Darras tome 24 p. 154
76. Cette bulle du bienheureux pontife Urbain II devait amener la Sicile tout entière à la foi catholique. Elle obtint le résultat que s'en étaient promis et le pape et le comte. Tout était prévu pour que le glorieux privilège créé en faveur du héros et de celui de ses fils qui serait son successeur immédiat ne se prolongeât point au delà des circonstances exceptionnelles qui l'avaient motivé. C'est le sens évident des paroles d'Urbain II : Quod omni vitae tuae tempore, ve lfiliï tui Simonis, vel alterius qui legitimus tui haeres exstiterit. A cette époque, le comte Roger n'avait qu'un seul fils encore en bas âge, nommé Simon. « Par un secret jugement de Dieu, dit le continuateur anonyme de Gaufred, le héros fut longtemps privé de toute postérité masculine. Enfin après les plus ardentes prières adressées au Seigneur, il obtint cette bénédiction aux jours de sa vieillese2. » Or, pendant le siège de Capoue, où il avait amené la comtesse Adalasia son épouse, une nouvelle espérance de paternité lui fut donnée par le Seigneur 3. L'enfant qui allait naître et dont on ne connaissait encore ni le sexe ni le nom, pouvait être un second fils ; c'est à lui que fait allusion la bulle pontificale par ces mots : Vel alterius qui legitimus tui hœres exstiterit. Dans la réalité, ce fils puiné qui porta le même nom que son frère, hérita des états de Sicile et en devint le premier roi, son frère Simon étant mort à quinze ans et ayant précédé le comte Roger au tombeau. Nul doute ne saurait donc subsister sur la véritable signification de la clause qui restreignait à deux générations seulement le privilège conféré par Urbain II. Le saint pontife entendait tellement fixer cette limite qu'il se met lui-même en cause, comme devant être personnellement en con-
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1. Gaufred. Malaterr., Hist. Sicul., 1. IV, cap. xxix ; Patr. lat., t. CXLIX, col. 1210. — B. Urbain II, Epist. ccxxxix ; Patr. lat., t. CLI, col. 506.
2. Âppendix ad Hist. Sicul. Gaufred. Malaterr.; Patr. lat., t. CXLIX, col. 1209.
3. Gaufred. Malaterr., Hist. Sicul., 1. IV, cap. xxvi, col. 1207.
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p155 CHAP. 1. — LE COMTE ROGER LÉGAT DU SAINT-SIEGE.
tact avec le légat princier qu'il créait : Si tibi mandavero. Cette formule où la personnalité d'Urbain II intervient seule, sans la moindre mention de ses successeurs sur le siège apostolique, démontre péremptoirement le caractère temporaire et transitoire des mesures concertées à Salerne. Nous verrons pourtant des monarques qui n'avaient rien de commun avec Roger ni l'origine, ni la piété, ni le dévouement au saint-siége; des conquérants que le hasard des batailles rendit maîtres de la Sicile, ou même de simples aventuriers qu'un coup demain heureux en mit en possession, revendiquer malgré l'opposition persévérante des papes le bénéfice du privilège concédé par Urbain II au comte Roger et à son fils. Des juristes de cour prétendirent que la bulle de Salerne avait donné une fois pour toutes la juridiction spirituelle illimitée à quiconque, n'importe à quel titre, et jusqu'à la fin des siècles, exercerait le pouvoir souverain en Sicile. Sur un fondement aussi absurde qu'impie, un tribunal fut constitué au XVIe siècle, à Salerne, sous le titre de Monarchia di Sicilia, « titre vraiment étrange, » dit Muratori, par lequel on voulait faire croire aux populations que la double puissance spirituelle et temporelle était de droit réunie pour la Sicile en la personne du souverain, lequel devenait l'unique pape et l'unique roi des Siciliens. Ce tribunal jugeait seul et en dernier ressort toutes les affaires ecclésiastiques de l'île, sans permettre à qui que ce fût d'interjeter appel au saint siége. Il cassait d'ordinaire ou supprimait toutes les constitutions émanées du siège apostolique, toutes les encycliques des papes. Pour s'être permis de démontrer avec une érudition triomphante que la bulle d'Urbain II, loin d'autoriser la création d'un pareil tribunal avait au contraire flétri d'avance d'aussi monstrueux abus, l'illustre cardinal Baronius encourut toutes les rigueurs de la cour d'Espagne, dont la Sicile relevait alors. Le tome XI de ses Annales, contenant un traité spécial sur ce point d'histoire 1, fut brûlé sur la place
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1. Baron,, Annal. Eccles., t. XI, p. 475, édit. de Venise. Dans la seconde édition publiée à Anvers, la censure royale ne permit point la reproduction de ce traité.
