Darras tome 14 p. 85
§ II. Églises des Gaules.
14. Le schisme était terminé. Malgré sa violence et la perturbation qu'il avait jetée dans Rome, on peut dire que par ses excès mêmes il avait contribué davantage à mettre en relief le caractère auguste et la prééminence incontestée du souverain pontificat. Amis et ennemis de Symmaque s'accordaient pour reconnaître la maxime que nous avons déjà rencontrée au temps de saint Marcellin : « Le pape juge tous les évêques et ne peut être jugé par personne. » Ce sentiment était unanime en Occident, et les Gaules l'exprimèrent dans un monument que nous avons encore et
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1 Labbe, Collect. Concil., tom. IV, col. 1364-1367, pass. — s Labbe, Concil., tom. IV, col. 1401.
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qui est l'une des plus belles pages de nos annales ecclésiastiques. Lorsqu'on apprit au delà des Alpes qu'un concile d'Italie avait prononcé une sentence dans l'affaire de Symmaque, tous les évêques s'émurent et chargèrent saint Avit, métropolitain de Vienne, de présenter par écrit leurs protestations. La lettre de saint Avit est adressée au consulaire Faustus et au sénateur Symmaque, futur beau-père de Boèce. « La situation de l'église romaine est telle, disait-il, que j'aurais vivement désiré pouvoir en personne faire le voyage d'Italie ; mais les circonstances s'y opposent; je veux du moins porter à votre connaissance les sentiments de l'épiscopat des Gaules, afin qu'il en soit tenu compte dans une délibération qui intéresse toute la catholicité. Les divisions politiques de notre patrie n'ont pas davantage permis aux évêques mes frères de se rendre au concile; cependant j'ai eu soin de les consulter tous isolément et de recueillir leur avis. Il est unanime et j'ai reçu d'eux la mission de vous l'exposer dans cette lettre. Nos alarmes furent vives et profondes à la nouvelle du schisme de Rome, car nous sentions que l'épiscopat, dont nous sommes membres, est gravement compromis quand son chef est ainsi attaqué. C'est alors que nous avons reçu d'Italie le décret porté par le concile de Rome au sujet du pape Symmaque. Il n'est pas aisé de comprendre en vertu de quel principe un supérieur peut être jugé par ses inférieurs. L'apôtre nous fait un précepte de ne pas recevoir légèrement d'accusation contre un simple prêtre ; de quel droit a-t-on pu en recevoir contre le prince de l'Église universelle? Le concile l'a bien entrevu dans son décret, en déclinant jusqu'à un certain point sa compétence dans une cause qu'il avait consenti presque témérairement à examiner. Je vous en conjure donc, en ma double qualité d'évêque et de sénateur romain, employez pour le bien de la religion le pouvoir que Dieu vous a donné ; n'aimez pas moins, dans l'église romaine, la chaire de saint Pierre, que vous n'aimez dans Rome la capitale du monde. Si les évêques sont en quelques points repréhensibles, on peut les réformer; mais si le pape est mis en question, ce n'est plus un évêque seul, c'est l'épiscopat tout entier qui péri-
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clite. Vous n'ignorez pas au milieu de quelle tempête d'hérésies nous conduisons, en ce moment, le vaisseau de la foi ; si vous craignez comme nous ces orages, il faut que vous travailliez avec nous à défendre votre pilote. Quand des matelots insensés se révoltent contre celui qui tient le gouvernail, serait-il prudent de céder à leur fureur, en les exposant au danger pour les punir? Ce n'est pas au troupeau à demander compte au pasteur ; le jugement appartient à Dieu1. » Cette magnifique lettre est encore moins honorable pour le pape Symmaque que pour les évêques des Gaules, au nom desquels elle fut écrite (303).
