St Jean Chrysostome 28

Darras tome 11 p. 577


§ IV. Mort de saint Chrysostome.

 

22. « Cet ange, continue Palladius, ne pouvait rester témoin de la profanation des basiliques transformées en théâtres où les princes et les puissants venaient étaler le scandale de leurs ini­quités. Oui, c'était bien un théâtre. Comme autrefois le peuple juif et les païens devant la croix du Sauveur, on sifflait, on insul­tait, branlant la tête avec des railleries sacrilèges, l'innocence, la vertu, le courage des martyrs. » Un épouvantable phénomène vint pourtant interrompre ces exhibitions scandaleuses. Pendant que la foule était réunie dans l'église de Sainte-Sophie, un jet de flammes s'élança soudain du trône où Jean avait coutume de s'as­seoir ; « Il s'éleva comme une colonne ignée, laquelle ne rencon­trant point d'obstacles, atteignit la voûte de l'édifice et s'attacha aux lambris de la voûte. Bientôt un incendie immense embrasa tout le monument. Par malheur, les portes étaient fermées. Une multi­tude de victimes périrent dans les flammes. Chose plus extraor­dinaire encore, ajoute Palladius, quand la voûte de la basilique se fut écroulée, le feu vainqueur s'élança dans l'air libre, puis, se re­pliant en arc et respectant les maisons intermédiaires, vint consu­mer le palais sénatorial situé dans une rue adjacente 2 » —Le caractère miraculeux attribué à l'événement par le pieux évêque d'Hélénopolis n'aurait rien en soi d'incroyable. Mais les autres chroniqueurs contemporains ne s'accordent pas à le reconnaître. Ainsi le novatien Socrate, avec un laconisme brutal, se contente d'enregistrer le fait en ces termes : « Le jour même du départ de l'archevêque, les Joannites mirent le feu à la basilique qui fut entièrement incendiée. La flamme poussée par un vent d'est très-violent atteignit la curie où le sénat tient ses séances et consuma ce palais. Ce désastre eut lieu le XII des calendes de juillet, sous

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1. Pallad., loc. cit., col. 35. – 2. PalldJ., loc. cit., col. 35, 36.

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le Consulat d'Honorius VIe et d'Aristenetus (20 juin 404). Je crois inutile d'entrer dans le détail des vengeances terribles que le pré­fet de Constantinople, le païen Optatus, exerça contre les amis de Jean, à propos de cet incendie. Il en mit à mort un très-grand nombre et assouvit sous ce prétexte la rage dont il était animé contre tous les chrétiens en général, par haine de leur religion1. » On le voit, pour le novatien Socrate, l'incendie de la basilique n'eut rien que de fort naturel. Ce furent les catholiques qui l’allu­mèrent de leurs mains, afin de se brûler eux-mêmes. Cette version est complètement inacceptable. Un sectaire pouvait seul en admettre la vraisemblance. Heureusement nous avons pour con­trôler son récit le témoignage d'un autre chroniqueur contemporin, qui seul, croyons-nous, a dit la vérité sur le fait en question. « Au sortir de l'église, écrit Sozomène, Chrysostome se livra aux mains des soldats impériaux, et se dirigea avec eux vers le port. Sans être reconnu, il monta sur un petit navire qui devait le transporter en Bithynie, lieu fixé pour son exil. Comme l'église était remplie par la foule du peuple, les ennemis de Chrysostome craignant que le bruit de l'enlèvement ne vînt à se répandre et que la multitude ne se jetât à la poursuite de l'arche­vêque, firent immédiatement fermer les portes de la basilique. Dans la réalité, la nouvelle s'ébruita promptement et la foule qui stationnait dans les rues adjacentes se précipita vers le port, dans l'espoir d'empêcher l'embarquement. Mais il était trop tard. Déjà le navire fendait les ondes. Au retour, la multitude trouva toutes les portes gardées par des soldats. Chacun se dispersa donc isolé­ment dans la crainte d'un massacre général. Mais la scène qui se passait à l'intérieur de la basilique fut bien autrement épou­vantable. Lassée d'attendre en vain et persuadée qu'on la trom­pait, la foule qui y était enfermée s'élança vers les portes. A coups de pierres, à force de bras, on cherchait à les ébranler. Tout à coup une flamme s'élança dans l'intérieur, consuma tout l'édifice avec les malheureux qu'il contenait. L'incendie s'étendit au vaste

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1.         Socrat., Hist. eecles., lib. VI, cap. rvm.

