Darras tome 21 p. 266
12. Un an auparavant, l'abbé du Mont-Cassin Richer. le vaihant défenseur du siège apostolique, était mort, enlevé de même par une fièvre maligne, en allant assister sur son lit d agonie le comte de Chieri, Trasmond, qui avait sollicité la faveur de recevoir avant d'expirer l'habit monastique de saint Benoit. « Richer mourut à Aterno le III des ides de décembre (11 décembre 1055). Les frères qui l'accompagnaient, dit Léon d'Ostie, rapportèrent son corps au monastère de San-Liberatore, où il fut inhumé à côté de Théobald son prédécesseur. Revenus au Mont-Cassin, ils y apportèrent la funèbre nouvelle, et deux jours après on élut pour abbé un vénérable religieux nommé Pierre. En montrant ses cheveux blancs, le nouvel élu disait : « Laissez-moi le privilège peu envié d'être votre doyen d'âge, mais ne me forcez point à prendre le fardeau du gouvernement, trop lourd pour mes forces. » Malgré sa résistance et malgré l'avis d'une minorité imposante qui protestait contre une élection si précipitée, Pierre dut se résigner à porter la crosse abbatiale l. » Léon d'Ostie, à la fois historiographe et religieux du
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1. Léo Osticns. Chronic. Cassinens. Lib. II. Patr. Lat. Tom. CL, col. 695.
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Mont-Cassin, ne se permet aucune observation sur l'élection en elle-même; il voudrait évidemment laisser croire qu'elle fut de tout point régulière et canonique. Il n'en était rien. A diverses reprises nous avons vu les religieux du Mont-Cassin invoquer tantôt le droit souverain des empereurs pour la confirmation officielle de leurs abbés afin de se soustraire à la juridiction des papes, tantôt la suprématie spirituelle des papes pour se soustraire à la juridietion des empereurs. Or, en décembre 1033 date de la mort de Richer, il se trouvait que l'empereur Henri III avait officiellement conféré au pape Victor tous les pouvoirs impériaux en Italie. Par conséquent aucune élection canonique ne pouvait avoir lieu au Mont-Cassin sans la confirmation soit de l'empereur, si les religieux voulaient aller la solliciter en Allemagne, soit du pape qui représentait la personne et l'autorité impériale. Les religieux ne s'inquiétèrent ni de l'une ni de l'autre ils n'en sollicitèrent aucune. « En apprenant cette élection, continue Léon d'Ostie, le pape se montra fort courroucé. II nous adressa un rescrit apostolique dans lequel après de paternelles exhortations il déclarait que l'élection faite par nous sans son aveu ni celui de l'empereur était nulle de plein droit. Bientôt nous vîmes arriver au Mont-Cassin, en qualité de légat apostolique, l'évêque de Silva-Candida Humbert, avec mission d'examiner soigneusement les faits relatifs à l'élection, de l'annuler s'il la jugeait irrégulière, et dans le cas où le nouvel abbé et ses fauteurs feraient résistance de les excommunier. Ainsi, ajoute le chroniqueur, le pape prétendait de vive force soumettre l'abbaye à sa juridiction, tentative inouïe que nul de ses prédécesseurs n'avait jamais osé commettre; car les papes n'ont rien à voir dans l'élection de l'abbé du Mont-Cassin; ils ont seulement le droit de lui donner la bénédiction abbatiale. ' « Cette protestation du chroniqueur ne manque point d'énergie ; elle ressemble à une foule d'autres que la soif d'indépendance et le mépris du siège apostolique ont de tout temps inspirées aux ennemis de l'autorité suprême et du magistère infaillible des vicaires de Jésus-Christ. Mais avec tout
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1 Léo Ostiens. loc. cit.
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p268 PONTIFICAT DE VICTOR II (1055-1057).
le respect que nous devons à la mémoire de Léon d'Ostie si recommandable à d'autres titres, il nous sera bien permis de dire que sa protestation était manifestement schismatique. Les diplômes impériaux, les rescrits apostoliques établissant les privilèges du Mont-Cassin, dont il nous a conservé soigneusement le texte, créaient pour cette abbaye en quelque sorte patriarcale une situation exceptionnelle. L'élection des abbés y était à la ratification des empereurs, leur consécration abbatiale ne pouvait être faite que par le pape soit en personne soit par délégués spéciaux; enfin la ratification impériale ainsi que la cérémonie pontificale de la consécration ne pouvaient fournir prétexte à aucune taxe, redevance ni tribut à acquitter soit à la chancellerie des empereurs soit à celle des papes. C'étaient là, il faut en convenir, de glorieux privilèges; ils valaient aux abbés du Mont-Cassin le titre, les honneurs et les droits de princes de l'empire, la primauté sur tous les chefs d'ordre de l'Occident, le premier rang en un mot après le pape. Mais si les deux pouvoirs ecclésiastique et civil s'étaient accordés pour conférer aux successeurs de saint Benoit, le patriarche des moines d'Occident, une position si élevée dans la hiérarchie spirituelle et temporelle, du moins fallait-il que les religieux de cette fameuse abbaye demeurassent fidèles aux conventions légales dont ils profitaient si largement. L'élection de leur abbé devait se faire du consentement de l'empereur et avec sa ratification. L'empereur, qui était alors Henri III, avait délégué le pape Victor comme son représentant en Italie. Dès lors aucune élection abbatiale ne pouvait avoir lieu au Mont-Cassin sans l'autorisation soit de l'empereur lui-même soit du pape son délégué. Dom Tosti, le récent historiographe du Mont-Cassin, le reconnaît franchement 1.Il ajoute que le choix d'un vieillard, doyen d'âge de la communauté, incapable d'opposer la moindre résistance aux attaques simultanées des Normands, des Sarrasins et des Grecs, fut une véritable dérision et peut-être une intrigue criminelle ------------------------
1.Tosti, Storia di Monte-Cassino, Tom. I, p. 208.
