Darras tome 10 p. 413
22. A la distance où nous sommes des événements, il nous est impossible de connaître en détail les difficultés que Basile avait dû rencontrer sur son chemin, pour doter sa ville épiscopale d'une institution que le génie moderne, avec toutes ses ressources, a été jusqu'ici impuissant à reproduire. Nos grandes cités ont des nécropoles communes; elles n'ont pas et n'auront peut-être jamais réuni en un même local cet ensemble de créations charitables. Pour le peu d'expérience qu'on puisse avoir des réalités de la vie
=================================
p414 PONTIFICAT DE SAINT DA3IASE (3GG-2S'i).
pratique, on se convaincra facilement qu'une institution de ce genre exigeait un crédit immense et d'énormes capitaux. Or Basile n'avait rien que sa foi et son dévouement. Le trésor où il puisait à pleines mains, le crédit dont il disposait, n'étaient autres que ceux de la charité. Voilà pourquoi, comme l'a très-judicieusement remarqué M. Villemain, « saint Basile fut surtout le prédicateur de l'aumône. Mieux que personne, il avait compris ce grand caractère de la loi chrétienne, qui ramenait l'égalité sociale par la charité religieuse. Le triomphe de ses efforts, c'est d'attendrir le cœur des hommes, c'est de les rendre secourables l'un à l'autre 1. » L'homélie in Divites de saint Basile restera à jamais le modèle de cette foi vigoureuse, de cette triomphante charité, qui débordent d'une âme d'apôtre pour embraser tout un auditoire et fondre au creuset de l’amour divin les deux éléments les plus réfractaires : l'égoïsme et la cupidité. « II y a, dit-il, dans le récit évangélique, une parole importune, odieuse, insupportable, c'est celle-ci : Vends tout ce que tu possèdes et donnes-en le prix aux pauvres. Ah! si le maître eût dit : Jetez votre or dans le gouffre des plaisirs coupables, prodiguez-le aux femmes perdues, achetez des diamants, des tableaux, des meubles ; riches du siècle, vous triompheriez ! Quelle démence ! Vous connaissez les ruines gigantesques qui dominent la ville de Césarée comme un amas de rochers artificiels. A quelle époque furent bâties ces murailles aujourd'hui démantelées? Je l'ignore. Mais je sais qu'il y avait alors des pauvres dans notre cité, et qu'au lieu de songer à les secourir, les riches préféraient engloutir leurs trésors dans de folles constructions. Que reste-t-il cependant de leur fastueuse dépense? Le temps a soufflé sur ces pierres colossales, il les a dispersées comme un jouet d'enfant, et le maître de ces palais ruinés gémit en enfer. Quand je pénètre dans la maison d'un riche opulent et sans entrailles, quand mes yeux contemplent la magnificence de l'ameublement et des dorures, je songe intérieurement à la folie de cet homme qui décore avec tant de luxe des objets inanimés et qui laisse son âme inculte.
-----------
1. M. Villemain, Tableau de Viloq. chrétienne au 11* tièele, pag. 131.
===========================================
p415 CHAP. III. — ŒUVRES DE SAIXT BASILE.
Quel charme trouvez-vous à contempler vos sièges d'ivoire, vos tables d'argent, vos lits d'or, quand à votre porte des milliers d'affamés demandent du pain ? Mais, dites-vous, je ne saurais donner à tant de monde ; je ne puis suffire à tant de misères. Ainsi vous parlez et moi je vous réponds : L'anneau que vous portez au doigt, avec le rubis, le saphir ou le diamant qui l'enrichit, pourrait délivrer vingt prisonniers pour dettes. Votre garde-robe vêtirait une tribu entière; et c'est en présence d'un pareil superflu que vous osez refuser une obole à l'indigence ! Avez-vous perdu de vue la parole du souverain juge? Si votre cœur reste fermé à la compassion, vous n'obtiendrez point vous-même miséricorde ; si vous chassez le pauvre de votre demeure, on vous chassera du royaume des cieux ; si vous refusez un morceau de pain, on vous refusera la vie éternelle. Sachez-le donc, le pain que vous ne mangez pas appartient à celui qui a faim; le vêtement que vous ne portez pas appartient à celui qui est nu ; l'or qui vous est inutile, c'est le bien de l'indigent 1. »
23. On a reproché à saint Basile, comme une exagération, cette dernière parole. « L'orateur allait trop loin, dit M. Villemain, Lorsqu'il n'établit aucune distinction entre le riche et le voleur, considérant le bien que le riche refuse aux pauvres comme un larcin qu'il leur fait. Mais telle était cette éloquence des premiers temps, énergique, passionnée, frappant avec force sur des âmes engourdies par la mollesse ; elle contre-pesait tous les vices d'une société dure et corrompue ; elle tenait lieu de la liberté, de la jus-lice et de l'humanité qui manquaient à la fois ; elle promettait le ciel pour arracher quelques bonnes actions à la terre. C'est à saint Basile qu'appartient cette belle idée si souvent développée par Massillon : Que le riche doit être sur la terre le dispensateur des dons de la Providence et pour ainsi dire l'intendant des pauvres 2. » L'appréciation de M. Villemain ne nous semble pas juste. La notion de la charité n'y est pas exactement formulée. Depuis que Jésus-Cûrist est venu apporter au monde la loi nouvelle de la
----------------
1 Basil., homil. in Divil., pass. ; Patr. greee, tom. XXXI, col. 274-30*. ~ 2. Villemain, Tabl. de l'éloq. chrét., pag. 131.