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palais du sénat, placé au midi de la basilique et le réduisit en cendres. Les deux partis s'accusèrent mutuellement de ce désastre. Les persécuteurs de Chrysostome soutenaient que les Joanistes avaient ainsi voulu se venger de l'injuste sentence prononcée par le synode. Ceux-ci au contraire protestaient contre une pareille calomnie et déclaraient que le feu ne pouvait avoir été mis que par leurs adversaires, afin de les brûler vifs dans la basilique où ils étaient renfermés en si grand nombre 1. » Il résulte  clairement de ces paroles de Sozomène que toutes les recherches faites pour connaître l'auteur ou les auteurs de l'incendie demeu­rèrent infructueuses. Dans la situation où se trouvaient les esprits à Constantinople, il était fort naturel que les deux partis en lutte se rejetassent mutuellement la responsabilité d'un pareil désastre. Mais, pour l'historien impartial, ces sortes de récriminations inté­ressées n'ont aucune valeur. Ou l'incendie fut un accident fortuit et involontaire, mais parfaitement explicable au milieu de l'agita­tion effroyable qui se produisit parmi la foule renfermée dans la basilique, alors qu'on se fut aperçu que les portes étaient fermées; ou le feu fut mis par une main criminelle. Dans ce cas, l'axiome du droit se présente tout d'abord à l'esprit : Is fecit cui prodest. Or il est évident que l'immense multitude des partisans de Chrysos­tome renfermés dans la basilique n'avaient aucun intérêt à se brû­ler eux-mêmes, tandis que leurs adversaires trouvaient là une occasion de satisfaire leur rage et d'assouvir leur vengeance. Habi­tués au crime, ils ne pouvaient être retenus par aucune espèce de scrupule. Il y a donc tout lieu de croire que l'incendie de la basi­lique fut leur œuvre. Cette probabilité se confirme à nos yeux par les communications adressées parallèlement à Rome par les évêques des deux partis. Voici comment s'exprime à ce sujet le diacre de l'Église romaine, Théodore. « Quelques semaines après que le bienheureux pape Innocent eut expédié sa double réponse au pa­triarche Théophile et à l'archevêque de Constantinople, dit-il, nous vîmes arriver le prêtre byzantin Théotecne, chargé de remettre au

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1. Sozom., Bist. eccles., lib. VIIL cap. xiii.

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p580    PONTIFICAT  DE  SAINT  ISSOCENT  I   (401-417).

 

souverain pontife une lettre synodale signée de vingt-cinq à trente évêques amis de Jean, lesquels notifiaient que Chrysostome avait été injustement expulsé de son église par la force armée, qu'il avait été exilé à Cucusa, et que la basilique de Sainte-Sophie avait été réduite en cendres. Le bienheureux pape Innocent versa des larmes de douleur en apprenant ces tristes nouvelles. Il remit à Théotecne une lettre pour Chrysostome et pour les autres évêques de sa communion. Il les exhortait avec l'effusion de la plus tendre charité à persévérer dans la voie de la justice et à supporter avec patience d'aussi cruelles épreuves. Il leur mandait que tous ses efforts pour leur venir en aide avaient été jusque-là paralysés par le mauvais vouloir de certains personnages puissants1.» —Telle fut la correspondance échangée alors entre le saint-siége et les évêques fidèles à la cause de Jean. Ceux-ci annonçaient au souverain pontife que la basilique de Sainte-Sophie avait été la proie des flammes. Mais ils n'accusent personne en particulier de cet incendie dont l'auteur était inconnu. S'ils l'eussent provoqué eux-mêmes, évi­demment ils se fussent bien gardés d'appeler l'attention du pape sur un fait aussi criminel, ou du moins ils auraient pris les devants pour détourner d'eux les soupçons, soit en rejetant l'incendie sur leurs adversaires, soit en le mettant sur le compte d'un accident fortuit. Pour quiconque connaît le cœur humain c'est là une certi­tude morale. Cependant les évêques ne font rien de tout cela. Ils disent ce qu'ils savent, ils exposent le fait dans sa réalité, et ne lui cherchent pas d'explications. L'innocence seule a cette simpli­cité d'allures. Le crime s'y prend autrement. « Quelques jours après, continue. Théodore, vint une espèce de nain, dont l'aspect avait quelque chose de repoussant, et qui ne savait pas un mot de latin. Il se faisait appeler Paternus (paternos) et se disait prêtre byzantin. Le nom seul de Chrysostome le faisait entrer dans des accès de rage. Il éclatait en injures quand on le prononçait devant lui. Il était porteur de lettres signées par Acacius de Bérée, Antio-

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1.Pallad., Dialog. de vita S. Joann. Chrysost.; cap. ni; Patr, grxc, t. XLYllj COl. 13.