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publique de Tolède par la main du bourreau. Le pieux et savant cardinal ayant ensuite dans le conclave qui suivit la mort de Clément IX été proposé pour le souverain pontificat, l'Espagne opposa à son élection un veto inexorable. Et pourtant Baronius avait raison. La prétendue Monarchia de Sicile, maintenue par le despotisme séculaire des princes, finit par isoler ce pays du mouvement catholique. La foi des Siciliens dégénéra en frivoles superstitions ; le caractère national s'abâtardit. Le jour vint où un condottiere, faisant métier d'outrager les papes et de détrôner les rois, entra victorieux à Palerme. La postérité aura peine à le croire; cependant le monde entier l'a su. Il fut porté triomphalement au chœur de la cathédrale et installé comme légat-né du saint-siége sur le trône où tant d'usurpateurs s'étaient assis avant lui. Ce jour-là, la Monarchia de Sicile expirait en donnant son dernier fruit 1.
§ X. Concile de Bari (octobre 1098) 2.
77. La bulle d'Urbain II qui devait servir de prétexte à tant de tyranniques entreprises contre l'autorité du saint-siége avait au contraire pour but de ramener la Sicile à l'unité catholique et de l'arracher au schisme grec. Le bienheureux pontife eut la joie de voir de ses yeux se manifester ce mouvement salutaire. Le concile de Bari avait été convoqué dans l'espoir que les évêques grecs de Sicile et de Calabre s'y rendraient en grand nombre. L'autorité que son nouveau titre de légat apostolique donnait au
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1. On sait que Pie IX, d'immortelle mémoire, renouvelant les condamnations portées à diverses reprises par ses prédécesseurs, a frappé d'un anathème dont elle ne se relèvera plus la monstrueuse Monarchia di Sicilia.
2. La date exacte de ce concile a été rétablie par Muratori {Annal. d'Haï., ann. 1098), Mabillon et dom Ruinart. Voici comment ces deux derniers s'expriment à ce sujet dans la Vita Urbani II : Hanc synodum anno prxcedenti Baronius et cjiis sequaces, imo et Labbeus tomo X Conciliorum consignave-runt : at merito alii refragantur, Lupum Protospatam et anonymwn Rarensem œquales et domesticos auctores secuti, qui eam initio octobris anni 1099, quem scilieet sno more a septembri prxcedenti anno 1098 inchoant, celcbratam fuisse testantur : alium habemns ejusdem rei testem onmi exceptione majorem, Eadmerum, qui eidem concilio interfuit. {B. Urban. II Vita, cap. cccxxill ; Pair, lat., t. CLI, col. 241.)
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comte Roger, lui permit de seconder efficacement les vues du pape. Bien que nous ne puissions fixer exactement le chiffre des évêques grecs présents au concile de Bari, les actes n'étant point venus jusqu'à nous, leur nombre dut être fort considérable, puisque, d'après Lupus Protospathaire, annaliste contemporain, il s'y trouva en tout cent quatre-vingt-cinq évêques. Aussi le chroniqueur donne-t-il à cette réunion imposante le titre de «synode universel. » Il prend soin d'ailleurs d'expliquer cette affluence inusitée d'évêques, dans une province où l'épiscopat d'Occident n'aurait pu se rendre qu'avec les plus grands périls et les plus sérieuses difficultés, en prévenant le lecteur qu'en ce moment même les nouvelles de la victoire de Godefroi de Bouillon à Antioche et de l'extermination des troupes de Kerboghah produisaient dans l'univers entier une sensation immense 1. Urbain II lui-même désigne le concile de Bari sous le titre de plenarium concilium 2. L'anonyme de Bari atteste également l'importance de cette assemblée « où le pape Urbain II se trouvait, dit-il, entouré d'archevêques, d'évêques, d'abbés, de princes et de comtes, avec une incomparable splendeur. Notre archevêque Hélie, ajoute le chroniqueur, avait préparé pour le souverain pontife un trône merveilleusement décoré, dans la basilique du très-bienheureux Nicolas, confesseur du Christ. Cette glorieuse assemblée siégea une semaine entière 3. » Heureux temps où les « synodes universels,» les « conciles pléniers, » ne duraient que huit jours ! Les sujets à traiter étaient cependant de telle nature que les controverses avaient matière à s'étendre et les débats à se prolonger. Tous ces évêques grecs accourus, les uns sous l'impression des succès de la croisade qui pouvaient préparer le triomphe de l'église Romaine en Orient, les autres par obéissance passive aux ordres du comte Roger à la fois maître de la Sicile et son légat apostolique, ne manquaient point d'objections à présenter, de difficultés à faire résoudre, de questions dogmatiques à discuter. Nous ne saurions
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1. Lupus Protospath., Chronic. ; Patr. lat., t. CLV, col 142.