===========================================
p416 PONTIFICAT DE SAINT DAMASE (366-384).
charité, le droit de propriété, tout en restant aussi absolu chez les chrétiens qu'il pouvait l'être chez les païens, s'est trouvé cependant, au point de vue de la conscience individuelle, grevé du devoir également rigoureux de faire l'aumône. C'est en ce sens que saint Basile, avec tous les pères de l'Église et tous les théologiens catholiques, au lieu de recommander comme facultatives les œuvres de miséricorde, les déclare nécessaires, obligatoires à tous les chrétiens dans la proportion de leurs ressources, sous peine de damnation éternelle. Il ne faisait en cela que se conformer à l'enseignement positif et formel de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Car c'est à Jésus-Christ, non à Basile, ni à Massillon, qu'appartient réellement l'idée que le riche est l'intendant des pauvres. Qu'on ne s'y méprenne pas. Si la propriété veut aujourd'hui se refaire païenne et répudier le devoir chrétien de l'aumône, elle se suicide. L'alliance pacifique entre la richesse et la pauvreté ne subsistera qu'avec l'obligation acceptée et remplie par la première d'être secourable à la seconde. Il est rigoureusement vrai qu'aux yeux de Dieu un riche chrétien, ne faisant aucune œuvre de charité, vole les pauvres ses frères. Mais il est aussi rigoureusement vrai que ce riche demeure parfaitement libre de donner ou de ne donner pas, d'accomplir son devoir de chrétien ou de ne l'accomplir pas. L'obligation absolue de l'aumône pour le riche ne crée pas en faveur du pauvre un droit de revendication parallèle. La violation du devoir par le premier constitue une faute qui relève de sa conscience et dont Notre-Seigneur s'est réservé le jugement. «J'ai eu faim, vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, vous ne m'avez pas donné à boire. Allez, maudits, au feu éternel ! » Telle est, croyons-nous, la doctrine vraie de la charité chrétienne qui sanctifie la richesse, consolide la propriété, et peut seule résoudre ce que notre société moderne, dans un revirement tout païen, a nommé le problème du paupérisme.
24. Ce coup d'oeil rapide, jeté sur les œuvres de saint Basile, donnera peut-être à quelques-uns de nos lecteurs le désir d'étudier plus profondément ces trésors d'éloquence, de zèle apostolique et
===========================================
p417 CHAP. III. — ŒUVRES DE SAINT BASILE.
d'admirable charité. Nous le souhaitons ardemment. On s’imagine de nos jours que les anciens ne peuvent rien nous apprendre qui soit actuellement pratique, c'est une erreur. Notre siècle, riche en applications nouvelles des sciences physiques, sous tous les autres rapports n'a rien d'original. Saint Basile, ressuscitant tout-à-coup au milieu de notre civilisation prétendue moderne, pourrait redire toutes ses homélies et reprendre ses anciens discours, sans y changer autre chose que le système de Ptolémée en celui de Galilée ou de Copernic, sans y rien ajouter que l'électricité ou la vapeur. C'est le privilège du génie d'être toujours jeune parce qu'il est immortel. Basile n'a tant dominé son propre siècle que parce qu'il était capable de dominer tous les autres. La mort de ce grand homme fut glorieuse comme sa vie. — «Etendu sur son lit de douleur, dit Grégoire de Nazianze, prêt à rendre le dernier souffle, son regard semblait sourire aux légions des anges qui lui formaient un invisible cortège. Autour de lui, toute la ville de Césarée était en pleurs. Chacun eût voulu retenir cette âme prête à s'envoler, et l'arracher à Dieu qui l'appelait. La douleur allait jusqu'à la démence. Tous offraient de donner leur vie pour sauver celle de l'évêque. Mais, si grand que fût Basile, Basile devait mourir. On l'entendit prononcer cette dernière parole : In manua tuas commendo spiritum meum. Puis il rendit doucement à Dieu son âme. Les anges la conduisirent au ciel ; mais que de larmes sur la terre ! Quand il fallut porter au tombeau le corps sacré, la multitude se précipita sur le catafalque ; chacun voulait toucher la frange du manteau, approcher du moins des porteurs, passer sous son ombre, ou contempler encore le visage endormi du saint. Les places, les portiques, les toits des maisons, recouverts de doubles et triples gradins, étaient envahis par une foule compacte; cependant qu'en avant, en arrière, et de chaqne côté du cortège se pressaient des milliers de spectateurs de tout âge, de tout sexe, de toute condition. Jamais pareil concours ne s'était vu. Les chants de la psalmodie étaient interrompus par les sanglots. Un frémissement de douleur passait sur toute cette multitude et eût fait fondre en larmes le cœur le plus insensible. Païens, étrangers,
============================================
p418 PONTIFICAT DE SAINT DAMASE (ÎÎGG-381).