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13. La résistance qu'éprouva dans sa mission le légat apostolique Humbert de Moyennmutier justifie cette sévère appréciation. « S'étant rendu, le dimanche de la Pentecôte (18 mai 1037) reprend Léon d'Ostie, dans la salle capitulaire immédiatement avant la célébration de la messe, il prononça une courte allocution et termina en disant qu'il était chargé de donner aux frères la bé- nédiction apostolique, pourvu que ceux-ci voulussent se montrer de vrais fils d'obéissance. Ce jour-là il ne fut pas question d'autre chose. Mais le lendemain IIe férié (lundi de la Pentecôte) il exposa la mission dont il était chargé par le seigneur apostolique et commença une enquête sur tous les faits relatifs à l'élection du vénérable Pierre. Les prieurs répondirent que, d'après la règle de l'ordre et en vertu de concessions apostoliques, nul homme mortel n'avait à intervenir dans l'élection des abbés du Mont-Cassin ; qu'elle appartenait en toute indépendance et liberté aux religieux; que l'abbaye relevait de Dieu seul et ne reconnaissait aucun autre supérieur; que l'élection de Pierre s'était faite canoniquemeut, d'un consentement commun; que Pierre eu était digne par son mérite et sa vertu ; qu'il avait fallu lui faire violence pour obtenir son consentement; qu'il était légitimement élu et que nul pouvoir au monde ne les contraindrait à recevoir un autre abbé. Le légat apostolique écouta en silence ce discours, n'y fit aucune réponse et leva la séance. Cependant, continue Léon d'Ostie, quatre religieux, quatre seulement, ajoute-t-il, s'imaginant que le légat du saint-siége n'était venu que pour casser l'élection du nouvel abbé et procéder à sa déposition, organisèrent à l'insu de la communauté un complot dont l'exécution perdit tout. Le lendemain (20 mai 1037) au moment où le légat allait prendre la parole, tous les vassaux de l'abbaye accoururent en armes pour défendre, disaient-ils, la cause de leur abbé. La multitude envahit les cloîtres, poussant des cris de rage, demandant qu'on lui livrât les ennemis de l'abbé pour les mettre à mort. Les forcenés l'eussent fait peut-être si le vénérable Pierre, se présentant à eux, n'eût réussi à calmer cette tempête. « Jusqu'ici, leur dit-il, nul n'avait pu me déposséder, mais
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p270 PONTIFICAT DE VICTOR II (1034-1057).
aujourd'hui votre sottise m'arrache des mains la crosse abbatiale, » Nuncusque nemo rnihiabbatiam tollerepoiuit; sed vos hodie vestras tulit' tia mihi illam eripuistis. Ces paroles que Léon d'Ostie reproduit d'après le témoignage des acteurs eux-mêmes et qu'il enregistre avec une précision qui vaut à elle seule un brevet d'authenticité, nous donnent une idée assez triste de celui qu'il nomme avec emphase le vénérable abbé Pierre. Ce vénérable là tenait le langage d'un ambitieux désappointé. Mais il avait vu juste. « Sa prévision, continue Léon d'Ostie, ne se réalisa que trop. Le légat qui n'avait trouvé jusque-là aucun prétexte plausible pour casser l'élection profita habilement de ce tumulte séditieux. Il convoqua les frères dans l'appartement abbatial et se plaignit en termes pleins d'amertume et d'indignation de l'outrage qui venait d'être fait en sa personne au pontife romain dont il était le représentant. Les religieux consternés répondirent qu'ils ne voulaient plus d'un abbé capable d'appuyer son autorité par des voies si injustes. Humbert les conduisit alors dans la salle du chapitre et leur enjoignit sous peine d'anathème de faire connaître les auteurs de la sédition. L'abbé et les religieux protestèrent qu'ils y étaient personnellement étrangers. Mais le légat apostolique insista avec une telle énergie qu'enfin les quatre coupables se dénoncèrent eux-mêmes. Prosternés la face contre terre, ils reconnurent qu'à l'insu de tous les autres ils avaient organisé le complot. Un mouvement d'indignation éclata parmi les religieux ; ils chassèrent les traîtres de l'enceinte claustrale et les firent renfermer dans la maison des hôtes où ils furent soumis à une sévère pénitence. Cependant l'abbé dans un entretien particulier avec le légat offrit de donner sa démission, pourvu qu'on lui assignât une existence convenable 1. L'affaire fut bientôt réglée et le lendemain (22 mai) après la messe de communauté Pierre déposa sur le maître autel son bâton abbatial, déclarant qu'il renonçait à sa dignité. Le
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1. Libenler se abbatiam dimittere pollicetur, dari sibi locum ubi decenter possit consistere flagitam. C'est encore là un trait qui ne s'accorde guère avec les éminentes vertus et le désintéressement que Léon d'Ostie attribue à son abbé de prédilection.