2. Urbau. II, Epist. ccxlvii ; Patr. lat., t. CLI, col. 51G.
3. Eadmer, Historia novorum; Patr. lat., t. CLIX, col. 414.
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donc trop regretter la perte des actes de ce « synode plénier », qui fut en 1098 ce que les conciles œcuméniques de Lyon et de Florence devaient être pour la réunion des deux églises grecque et latine au XIIIe et au XVe siècle.
78. C'est aux divers biographes de saint Anselme que nous devons les seuls renseignements conservés par l'histoire sur une assemblée qui eut à son heure tant d'importance et de célébrité. « A l'époque fixée pour le concile, dit Eadmer, Anselme revint trouver le seigneur apostolique et l'accompagna à Bari 1. » — « Le jour de l'ouverture du synode, ajoute Guillaume de Malmesbury, le pape en entrant dans la basilique vint se prosterner devant le corps de saint Nicolas. Des tapis précieux, des manteaux de pourpre, avaient été disposés autour de l'autel du glorieux confesseur. Le seigneur apostolique, revêtu de la chasuble et du pallium, monta au trône qui lui avait été préparé en forme de tribunal. Les évêques siégèrent en chapes. Chacun d'eux prit son rang hiérarchique suivant l'usage avec la plus méticuleuse attention, non sans protester, s'il y avait lieu, contre toute dérogation qui pouvait préjudicier aux droits de chaque siège. Seul Anselme ne trouva aucune place assignée, le pape ayant oublié de lui en faire marquer une. Le grand archevêque dans son humilité ne songea pas à faire la moindre réclamation ; il se casa comme il put. Mais les honneurs qu'il fuyait devaient bientôt venir le chercher d'eux-mêmes 1. » — « Urbain II ouvrit la séance par un discours sur la foi catholique, reprend Eadmer. L'éloquence du pontife et la profondeur de sa doctrine furent l'objet de l'admiration universelle. Les Grecs demandèrent alors qu'on discutât la question dogmatique de la procession du Saint-Esprit, et leurs orateurs cherchèrent à démontrer, en s'appuyant exclusivement sur les textes de l'Évangile, que l'Esprit-Saint procède du Père seul. Le pape opposa à cette erreur de nombreux arguments, entre autres un dernier qu'il avait puisé dans le traité d'Anselme de
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1 WiJlelm. Malmesb., Gest. pontifie. Anglor., 1. I ; Pair, tat., t. CLXXIX, H92.
