Charles Ier et persécutions 3

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38. Quand l'Angleterre s'était séparée de l'Église romaine, il s'était formé, dans son schisme, deux hérésies : l'hérésie des épis-copaux qui se contentaient de substituer le roi au Pape et pensaient garder, pour tout le reste, l'orthodoxie ; l'hérésie des presbytériens qui rejetaient les évêques et n'admettaient, pour le gouvernement des fidèles, que des prêtres dirigés par un consistoire ; pour le sur­plus, ils admettaient la dogmatique de Calvin. Dans la guerre pré­sente, les épiscopaux étaient avec le roi qui leur servait de Pape ; les presbytériens combattirent le roi, pour abattre les épiscopaux. Par le fait, les presbytériens triomphaient, cependant ils touchaient à leur ruine. En vertu des mêmes principes et dans les mêmes des­seins, ce parti poursuivait la réforme de l'Église et de l'État. En matière religieuse, sa foi était ardente, ses doctrines fermes : il voulait la démocratie dans l'Église. En politique, au contraire, ses idées étaient vagues et ses intentions modérées : il aimait la mo­narchie en combattant le roi, respectait sa prérogative en travail­lant à asservir la couronne, ne se confiait qu'aux communes et cependant ne portait aux lords ni malveillance ni dédain. Ainsi agité de dispositions contraires, fanatique et modéré tour à tour, le parti presbytérien n'avait même pas des chefs sortis de ses rangs ; il marchait à la suite des réformateurs politiques. Leur alliance lui était naturelle et nécessaire : naturelle, car ils voulaient comme lui réformer le gouvernement et non l'abolir ; nécessaire, car ils étaient en possession du pouvoir et le conservaient par la supério­rité de leur rang, de leurs richesses, de leurs lumières ; avantages que les plus ardents presbytériens ne songeaient point à contester. Mais, en acceptant l'appui des sectaires, la plupart des réforma­teurs politiques ne partageaient, quant à l'Église, ni leurs opinions, ni leurs vœux. Les abus dont on s'était tant plaint, avaient dis­paru ; on avait fait toutes les lois qu'on jugeait nécessaires, et mo­difié les institutions aussi bien qu'on savait. Mais la révolution re-

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ligieuse, dans le sens radical du calvinisme, était à peine commencée ; et la réforme politique, chancelante et mal garantie, menaçait de se tourner en révolution. Le calvinisme, qui avait été le branle-bas de tous les agissements contraires à la royauté, devenait l'obstacle à la continuation du mouvement. Le moment approchait donc où les vices intérieurs du parti presbytérien, l'incohérence de sa com­position, de ses principes, de ses desseins devait infailliblement éclater. Chaque jour, il était forcé de marcher dans des voies di­vergentes, de tenter des efforts contraires. Ce qu'il sollicitait dans l'Église, il le repoussait dans l'État ; il fallait que, changeant sans cesse de position et de langage, il invoquât tour à tour les princi­pes et les passions démocratiques contre les évêques et les influ­ences monarchiques ou aristocratiques contre les républicains. C'était un spectacle étrange de voir les mêmes hommes démolir d'une main et soutenir de l'autre, persécuter les épiscopaux au nom de la liberté et les non-conformistes au nom du pouvoir, s'arrogeant les privilèges de l'insurrection et de la tyrannie en déclamant cha­que jour contre la tyrannie et l'insurrection.

 

39. Dans une situation si peu logique, les oppositions devaient se multiplier. Les sectes pullulaient de toutes parts, de jour en jour plus nombreuses, plus variées, plus ardentes, brownistes, anabap­tistes, antipatobaptistes, quakers, antinomiens, hommes de la cin­quième monarchie. A l'ombre même de la domination des presby­tériens, la révolution suscitait à la fois contre eux des enthousiastes, des philosophes, des libertins. Jusque là, des faits puissants, res­pectés, avaient dirigé et contenu la pensée des réformateurs politiques et religieux ; désormais la fermentation sociale changea de caractère et les questions agitées prirent un autre tour. Aucun but précis ne régla la marche de ces indépendants : c'est le nom col­lectif qu'ils se donnèrent; aucun fait historique ou légal, n'enferma dans ses limites leurs pensées; confiants dans leur force, dans leur élévation et leur sainteté, ils cherchèrent à tout prix, les philoso­phes, la vérité, les enthousiastes, le Seigneur, les libertins, le suc­cès. Institutions, lois, coutumes, événements, tout devait céder à leur raison el à leur volonté. Les prétentions et les évolutions des

