Darras tome 35 p. 240
Barlow, dit-on encore, a passé pour évêque sous Henri VIII et sous Edouard VI : ne s'ensuit-il pas qu'il l'était réellement? Latimer et Ridley, qui ont aussi passé pour évêques, ne l'ont jamais été. Les paroles du Dc Brooke, évêque de Glocester, au moment de dégrader Ridley avant qu'il fût livré au pouvoir séculier, montrent que celui-ci n'était qu'un simple prêtre. « Nous devons, contre notre volonlé, procéder à votre dégradation, conformément à notre commission, et vous priver de la dignité du sacerdoce ; car nous ne vous considérons point comme évêque. » Si Ridley avait alors été sacré selon le pontifical romain, aurait-on tenu un pareil langage ? Non, assurément. Cette observation montre d'une manière manifeste que, même dans la supposition que Barlow avait été nommé au siège de Saint-David par Henri VIII et dans la suite transféré à Bath et Wells, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il a été sacré. Et cela répond suffisamment à mon dessin, qui est de montrer qu'il n'y a point de preuve suffisante pour croire que Barlow ait jamais reçu la consécration épiscopale.
Ajoutons quelques faits qui démontrent que Barlow n'a jamais été sacré antérieurement à la commission du 9 septembre. Dans le récit du service accompli ce jour-là même à Londres, dans l'église
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de Saint-Paul, Parker est mentionné comme le prélat officiant, quoique tous reconnaissent qu'il n'était alors qu'évéque élu. Barlow et Scory l'assistaient. Y a-t-il quelque probabilité qu'ils auraient assisté un évêque élu, s'ils avaient été eux-mêmes véritablement sacrés évêques ? La seule exception à la coutume générale de faire assister les ministres des ordres supérieurs par ceux des ordres inférieurs, et non vice versa, n'a lieu que pour les cardinaux-prêtres, lesquels, à cause de leur qualité de cardinal, sont, dans l'occasion, assistés par des évêques. Déjà ont été citées les paroles de Stowe, qui déclare expressément « que le Dr Parker, archevêque élu de Cantorbéry, le Dr Barlow, évêque élu de Chichester, le Dr Scory, évêque élu de Hereford», accomplirent la cérémonie. Nous ne sommes point autorisés par le contexte à supposer que Barlow et Scory étaient élus dans un autre sens que Parker.
La commission du 9 septembre est adressée à quatre évêques catholiques, et de plus à Barlow et à Scory. Ce qui ne prouve pas que ces deux derniers fussent sacrés évêques, puisque le seul objet que la reine semble avoir eu en vue en les joignant aux quatre prélats catholiques, était qu'ils pussent être témoins authentiques du sacre de Parker, qu'elle espérait pouvoir déterminer les évêques catholiques à accomplir. Ainsi cette circonstance, loin d'apporter une preuve qu'ils étaient revêtus du caractère épiscopal, présente, au contraire, les motifs les plus plausibles pour le révoquer en doute.
1° Barlow et Scory sont appelés simplement « évêques, » tandis que, comme il a été remarqué plus haut, les prélats consacrés ont le titre de leurs sièges respectifs attaché à leur nom. De plus, dans la commission supposée du 6 décembre 1559, Barlow n'est pas nommé simplement évêque ; mais «précédemment évêque de Bath, maintenant évêque élude Chichester », et Scory, précédemment évêque de Chester, maintenant évêque élu de Hereford. » Telle est la formule que l'on trouve dans la commission véritablement authentique du 9 septembre. Si les deux commissions sont authentiques, comme le prétendent les défenseurs des ordinations anglicanes, comment expliquer cette remarquable différence dans les expressions ?
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2° Si Barlow avait été sacré sous le régne de Henri VIII, il paraît très probable que la reine Elisabeth se serait fait couronner par lui, au lieu de s'exposer au refus des évêques catholiques ou de s'obliger elle-même à jurer, comme elle fit à son couronnement, de maintenir la religion catholique, que déjà elle avait résolu d'extirper de son royaume. Le docteur Heylin, en s'efforcant de résoudre cette difficulté, ne désigne que « trois évêques de la création du roi Edouard alors vivants, qui fussent attachés à la réforme. Si Barlow avait été un des évêques sacrés sous le règne de Henri VIII, n'aurait-il pas été mentionné et ajouté à ces trois ? Il faut donc, ou que Barlow fût un de ces trois évêques, ou qu'il n'eût encore reçu à cette époque aucune forme de consécration.