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chus de Ptolémaïs, Paul d'Héraclée, Cyrinus de Chalcédoine, Severianus de Gabala et quelques autres. Jean Chrysostome y était calomnieusement accusé d'avoir fait mettre le feu à la basi­lique de Sainte-Sophie, au moment où il la quittait. Cette accusa­tion nous parut si évidemment fausse que le bienheureax pape Innocent ne daigna pas même y faire réponse. L'envoyé reprit donc la route de Constantinople sans aucune espèce de lettre du saint-siége 1. » Cette narration du diacre Théodore ne laissera, je crois, aucun doute dans un esprit impartial. Le pape Innocent I avait deviné l'intrigue et prévenu le jugement de l'histoire.

 

23. Le synode byzantin n'était pas resté inactif. Aussitôt après l'expulsion de Chrysostome, un simulacre d'élection avait eu lieu, et l'on avait intronisé sur le siège métropolitain un octogénaire dont le nom s'est déjà trouvé sous notre plume, parmi les faux témoins qui vinrent déposer contre Chrysostome au conciliabule du Chêne. C'était le prêtre Arsacius, frère de l'ancien patriarche Nectaire. On avait habilement caressé les passions ambitieuses de ce vieillard, pour le décider à déshonorer ses cheveux blancs et à autoriser de son nom des intrigues dont vraisemblablement il ne se douta jamais. « Cependant, dit Sozomène, les fidèles orthodoxes refusèrent absolument de communiquer avec cet intrus. Ils se ras­semblaient clandestinement dans les maisons les plus écartées des faubourgs, afin d'y assister à la synaxe, et ne mettaient plus le pied dans les basiliques. L'empereur en fut averti. Il envoya un tribun militaire avec des soldats pour dissiper ces rassemblements. A coups de bâtons et de pierres on se rua sur les fidèles; on en saisit quelques-uns des plus illustres pour les jeter en prison. Mais ainsi qu'il arrive toujours, quand on confie à la soldatesqes des missions de ce genre, ce furent les femmes qui se virent en butte à la poursuite la plus acharnée. On les arrêtait de préférence; on leur arrachait leurs bijoux, leurs ceintures, leurs colliers, on les dépouillait de leurs vêtements; on les outrageait de la façon la plus

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1. Pallad., Dicdog. de viia S. Joann. Chrysott., cap. m-, Patr. grcec, t. XLVII, •01,13.

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ignoble. Ces expéditions barbares ne firent que redoubler l'atta­chement du peuple pour son archevêque. Dans l'impossibilité de se réunir pour la célébration des saints mystères, les fidèles ne sortaient plus de leurs maisons; on ne les voyait ni au forum, ni aux thermes : la cité ressemblait à un immense désert. Ceux que leur rang, leur condition ou leur fortune désignaient plus parti­culièrement à la vengeance impériale prirent le parti de quitter Constantinople et de s'exiler volontairement eux-mêmes. De ce nombre fut une patricienne de Bithynie, nommée Nicareta. Elle était originaire de Nicomédie. Son immense fortune, sa charité, le vœu de virginité qu'elle avait fait dès sa jeunesse au Seigneur l'a­vaient rendue chère à toute la population byzantine. Au milieu des saintes femmes qui s'étaient consacrées à la vie monastique, elle se distinguait par une humilité, une prudence, une austérité de mœurs et un dévouement à toute épreuve. Le patrimoine que lui avaient laissé ses ancêtres avait été considérablement diminué par d'in­justes procès et des revendications de toute nature. Mais, à force de soins, de vigilance et d'économie, Nicareta avait fini par le reconstituer à peu près en entier. Elle était alors avancée en âge. Tous ses revenus étaient consacrés au soulagement des pauvres. Sa charité ingénieuse avait trouvé un moyen d'être plus bienfai­sante encore. La sainte femme avait fondé une pharmacie où elle préparait elle-même les divers médicaments et les distribuait aux malades nécessiteux. Ses connaissances en médecine étaient telles que souvent elle guérissait des infirmités réputées incurables par les praticiens. La grâce divine s'attachait à toutes ses entreprises et les faisait réussir. J'ai eu le bonheur de connaître personnelle­ment cette sainte femme, ajoute Sozomène, et je déclare qu'il est impossible de trouver réunies à la fois tant de vertu et tant d'hu­milité. Cependant elle ne se mettait jamais en avant. Sa modestie était telle que, dans une capitale où elle a pendant plus de quarante années semé les bienfaits, elle pouvait traverser les places publiques sans être reconnue. Tant elle avait soin de se tenir cachée et de dissimuler ses bonnes œuvres. C'est au point qu'elle ne vou­lut jamais se faire admettre au nombre des diaconesses, ni prendre