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indépendants nous intéressent toutefois moins que leurs doctrines. Or, dans leur système, l'Église devait exister sans prêtres, sans symbole, sans discipline, sans cérémonies ; le culte se réduisait à la communication de l'Esprit-Saint, que tout le monde pouvait également obtenir par la prière. L'état devait être organisé d'après des principes semblables : point de roi, point de pairs, nulle dis­tinction de rang, égalité entière et parfaite : tel était, selon les indépendants, le seul régime politique qui convint à la dignité de l'homme et à sa liberté naturelle. «Cette secte comptait plusieurs enthousiastes de bonne foi, mais aussi quelques hommes profondé­ment pervers qui empruntaient le langage et les dehors du fana­tisme, et qui, au milieu de leur délire apparent, conservaient le sang-froid nécessaire pour diriger à leur gré la frénésie des autres. » Tel était Olivier Cromwell, le chef des indépendants. « Tout en lui, dit Guizot, leur avait plu d'abord, les élans désordonnés de son imagination, son empressement à se faire l'égal et le compagnon des plus grossiers amis, ce langage mystique et familier, ces manières tour à tour triviales et exaltées qui lui donnaient l'air, tantôt de l'inspiration, tantôt de la franchise, même ce libre et souple génie qui semblait mettre au service d'une cause sainte toutes les ressources de l'habileté mondaine. Aussi avait-il cherché et trouvé parmi eux ses plus utiles agents. » (1)

 

Ce parti sentait que, pour accomplir ses desseins, il lui fallait s'emparer de l'armée; mais comme elle était commandée par des généraux et des officiers presbytériens, et qu'il était impossible d'obtenir violemment leur destitution, on eut recours à l'artifice pour les écarter. Les indépendants firent ordonner un jeûne solen­nel pour attirer les grâces du ciel sur la nation et sur l'assemblée. Leurs prédicateurs saisirent cette occasion de déplorer les maux de la guerre, et de les imputer à la perfide lenteur des chefs, qui ne cherchaient qu'à prolonger la lutte pour s'enrichir de la subs­tance des peuples. En même temps, il conjurèrent le Seigneur de susciter des hommes plus dignes d'être les instruments de sa provi­dence. Le lendemain, ces discours furent représentés dans la Cham-

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(1) Histoire de la Révolution d'Angleterre t. II, p. 385.

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bre basse comme une inspiration manifeste du Saint-Esprit. On invita les membres de l'assemblée à faire abnégation de tout intérêt personnel, à se dépouiller de tout emploi lucratif. Dans un moment de ferveur politique et religieuse, les communes, éblouies de l'idée de régner sur les esprits par un désintéressement sans exemple, or­donnèrent la rédaction d'un bill pour exclure tout membre du Parlement des fonctions civiles et militaires. Cet acte, qu'on appela l'ordonnance du renoncement à soi-même, fut porté à la chambre des pairs, qui l'accepta après beaucoup d'objections et de lenteurs. Essex, Manchester et les autres seigneurs qui avaient des comman­dements, dupes de ce tour de passe-passe, suivant l'expression de Hollis, résignèrent leurs commissions ; et le Parlement rendit un bill pour la recomposition de l'armée, dont le chevalier Fairfax fut nommé seul général. Fairfax avait du courage et de l'habileté, mais point de caractère. Cromwell, qui exerçait un empire absolu sur son esprit, l'avait proposé aux communes, et devint par ce choix le véritable chef de l'armée (1).

 

40. Cromwell remplit l'armée d'officiers indépendants, anciens artisans pour la plupart, animés de toutes les fureurs du fanatisme de la démagogie. L'aveugle fortune se prononça pour ces bigots du fanatisme révolutionnaire. Le 14 juin 1643, la bataille de Nazeby décida la chute du trône. Depuis ce désastre, les affaires du roi dé­clinèrent rapidement ; les armées qui le soutenaient furent défaites l'une après l'autre. Pour ne pas tomber entre les mains de ses enne­mis, le roi se confia aux Ecossais, qui le vendirent au Parlement pour 400,000 livres sterling. Le Parlement triomphait donc par la trahison et par les armes. Cependant l'armée, où dominaient les indépendants, ne pouvait voir, avec indifférence, les presbytériens maîtres de la personne du roi. Sur la nouvelle vraie ou fausse que les communes voulaient faire passer une partie des troupes en Irlande et licencier l'autre, elle se mutina. Cromwell, envoyé pour rétablir l'ordre, fomenta ouvertement la sédition ; il permit aux soldats de délibérer sous les armes et de se constituer en contre-parlement. Cependant un coup de main faisait tomber le roi sous

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(1) Ragon, Op. cit., t II, p. 142,

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la coupe de son parti. Le Parlement effrayé des menaces de l'ar­mée, avait, sur sa demande, chassé de son sein onze députés. Le peuple de Londres, craignant le pouvoir militaire, demandait ins­tamment leur rappel. Les deux orateurs du Parlement et une cen­taine de députés de la secte indépendante, feignant d'être alarmés, sortirent de Londres et se retirèrent au camp de Fairfax. Aussitôt l'armée marcha sur Londres et ramena à Westminster les députés fugitifs. Les deux Chambres, subordonnées à l'armée par ce coup habile, nommèrent Fairfax au gouvernement de la Tour et exi­lèrent de nouveau les députés qui n'avaient pas l'heur de plaire. Malgré cette soumission du Parlement, les presbytériens gardaient encore une grande autorité ; ils négociaient même avec le roi pour sa délivrance. Cromwell, pour traverser leurs négociations, fit suggérer au roi de se retirer dans l'île de Wight. Les gardes favo­risèrent son évasion ; le prince, au moment où il croyait recouvrer sa liberté, devenait un prisonnier à la garde d'une créature de Cromwell.