3° Si Barlow était véritablement évêque, surtout qu'on suppose qu'il a été sacré selon le pontifical romain, il n'est pas probable qu'Elisabeth se serait adressée aux évêques catholiques pour le sacre de Parker, s'exposant ainsi elle-même, dans une occasion si importante, à un refus désagréable. S'il avait été évêque, on n'aurait pas nommé, dans la prétendue commission du 6 décembre, Kitchin de Landalf, dont la répugnance devait être connue. En effet, le délai apporté au sacre de Parker ne peut s'expliquer, si l'on suppose que Barlow, pour ne rien dire de Scory et des autres, dont les noms sont mentionnés, était véritablement évêque. La raison qu'apporte Le Courayer de ce délai extraordinaire, c'est que peut-être il fut difficile de trouver des évêques qui voulussent accomplir la cérémonie ou qui en fussent capables. Cette difficulté n'eût pas existé si Barlow avait été véritablement évêque sacré.
4° Si Barlow avait été sacré pour Saint-Asaph ou Saint-David, il aurait été plus ancien que Kitchin de Landaff, dont la consécration était d'une époque comparativement récente : pour cette raison il aurait été nommé avant l'évêque de Landaff dans la commission royale. Il suit de là ou que Barlow n'a jamais été sacré, ou que la commission du 6 décembre est un document apocryphe.
5° Dans la conférence qui eut lieu entre les théologiens catholiques et protestants, au commencement du règne d'Elisabeth, Scory est le seul évêque dans le parti protestant, quoiqu'il y en ait plu-
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sieurs du côté des catholiques. Si Barlow avait été évêque, ou même s'il avait passé pour tel, ne s'attendrait-on pas à le trouver présent dans cette occasion ? A la vérité, cette observation ne prouve rien par elle-même, mais unie aux autres circonstances qui se rattachent à ce sujet, elle est évidemment défavorable à la supposition du sacre de Barlow.
De tout ce qui précède il faut conclure que le sacre de Barlow ne peut être établi par aucune preuve positive. Le fait n'est pas certain : les défenseurs les plus ardents des ordres anglicans se bornent à soutenir qu'il est grandement probable. Mais les circonstances qui contribuent principalement à établir le fait sont toutes, ou du moins beaucoup d'entre elles, sujettes à de longues controverses, ce qui rend encore plus grandement probable que Barlow, le consécrateur de Parker, n'a jamais été sacré lui-même (1).
116 bis. L'Église catholique a toujours enseigné que Jésus-Christ a laissé, dans l'institution de l'Eucharistie, une continuation du sacrifice de la croix ; elle a toujours cru et enseigné que le sacrement de l'Ordre a une liaison nécessaire et immédiate avec le sacrement de l'Eucharistie, considéré comme sacrifice. Les différents ordres sacrés n'ont été premièremenl et principalement établis que pour continuer le sacrifice de la loi nouvelle; la première et essentielle fonction de ces ordres est l’oblation de ce sacrifice. Le diacre doit servir à l'autel où s'offre le sacrifice de la nouvelle alliance ; le prêtre est établi sacrificateur pour continuer ce sacrifice en offrant le corps et le sang du Fils de Dieu ; l'évêque, avec le pouvoir du sacrificateur qu'il a par le sacerdoce, est revêtu du pouvoir d'ordonner et d'établir d'autres sacrificateurs et d'autres pontifes. Le sacrifice est donc le principal objet de l'ordination, et le pouvoir qu'elle donne sur le corps mystique de Jésus-Christ n'est qu'une suite du pouvoir sublime et plus saint qu'elle donne sur son corps naturel. En conséquence, abolir le sacrifice c'est abolir le sacerdoce ; il n'y a plus de sacrificateur dès que le sacrifice est anéanti. Ces deux choses sont tellement réciproques et ont entre elles un
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(1) Nous avons emprunté ce paragraphe à un article de M. Destombes, dans la Revue des sciences ecclésiastiques, t. XX. p. 350c
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rapport si nécessaire qu'on ne peut rompre leur coexistence. L'essence de l'ordination du prêtre et de l'évêque consiste donc dans le double pouvoir qu'elle donne à ceux qui la reçoivent, d'offrir le sacrifice de l'Eucharistie et de gouverner le peuple fidèle ; et, dans l'ordination, l'on demande à Dieu les grâces nécessaires pour exercer les différentes fonctions de ce double pouvoir. L'ordination se confère par des cérémonies extérieures et par des prières qui constituent ce que les théologiens appellent la matière et la forme du sacrement de l'Ordre. Les docteurs, toutefois, ne sont pas d'accord entre eux sur la matière et la forme de ce sacrement. Le plus grand nombre regarde l'imposition des mains comme la seule matière du diaconat, de la prêtrise et de l'dpiscopat, et la prière qui accompagne cette imposition des mains comme la seule forme sacramentelle. D'autres y ajoutent la présentation qui est faite à celui qui est ordonné, des instruments avec lesquels il doit exercer ces fonctions et des paroles dont se sert l'évêque en les présentant. Il y a même quelques docteurs qui regardent ce dernier rite comme étant seul essentiel au sacrement. Dans la pratique, il n'y a pas de difficulté ; car, vu la diversité des opinions, on observe scrupuleusement tous les rites qui sont regardés comme essentiels à l'ordination ; et dans le cas où, par inadvertance, un de ces rites aurait-il été omis, on a soin de le suppléer.