15. Le catholicisme reprenait chaque jour une influence prépondérante dans cette contrée, depuis la conversion de CIovis. Le roi des Francs poursuivait avec ardeur son plan d’unité monarchique. Gondebaud, roi des Burgondes, se trouvait le plus exposé à ses coups, et par le voisinage des deux frontières, et par le récent épisode du mariage de Clotilde d'abord consenti de bonne grâce, puis subitement ensanglanté. «Or, dit Grégoire de Tours, Gondebaud faisait en ce moment la guerre à son frère Godégisèle 2. Ces deux princes étaient ariens, ainsi que leurs peuples. Godégisèle, en apprenant les victoires de CIovis, lui envoya secrètement des ambassadeurs pour lui dire : Si vous m'aidez à combattre mon frère et que je parvienne avec votre secours soit à le mettre à mort dans une bataille, soit à le déposséder de son royaume, je vous paierai chaque année tel tribut dont il vous plaira de fixer la somme. — CIovis prêta l'oreille à cette proposition et promit de seconder Godégisèle. A l'époque fixée, il se mit à la tête de ses troupes et marcha contre Gondebaud. A cette nouvelle, le roi des Burgondes, ignorant la ruse de son frère, ne songea qu'à se réconcilier avec ce dernier et lui envoya dire : Viens à mon aide. Les Francs s'avan-
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1. S. Avit. Vienn., Epist. xxxi; Pair, lat., tom. L1X, col. 2S8, 249.
2. Godégisèle régnait sur les contrées qui forment actuellement la Suisse et la Savoie; sa capitale était Genève. Grégoire de Tours ne nous apprend point le sujet du différend survenu entre les deux frères. Il est probable que Godégisèle revendiquait un agrandissement de territoire. Le partage, en effet, était fort inégal entre lui et Gondebaud, dont le royaume s'étendait depuis Lyon jusqu'à Marseille, sur les plus riches provinces de la Gaule.
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cent contre nous et vont s'emparer de tous nos états. Oublions nos querelles et réunissons-nous contre l'ennemi commun, si nous voulons éviter le sort des autres peuples que leurs divisions intestines ont livrés à la merci des Francs. — Godégisèle répondit en ces termes : Je vais partir avec mes soldats, pour t'amener le secours que tu demandes. — Trois armées se virent bientôt en présence : celle de Gondebaud renfermée dans le castrum de Divio (Dijon), celle de Glovis qui s'avançait contre cette place du côté du nord, et celle de Godégisèle arrivant du midi. Les deux dernières ayant fait leur jonction sur les bords de l'Oseara (Ouche), attaquèrent les troupes de Gondebaud, qui furent écrasées. Comprenant enfin la trahison de son frère, Gondebaud s'enfuit à la hâte et descendant le cours du Rhône, courut se réfugier dans la ville d'Avenio (Avignon). Godégisèle victorieux livra à Clovis une partie de la Burgondie, et vint se fixer triomphant à Vienne, comme s'il eût déjà été maître absolu de tout le royaume (300). Clovis poursuivit sa marche sur Avenio, résolu d'arracher à Gondebaud ce dernier asile avec la vie. Celui-ci, livré au désespoir, ne sachant quel parti prendre, se croyait perdu. Il disait à son conseiller intime, le fameux Aredius, aussi habile que brave : Le danger est partout, et je ne vois plus de ressources. Ces barbares s'acharnent à notre poursuite : ils ont juré de me mettre à mort pour s'emparer de tout le pays. — Il me semble, répondit Aredius, qu'il y a encore un moyen de salut. Il faut à tout prix adoucir la férocité de cet homme (Clovis). Si vous le trouvez bon, je vais jouer le rôle de transfuge, et j'irai dans son camp lui offrir mes services. Une fois admis dans ses conseils, je saurai bien le détourner de ses projets de vengeance. Ayez soin seulement de vous prêter à tous les arrangements et de consentir à toutes les propositions qui vous seront adressées de sa part. Quand Dieu vous aura rétabli dans votre ancienne prospérité, vous reprendrez toute votre liberté d'action. — Gondebaud saisit avidement cette ouverture. Aredius prit congé de lui et se rendit au camp de Clovis. Très-pieux roi, lui dit-il, votre humble serviteur vient se mettre à la disposition de votre puissance. J'ai quitté pour jamais ce misérable Gondebaud. Si vous