juifs, tous pleuraient. Un instant le deuil universel se changea en un immense péril. Étouffées par la foule, un certain nombre de personnes expirèrent. Au lieu de les plaindre, le peuple cria que ceux-là étaient heureux qui mouraient avec Basile: on enviait le sort de ces victimes funèbres! L'ordre se rétablit et le corps fut déposé dans le sépulcre de ses aïeux, près des évêques le modèle des évêques, près des prédicateurs la grande voix du prédicateur toujours vibrante à mon oreille, près des martyrs le martyr! Mais son âme est au ciel, intercédant pour nous tous; car il ne nous a quittés que pour nous être plus inséparablement uni. Que fais-je cependant ici-bas, quand la meilleure moitié de moi-même m'a été ravie? Peut-on vivre privé d'un tel ami? Combien de temps encore se prolongera ma séparation, mon exil? Chaque nuit il m'apparaît, je le contemple, je l'écoute ; il me conseille, me reprend et m'exhorte. Mais qu'ai-je à faire de mêler ma douleur à son éloge? C'est sa vie que j'ai voulu retracer dans ce discours, afin que le modèle de toutes les vertus demeure à jamais proposé à l'imitation de toutes les âmes. Sur lui, comme sur un exemplaire vivant de la loi, il nous faut diriger toute notre vie. Regardons-le, pour qu'il daigne nous regarder lui-même ; imitons-le, pour que son esprit nous inspire 1. »
25. Comme Moïse, en face de la terre des promesses où il ne lui fut pas donné d'entrer, Basile mourait à l'heure des triomphes de l'Église, sans avoir eu le bonheur d'en jouir. Dans toutes les cités de l'Orient les évêques catholiques, rappelés sur leurs sièges par l'édit de Gratien, reprenaient possession des églises profanées par les ariens. Eusèbe de Samosate, l'un des plus fidèles amis de Basile, revenait du fond de la Scythie, où la haine de Valens l'avait tenu si longtemps exilé. « Le grand Eusèbe, dit Théodoret, pourvut immédiatement de saints évêques les sièges vacants dans sa province. A Bérée il ordonna Acacius, à Hiéropolis Théodote, à Chalcédoine un de ses homonymes Eusèbe, et Isidore à Cyr dont je suis maintenant l'indigne pasteur. Chacun de ces prélats est de-
-------------------------
1. S. Cregor. Nu., Oral. iUT.i Patr.grac, tcm. -XXXVJ, col. 602-603.
===========================================
p419 CHAP. III. — ŒUVRES DE SAINT BASILE.
meuré en bénédiction dans les villes qu'il a évangélisées. Eulogius, le prêtre héroïque d'Edesse, fut donné pour successeur à saint Barsès; Protogène fut envoyé sur le siège épiscopal de Charres. Un confesseur de la foi, Maris, fut élu à Dolicha; Eusèbe de Samosate voulut aller en personne procéder à son intronisation. Il se mit en route pour cette petite cité où l'attendait le martyre. Pendant qu'Eusèbe fendait les rangs pressés du peuple de Dolicha réuni sur son passage, une tuile lancée du toit d'une maison voisine le frappa à la tête, et il tomba à la renverse. On s'empressa pour le relever. Le sang s'échappait à flots de la blessure, cependant Eusèbe vivait encore. En même temps, la foule exaspérée recherchait l'auteur de l'attentat. C'était une femme, arienne forcenée, qui avait cru servir la cause de la secte en tuant l'homme de Dieu. Des cris de mort s'élevèrent de toutes parts, on allait la massacrer. Eusèbe, faisant un dernier effort, souleva sa tête défaillante et ordonna de remettre la coupable en liberté. Au nom du Dieu qui avait pardonné à ses bourreaux, il fit jurer à ceux qui l'entouraient de ne jamais chercher à venger sa mort. Seigneur, dit-il, pardonnez-lui vous-même ! Ce fut sa dernière parole, et il expira. Ainsi, ajoute Théodoret, le héros de la foi qui avait survécu aux fureurs de Valens, et échappé à la barbarie des Scythes, tombait sous la main de l'hérésie, martyrisé par les ariens1!» (21 juin 379.)
