§ X. — Départ de l'armée de Godefroi de Bouillon.
77. Dans la disposition d'esprit où l'on se trouvait alors, un plus long séjour sous les murs de Constantinople était impossible. Les attentats de l'empereur contre les croisés prenaient des proportions effrayantes. Voici un épisode négligé par les chroniqueurs latins, qui nous a été conservé par Anne Comnène, laquelle croit faire honneur à son auguste père en retraçant avec une complaisance visible et de son style le plus élégant cette nouvelle infamie. « Peu de jours après l'embarquement de Boémond à Otrante, dit-elle, un comte de Provence (xômes PrébenCes 2), parvenu en Calabre avec les quinze cents
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1. Ann. Comnen. Alexiad., 1. X; Pair, lut., t. CXXXI, col. 772-774.
2. Il ne s'agit point ici du comte Raymond de Saint-Gilles, que la princesse désigne toujours sous le nom grécisé mais reconnaissante de Zaggélès. (Cf. Alexiad., loc. cit., col. 783.) On ne sait pas d'une manière certaine le nom du comte de Provence dont l'historiographe porphyrogénète raconte la tragique aventure. (Cf. Peyré, Hist. de la première croisade, t. I, p. 202-205.1 Les opinions se partagent entre Guillaume d'Urgel comte de Forcalquier et Gilbert vicomte de Gévaudan, qui avaient l'un et l'autre quelques droits à prétendre sur le comté de Provence.
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croisés qui marchaient à sa suite, fréta au prix de six mille statères d'or un grand bâtiment corsaire à trois voiles, manœuvré par deux cents rameurs, et remorquant trois autres navires de moindre dimension. A peine eut-il appareillé du port d'Otrante, qu'au moyen d'une torche allumée à bord d'une trirème qui se tenait en observation à quelque distance de la côte, la croisière impériale commandée par Nicolas Maurocatacalon fut avertie de son départ. La flotte grecque se porta immédiatement dans les eaux de Dyrrachium, point vers lequel le comte semblait faire route, et ne tarda pas à le rejoindre. Un combat acharné se livra sur les flots. Le jeune Marien, flls de Maurocatacalon, s'élança à l'abordage, et de son javelot transperça la poitrine du comte de Provence. Un prêtre latin, véritable tribun militaire, continue la princesse, harangua alors ses compagnons de pèlerinage, et par sa parole et son exemple les enflamma d'une ardeur commune de vengeance. Le carnage fut indescriptible. La lutte se prolongea au point que les guerriers qui combattaient à côté du prêtre furent trois fois obligés de se relayer pour prendre quelque repos. Lui seul ne semblait éprouver aucune fatigue, et pourtant il était couvert de blessures et inondé de sang. On était alors au 6 décembre 1096, fête du bienheureux saint Nicolas. La nuit vint de bonne heure: les autres Latins, désespérant d'une lutte soutenue contre des forces vingt fois supérieures, déposèrent les armes et se rendirent à discrétion. Le prêtre ne voulut point de quartier. Il avait entamé contre le jeune Marien une sorte de duel à outrance qu'il continua jusqu'au débarquement. Enfin, lorsqu'on l'eut de force déposée terre, il s'approcha de Marien, l'embrassa affectueusement, le complimenta sur sa bravoure, et lui dit : « Partout ailleurs que sur les flots vous ne nous auriez pas vaincus !» Après quoi ce généreux athlète remit entre les mains du jeune Grec un calice d'argent du prix de cent trente statères, et expira à ses pieds 1. »
78. Des traits de ce genre, où l'héroïsme des croisés avait à lutter contre les perfides attaques, la cruauté froide et calculée, les infâ-
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1.Ann. Comnète., Alexiad., I. X, col. 744-756.
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mes trahisons des Grecs, nous font comprendre le mot de Raymond de Saint-Gilles, quand ce noble chevalier dans une indignation trop légitime s'écriait : « Si l'on voulait m'en croire, nous anéantirions ce qui reste du bas empire!» La prudence de Godefroi de Bouillon prévint ce dénouement. Le vénérable évêque du Puy, Adhémar de Monteil, avait enfin pu quitter Thessalonique, où la maladie l'avait retenu2. « Dans un conseil tenu en sa présence, dit Guillaume de Tyr, il fut convenu que, sans attendre l'arrivée des troupes du comte de Toulouse, ni celle de Robert de Normandie, d'Etienne de Blois et d'Eustache de Boulogne, on commencerait la marche en avant3. » Godefroi de Bouillon, qui dès cette époque exerçait les fonctions de général en chef, donna l'ordre de se préparer au départ. Le 1er mai 1097, Godefroi ayant sous ses ordres Boémond et Robert de Flandre, quitta son campement de Chalcédoine, et prit sa route dans la direction de Nicée. La vraie croisade allait s'ouvrir par le siège de cette antique cité, si fameuse dans les fastes ecclésiastiques. Elle était alors au pouvoir des Turcs, commandés par Kilidji-Arslan, fils et successeur du grand sultan seldjoucide Soliman I.