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Incarnatione Verbi, et qui parut faire une grande impression sur l'assemblée 1. » Cet argument termine en effet le traité De fide Trinitatis et incarnatione Verbi, composé par saint Anselme à l'époque où il n'était encore qu'abbé du Bec, et dédié par lui au pape Urbain II2. « Dieu n'est autre chose, disait Anselme, que l'éternité simple. Or, on ne saurait concevoir plusieurs éternités, ni séparer une éternité de l'autre. Qu'on prenne si l’on veut la comparaison du point; il ne peut y avoir pluralité de points en un seul. Les personnes divines sont donc l'éternité dans l'éternité, mais ne forment qu'une seule éternité ou un seul Dieu. Le point conserve son unité, bien qu'un autre point lui soit superposé. Donc puisque Dieu est éternité, il n'y a point plusieurs dieux; Dieu ne peut être hors de lui-même; Dieu en Dieu n'ajoute aucun nombre à Dieu, qui est toujours un, toujours le même, toujours Dieu. Quand nous disons que Dieu le Fils naît de Dieu le Père, le Fils engendré n'est point pour cela hors du Père qui l'engendre ; l'Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils, n'est point par le fait de cette procession hors du Père et du Fils dont il procède; il est avec le Père et le Fils un seul et même Dieu. Mais cette nativité du Fils et cette procession du Saint-Esprit n'ont jamais eu de commencement dans le temps, autrement il faudrait concevoir une éternité qui aurait eu un commencement, c'est-à-dire une éternité qui ne serait point éternelle. Jamais Dieu n'a commencé à être Père, Fils ou Esprit. De même que l'essence divine est éternelle dans son incomparable unité; de même la distinction relative des personnes divines, l'une qui engendre, l'autre qui est engendrée et la troisième qui procède de l'une et de l'autre, subsiste de toute éternité dans l'unité d'essence. Le Père n'est point ce qu'est le Fils, l'Esprit-Saint qui procède de
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1 Eadmer, Hist. Novor., 1. II, col. 414.
4 Quapropter, mi paler et domine christianis omnibus cum reverentia amande et cum amore révérende, papa Urbane, guem Dei provideniia in sua Ecclesia summum constihiit pontificem, quoniam nulli rectius possum, vestrse sanctitatis prœsento conspeetui, ut ejus auctoritate quse ibi suscipienda sunt approbentur et quse corrigenda sunt emendentur. (S. Ànselm., De fid. Trinit. et incam. Verb., Pnefat. ; Patr. lat., I. CLVIII, col. 259.)
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leur inséparable unité n'est point le Fils ni le Père ; mais ils sont un seul Dieu en trois personnes 1. »
79. Dans cet argument de saint Anselme Urbain II trouvait la base d'une démonstration pour ainsi dire rationnelle de la nécessité logique d'admettre dans le Saint-Esprit la procession du Père et du Fils, puisque les opérations éternelles des personnes divines, bien que relativement distinctes, sont essentiellement inséparables. « Cependant, dit Eadmer, malgré la clarté et la précision de cet exposé théologique, les Grecs ne voulaient point se rendre. Ils demandaient les raisons des raisons, proposaient des objections nouvelles ou sollicitaient des explications plus détaillées. Le pape interrompit les orateurs, et du haut de son trône élevant la voix : «Père et maître, Anselme, archevêque des Anglais, où êtes-vous? » — Or, ajoute le chroniqueur, Anselme siégeait dans les rangs des autres évêques et j'étais assis à ses pieds. Entendant prononcer son nom, il se leva : «Seigneur et père, répondit-il, me voici ! Qu'ordonnez-vous de moi? — Que faites-vous donc? dit le pape. Pourquoi gardez-vous le silence? Venez, venez, je vous en conjure. Montez près de moi, aidez-nous à défendre la doctrine de la sainte Église votre mère et la nôtre. Ne voyez-vous pas que les Grecs s'efforcent d'altérer l'intégrité de la foi? C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici pour le triomphe de la vérité. » — A ces mots, reprend l'heureux biographe, ce fut merveille de voir l'agitation qui se produisit autour du trône pontifical. On remuait les sièges pour faire une place d'honneur au primat d'Angleterre, pendant que les évêques grecs demandaient quel était ce personnage dont ils n'avaient jamais entendu parler 2. » — Soutenu, ou plutôt porté par les mains des pères qui l'aidèrent à franchir les gradins, dit Guillaume de Malmesbury, Anselme parvint jusqu'au trône apostolique. En le faisant asseoir à côté de l'archidiacre de la sainte église Romaine, Urbain II dit aux cardinaux : « Enfermons dans notre cercle ce grand homme,
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1. S. Ansclm., De fiel, Trinit. et incarnat. Verb., cap. ultim., col. 282-284.)