26. Vers le même temps mourait un autre ami de saint Basile, le grand Ephrem. Depuis son retour de Césarée, il s'était renfermé dans une petite cellule voisine d'Edesse, et se préparait avec une nouvelle ferveur au passage de l'éternité, La peste et la famine éclatèrent dans la ville ; le solitaire accourut pour combattre ce double fléau. La vigueur de la jeunesse semblait renaître dans un corps affaibli par l'âge et les macérations. Il nous reste soixante-seize …..sèis ou discours, qu'Ephrem adressa dans cette circonstance à la population d'Edesse. Sous l'influence de son exemple et de sa parole également intrépides, les riches ouvrirent leur
------------
1. Theodoret, Hist. eccles., lib. V, cap. it.
===========================================
p420 POSTIFICAT DE SAINT DAMASE (3GG-3S4).
bourse, les valides offrirent leurs bras. Des greniers publics furent approvisionnés; des hôpitaux furent disposés pour les victimes de l'épidémie. Éphrem en vint à faire placer des lits sous les portiques des palais et des églises, afin de recueillir immédiatement les pestiférés. Il passait les jours et les nuits à servir les malades, à leur administrer les sacrements. La liturgie syriaque a conservé quelques-unes des exhortations pieuses qu'il leur adressait. « 0 mon Sauveur, disait-il, je vous ai pour viatique dans ce redoutable voyage du temps à l'éternité. La faim spirituelle dévore mon âme plus ardemment que la fièvre qui consume mes os. Je me nourrirai de vous, ô divin Rédempteur des hommes! Aucune flamme, fût-ce celle de l'enfer, ne saurait m'atteindre, quand je serai inondé de votre sang précieux 1. » Après trois mois d'héroïques efforts, la peste fut vaincue. Ephrem retourna dans sa cellule. Il y emportait le germe d'une maladie mortelle. Atteint lui-même de la fièvre, il fut bientôt à l'agonie. La ville d'Edesse accourut tout entière pour le saluer une dernière fois. Le solitaire fit lire son testament à la foule désolée. Nous avons encore ce monument de charité et de foi. Il était conçu en ces termes : «Moi, Ephrem, je vais mourir. Sachez-le tous, hommes d'Edesse ! Je vous laisse mon testament, symbole et résumé de la doctrine véritable, afin que dans vos saintes oraisons, vous surtout qui m'avez particulièrement connu, vous fassiez mémoire de moi. « Les cheveux d'Éphraïm ont blanchi, Ephraïm s'est envolé comme un oiseau2.» Approchez, posez vos mains sur ma tête, fermez-moi les yeux. L'esprit défaille en moi ; je ne descendrai plus du lit où je suis étendu. Prenez en vous ma vie et mettez en moi la vôtre. Je vous laisse mon souvenir et mes exemples. Demeurez fermes dans la foi. Je vous jure, par celui qui est descendu sur le Sina, au milieu des foudres et des éclairs, par celui qui a fait jaillir la source du rocher, par la bouche divine qui sur la croix s'est écriée : Eli, Eli, lamma sabacthani, je vous jure que jamais je ne me suis séparé de l'Église de Dieu, ni de la foi catholique et apostolique. Quand
------------------
1 S. Ephrem, Necrosima, cap, lïïxi, tom. VI, pag. 355. — 2 Osée, vit, 0.
============================================
p421 CHAP. III. — ŒUVRES DE SAINT BASILE.