79. Raymond de Saint-Gilles demeura encore quinze jours à Constantinople pour présider à l'embarquement de ses troupes, qui à mesure de leur arrivée traversaient le Bosphore et allaient prendre à Chalcédoine le campement laissé libre par l'armée de Godefroi de Bouillon. Ce fut durant cet intervalle qu'Anne Comnène put à diverses reprises voir le comte de Toulouse au palais impérial. « Tous les autres chefs latins étant partis, dit-elle, l'auguste empereur retint près de lui le comte de Saint-Gilles, pour lequel il avait une véritable prédilection. Ce sentiment était justifié par les qualités du comte, sa foi sincère, sa rare prudence, une loyauté à toute épreuve, une horreur invincible du mensonge, une simplicité de vie et une régularité de mœurs exemplaire. Autant le soleil l'emporte sur les étoiles, autant le comte de Saint-Gilles l'emporte en mérite et en vertu sur tous les Latins 1. » Un tel éloge, sous la plume de la
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1.Raimund. de Agiles, cap. m, col. 595.
2. Guilelm Tyr , Uj cap ^ CQ| 272_
23. Alexiad., col. 783.
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princesse byzantine, a quelque chose de suspect : l'expression en est trop manifestement exagérée pour ne pas cacher quelque réticence. Anne Comnène ne fait pas une seule allusion, dans tout le cours de son récit, aux sanglants outrages prodigués par son père au comte de Toulouse. Elle espérait peut-être les réparer en exaltant le héros aux dépens des autres princes croisés. Elle insinue que dans les confidences dont Alexis honorait le comte de Saint-Gilles, la conversation étant un jour tombée sur Boémond, « l'auguste empereur avait conjuré son hôte de lui accorder sa protection contre les manœuvres du duc de Tarente. » Ainsi interpellé, Raymond de Saint-Gilles aurait répondu : « Un aventurier normand, à qui ses aïeux n'ont laissé pour tout héritage que la science du mensonge et du parjure, ne peut que chasser de race. Ce serait merveille qu'il sût garder un serment. Quant à moi, je jure de faire tous mes efforts pour vous protéger contre ses ambitieux desseins. Plaise à Dieu que j'y puisse réussir 1 ! » De cette prétendue réponse du comte de Toulouse, nous ne croyons pas un seul mot. Il n'en faut retenir que la tactique d'ailleurs assez habile, quoique très-déloyale, employée par Alexis pour semer la défiance entre les chefs de la croisade. Pendant que sa fille lui prêtait cette conversation avec le comte deToulouse, le chroniqueur latin et témoin oculaire Raimond d'Agiles enregistrait, dans sa chronique écrite au jour le jour, une affirmation absolument contradictoire. «Boémond, dit-il, se portait comme le champion de l'empereur; il se déclarait prêt à le défendre contre toutes les entreprises du comte de Toulouse 2. »
80. Anne Comnène est plus véridique lorsqu'elle nous découvre les secrets de la politique paternelle. Raymond de Saint-Gilles pressait l'empereur de venir en personne, comme il en avait fait la promesse3, se joindre avec ses troupes aux armées de la croisade. Alexis s'excusait toujours sur la nécessité de rester à Constantinople pour protéger les frontières européennes de l'Asie, l'empire4.
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1. Alexiad., col. 783.
2.Raimund. de Agiles, c. m, col. 595.
3.Cf. d° 75 de ce présent chapitre.