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rang parmi les vierges officiellement consacrées au Seigneur. Bien souvent Chrysostome l'en avait suppliée; mais elle s'y refusa toujours1. »

 

24. « Ces diverses mesures avaient jeté la consternation dans tous les esprits, ajoute Sozomène. Il n'y avait plus lieu de craindre une émeute, puisque nul n'osait se montrer même dans les rues. Ce fut alors qu'Optatus 2, préfet de la ville, ayant fait dresser son tribunal au milieu du forum, annonça qu'il allait procéder à une enquête sur l'incendie de la basilique et du palais sénatorial. Cet Optatus était païen, et, comme tel, il triomphait des malheurs de l'Église. Le lecteur Eutropius, un de ceux qui avaient été ordonnés par Chrysostome, comparut devant cet idolâtre et fut sommé de dénoncer les incendiaires qui avaient mis le feu à Sainte-Sophie. On le flagelia à coups de nerfs de bœuf; on lui infligea le supplice de la bastonnade; on lui déchira les joues et les côtes avec des ongles de fer; enfin, quand tout son corps ne fut qu'une plaie, on lui brûla les chairs vives et saignantes avec des torches enflammées. Au milieu de cet horrible supplice le généreux confesseur proféra toujours la même parole. Je ne sais, disait-il, qui a mis le feu à la basilique.— On le reporta du tribunal à la prison, où il expira la nuit suivante. —Le lendemain, la diaconesse Olympias donna un exemple d'héroïsme non moins mémorable. Pourquoi avez-vous incendié la basilique? lui demanda Optatus. — Moi! s'écria-t-elle. Ce n'est point là mon rôle. J'ai passé toute ma vie et dépensé toute ma fortune à construire ou à réparer les temples de Jésus-Christ, mon Dieu ! — Je connais très-bien tous vos antécédents, répliqua le gouverneur. — Eh bien, alors, lui dit-elle, si c'est comme accusateur que vous prétendez incriminer ma vie, des­cendez de ce tribunal, venez vous asseoir au banc des témoins, et appelez un autre juge  pour entendre la cause » Or, on

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1 Sozomen., Hist. eules., lib. Vlll, cap. xxin.

1 Ou se rappelle que Socrate nous a déjà prévenus qu'il ne voulait pas insister sur les cruautés commises contre les catholiques par ce gouverneur païen. Ce que Socrate aurait souhaité ensevelir dans le silence et l'oubli nous est révélé par Sozomène.

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p584    PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I  (401-417).

 