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jour suivant VIe férié (vendredi) après la Peutecôte, tous les frères se réunirent dans la salle du chapitre sous la présidence du légat apostolique, afln de procéder à une nouvelle élection.Cette fois l'accord fut unanime. Tous les suffrages se portèrent sur Frédéric de Lorraine. Ses vertus, sa noblesse, sa science profonde, l'abnégation avec laquelle il avait naguère renoncé aux plus hautes dignités pour revêtir l'habit de saint Benoît, lui assuraient la sympathie et le respect de tous. Le légat Humbert ratifia le chois, et partit immédiatement avec le nouvel élu pour le présenter au souverain pontife 1. »
14. Victor II revenu d'Allemagne au printemps de l'an 1057 parcourait la haute Italie pour y taire reconnaître l’autorité de son pupille Henri IV. Il était à Florence près de l'archevêque Gérard originaire de Bourgogne récemment élu au siège de cette ville en remplaçaient du titulaire simoniaque déposé au synode florentin de l'an 1053 2, lorsque le légat Humbert lui amena le nouvel abbé du Mont-Cassin. « Le seigneur apostolique accueillit avec grande joie, dit Léon d'Ostie, l'élection de Frédéric de Lorraine. Il se fit raconter tous les incidents qui l'avaient précédée et félicita Humbert du succès de sa mission. Le samedi 14 juin 1037 il ordonna Frédéric en qualité de cardinal-prêtre du litre de Saint-Chrysogone, et le 24 du même mois, fête de la nativité de saint Jean-Baptiste, lui donna la consécration abbatiale. Frédéric demeura près du seigneur apostolique jusqu'à la fête de saint Apollinaire (23 juillet). Il en reçut un privilège délivré par les mains du cardinal Humbert. Le ponlife y confirmait son élection, maintenait l'abbaye du Mont-Cassin dans ses antiques priviléges, déclarant toutefois que, s'il appartenait aux religieux de choisir leur abbé en toute liberté et indépendance, l'élu devait cependant être agréé et confirmé par l'autorité du saint siége 3. Prenant alors congé du pape, Frédéric quitta Florence pour
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1. Léo Ostiens. Chronic. Cassin. Lib. II. Patr. Lat. Toia. CLXXJ1I, col. 701.
2.Cf. N» de ce présent Chapitre.
3. Nous avons encore ce diplôme pontifical qui porte la souscription d'Humbert de Moyenmoutier et celle d'Hildebrand eu ces termes : Humberlus ilictus çardinalis episcopus sanctee ecclesùe Silvse Candidse coyrtitum relegit et subscrip-sii. —Hiklebrandus cardinalis subdiaconus sa/ictœ [{oinmix Etxfasù'e dnndo con-sensit et subscripsit. (Yict. 11, Èpist. ivh. futr. Lut. ïuin. CXLlil. col. 834.
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p272 PONTIFICAT DE VICTOR II (1055-1057).
retourner à son abbaye. A son passage à Rome il célébra, le dimanche 27 juillet, une messe solennelle à Saint-Pierre et fut ensuite escorté par tout le clergé et le peuple à son titre cardinalice de Saint-Chrysogone, dont il prit possession. Quatre jours après, il se disposait à se mettre en route pour le Mont-Cassin lorsqu'on apprit que le pape venait de mourir subitement. L'évêque d'Albano, Boniface, qui avait assisté à ses derniers moments accourait en toute bâte à Rome pour y apporter cette lugubre nouvelle 1. » La catastrophe avait été aussi imprévue que foudroyante. «Victor II était à Arezzo le V des calendes d'août (28 juillet 1057), dit l'anonyme d'Eichstadt, lorsque pris d'une fièvre maligne il fut soudain enlevé à cette vie présente pour entrer dans la gloire éternelle.» Probablement il avait contracté en Allemagne le germe de la contagion dont l'empereur Henri III avait six mois auparavant été lui-même victime. « Nos compatriotes, reprend le chroniqueur, se mirent en devoir de ramener ses restes précieux à Eichstadt. Mais sur la route ils furent attaqués à main armée par les habitants de Ravenne, qui les dispersèrent après les avoir odieusement dépouillés. Le glorieux pape fut inhumé par les ravisseurs dans la basilique de Sainte-Marie dite le Panthéon à Ravenne, hors les murs de cette cité. Ainsi séparés de leur très-pieux seigneur, les Allemands dans une désolation profonde revinrent à Eichstadt2. »