C'est un principe établi chez les catholiques que, ni l'erreur sur la nature ou l'efficacité d'un sacrement, ni une incrédulité positive de son institution divine, ni aucune incrédulité personnelle de la part de celui qui l'administre, ne peuvent priver un semblable sacrement de son effet, pourvu qu'une matière suffisante, une forme valide et une intention légitime concourent à son administration. Mais si la matière est omise ou si une ambiguïté y est introduite pour faire pénétrer l'erreur, il n'y a plus alors les moyens valides pour produire les effets du sacrement.
Cela posé, nous admettons, par hypothèse, que Barlow était un véritable évêque et qu'il a réellement sacré Parker; et nous demandons si ce sacre n'est pas nul par vice de forme.
C'est un fait certain que tous les protestants, quoique divisés en
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sectes différentes et même hostiles, se sont fait un point capital de rejeter le sacrifice de la Messe. « L'oblation du Christ une fois faite, disait Cranmer, est la rédemption, la propitiation parfaite pour tous les péchés actuels, et il n'y a point d'autre satisfaction pour le péché que celle-là seule. C'est pourquoi les sacrifices de la Messe auxquels on disait communément que le prêtre offrait le Christ pour les vivants et pour les morts, afin d'obtenir la rémission de la peine et de la coulpe, sont des fables blasphémaioires et des séductions dangereuses. » En suite de cette erreur, les anglicans auraient dû rejeter absolument le sacerdoce ; ils voulurent cependant maintenir un certain ordre parmi leurs ministres et conserver une apparence de hiérarchie : ils voulurent avoir des évêques qui eussent toujours place dans les assemblées du royaume et dans les parlements. Au fait, il était de leur intérêt de conserver leurs bénéfices ; le conseil du roi conçut également bien qu'il fallait entretenir parmi les pasteurs la paix pour l'État comme pour l'Eglise. A cette fin, leur attention fut de séparer les deux fonctions que Jésus-Christ a réunies dans les prêtres et les évêques. Ils supprimèrent la première, qui consiste à offrir une victime et un sacrifice ; ils abolirent le sacerdoce et le pontificat ; ils retinrent la seconde, qui consiste à gouverner le peuple fidèle, à l'instruire, à le corriger dans ses égarements, à le réconcilier avec Dieu par la rémission des péchés. Dans l'anglicanisme, on n'accordait aux ministres que l'autorité de gouvernement et d'instruction du peuple, avec l'administration du baptême et la distribution de la cène commémorative.
Ainsi, pour exprimer pratiquement l'idée qu'ils avaient de l'épiscopat et de la prêtrise, ils remplacèrent le mot de prêtre par celui d'ancien, et le mot d'évêque par celui de surintendant, de surveillant. Tyndall et Milon Coverdale, dans la version anglaise de la Bible, pour écarter la vieille idée que le peuple avait des évêques, toutes les fois qu'ils rencontrent le mot Episcopos, le traduisent par haut-visiteur, inspecteur, surveillant. En 1349, le gouvernement fit un acte plus significatif, il abolit le Pontificat Romain et le remplaça par un rituel hétérodoxe qu'on appelle l'Ordinal d'Edouard VI. Le but de cette suppression et de ce remplacement, c'était de ne
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plus créer ni prêtres, ni évêques, dans le sens de l'Église et du Saint-Siège apostolique ; mais d'ordonner tout simplement des anciens et des surveillants, dépourvus de tout caractère sacré et n'ayant à remplir qu'une fonction de délégation liturgique ; des hommes comme les autres, de simples laïques, habillés de noir avec cravate blanche, pour tenir, au temple, d'honnêtes propos. Demander si les ordinations anglicanes sont valides, c'est supposer aux fabricants de l'Ordinal d'Edouard VI une rare maladresse. Nous croyons, nous, qu'ils ont fait ce qu'ils voulaient faire, qu'ils ont supprimé radicalement le sacerdoce, ce qui était l'objet propre de leur réforme.