n'avait pas trouvé un seul témoin pour venir déposer contre Olympias. L'accusation portée contre elle était donc insoutenable. Optatus le comprit et n'insista plus sur le fait de l'incendie. Changeant donc de propos, il feignit une grande commisération pour Olympias et pour les saintes femmes qui l'accompagnaient. Vous avez tort, leur dit-il, de repousser la communion du véné­rable évêque Arsacius, votre légitime pasteur. C'est insulter gra­tuitement à son mérite et à sa vieillesse. Croyez-moi, cessez d'agir ainsi ; vous obéirez à votre conscience et vous serez à l'abri de toutes poursuites. — Quelques-unes des diaconesses cédèrent à ses instances. Mais Olympias lui répondit : Vous m'avez arrêtée sous l'in­culpation calomnieuse d'un incendie dont je suis innocente.Vous êtes vous-même contraint d'abandonner l'accusation faute de preuves. Cependant je demande à me justifier complètement de ce grief. Vous êtes obligé de le maintenir ou de me mettre en liberté. Quant à communiquer avec tel ou tel évêque, un païen tel que vous n'a aucunement le droit de donner un conseil à une chrétienne telle que moi. — Optatus, fort embarrassé, ne savait quel parti prendre. Il finit par mettre Olympias en liberté sous caution, lui enjoignant de faire préparer sa défense par des avocats et de se tenir prête à comparaître de nouveau à la première réquisition. L'illustre veuve fut donc relâchée, et quelques jours après, Optatus la condamnait sans autres formalités à payer une somme considé­rable à titre d'amende. — On amena ensuite au tribunal le prêtre Tigrius. Les soldats lui arrachèrent ses vêtements, le flagellèrent, et après lui avoir attaché les pieds et les mains, l’étendirent sur le chevalet, et lui rompirent les membres. Tigrius était d'origine barbare. La guerre l'avait fait tomber encore enfant au pouvoir des Romains. Il avait été vendu comme esclave, on l'avait mutilé pour en tirer un meilleur prix. Il était devenu la propriété d'un patricien qui avait reconnu son mérite et lui avait laissé la liberté 1. Chrysostome l'avait successivement fait passer par tous les degrés

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1 L'accusation formulée contre Chrysostome par le conciliabule du Chêne et relative à une ordination sacerdotale conférée à un esclave qui n'avait pas produit ses lettres de manumissio.

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de la cléricature, et enfin l'avait promu au sacerdoce. Il avait découvert chez lui une aptitude merveilleuse pour l'apostolat à exercer vis-à-vis des pauvres, des étrangers, des malheureux, des esclaves et des malades. Optatus l'envoya à la mort 1. »

 

25. « Sur les entrefaites, continue Sozomène, deux rescrits pon­tificaux, émanés du pape saint Innocent I, arrivèrent à Constantinople. L'un était adressé à l'archevêque exilé, l'autre au clergé et aux fidèles de Byzance. Voici ces deux lettres : A notre bien-aimé frère Jean, Innocent, évêque de Rome. Bien que la vertu ne doive attendre que de Dieu seul sa couronne et sa récompense, laissez-moi cependant vous adresser ce témoignage de toute notre sym­pathie. Je charge le diacre Cyrinus de vous le transmettre. Il importe que l'injustice ne se croie pas le pouvoir d'exercer sa tyrannie sans que le langage de la vérité se fasse entendre. Je ne veux point vous adresser d'exhortations. Vous savez mieux que personne, vous le docteur illustre et le légitime pasteur de tant de peuples, vous savez, dis-je, que l'épreuve et la persécution atteignent de préférence les hommes les plus vertueux. Le Sei­gneur le permet ainsi pour faire éclater leur courage invincible et pour apprendre au monde que la conscience d'un juste est au-des­sus de toutes les adversités. Celui qui combat pour Dieu et pour la justice supporte toutes les afflictions. On peut l'accabler, on ne saurait jamais le vaincre. Son esprit et son cœur, nourris de la méditation des Écritures, planent au-dessus de toutes les attaques et de toutes les trahisons. L'Écriture, en effet, lui présente le spec­tacle des saints continuellement persécutés, triomphants toujours, et achetant au prix des épreuves du temps la couronne de l'éter­nité. Frère bien-aimé, puissent ces considérations apporter quelque adoucissement aux amertumes de votre exil ! La conscience du bien accompli sous les yeux de Jésus-Christ, notre divin maître, telle est la force indomptable sur laquelle repose la vertu persécu­tée2 . »

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1 Sozom., Bist. eccîes., lib. VIII, cap. XXIV. — 2. Sozom., Eist. eccles., lib. Vllfe %çap. xxvi.

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p586 PONTIFICAT DE  SAINT INNOCENT I  (4Ûi-4n).

 