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daignez jeter un regard favorable sur moi, vous n'aurez pas de sujet plus fidèle, ni plus dévoué. — Clovis l'accueillit sans hésitation et le retint à ses côtés ; c'est qu'en effet Aredius était un conteur admirable, un conseiller prudent, juste dans ses appréciations, fidèle à tous ses devoirs. Clovis mit le siège devant Avenio. Après plusieurs mois perdus en assauts inutiles, l'armée des Francs commençait à se décourager. Un jour Aredius dit au roi des Francs : Votre sollicitude n'a pas besoin de mes avis, je lui soumettrai pourtant une observation qui m'est inspirée par le zèle et le dévouement le plus sincère. Pourquoi consumer vos meilleures forces à l'attaque d'une ville imprenable? Vous dévastez les campagnes, les prairies, les bois, les oliviers, les vignes ; vous tarissez pour de longues années la fertilité du territoire, sans atteindre votre ennemi. Un tribut annuel imposé à toute cette contrée vous serait mille fois plus avantageux. Envoyez à Gondebaud l'ordre de se soumettre, à condition de vous payer tel subside qui pourra vous convenir. S'il accepte, le pays conservera sa fécondité et versera entre vos mains la plus riche part de ses revenus. S'il refuse, vous serez libre d'agir comme vous voudrez. — L'avis fut agréé, et le roi des Francs traita avec Gondebaud. Celui-ci promit tout ce qu'on voulut, paya une année d'avance, et Clovis se retira avec son armée. Le roi Burgonde ainsi délivré réunit de nouvelles troupes, et vint attaquer son frère Godégisèle dans la cité de Vienne. La famine se fit bientôt sentir parmi les assiégés. Godégisèle jeta dehors toutes les bouches inutiles, c'est-à-dire les femmes, les enfants, les vieillards, les hommes considérés comme impropres au service militaire. Au nombre de ces derniers se trouva par hasard un ouvrier qui avait la charge d'entretenir en bon état les aqueducs de la ville. Indigné du traitement qu'on lui infligeait, il se fit présenter à Gondebaud, et lui indiqua le moyen de pénétrer dans Vienne par les conduits souterrains de l'aqueduc. Une escouade de soldats armés de leviers de fer le suivit par cette route. L'orifice de l'aqueduc débouchant dans l'intérieur de la ville était fermé par une énorme pierre de taille. On la descella au moyen des leviers, et les soldats pénétrèrent dans la cité. Fondant à l'improviste sur les archers qui
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couvraient les remparts, ils les massacrèrent, puis, sonnant de la trompette pour avertir les assiégeants, ils leur ouvrirent les portes. Dans le désordre et la confusion de cette surprise, la population de la ville se trouvait resserrée entre deux armées ennemies. Godégisèle se réfugia dans une église arienne, où il fut massacré avec l'évêque hérétique. Une troupe d'auxiliaires Francs qui lui avait été donnée par Clovis se réfugia dans une tour fortifiée. Gondebaud donna ordre de les respecter, leur laissa la vie et les envoya à Tolosa (Toulouse), dans les états d'Alaric, roi des Visigoths. Du reste tous les sénateurs, tous les habitants qui avaient suivi le parti de
Godégisèle, furent mis à mort. Gondebaud rétablit sa domination sur la Burgondie, et le premier acte de son nouveau pouvoir fut d'édicter un code de lois plus douces, qui défendait à ses sujets d'opprimer comme auparavant les gallo-romains 1. » (500.)