4. Cf. no 74 de ce chapitre.
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Mais ce n'était là qu'un prétexte. Anne Comnène nous fait connaître les véritables motifs. « L'empereur, dit-elle, avait eu un instant la pensée de se joindre aux Celtes (c'est le nom générique employé par la princesse pour désigner l'armée des Francs) et d'aller avec eux combattre les Barbares (Turcs et Sarrasins). Mais l'immense multitude des guerriers de la croisade lui fit craindre que son autorité ne fût pas respectée. Il lui paraissait cependant indigne de sa gloire et de sa valeur militaire, quand autour de lui l'Orient et l'Occident retentissaient du bruit des armes, de rester oisif dans son palais, sans aller cueillir de nouveaux lauriers sur les champs de bataille. Il avait donc imaginé une combinaison qui sauvait tout. Avec les troupes impériales il devait aller s'établir à proximité de Nicée, dans l'île de Pélécane (aujourd'hui Kalolimni, à l'entrée du golfe de Moudania), pour y observer le sort des armes et profiter des événements, quels qu'ils fussent. Il pouvait advenir que les Turcs, trop faibles pour tenir tête aux Francs, consentissent à remettre la ville de Nicée entre ses mains. Il eût préféré cette éventualité à celle d'une reddition de Nicée par les Francs victorieux, bien que dans les traités avec les chefs latins ce point eût été expressément convenu et stipulé. Tel était le projet de l'auguste César, mais il le tint dans un secret absolu. Nul ne fut admis à sa confidence, sauf Manuel Boutoumitès 1, l'un des plus intelligents et des plus fidèles officiers de l'empire. Alexis le chargea d'entrer en relations avec les Turcs qui occupaient la ville de Nicée, pour les préparer à ce qu'on attendait d'eux, leur conseiller, s'ils se voyaient trop vivement pressés par l'armée des Francs, de se rendre à l'empereur qui protégerait leur fortune et leur vie2. » Telle était la loyauté dont faisait preuve Alexis Comnène, lorsqu'il accablait de témoignages d'amitié le comte Raymond de Saint-Gilles. Enfin celui-ci quitta Constantinople, le 15 mai 1097, et partit pour aller en Asie rejoindre l'armée de Godefroi de Bouillon.
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1.Ce Boutoumitès avait précédemment été chargé de l'arrestation de Hugues de Vermandois. iCf. n» 36 de ce chapitre.) On voit que les missions de confiance étaient sa spécialité.
2. Àlexiad., 1. XI, col. 785. » Cf. no 35 de ce chapitre.
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§ XI. Itinéraire des comtes de Normandie, de Blois et de Boulogne.
81. A la même date, la dernière armée des croisés d'Occident arrivait sous les murs de Byzance. Robert Courte-Heuse duc de Normandie, Etienne comte de Blois, Eustache de Boulogne, frère de Godefroi de Bouillon, avaient été, comme on l'a vu 1, contraints faute de moyens de transport d'hiverner en Apulie. Mais, aussitôt le retour du printemps, ils s'étaient procuré des vaisseaux en nombre suffisant pour traverser l'Adriatique. Foulcher de Chartres, historiographe et témoin oculaire, nous a laissé le récit de cette expédition. «L'an du Seigneur 1097, dit-il, dès les premiers jours de mars, le duc de Normandie, le comte Etienne de Blois, Eustache de Boulogne et les autres chefs de la croisade donnèrent dans tous les cantonnements l'ordre du départ, et fixèrent le rendez-vous général des troupes à Brundusium (Brindes), où une flotte se tenait à l'ancre. Le soir des nones d'avril (5 avril), date sacrée parce qu'elle était celle de la fête de Pâques, l'embarquement s'opéra avec une régularité parfaite. Mais, Dieu tout-puissant, combien vos voies sont inconnues et vos jugements impénétrables ! Nous vîmes soudain, sans aucune cause apparente, l'un des navires déjà pourvus de leur chargement normal, s'entr'ouvrir par le milieu et couler à fond. Quatre cents personnes de l'un et de l'autre sexe périrent ainsi sous nos yeux. Un cri de désespoir, renvoyé par tous les échos, retentit sur le rivage. Il se changea plus tard en un cantique d'actions de grâces. Comme on recueillait les cadavres des naufragés, on trouva que chacun d'eux portait entre les deux épaules, sur la chair nue, l'empreinte d'une croix miraculeuse. Dieu voulait, par cet éclatant prodige, attester aux survivants que la croix dont ces pèlerins avaient porté sur leurs vêtements le signe ostensible avait réellement été pour eux le gage de la conquête du ciel, préférable à toutes les victoires de la terre. La catastrophe avait été si rapide qu'on ne put recueillir qu'un très-petit
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1. Cf. no 35 de ce chapitre.