2. Eadmer, Histor. Novor., 1. II, col. 414.
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qui est comme le pape d'un autre monde. » S'adressant ensuite à toute l'assemblée, il fit connaître la vie d'Anselme, les œuvres immortelles dont il était l'auteur, ses vertus égales à son génie, sa fidélité au siège apostolique, ses luttes pour la liberté de la sainte Église, les persécutions qu'il avait subies en Angleterre 1. » C'était la seconde fois que le bienheureux pontife mettait la modestie du grand docteur à une telle épreuve 2. Tous les regards étaient fixés sur l'humble archevêque, dont le visage exprimait la plus sincère confusion. Son supplice prit fin lorsque le pape lui demanda s'il était prêt à traiter immédiatement le sujet de la controverse. « Il répondit affirmativement, dit Eadmer ; mais comme l'heure était avancée, la majorité des pères exprima le vœu qu'on renvoyât la discussion au lendemain, il fut convenu que la séance commencerait de très-bonne heure, afin que, durant toute la journée, chacun eût le temps de produire ses objections et d'entendre les solutions qu'Anselme jugerait à propos d'y donner3.»
80. « Le lendemain donc, beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire, reprend Guillaume de Malmesbury, les pères rentrèrent, en séance. De la nouvelle place qu'il occupait au pied du trône pontifical, Anselme prit la parole. Il traita si magistralement la question controversée, il mit tellement en lumière les points restés obscurs, il en éciaircit tellement les difficultés, qu'on eût dit la soudaine apparition du soleil des intelligences dissipant les nuages amoncelés par l'erreur. Les évêques latins applaudissaient avec transport ; les Grecs manifestaient leur repentir de s'être si longtemps opiniâtres dans une illusion dont la fausseté leur paraissait maintenant évidente. Il n'y eut pas un seul auditeur qui ne fût entièrement éclairé et convaincu par le discours d'Anselme 4. » — « Je ne reproduirai point, dit Eadmer, ce discours
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1 Willelm. Alalruesbur., Gest. pont. Anrjlor., 1. I, col. U93.
2. Cf n» 47 do ce présent chapitre.
3. Eadmer, loc. cit.
4. Willelm. Malmesbur., GeH. ponlif. AngL, loc. cit. ; Eadmer, [Hist. Novor lîoc. cit.
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de notre saint archevêque, parce qu'Anselme lui-même, pour obéir aux ordres du pape, l'a rédigé en un traité spécial qui fut répandu non-seulement en Occident mais dans toutes les églises orientales. » Ce traité auquel Eadmer renvoie les lecteurs nous a été conservé dans les œuvres de saint Anselme sous ce litre : De processione Spiritus Sancti contra Grecos. L'illustre docteur y développe d'abord l'argument de raison, énoncé au dernier chapitre du livre De incarnatione Verbi, et cité au concile par le pape Urbain II. Il part de la notion du mystère de la sainte Trinité, commune aux Grecs et aux Latins, pour établir que l'essence divine étant une et la même dans le Père et le Fils, il est impossible que le Saint-Esprit procédant du Père ne procède pas également du Fils. L'unité de l'essence divine dans les trois personnes de la Trinité était la base fondamentale de ce raisonnement. « Un des évêques grecs assistant au concile de Bari, dit Anselme, m'objecta que cependant le Père était autre que l'Esprit-Saint, et l'Esprit-Saint autre que le Fils, et il voulut en conclure que cette distinction des personnes impliquait des opérations essentielles diverses, en sorte que le Saint-Esprit pouvait procéder du Père, sans que pour cela il dût nécessairement procéder du Fils. Mais je lui fis comprendre que pour être distinct du Père le Saint-Esprit était cependant un même Dieu avec le Père, lequel est un même Dieu avec le Fils. En sorte que, si par leurs relations réciproques les personnes du Père et du Fils sont distinctes, leur essence et leur unité divine étant la même, l'opération essentielle de l'une doit être commune à l'autre 1. » Après cette preuve de raison qui est en effet péremptoire, Anselme expose la différence entre la génération divine du Verbe et la procession du Saint-Esprit. Puis il aborde l'examen des textes de l'Évangile, pris dans leur ensemble. Il répond avec une solidité merveilleuse à l'objection familière aux Grecs de l'absence du Filioque dans le symbole de Nicée, et explique les graves raisons qui en nécessitèrent l'adjonction par l'Église latine2. Enfin il conclut en ces
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1 S. Anselm., De process. S. Spiritus, cap. v; Patr. lut., t. CLVIH, col. 293.
