants par leur propre perversité. Encore s'ils le pouvaient toujours, ils seraient sans cesse les arbitres de la paix et de la victoire qui sont rarement décidées autrement que par les passions humaines. Cependant, ces événements tournent le plus souvent contre le gré de ces dieux; c'est un fait que confirme, non‑seulement la fable si souvent menteuse, et révélant à peine quelque indice de vérité, mais qui ressort de l'histoire romaine elle‑même.

 

CHAPITRE XI.

 

Statue d'Apollon de Cumes, qui aurait pleuré, dit‑on, la défaite des Grecs, qu'il ne pouvait secourir.

 

Pour quelle autre raison cet Apollon de Cumes pleura‑t‑il pendant quatre jours, lorsqu'on faisait la guerre contre les Achéens et le roi Aristonic(1). Les aruspices, effrayés de ce prodige, veulent jeter la statue dans la mer; mais les vieillards de Cumes interviennent, ils racontent que pareil prodige a déjà eu lieu pendant la guerre contre Antiochus et Persée, et parce qu'elle a été favorable aux Romains, ils assurent que ces derniers, par un sénatus‑consulte, ont envoyé des offrandes à leur Apollon. Alors, des aruspices plus habiles étant appelés, répondent que les pleurs de la statue d'Apollon sont d'un heureux augure pour les Romains. Cumes étant une colonie grecque, les larmes d'Apollon annoncent le deuil et la défaite à la terre d'où on l'a fait venir, à la Grèce elle‑même. Bientôt on apprend que le roi Aristonic est vaincu et captif; malheur que redoutait et pleurait Apollon, comme l'indiquaient les larmes de sa statue. Les poètes ne sont donc pas tout à fait dans le faux, quand, dans leurs vers fabuleux, vraisemblables cependant, ils nous dépeignent les mœurs des dieux. Ainsi, dans Virgile, Diane déplore le trépas de Camille, et Hercule verse des larmes sur la mort prochaine de Pallas. C'est pour cette raison peut‑être que Numa, en possession d'une paix profonde, dont il ignore l'auteur, sans chercher à le connaître, réfléchit dans son loisir à quels dieux il confiera le salut et le gouvernement de Rome. Mais comme il ne croit pas que le dieu véritable et souverainement puissant s'occupe des choses d'ici-bas, d'un autre côté, se souvenant que les dieux troyens amenés par Enée, ont été impuissants à conserver longtemps et le royaume de Troie, et celui de Lavinie fondé par Enée lui‑même, il juge nécessaire la protection d'autres dieux.

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(1) Jules Obsequens (De Prodigiis) dit qu'il pleura quatre jours. Tite‑Live (Liv. XLIII) dit: trois jours et trois nuits.

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p530 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

il les adjoint donc aux premiers qui sont passés

à Rome avec Romulus, ou qui doivent y venir après la ruine d'Albe, soit pour les garder comme fugitifs, soit pour les aider comme impuissants

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