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nombre de victimes, celles qui, luttant contre la mort, eurent la force de se soutenir un instant sur les flots. Tous les chevaux et mulets embarqués sur ce malheureux navire furent engloutis, ainsi qu'une grosse somme d'argent qui faisait partie du trésor de l'armée. Parmi les témoins du désastre, quelques-uns furent pris d'un tel effroi qu'ils refusèrent de s'embarquer. « On ne nous traînera pas plus longtemps de déceptions en déceptions!» disaient-ils. Et lâchement ils désertèrent le saint pèlerinage, pour retourner dans leur pays1. »
82. « Quant à nous, reprend le chroniqueur, notre espérance reposait tout entière dans la miséricorde du Seigneur tout-puissant. Hissant donc les voiles d'artimon, au son des trompettes et aux cris répétés de « Dieu le veut! » à la garde de la Providence, par une brise légère qui soufflait en ce moment, nous cinglâmes vers la haute mer. Mais peu après le vent tomba, et durant trois jours le calme nous retint sur les flots. Le quatrième jour il fut possible d'avancer, et la flotte vint jeter l'ancre en deux ports distants d'environ dix mille de la cité de Duratum(Durazzo)2. Joyeux d'abandonner la route liquide et de nous retrouver sur la terme ferme, nous allâmes camper sous les murs de la ville. Dès le lendemain continuant son voyage, l'armée s'engagea dans les contrées désertes et montagneuses de la Bulgarie. Un torrent appelé dans le langage du pays « Torrent du Diable, » et ne justifiant que trop ce surnom par son impétuosité terrible, nous arrêta net. Les piétons, qui les premiers essayèrent de le franchir, furent engloutis sous nos yeux. Sans les chevaliers qui se jetèrent à l'eau avec leurs destriers, cum equis dextrariis, pour aider les autres à sortir du gouffre, le nombre des victimes eût été bien plus considérable. Il fallut renoncer au passage. Les tentes furent dressées sur la rive, et la nuit s'écoula dans le deuil et l'anxiété. Nous étions au milieu d'une vaste ceinture de montagnes qui paraissaient infranchissables : nulle part ne se trouvaient d'habitants pour nous renseigner. Cependant au lever de l'aurore les trompettes sonnèrent,
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1.Fulcher, Carnot., 1. I, cap. m ; Patr. lat., t. CLV, col. S32.
2.C'est la première fois que nous rencontrons sous la plume des chroniqueurs le vocable moderne de Durazzo, substitué à celui de l'antique Dyrrachium.
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et l'on gravit le mont Bagulat (c'est-à-dire la chaîne du Pinde, faisant au sud la continuation des monts Balkans, dont Pierre l'Ermite et Godefroi de Bouillon avaient franchi le contre-fort septentrional en avant de Philippopolis). L’acension s'effectua heureusement; après avoir traversé la région des montagnes, nous atteignîmes les bords du fleuve Baldarius (le Vardar, Axius des anciens, qui se jette dans le golfe de Salonique). D'ordinaire on ne peut traverser ce fleuve qu'en bateau ; mais Dieu, qui n'abandonne jamais les siens-dans le péril, vint à notre aide: il nous fit rencontrer un passage guéable, et le lendemain, arrivés sous les murs de Thessalonique, grande et riche cité maritime, nous dressâmes joyeusement nos tentes. Après quatre jours d'un repos bien nécessaire, traversant la Macédoine par la vallée des Phiiippiens (au nord de l'archipel ou mer Egée), puis les villes grecques de Lucretia, Chrysopolis et Christopolis, nous pûmes enfin camper sous les murs de Constantinople 1 » (15 mai 4097).
83. « La fatigue était telle, reprend le chroniqueur, qu'il fallut se reposer une dizaine de jours. L empereur ne permit point à l'armée de se loger dans la capitale, craignant sans doute quelque entreprise contre son pouvoir. Les vivres et autres subsistances nous étaient chaque matin apportés par des marchands grecs, auxquels il nous fallait les payer. L'autorisation d'entrer dans la ville n'était accordée qu'aux plus puissants personnages, cinq ou six seulement à la fois ; encore ne pouvaient-ils visiter les églises qu'à certaines heures déterminées 1. » Foulcher de Chartres, en qualité de chapelain du duc de Normandie, fut du nombre de ces visiteurs privilégiés, et les merveilles de Constantinople lui arrachent des cris d'admiration. « Quelle noble, quelle magnifique cité ! s'écrie-t-il : que de monastères, que de palais regorgeant de richesses ! que de chefs- d'œuvre décorent les rues et les places publiques ! Il serait impossible de décrire cet ensemble de trésors, d'énumérer toutes ces splendeurs, de compter le nombre des saintes reliques exposées dans les églises. Des milliers de navires apportent chaque jour dans cette ville immense tous les produits du commerce et de l'industrie du monde entier.