2 De process. S. Spiritus, cap. xxn, col. 317.
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termes : « S'il était vrai, comme les Grecs le prétendent, que l'Esprit-Saint procédât seulement du Père et non du Fils, la foi chrétienne serait anéantie. C'est l'Évangile, en effet, qui donne à notre foi une autorité divine. Or, nous lisons dans l'Évangile : «Tout ce que fait le Père, le Fils le fait également1.» Jésus-Christ dit lui-même : «Le Père et moi nous sommes un2. » En promettant aux apôtres de leur envoyer l'Esprit-Saint, il leur dit: « Le Père vous enverra en mon nom son Paraclet, l'Esprit consolateur3. » Et encore : « Lorsque sera venu le Paraclet que je vous enverrai du sein du Père, il rendra témoignage de-moi4. » Enfin quand, après la résurrection, le Seigneur Jésus donna aux disciples leur mission, « il souffla sur eux en disant : Recevez l'Esprit-Saint5. » Mais si l'Esprit-Saint ne procédait point du Fils ainsi qu'il procède du Père, tous ces textes seraient faux et mensongers; l'Évangile ne serait point un livre inspiré ; la foi chrétienne serait une imposture6. » Lorsque le grand docteur eut achevé de parler, tous les yeux restèrent encore fixés sur lui et comme suspendus à ses lèvres. Puis l'assemblée éclata en applaudissements. Les uns célébraient l'ardeur de sa foi, d'autres la profondeur de sa doctrine, tous son incomparable éloquence. Quand le silence fut rétabli, le pape dit à Anselme : «Bénis soient votre cœur et votre génie! Bénie soit votre bouche éloquente et la parole qu'elle nous a fait entendre! » On formula ensuite la foi à la procession du Saint-Esprit en un canon dogmatique qui fut souscrit par tous les pères, et qui frappait d'un perpétuel ana-thème ceux qui persisteraient à nier cette vérité7.
81. «Dans les jours qui suivirent, dit Eadmer, on introduisit devant le concile la cause du roi d'Angleterre Guillaume le Roux.
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1 Joan., v, 19. —
2 Mattli., xi, 27. —
3. Joan., xiv, 26. —
4. Joan., xv, 26.
5. Joan., xx, 22. Tous ces textes évangéliques que nous groupons ici avaieut été discutés l'un après l'autre dans la suite du discours de saint Anselme. Il se contente d'y faire allusion sans les répéter dans sa conclusion.
6. De process. S. Spir., cap. xxvi, col. 321.
7. Cf. Willelm. Malmesb., Gest. pontif. Awjl, 1. I, col. 1493. Eadmer, 11ht. Novor., 1. 11, col. 415.
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Elle fut publiquement débattue. Tous les excès, les violences, les crimes horribles de ce tyran furent exposés au grand jour. Pen- dant cet exposé qui fut long et auquel de nombreux orateurs prirent part, Anselme se tenait assis, la tête baissée, sans accorder même un regard aux évêques qui parlaient le plus chaleureusement en sa faveur. Le seigneur apostolique prit ensuite la parole. Il se plaignit amèrement de la tyrannie de Guillaume, du trafic simoniaque et de l'oppression qu'il faisait peser sur les églises de ses états, enfin des outrages qu'il avait prodigués à Anselme. «Voilà, dit-il en terminant, le tableau exact de la vie du tyran anglais. Maintes fois déjà il a été déféré au jugement du siège apostolique. Nous avons multiplié nos lettres d'exhortation et de censure pour l'engager à se repentir et à se corriger. Quel résultat avons-nous obtenu? La présence au milieu de vous de ce grand et saint archevêque, proscrit et spolié par Guillaume, vous répond suffisamment. Maintenant, vénérables frères, quelle décision voulez-vous prendre? quelle sentence prononcer? — La décision ne saurait être douteuse, répondirent unanimement les évêques. Une première fois, puis une seconde, puis une troisième, vous l'avez cité au tribunal apostolique, et sourd à votre voix, il a rejeté le joug de la discipline. Reste donc à lever contre lui le glaive de saint Pierre, à fulminer l'anathème qu'il n'a que trop mérité, de sorte qu'il reste sous le coup de l'excommunication jusqu'à ce qu'il ait fait satisfaction pour tant de crimes. » Ayant ainsi obtenu l'assentiment de tous les pères, le seigneur pape reprit : « Nous allons prononcer l'anathème. » A ces mots, Anselme se leva de son siège et vint s'agenouiller devant le pontife, le conjurant de surseoir encore et de ne pas exécuter la sentence qui venait d'être rendue par le concile 1. » — « Jamais, dit Guillaume de Malmesbury, spectacle plus touchant ne se produisit dans une assemblée. La victime implorait la grâce du bourreau, le proscrit intercédait pour le persécuteur, le spolié pour le spoliateur! Malgré les instances d'Anselme, le pape voulait passer
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1. Willelm. Malmesbur., col. 1493.