j'aurai rendu l'âme, ne placez point ma sépulture dans la maison du Seigneur, ni sous un autel ; cet honneur ne convient pas à un ver de terre comme moi. Ne me mettez pas avec les saints, car je suis un pécheur : ce n'est pas que je dédaigne le voisinage de leurs tombeaux sacrés, mais la multitude de mes fautes m'en a rendu indigne. N'embaumez pas mon corps, ne le couvrez point de riches tissus, ne lui faites point de pompeuses funérailles. Vous le prendrez sur l'épaule et vous courrez le jeter en terre, comme un objet d'opprobre et d'infection. Ne m'élevez aucun monument sépulcral ; votre amour est le seul titre que j'ambitionne. Mais achetez-moi des intercesseurs près de Dieu, dans la personne des pauvres, des veuves et des orphelins. Vous recevrez le prix de votre bienfait, moi celui du conseil que je vous donne ; et votre part sera la meilleure, car l'œuvre dépasse de beaucoup les paroles. Aucun éloge de moi dans les églises : mais des prières, des psaumes, des cantiques pour implorer sur mon âme la miséricorde de Dieu. Offrez assidûment pour moi l'auguste sacrifice, et quand sera venu le trentième jour, faites mémoire de moi. Car les morts sont secourus par les prières et les oblations des vivants. Il y a communication de mérites entre les deux mondes; c'est un phénomène analogue à celui que vous voyez en automne. Quand le raisin mûrit sur le cep, de son côté le vin fermente dans les tonneaux. Sous l'ancienne loi, les prêtres avaient le privilège de purifier de toutes les souillures ; comment les prêtres de Jésus-Christ n'auraient-ils pas celui d'effacer, par leurs oblations et leurs prières, les péchés des défunts? Quand vous approcherez de l'autel pour y faire commémoration de moi, gardez-vous d'y monter en état de péché, de peur que la profanation des choses saintes dont vous vous rendriez coupables ne me soit imputée à moi-même et qu'il ne me soit dit : C'est toi, Ephraïm, qui es cause de tant de sacrilèges ! Et maintenant près de mourir, je répète avec confiance les paroles que je disais en tremblant durant ma vie. Soyez bénis, vous et la ville que vous habitez ! Edesse, patrie et mère des sages, fidèle à Jésus-Christ et à ses apôtres, sois bénie ! » Quand cette lecture fut terminée, la foule éclata en sanglots. L'une des plus illustres patriciennes
=============================================
p422 PONTIFICAT DE SAINT DAMASE (o,uG-38l).
d'Edesse courut se prosterner aux pieds du moribond et lui dit : Homme de Dieu, au nom de Jésus que vous avez tant aimé, permettez à votre servante de disposer, dans son praedium, le lieu où reposera votre corps vénérable. Je vous jure de me conformer en tout aux dispositions que votre humilité nous a prescrites. Ephrem se souleva sur sa couche et répondit : Faites, ma fille, ce que votre foi vous a inspiré. Ecoutez cependant le dernier conseil d'un homme qui va mourir. Ne vous faites plus porter en litière par ceux que vous nommez vos esclaves. Ils sont nos frères! —Puis, étendant la main, le vieillard la bénit et il expira (9 juillet).
27. On eût dit que les plus illustres amis de Basile se donnaient rendez-vous dans les bras de la mort pour escorter le grand docteur au ciel. Grégoire de Nysse, tout entier à la douleur d'avoir perdu un tel frère, demeurait inconsolable. Le retour de saint Mélèce à Antioche, un concile des évêques catholiques d'Asie tenu dans cette ville et auquel Grégoire assista (279), le triomphe même de l'Église, après tant d'agitations et de luttes, ne pouvaient le distraire de ses cruelles préoccupations. «J'avais hâte, dit-il, d'aller retremper mon âme abattue au monastère de l'Iris, où je devais retrouver mon frère Pierre et notre sœur aînée Macrina, celle qui avait déterminé la vocation religieuse de Basile et la mienne. Depuis huit années nous ne nous étions pas revus. Aussitôt le concile terminé, je pris la route du Pont. Je n'étais plus séparé du monastère que par une journée de marche, lorsqu'une vision prophétique vint me préparer à de nouvelles douleurs. Durant mon sommeil, il me semblait que je portais dans mes bras le corps inanimé d'un martyr d'où s'échappaient des rayons de lumière pareils à ceux d'une glace réfléchissant les feux du soleil. Trois fois, dans cette nuit, la même image se reproduisit à ma vue. Le lendemain, je repris ma route ; un serviteur avait été expédié au devant de moi. Comment se porte la vénérable Macrina? lui demandai-je. — Il m'apprit qu'elle était dangereusement malade. Mon frère Pierre s'était dirigé à ma rencontre pour m'apprendre le premier cette nouvelle. Il était parti depuis quatre jours, mais il avait pris une autre route et n'avait pu me rejoindre. Je ne marchai plus, je volai. A mon arri-
===========================================
p423 CHAP. III. ŒUVRES DE SAINT BASILE.