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1. Fulcher Carnot., loc. cit., col. 833.
2. 2. Id. ibid.
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Un luxe spécial ici, c'est celui des eunuques. Je ne croit pas qu'il y en ait moins de vingt mille1. » — « Cependant, dit Guillaume de Tyr, l'empereur exigeait de Robert de Normandie, d'Etienne de Blois et d'Eustache de Boulogne le serment féodal déjà prêté par les autres chefs de la croisade. De nombreux conseils eurent lieu à ce sujet. Alexis ne négligeait aucun moyen de persuasion, promesses, riches offrandes, distinctions, honneurs de toute sorte. Les nobles chevaliers répugnaient à cet acte de soumission. Enfin, comme le passage était à ce prix : «Nous ne sommes pas plus grands que les princes qui nous ont précédés, dirent-ils, et nous pouvons les imiter sans déshonneur. » Ils prêtèrent donc foi et hommage entre les mains d'Alexis. Tous les trésors impériaux s'ouvrirent alors en leur faveur. On leur distribua en profusion des manteaux de pourpre, des vases d'or et d'argent ciselé, des étoffes de soie, des richesses telles qu'ils n'en avaient jamais vues. Ces largesses, qui dépassaient tout ce qui se pratique en Occident, les jetèrent dans un véritable étonnement2. »
84. Il nous reste un témoignage authentique de l'impression produite sur l'esprit des illustres croisés par la munificence impériale. Voici en quels termes Etienne de Blois écrivait alors « à son épouse et très-douce amie » la comtesse Adèle, fille de Guillaume le Conquérant. «Sache votre tendresse que notre pèlerinage de Rome, au tombeau des saints apôtres, nous a obtenu la protection divine dans le reste du voyage, qui s'est accompli pour moi jusqu'à ce jour en santé parfaite. Je suis heureusement arrivé à Constantinople, où l'empereur m'a prodigué toutes les distinctions et tous les honneurs. Les présents dont il m'a gratifié dépassent tout ce qu'on pourrait croire. Le roi, votre illustre père, vous a richement dotée ; mais ce n'est presque rien en comparaison de ce que j'ai reçu ici. Dans toute l'armée il n'est pas un prince, duc ou comte, qui ait reçu de l'empereur autant de témoignages d'affection et de confiance. Il est allé jusqu'à me demander de lui confier un de nos fils, me promettant d'élever si haut
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1.Fuicher. Carnot., 1. I, cap. iv, col. 834.
2. Guillelm. Tyr., 1. II, cap. xm, col. 273.
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sa fortune, que cet enfant n'aurait pas à regretter le sort que nous pourrions lui faire. En vérité, il n'est pas sous le ciel un souverain plus généreux et plus magnifique : il comble de largesses tous les princes, il enrichit les simples chevaliers, il pourvoit à la nourriture des plus pauvres pèlerins. Après dix jours passés près de lui, je l'ai quitté en pleurant, comme on se sépare du meilleur des pères. Ses navires, mis à notre disposition, nous ont transportés fort paisiblement de l'autre côté du détroit. On avait dit que le bras de mer qui sépare Constantinople de la terre d'Asie était dangereux à traverser. Il n'en est rien. Le passage n'est pas plus difficile que celui de la Marne ou de la Seine 1. » L'enthousiasme du comte de Blois ne fut peut-être point partagé au même degré par Robert Gourte-Heuse et Eustache de Boulogne, ses compagnons de voyage. Les distinctions particulières dont se loue si naïvement le comte durent exciter leur jalousie ou leur défiance. Vraisemblablement c'était le résultat qu'en espérait la politique fine et déliée d'Alexis. Mais enfin tous les croisés avaient franchi son territoire. Ils marchaient maintenant sur un sol qu'il faudrait disputer aux Turcs et aux Sarrasins jusqu'à Jérusalem (2b mai 1097.)
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1 Stephan. Blesens. Epist. ad Adelam comitiss. (Mabillon. Muséum Italie, tom. I, p. 327 .J
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