16.. Le code mentionné par Grégoire de Tours n'est autre que la législation fameuse qui, sous le nom de loi Gombette, devait marquer une période nouvelle de civilisation chez les Burgondes. Gondebaud, dans sa lutte fratricide avec Godégisèle et dans ses relations de plus en plus difficiles avec Clovis, comprit que le parti gallo-romain, jusque-là dédaigné et opprimé par les vainqueurs, était le seul point d'appui sérieux sur lequel il pouvait asseoir avec quelque chance de durée sa domination fort compromise. Trente-deux comités, ou comtes de la Burgondie, dont le préambule officiel nous a conservé la nomenclature, rédigèrent donc le nouveau code divisé en quatre-vingt-neuf titres, et suivi de deux suppléments, le premier contenant vingt titres et le second treize articles. La disposition capitale de toute la loi se trouve dans la clause qui exige, pour la validité de n'importe quelle sentence, la présence simultanée d'un juge romain et d'un comte burgonde : Nullam causam absente altero judice vel Romanus comes vel Burgondio judicare prœsumat2. « Le Burgonde et le Romain, dit un autre article, jouiront des mêmes droits 3. » La pensée de protéger
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1 S. Greg. Turon., Hist. Franc, lib. II, cap. xxxn, xxxm; Pair, lat., tom. LXXI, col. 227-230. — 2. Prolog, leges Gondobadœ. — » Tit. X, § 1.
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l'honneur et la dignité des familles gallo-romaines contre les vexations et les injustices de la race conquérante se manifeste par toute une série de dispositions spéciales. « Si une jeune romaine s'est unie à un burgonde sans l'aveu ou à l'insu de ses parents, qu'elle sache qu'elle ne recueillera rien de l'héritage patrimonial1.» — « Si un burgonde ingennus (homme libre) s'est introduit pour chercher querelle dans la maison d'un romain, qu'il paie six solidi au maître de la maison, et douze autres solidi à titre d'amende. Il en sera de même réciproquement, si un romain a cherché querelle à un burgonde2. » — « Si un étranger, voyageant pour ses affaires privées, arrive à la maison d'un burgonde, lui demandant l'hospitalité et que le burgonde, pour se soustraire à ce devoir fraternel, lui indique la maison d'un romain, le burgonde paiera trois solidi à celui dont il aura indiqué la demeure, et trois autres solidi à titre d'amende3. » — Les précautions les plus minutieuses étaient stipulées pour que le gallo-romain ne pût être soustrait à la juridiction de ses juges naturels, qui devaient instruire l'affaire et prononcer la sentence selon les règles du droit romain 4. La vénalité de la justice est l'objet de répressions sévères. « C'est par le maintien de la justice, dit Gondebaud, qu'on se rend digne de la faveur divine, et qu'on assure la durée des empires. Nous avons donc, de concert avec les comtes et les grands de notre royaume, réglé toutes choses de sorte que l'intégrité et la justice des juges repoussent tout présent, toute voie de corruption. Les fonctionnaires et magistrats doivent, à compter de ce jour, tenir la balance égale entre le burgonde et le romain. Que personne désormais n'espère ou n'ose, dans un jugement ou une affaire, recevoir quoi que ce soit de l'une des parties à titre de don ou d'avantage, mais que la partie qui a la justice de son côté l'obtienne, et que pour cela l'intégrité du juge suffise. Nous croyons devoir nous imposer à nous-même cette condition, afin que personne, sous quelque prétexte
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1 Lex Gondobada, tit. xn, g 5. — 2. Ibid., tit. xv, § 1. – 3. Ibid., tit. xxxvn, §6. —4. Lex Gondobada, prolog.