vée, je trouvai la procession des religieux qui étaient venus au devant de moi. Le chœur des vierges m'attendait dans l'église du monastère des femmes. Je priai devant l'auteî, puis me levant, chacune des religieuses vint se prosterner à mes genoux, me baiser la main et recevoir la bénédiction. Elles passèrent toutes ainsi sons mes yeux, se retirant ensuite modestement dans leur cellule, et je demeurai seul dans l'église. Macrina, leur supérieure, n'avait point paru. On me conduisit dans la modeste cellule qu'elle habitait. Mon émotion fut indicible quand je la vis en proie à la plus cruelle maladie. Elle était étendue à terre sur une planche recouverte d'un sac grossier. Sa tête endolorie reposait sur une autre planche un peu plus élevée, qui lui servait d'oreiller. La vénérable servante de Dieu n'avait pas voulu d'autre lit pour mourir. Quand la porte s'ouvrit et que son regard rencontra le mien, elle essaya de se soulever sur le coude ; mais la force lui manquant, elle étendit la main à terre, avec un geste qui semblait accuser de sa part l'intention de s'incliner devant moi. Je la pris dans mes bras, je la portai sur son lit ordinaire qu'elle avait quitté depuis quelques jours. Alors, joignant les mains, elle dit : Seigneur mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir exaucé ma prière et d'avoir envoyé votre serviteur pour assister votre humbles ervante !—Puis, dans la crainte d'affliger mon cœur, elle s'efforçait de comprimer les plaintes que lui arrachait la souffrance et de me dissimuler la difficulté qu'elle éprouvait à respirer. D'un visage souriant, elle m'interrogeait, choisissant les sujets de conversation les plus consolants. Cependant elle vint à prononcer le nom de Basile, un torrent de larmes s'échappa alors de mes yeux et j'éclatai en sanglots. Macrina était loin de partager cette émotion tout humaine. Elle laissa couler, sans chercher à l'interrompre, le flot d'affliction et d'amertume qui débordait de mon cœur. Puis doucement et avec la prudence consommée d'une véritable maîtresse des âmes, elle se servit de la mémoire si regrettée de Basile pour élever peu à peu mon esprit aux régions sereines de la vérité et de la foi. Elle me parla de la conduite de Dieu sur les choses humaines, des mystères de la Providence et de la vie future, avec une telle sublimité qu'on eût dit
=================================
p424 PONTIFICAT DE SAIKT DAMASE (306-38 S).
qu'elle traduisait en langue mortelle les inspirations de l'Esprit-Saint. En l'écoutant, il ne me semblait plus être sur la terre : mon âme se dégageait des liens du corps et entrevoyait la clarté des portiques éternels. Il y eut là quelque chose de semblable à ce que l'Écriture nous apprend du patriarche Job. A mesure que la sainte parlait, son âme prenait des forces nouvelles et dominait l'abattement et la faiblesse du corps. Je voudrais reproduire le magnifique discours dans l'ordre où elle le prononça; ses considérations sur la double nature de l'âme et du corps, le motif …. leur union ici-bas, la fin de l'homme mortel à la fois et immortel et la résurrection qui l'attend dans l'autre vie. Mais il faudrait un traité spécial qui ne serait point ici à sa place1. Quand elle eut terminé : Mon frère, dit-elle, il est temps d'aller prendre la nourriture et le repos dont vous avez besoin, après les fatigues d'un si log voyage. — Certes, le véritable repos, je le trouvais auprès d'elle, et nul autre aliment ne valait celui de sa parole. Mais le moindre de ses désirs était pour moi un ordre ; je me retirai donc dans un pavillon qu'on m'avait préparé sous l'ombre des grands arbres, au milieu du parc. Là je retrouvais les horizons aimés de Basile ; mais ces beaux lieux ne faisaient qu'augmenter ma douleur. Je me rappelais la vision de la nuit précédente et je comprenais de quelles reliques, de quel corps sacré, porté dans mes bras, j'avais vu jaillir la lumière miraculeuse. Pendant que je m'entretenais de ces tristes pensées avec un de mes compagnons de voyage, Macrina, comme si elle eût deviné la nature de nos réflexions, m'envoya dire qu'elle se sentait mieux. Je retournai près d'elle. Reprenant alors l'entretien interrompu, elle me raconta toute sa vie passée, insistant sur les grâces dont notre famille avait été l'objet de la part de la divine miséricorde. Il m'échappa de lui parler avec une certaine amertume des périls et des persécutions que j'avais subis au temps de Valens. Quoi ! me dit-elle, prenez-vous cela pour des disgrâces? Connaissez mieux le Maître que
-------------
1. S. Grégoire de N'ysse a reproduit intégralement le discoure de Macrina dans le beau traité qui a pour titre : De anima et resurrectione, (S. Greg. Nysse •en., tom. III ; Pair, grœc, tom. XLV1, col. U-16.:.)