26. « La lettre au clergé et au peuple de Constantmopie était rédigée en ces termes : Innocent, évêque de Rome, à nos frères bien-aimés les prêtres et les diacres, ainsi qu'à tout le clergé et aux fidèles de l'Eglise de Constantinopie soumis à la juridiction de l'évêque Jean, salut en Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Le message que m'adressait votre charité m'a été transmis par le prêtre Ger- manus et le diacre Cassien 1. C'est avec un sentiment d'inexpri­mable douleur que j'ai appris les horreurs dont vous me retracez le tableau. J'ai lu et relu ce lamentable récit où vous exposez les cruelles épreuves, les calamités qui sout venues fondre sur votre église. Parmi tant de désastres, l'unique consolation est la patience. Bientôt, j'en ai la certitude, notre Dieu mettra fin à tant de tribu­lations et récompensera votre dévouement. C'est la pensée que vous m'exprimiez vous-mêmes au début de votre lettre, et vous avez ainsi prévenu ma pensée et ma ferme espérance. Jésus-Christ Notre-Seigneur ménage ainsi à ses serviteurs fidèles la seule consolation efficace dans les épreuves, celle de se comparer aux saints qui les ont endurées avant nous. Moi-même, j'ai puisé un nouveau courage dans cette parole que vous m'adressiez, car votre douleur c'est la mienne propre, et je souffre toutes vos afflictions. Et qui pourrait d'ailleurs supporter de sangroid les attentats dont vous êtes victimes, ces forfaits accomplis par des hommes que leur ca­ractère aurait dû rendre des ministres de paix, de mansuétude et de concorde? Au mépris des lois les plus sacrées, ils ont banni de leurs sièges des évêques aussi vénérables par leur sainteté que par leur talent. Le plus illustre d'entre eux, notre frère et collègue Jean, votre évêque, a été flétri et expulsé, sans jugement cano­nique. Aucune accusation sérieuse n'a été produite contre lui, et d'ailleurs il n'en existe pas. Qu'est-ce donc que ce brigandage? Sans jugement, sans motif canonique, on ravit un évêque à son siège et on lui donne un successeur! A quel tribunal pourraient être absous les misérables qui ont agi de la sorte? Nulle part l'his­toire de l'Église ne nous présente un pareil scandale. Nos pères

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1 Ce Cassien est le même qui fonda l'abbaye de Saint-Victor, à Massilia (Marseille).

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p587 — MORT  DE  SAINT   CHRYSOSTOrjE.    

 

étaient si loin d'agir ainsi, qu'ils ne voulaient même pas admettre l'ordination d'un coadjuteur du vivant de l'évêque titulaire. Mais qu'importe l'intrusion accomplie au milieu de vous? Elle ne confère aucun droit à celui qui l'a obtenue. L'usurpateur d'un évêché ne saurait jamais être un évêque. On a voulu s'abriter derrière l'au­torité des canons. Nous n'en reconnaissons pas d'autres que ceux de Nicée. Sur ceux-là seulement s'appuie la discipline de l'Église catholique. Si donc on a prétendu en exhumer d'autres qui contre­disent les règles de Nicée, nous déclarons qu'ils sont l'œuvre d'une secte hérétique et que l'épiscopat catholique les rejette absolu­ment. De quel droit viendrait-on imposer à la catholicité les élucubrations de sectaires perpétuellement occupés à renverser la foi de Nicée? Quand nous déclarons aujourd'hui que ces prétendus canons sont l'œuvre de l'hérésie et du schisme, nous ne faisons que répéter les paroles du concile de Sardique, qui les avait depuis longtemps anathématisés. Et maintenant, bien-aimés frères, quel remède apporter à tant de maux? Nous n'en voyons point d'autre que la réunion d'un concile général. Depuis longtemps déjà, nous l'avions convoqué, mais tous nos efforts ont échoué devant des vo­lontés perverses qui subsistent encore 1, et que la puissance de Jésus-Christ, notre divin maître, peut seule faire changer. Il nous faut donc attendre l'heure de la Providence : alors, tout ce qui a été fait jusqu'ici pour accabler la vertu et consterner la foi, tout cet orage actuel sera dissipé. Demeurons fermes et immuables dans notre espérance au Seigneur. Pour ma part, depuis bien des années, je ne cesse de me préoccuper des moyens de réunir enfin ce concile œcuménique par lequel, avec la grâce de Dieu, il nous sera donné de réparer tant de ruines. Persévérons donc quelque temps encore dans la patience, sûrs que la justice divine intervien­dra en notre faveur. Sachez de plus, frères bien-aidés, que déjà nous avions été informés de tous les faits, par la relation sincère que nous en avaient faite successivement dans plusieurs enquêtes

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1. Ces paroles sont la confirmation implicite de la véracité du chroniqueur le Trimithunte.

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p588 PONTIFICAT DE  SAINT INNOCENT I  (401-417).

 

juridiques, nos frères les évêques Demetrius, Cyriaque, Eulysius et Palladius, actuellement réfugiés près de nous 1. »

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