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que ce puisse être, n'ose tenter notre intégrité par des sollicitations ou des offrandes, repoussant ainsi de notre personne, par amour de la justice, ce que dans l'étendue de notre royaume nous interdisons à tous les juges. Notre fisc ne doit non plus rien prétendre au delà des amendes édictées par la présente loi. Que les grands, les comtes, les conseillers, les domestici et majores (maires) de notre maison, les chanceliers et les comtes des cités et des campagnes, tant burgondes que romains, ainsi que tous les juges délégués, même en temps de guerre, sachent donc qu'ils ne doivent rien recevoir pour les causes traitées ou jugées devant eux, et qu'ils ne doivent non plus rien demander aux parties à titre de promesse ou de récompense. Les parties ne doivent pas non plus être forcées de composer avec le juge, de manière à ce que celui-ci en reçoive quelque chose. Que si l'un des juges ou fonctionnaires ci-dessus nommés se laisse corrompre, et malgré nos lois, est convaincu d'avoir reçu une récompense pour une affaire ou un jugement, quand même la sentence rendue par lui serait intrinsèquement juste, nous voulons, pour l'exemple de tous, que, si le crime est prouvé, il soit puni de mort, de telle sorte cependant que la faute de celui qui est convaincu de vénalité, ayant été punie sur lui-même, ne prive pas de son patrimoine ses enfants ou héritiers légitimes. Le crime de vénalité étant interdit sous les mêmes peines, nous ordonnons, comme l'ont fait nos ancêtres, de juger entre romains suivant les lois romaines. Nos officiers recevront par écrit la forme et la teneur des lois suivant lesquelles ils doivent juger, afin que personne ne puisse arguer d'ignorance1. » Cette stipulation par laquelle Gondebaud s'engageait à fournir à tous ses comtes, magistrats et juges burgondes un texte officiel qui leur permettrait de juger entre romains suivant les lois romaines, est importante. Elle fut religieusement exécutée. Par l'ordre du roi, le jurisconsulte romain, Papianus, composa, sous le litre de Liber responsorum, un nouveau résumé du code Théodosien combiné en vue du plus grand rapprochement possible entre
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1 Lex Gondobada, prolog.
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les deux législations. Le texte de Papianus devint donc, parallèlement avec la loi Gombette, le code simultané des gallo-romains soumis aux burgondes, et devait avec le temps se substituer complètement à celle-ci. Les principes généraux de l'un et de l'autre étaient à peu près les mêmes. La loi romaine déclarait les femmes inhabiles à succéder au trône; les Burgondes professaient la même doctrine et retendaient non-seulement à la puissance royale mais aux domaines provenant de la munificence du roi. « Ces sortes de biens, dit la loi Gombette, passeront sans partage aux enfants mâles des donataires, pour être perpétués dans leurs familles. » C'était là une véritable institution de majorats, dont l'utilité civile et politique était alors évidente. Il fallait à la fois attacher au sol une race jusque-là disposée aux aventures de la vie nomade, et assurer sa prépondérance sur le territoire que la conquête lui avait assigné. Voilà pourquoi les titulaires d'un fief (feodum), ou alleu (alodium), dû à la munificence royale, n'ont en aucun cas la faculté de l'aliéner ni de le vendre à un étranger. Tout au plus ils pourront le rétrocéder à leur hôte romain (secus hospes romanus), c'est-à-dire au gallo-romain dont le conquérant burgonde avait partagé les fonds par moitié. Mais pour qu'une aliénation ou vente de ce genre fût autorisée, il fallait que le vendeur d'un côté, et l'acheteur de l'autre, fournissent la preuve que chacun d'eux possédait d’autres domaines sur le territoire burgonde. L'influence chrétienne se laisse déjà saisir, quoique d'une façon encore très-indécise, dans la loi Gombette. Ainsi, le législateur fait effort pour réagir contre la facilité avec laquelle les barbares s'affranchissaient du lien conjugal. « Le mari ne pourra divorcer que dans l'un des trois cas prouvés qui suivent: l'adultère, les maléfices, la violation des tombeaux. Le mari qui abandonnera sa femme sans avoir établi contre elle qu'elle s'est rendue coupable de l'un de ces trois crimes, perdra son droit sur ses enfants. La femme qui abandonnera son mari sans cause légitime sera étouffée dans la boue. Le mari qui chassera de même sa femme sera tenu de lui procurer un autre époux apportant un bien égal, et il paiera en outre douze solidi d'amende. » Il y a loin de ces prescriptions, les unes étranges, les