===========================================
p427 CHAP. III. — UiUVIlliS Uli SAlYf UAS1LE.
vous servez, et remerciez-le de l'honneur qu'il vous a fait en vous appelant à souffrir pour son nom ! — J'eusse voulu prolonger la conversation, mais l'heure était venue où l'on chantait la psalmodie des vêpres, je m'y rendis. Le lendemain, des l'aurore, j'étais dans la cellule de Macrina. La fièvre était devenue plus intense et la respiration plus difficile ; la malade essayait toujours de me tromper sur la gravité de son état; cependant il lui fut impossible de converser comme la veille. Elle traça sur ses yeux, sa bouche et son cœur le signe de la croix, et pria avec ferveur. Enfin à l'approche du dernier moment, elle souleva encore sa main défaillante pour répéter le signe du salut, croisa les bras sur sa poitrine, ferma les yeux, et poussant un grand soupir, elle expira. Les vierges qui l'entouraient et qui avaient jusque-là comprimé leur douleur, éclatèrent en sanglots. Elle s'est éteinte, la lumière de nos yeux ! disaient-elles. Plus de guide, plus d'appui, plus de conseil ici-bas! 0 maîtresse sainte, que deviendra notre faiblesse? Avec vous, la nuit la plus obscure était un jour plein de clartés ; sans vous, tous nos jours seront des nuits ! 0 mère, ayez pitié de vos filles ! C'est vous qui nous avez arrachées à la mort du siècle pour nous enfanter à Jésus-Christ. Et maintenant vous nous laissez orphelines! — Longtemps je demeurai plongé dans ma douleur, écoutant leurs lamentations. Enfin je me levai, et fixant sur le visage de notre chère défunte un regard que j'essayai de rendre ferme : Vierges de Jésus-Christ, leur dis-je, contemplez votre modèle. N'oubliez jamais les enseignements de vertu, de sagesse et de piété qui tombèrent tant de fois de ces lèvres maintenant fermées. Âme sainte, vous m'avez dit que vous ne vouliez pas de larmes, mais des prières ; mes sœurs, il faut lui obéir. Cessez vos lamentations, allez réciter pour elle la divine psalmodie. —C'est tout ce que je pus dire. Les larmes étouffaient ma voix. Les vierges se rendirent à l'église, me laissant seul avec les deux gardiennes qui avaient soigné la vénérable défunte. L'une d'elles était Vestiana1, l'autre Lampadia, maîtresse de chœur. Maintenant, leur dis-je, il
----------------
1 Celle dont la vocation avait failli coûter la vie à S. Basile. (Cf. chapitre II, n» 29, pag. 280 de ce volume.)
===========================================
p426 PONTIFICAT DE SAINT DAMASE (3GG-381).
convient de rendre à Macrina morte autant d'honneurs que, vivante, elle en a refusés. Cherchez pour l'ensevelir ce que vous avez de plus magnifique. — Hélas ! répondit en pleurant Lampadia, elle ne nous a laissé d'autres ornements pour décorer sa sépulture que la sainteté de sa vie. Voilà son manteau, le voile dont elle couvrait sa tête, et sa chaussure tout usée. Nous ne possédons rien autre chose. Elle ne voulait de provisions dans son monastère que les trésors célestes de la grâce. C'étaient là toutes ses richesses. — Mais, repris-je, il me sera du moins permis à moi de lui offrir ce qui m'appartient. — Je crois, dit Vestiana, que, si elle vivait, elle ne s'y opposerait point, d'abord par respect pour la dignité épiscopale dont vous êtes revêtu, ensuite à cause de l'amitié fraternelle qu'elle vous portait. Ainsi elle me disait qu'elle serait heureuse, si vous lui rendiez de vos mains les derniers devoirs. — Je fis apporter un de mes manteaux de soie et Ves-tiana procéda à la funèbre toilette. Pendant qu'elle décorait le chef vénérable et le plaçait doucement sur un coussin, elle nous fit signe d'approcher. Voyez, dit-elle, le bijou que portait la sainte. — Et elle nous présentait une petite croix de fer et un anneau de même métal, suspendus par un ruban au cou de Macrina. Partageons ces pieuses reliques, lui dis-je. Vous garderez la croix, et toute ma vie je porterai cet anneau.