Pour nous en convaincre, ouvrons cet Ordinal. Voici la forme d'ordination pour les prêtres, inventée, c'est le mot, par Edouard VI : « Reçois le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui tu les remettras, et ils seront retenus à ceux à qui tu les retiendras ; et sois un fidèle dispensateur de la parole de Dieu et de ses saints sacrements ; au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.»
Voici maintenant la forme de consécration pour l'épiscopat, inventée par le même Edouard, mais non brevetée, quoique garantie par le gouvernement. « Reçois le Saint-Esprit et souviens-toi de ranimer la grâce de Dieu qui est en toi par l'imposition des mains ; car Dieu ne nous a pas donné un esprit de crainte, mais de puissance, d'amour et de sobriété. »
Ces deux formes sacramentelles n'impliquent ni le mot de sacrement et d'ordre, ni le mot de prêtre et d'évêque, ni même par allusion aucune mention de sacrifice. « Nulle part, dit le docteur Milner, l'esprit presbytérien de Cranmer ne paraît plus manifeste que dans la forme de sacrer les évêques. » En effet, comme le remarque le savant théologien, cette forme est tout aussi convenable pour confirmer les enfants ou leur imposer les mains, que pour conférer l'épiscopat. La forme admise pour l'ordination des prêtres pèche par un semblable défaut. J'ajoute que ces deux formes ne sont pas spécifiquement différentes et qu'elles peuvent servir indistinctement pour peu importe quelle ordination.
En réponse à ces observations, on dit, par rapport à la forme
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de consécration des prêtres, que bien que ce mot de prêtre ne se trouve pas dans la forme d'Edouard VI, il ne revient cependant pas moins de quatre fois dans la cérémonie ; que cette cérémonie doit être prise comme un acte et qu'il faut déterminer le sens de la forme par tout ce qui la précède et la suit, et par la tendance générale et avouée de la cérémonie tout entière.
Est-ce donc là un principe certain que l'on puisse adopter ? Il s'en suivrait que la formule de la forme est une chose complètement indifférente, ou du moins que, dans des circonstances telles que celles ici supposées, il n'est pas nécessaire qu'elle signifie l'effet spirituel qu'elle est destinée à produire. Assurément cela ne peut être admis ; comme il est évident que si une forme insuffisante du baptême était employée dans l'administration de ce sacrement, elle ne serait d'aucun effet, bien qu'il eût été fréquemment indiqué dans les parties précédentes et subséquentes de la cérémonie que l'enfant ou toute autre personne était présenté pour le baptême.
On prétend encore que si l'Eucharistie est, comme le prétendent même quelques protestants, un sacrifice, les paroles employées dans la forme anglicane pour donner au candidat le pouvoir d'administrer les sacrements, sont suffisantes pour lui conférer celui d'offrir le sacrifice. Mais la chose ne peut être admise par la raison que rien, dans les actes publics et dans la liturgie de l'Angleterre, ne montre que l'Eucharistie est regardée comme un sacrifice, tandis que les changements opérés semblent, au contraire, inventés tout exprès pour exclure une semblable idée; et, en second lieu, que l'Eglise anglicane regarde l'Eucharistie comme un sacrifice ou non, il n'y a pas la moindre trace qu'un pareil pouvoir soit conféré dans la forme d'ordination citée précédemment.
Il est notoire que le Pontifical Romain a été rejeté et l'ordinal d'Edouard fabriqué tout exprès pour supprimer le sacrifice et le sacerdoce. Cranmer fut le principal artisan de cette introduction frauduleuse du presbytérianisme en Angleterre. Le Courayer, pour se soustraire aux inductions d'une telle certitude, dit que l'opinion de Cranmer ne prévalut point et que son jugement fut dominé par celui de ses confrères. En preuve de cette assertion, il expose les
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sentiments de ces évêques qu'il suppose être intervenus dans la confection du rituel anglican. Il a soin toutefois de ne pas dire à ses lecteurs que les évêques en question avaient exprimé ces sentiments dans la convocation de 1536, tandis que l'ordinal fut composé en 1549. De sa part, c'est un sophisme et même une supercherie.