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autres cruelles, à une notion saine et complète du dogme chrétien de l'indissolubilité du mariage ; mais il faut tenir compte de l'élément païen encore mêlé dans une notable proportion , chez les Burgondes, à l'arianisme officiel. Pour les païens, des restrictions de ce genre à la liberté absolue dont ils avaient joui jusque-là devaient paraître déjà fort incommodes, et sans doute ils les trouvèrent gênantes. La condition de l'esclave, des pauvres, de la femme et des enfants, d'ordinaire si maltraités chez les barbares, reçut aussi des adoucissements. L'esclave affranchi ne pourra plus être privé de la liberté par son maître pour de légères offenses ; il faudra un jugement fondé sur sévices graves, et l'action juridique se poursuivra selon les règles (romaines) employées à l'égard des affranchis. — « Ceux qui n'ont pas de bois pourront librement aller en couper dans les forêts. » — «La vierge qui se consacre au Seigneur aura sa part dans la succession paternelle. Si une femme burgonde, après la mort de son mari, passe, comme il arrive, à de secondes ou à de troisièmes noces, et si elle a des fils de chaque mariage, qu'elle possède en usufruit tant qu'elle vivra le wittemon (donation nuptiale 1) ; mais, après sa mort, chacun des fils reprendra ce que son père avait donné à sa mère ; en aucun cas, la femme n'aura droit de donner, vendre ou aliéner le wittemon, de manière à en frustrer ses enfants. » Cette prescription était littéralement empruntée au code Théodosien2 . Il en est de même de la suivante : « Les donations et testaments faits parmi notre peuple seront valables lorsque cinq ou sept témoins y auront apposé, comme ils le sauront faire, leur sceau ou souscription 3. » La pénalité, tout en conservant encore des formes évidemment barbares, commence dans la loi Gombette à discerner entre le crime et le délit. Ainsi le wehrgild, ou composition pécuniaire, est aboli pour le meurtre volontaire. « Quiconque aura tué un sujet du roi ne
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1 On sait que chez les peuples de race germanique la dot était fournie non par la femme, mais par le mari. Dotem non uxor marito, sed uxori maritus offert. (Tacit., De moribus Germanorum.)
2. Cf. Cod. Theodos., lib. 111, tit. vin, 1. 3. — 3. Cf. Cod. Theodos., lib. IV, lit. îv, 1. 1.
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pourra plus se racheter, mais il sera puni de mort. » La composition n'est admise que pour l'homicide perpétré en cas de légitime défense. La loi Gombette punit de mort l'adultère, l'esclave qui aura déshonoré une jeune fille, et le juif qui aura frappé un prêtre. Cette pénalité terrible s'explique par la nécessité de maintenir, d'une part, le respect des mœurs, et de l'autre, celui du caractère sacerdotal, au milieu d'une société pleine de passions fougueuses, de convoitises ou de haines ardentes. C'est probablement pour la même raison que le législateur applique encore la peine de mort au rapt d'un esclave, au vol d'un cheval, d'un bœuf, d'une vache. Cette rigueur excessive suppose chez les barbares l'absence presque complète du respect de la propriété d'autrui, sans pourtant justifier la loi elle-même qui dégénère atrocement et se fait draconienne. Il faut en dire autant de la prescription bizarrement sauvage qui condamne le voleur d'un épervier de chasse à se laisser manger sur le corps par l'oiseau six onces de chair, ou à payer six solidi. Enfin le duel était consacré comme une sorte de jugement de Dieu entre les parties qui refusaient soit de prêter le serment, soit de le recevoir. Vainement saint Avit protesta contre cette disposition antichrétienne; elle fut maintenue et passa tellement dans les mœurs des Burgondes que saint Agobard de Lyon et Hincmar de Reims, au IXe siècle, la signalaient encore comme un des abus résultant de la loi Gombette. Et pourtant cette loi constituait en somme un progrès véritable sur le passé ; elle méritait, au moment de sa promulgation, l'éloge qu'en a fait saint Grégoire de Tours (302).