—Sans le vouloir, vous avez choisi le lot le plus précieux, réprit Vestiana. — Elle me fit alors remarquer à l'anneau un chaton décoré d'une petite croix. Sous ce chaton, me dit-elle, est renfermée une parcelle du bois précieux de l'arbre de vie, où Jésus-Christ voulut mourir pour nous. — Enfin, quand tout fut disposé pour que le corps fût mis au cercueil, je ne voulus laisser à personne l'accomplissement de ce devoir sacré. J'allais le prendre respectueusement dans mes bras, quand Vestiana me dit: Attendez; il vous faut auparavant connaître une particularité merveilleuse de cette sainte vie. — Elle découvrit alors à moitié le cou de Macrina, et approchant une lampe, me montra une tache noire, sorte de cicatrice dont les bords auraient été rapprochés par des points faits à l'aiguille et d'une ténuité extrême. Dans sa jeunesse, me dit-elle, alors que Macrina vivait encore près de votre sainte
============================================
p427 CHAP. III. — ŒUVRES DE SAINT DASILFÎ,
mère Emmélie, elle fut atteinte d'un cancer. Jamais elIe ne voulut le laisser examiner par les médecins. Un jour que sainte Emmélie la pressait avec plus d'instance : Qu'ai-je besoin d'autres secours? lui dit-elle. Tracez vous-même sur l'abcès un signe de croix. — Emmélie le fit et aussitôt la tumeur disparut. Il n'en resta d'autre marque que cette cicatrice. —Cependant la nouvelle de la mort de Macrina s'était répandue dans tous les lieux circon-voisins. Après que nous eûmes passé la nuit en prières, nous vîmes dès l'aurore descendre de toutes les hauteurs des processions d'hommes, de femmes et d'enfants, chantant des psaumes et venant aux funérailles. Araxius, évêque d'Iboria la ville la plus prochaine, arriva l'un des premiers, avec ses prêtres, ses diacres et tout son clergé. Malgré la douleur qui m'accablait, il me fallut m'occuper de régler les détails de la cérémonie, au milieu d'un pareil concours. Je fis ranger les hommes sous la conduite des religieux et les femmes sous la conduite des vierges, en ayant soin de placer de distance en dislance les maîtres et maîtresses de chœur, afin que la psalmodie ne fût point interrompue. Quand tout fut ainsi réglé, l'évêque Araxius et moi nous prîmes sur nos épaules la tête du cercueil où la bienheureuse reposait à visage découvert; deux des plus anciens du clergé d'Iboria portaient les pieds. Mais la foule, avide de contempler encore une fois les traits de l'épouse de Jésus-Christ, se pressait tellement autour de nous que nous avancions avec peine. Macrina avait demandé à être déposée dans le sépulcre de notre mère Emmélie. Nous en étions éloignés de sept ou huit stades (environ deux kilomètres). Les prêtres, les diacres et tous les autres ministres portaient à la main des cierges allumés. Les chœurs, divisés en trois groupes, eurent le temps de chanter tous les psaumes avant que nous fussions arrivés à l'église bâtie près du sépulcre, tant la foule qui se renouvelait sans cesse et nous fermait le passage était compacte. La plus grande partie du jour s'écoula dans un trajet qui n'eût pas demandé, en des conditions ordinaires, plus d'une heure. En entrant dans l'église, les lamentations, les pleurs et les sanglots redoublèrent. Vainement nous réclamions quelque silence.
===============================
p428 POKTIFICAT DE SAI.NT DAMASE (366-384).
pour commencer les mystères. Le peuple se pressait autour de la sainte et ne pouvait se rassasier de contempler ce visage endormi qui souriait à la mort. Les vierges éclataient en gémissements. Leur douleur, partagée par la multitude, ne pouvait ni se calmer ni se taire. Les diacres répétaient vainement le mot d'ordre accoutumé : Orate, Fratres; on pleurait toujours. Enfin quand les saintes prières furent terminées, l'on ouvrit le sépulcre où reposaient Basile mon père, et Emmélie ma mère. J'avais fait étendre sur leur cercueil un voile blanc, comme autrefois les fils de Noé sur le corps de leur père. L'évêque Araxius et moi, nous déposâmes le corps de Macrina près d'Emmélie. La mère et la fille qui avaient taut aimé Dieu durant leur vie, qui l'avaient tant prié ensemble, se retrouvaient unies dans la mort. On referma le sépulcre. Je me prosternai alors, baisant cette terre sacrée. Mes larmes coulaient avec mes prières; je ne pouvais plus m'arracher de ce lieu où je venais d'ensevelir mon trésor et mon cœur 1. » (Décembre 379.)