Dans ces derniers temps, les disciples du Dr Pusey, honteux et confus d'avoir perdu le caractère sacerdotal, invoquaient les anciens ordinaux comme preuve que l'imposition des mains et une prière conforme à l'ordre conféré sont sans doute tout ce qui est requis essentiellement dans l'ordination. Les anciens ordinaux n'ont rien avoir dans la question ; ils ne prouveraient qu'au cas où l'on y trouverait, ce qui n'est pas, une forme aussi insuffisante que celles inventées par Edouard VI.
Au surplus, pour savoir si les anglicans ont de vrais prêtres, nous n'avons qu'à les entendre. Whitaker, théologien distingué sous le règne d'Elisabeth, dit expressément : « Il n'y a point de prêtres maintenant dans l'Eglise du Christ. » Quelques pages plus loin il complète sa pensée : « Ce nom de prêtres, dit-il, dans le Nouveau Testament, n'est jamais appliqué d'une manière particulière aux disciples de l'Evangile. » Un autre théologien protestant, Pilkington, dit : « Il n'y a pas maintenant de prêtres proprement dits, parce que l'Eucharistie n'est pas proprement un sacrifice. » Ces théologiens raisonnent absolument comme nous raisonnons nous-même.
L'Eglise a constamment rejeté les ordinations anglicanes comme invalides. Les évêques catholiques d'Angleterre ont unanimement condamné la forme introduite sous Edouard VI ; leur décision a été confirmée par le jugement du monde catholique. Aussi les évêques qui reçurent la consécration, selon cette forme, furent-ils regardés comme sacrés invalidement, et, en cas de conversion, puis de promotion soit au sacerdoce, soit a l'épiscopat, non pas réordonnés, mais ordonnés comme non-clercs. Leurs actes civils furent même annulés par les cours de loi, sous le règne de Marie. Les docteurs catholiques jugèrent alors aussi que cette forme était invalide. C'est ce que déclara publiquement Richard Bristow, dans
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un livre écrit en 1507, et tel a toujours été le sentiment de l'Eglise romaine, manifesté solennellement par un décret de l'Inquisition, ratifié par le pape Clément XI, le 27 avril 1704.
« Lorsque, dit Dodd, cet ordinal d'Edouard VI fut examiné sous le règne de Marie, on le déclara insuffisant et invalide pour la consécration d'un ministère ecclésiastique légitime ; les évêques et le parlement partageaient cette opinion. En général, les raisons qui le faisaient regarder comme tel étaient un défaut essentiel dans la matière et dans la forme d'ordination épiscopale et sacerdotale. Il n'y avait point d'onction, cérémonie qui a toujours été en usage dès les temps les plus reculés, sans laquelle, selon l'opinion commune, l'ordination était douteuse et même invalide. Il n'y avait point présentation des objets sacrés, autre cérémonie significative, généralement regardée comme essentielle. Mais, ce qui était encore plus grave, c'est qu'il n'y avait point de formule qui signifiât l'ordre conféré. Il n'y avait aucune parole ou cérémonie particulière qui exprimât le pouvoir d'absoudre ou d'offrir le sacrifice. Pour ces raisons et plusieurs autres mentionnées ailleurs, tous les ordres conférés selon ce nouvel ordinal furent regardés par les catholiques, sous le règne de Marie, comme nuls et invalides (1). »
Le refus de l'Eglise de reconnaître les ordinations anglicanes est fondé sur l'insuffisance de la forme. Que Barlow ait été réellement évêque, qu'il ait réellement sacré Parker, cela est fort douteux, mais quelque opinion qu'on se fasse sur ces deux faits, toujours est-il que le jugement et la pratique de l'Eglise sont fondés sur la nature de la forme, laquelle, étant par elle-même insuffisante, suffit à rendre invalide l'acte dont elle est une partie essentielle.