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outre ; mais le saint archevêque redoubla de prières et de larmes. Urbain II finit par céder. Tous les assistants, dans l'émotion causée par cette scène attendrissante, disaient que la sainteté d'Anselme dépassait encore son génie, et qu'il était vraiment le modèle de la grandeur humaine 1. »
82. « Je fus présent à ces nobles spectacles, reprend Eadmer, dans la mesure de mes forces je servis notre bienheureux en chacune do ces circonstances2. » L'histoire ne peut que féliciter le pieux disciple, le fervent religieux, de son dévouement si vrai et si sincère. Le seul regret que nous laisse son récit est de le trouver trop court et trop exclusivement limité à la personne de saint Anselme. D'autres questions d'une importance considérable furent encore traitées au concile de Bari. Nous le savons d'une manière positive par une lettre du pape Pascal, successeur immédiat d'Urbain II, adressée à saint Anselme lui-même. «Vous vous rappelez avec quelle vigueur, dit Pascal II, au concile de Bari, où vous prîtes une part si glorieuse et où je me trouvais à vos côtés, notre seigneur et prédécesseur Urbain, dont la mémoire est révérée en Jésus-Christ, s'éleva contre la peste moderne des investitures, et comment les vénérables évêques et abbés, réunis des deux églises grecque et latine, acclamèrent la sentence d'excommunication prononcée à ce sujet3. » Le fait ainsi mentionné serait d'autant plus intéressant à connaître dans ses détails, que le fléau des investitures ne sévissait pas moins à Constantinople que dans les royaumes latins. C'était même de Byzance qu'il avait été transmis en Occident. Si les actes du concile de Bari nous eussent été conservés, nous aurions un moyen d'apprécier le degré d'abaissement où le despotisme des césars byzantins avait réduit l'église grecque. Mais ces considérations qui offriraient un si grand intérêt rétrospectif n'en avaient que fort peu pour Eadmer. Les
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1 Eadmer, Hist. Novor., 1. II, col. 415.
2. Eadmer, ibid., col. 416.
3. Pascal. II, Epist. lxxxvi ; Patr. lat., t. CLXHI, eql. 107. Nous ferons remarquer l'expression de Pascal II, en parlant du bienheureux pontife son prédécesseur : Reverendae in Christo mémoriae praedecessoris nostri domni Urbani.
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condamnations antérieurement promulguées par les papes contre les investitures étaient si nombreuses et d'une telle notoriété dans l'église latine, que l'anathème fulminé contre elles à Bari ne dut paraître au moine anglo-saxon que la confirmation d'une discipline déjà entrée dans le domaine canonique. Pour les évêques grecs, au contraire, et surtout pour ceux de Sicile qui avaient relevé jusque-là du patriarche de Constantinople, et qui devaient sans nul doute leur promotion à l'investiture de l'empereur de Byzance, les décrets contre les investitures laïques étaient une jurisprudence toute nouvelle. En les souscrivant, ils rompaient avec leur passé, ils rejetaient le joug séculaire du césarisme oriental, ils reconnaissaient enfin la primauté des pontifes de Rome, vicaires de Jésus-Christ et successeurs de saint Pierre. « Après la clôture du concile, dit Eadmer, nous quittâmes Bari en la compagnie du pape, sans nous en séparer durant tout le voyage, et nous revînmes avec lui à Rome quelque temps avant les fêtes de Noël 1 (décembre 109S).»