L'insuffisance de la forme adoptée sous Edouard VI semble avoir été virtuellement reconnue par l'Église d'Angleterre elle-même. En 1662, au moment où était réunie la convocation du clergé, le rev. Jean Lewgar, savant protestant converti au catholicisme, publia un livre intitulé : Erastus senior, dans lequel il argumente avec force contre la forme vague en usage jusqu'à cette époque
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(1) Dood. Church's history, cité par l'éditeur de Vllist. ceci, de Collier, t. V, p. ù'Ut.
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pour les ordinations anglicanes. Les objections étaient principalement dirigées sur ce point, qu'il n'y avait rien dans l'ordination des évêques qui exprimât l'office ou le caractère de l'épiscopat, et que la forme d'ordination des prêtres omettait ce qui est l'essence du caractère sacerdotal, le pouvoir d'offrir le sacrifice. Fût-ce par l'effet de ces raisons ou par suite d'une conviction générale du vice de la forme usitée, ou pour repousser les objections des puritains, on ne sait ; mais il est certain que la convention de 1662 changea la forme de l'Ordinal d'Edouard Vl, en usage depuis plus d'un siècle et la changea précisément pour y ajouter ce dont les catholiques avaient signalé l'absence.
Voici la nouvelle forme admise pour les prêtres : « Reçois le Saint-Esprit pour la charge et les fonctions de prêtre de l'Eglise de Dieu, qui te sont maintenant confiées par l'imposition de nos mains. Les péchés seront remis, etc. » comme au rituel d'Edouard VI.
Voici maintenant la nouvelle forme de consécration pour les évêques : «Reçois le Saint-Esprit pour la charge et les fonctions d'évêque qui te sont confiées par l'imposition de nos mains. Au nom du Père, etc. » comme au rituel d'Edouard VI.
Si les formes imaginées par Edouard VI étaient suffisantes, la convocation de 1662, en les changeant dans les points particuliers sur lesquels leur validité était attaquée, a porté au caractère des ordres anglicans une blessure qu'il serait extrêmement difficile de guérir ou de cacher. Si ces formes étaient insuffisantes, le changement est arrivé trois ans trop tard. Aussi, quelque opinion que l'on adopte, la validité des ordinations anglicanes a été très sérieusement compromise par ceux-là mêmes qui devaient les soutenir.
A cette alternative, on peut ajouter un autre raisonnement connu. Si la forme d'Edouard VI pour l'ordination des prêtres est invalide, comme elle l'est très certainement, l'anglicanisme ne peut pas avoir d'évêques, puisque cette plénitude du sacerdoce ne peut être conférée qu'à ceux qui sont préalablement prêtres ; de plus, il ne peut avoir d'évêques parce que la forme de leur ordination ne diffère de celle des prêtres qu'en un point qui n'est pas essentiel et c'est ce qu'on devait attendre des niveleurs qui l'ont rédigée. En
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aucun cas, l'anglicanisme ne peut avoir de vrais évêques.
Qui niera que les additions faites en 1662 aient été faites dans le but et l'intention, comme le démontrent les apparences, de suppléer au défaut sur lequel insistaient si énergiquement les théologiens catholiques ; que, par conséquent, on doit les regarder comme équivalent à un aveu de l'insuffisance de la forme dont on faisait usage depuis le premier siècle de l'Eglise anglicane. Un théologien d'Oxford, William, dit que le motif de ces additions ne fut pas l'opposition de la critique catholique, mais le désir de fermer la bouche aux presbytériens qui confondaient les deux ordres. Pour nous, le motif n'y fait rien, et quelle que soit la cause immédiate du changement, il s'ensuit toujours que la forme de la consécration épiscopale était défectueuse, puisqu'elle n'exprimait rien de plus que la forme d'une ordination sacerdotale ; et qu'elle a été jugée telle par les anglicans eux-mêmes, puisqu'ils l'ont changée: Habemus confitentes reos.
Nous pourrions pousser plus loin et puiser à pleines mains dans le bel ouvrage du P. Lequien. A quoi bon ? Le Quod erat demonstrandum défie maintenant la négation.
1° Il n'est pas certain que Parker ait été ordonné ni à la Tête de cheval, ni à Lambeth ;
2° Il n'est pas certain que Barlow ait été évêque ;
3° Et il est certain que la forme de l'ordinal d'Edouard VI est invalide.
La conséquence de ces trois faits, c'est la nullité des ordinations anglicanes. L'Angleterre protestante n'a pas de prêtres depuis 1339; elle est une nation en dehors de tout droit ecclésiastique, et son Église c'est l'Etat.