 

41. Pendant que Cromwell poussait, contre le Parlement et contre la royauté, les intrigues de son ambition, le mouvement révolu­tionnaire se précipitait à toutes extrémités. Dans les rangs élevés du parti vainqueur, au sein des communes, dans le conseil général des officiers, les projets républicains devenaient clairs et positifs. Le principe de la souveraineté du peuple, et, en son nom, d'une assemblée unique, par lui désignée, présida seul à leurs actions, à leurs discours ; et dans leurs entretiens, toute idée d'accommo­dement avec le roi, n'importe dans quels termes, fut traitée de tra­hison. « Au-dessous d'eux, dit Guizot, dans le peuple comme dans l'armée, éclatait en tous sens le bouillonnement des esprits ; sur toutes choses, des réformes, jusque là inouïes, étaient invoquées ; de toutes parts s'élevaient des réformateurs ; à leurs fougueux désirs aucune loi n'imposait de respect, aucun fait ne semblait un obstacle ; d'au­tant plus confiants et impérieux que leur ignorance et leur obscu­rité étaient plus profondes, leurs pétitions, leurs pamphlets, chaque jour renaissants, portaient partout la menace. Cités devant les juges, ils mettaient en question les juges eux-mêmes et les som-

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maient de quitter un siège usurpé ; attaqués dans les églises par les ministres presbytériens, ils s'élançaient tout à coup vers la chaire, en arrachaient le prédicateur et prêchaient à leur tour, sincères dans leurs extases, quoique habiles à les employer au pro­fit de leurs passions. Aucune doctrine forte et complète: aucune intention précise et générale ne présidait à ce mouvement : tous républicains, ces champions populaires poussaient bien au-delà d'une révolution dans le gouvernement, leurs pensées et leurs vœux; ils aspiraient à changer la société même, les relations, les mœurs, les sentiments mutuels des citoyens. Mais en ceci leurs vues étaient courtes et confuses ; les uns épuisaient leur audace à poursuivre bruyamment quelque innovation importante, mais partielle, comme la destruction des privilèges des lords et des jurisconsultes ; aux autres, il suffisait de quelque pieuse rêverie, comme l'attente du règne prochain du Seigneur ; quelques-uns, sous le nom de ratio­nalistes, réclamaient pour la raison de chaque individu une souve­raineté absolue ; quelques autres parlaient d'introduire entre les hommes, une rigoureuse égalité de droits et de biens et leurs enne­mis en profitèrent pour leur imposer à tous le nom de niveleurs ». Cromwell ne pouvait, sans péril pour son ambition, tolérer les agissements de ces niveleurs ; il le pouvait d'autant moins que ces radicaux et socialistes du temps avaient excité des troubles dans l'armée et tiraient les conséquences de leurs principes. Au risque de nuire à l'égalité des biens et des personnes, sans trop se préoc­cuper s'il ne portait pas atteinte aux principes de la société chré­tienne, il résolut de sévir. Dans une revue de l'armée, il saisit les chefs des mutins, en fit exécuter un sur le champ et comprima ainsi par la terreur, une faction dont le crime était d'avoir imité ses exemples.

 

42. Les prisons des princes sont près de leurs tombeaux. Cromwell avait fait rendre une ordonnance défendant d'adresser des messages, au roi et déclarant coupable du crime de haute trahison quiconque entrerait en communication avec le prince. Ces rigueurs provoquèrent une réaction. Une partie de la flotte abandonna la cause du Parlement ; trois comtés se soulevèrent en faveur du roi ;

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les Ecossais, pour effacer l'opprobre de leur trahison, entrèrent en Angleterre. Les Ecossais et les royalistes furent facilement acca­blés par Cromwell. Pendant son absence, le Parlement, devenu plus libre, avait révoqué l'ordonnance qui défendait de communi­quer avec le roi et lui avait envoyé des commissaires pour renouer les négociations. Charles souscrivait aux conditions de l'Assemblée et ne se montrait inflexible que sur deux points, la punition de ses partisans et l'abolition de l'épiscopat. Tandis que ces négociations se poursuivaient, Cromwell victorieux et désormais tout puissant, jeta le masque et se prépara à l'exécution de son terrible dessein. L'armée s'était constituée en contre-parlement ; il lui fit déclarer que Charles Stuart était déchu du trône et que, coupable de tous les malheurs de l'État, il n'appartenait plus qu'à la justice natio­nale. Malgré cette décision menaçante, le Parlement, à la majorité de 140 voix contre 104, décréta que les concessions du roi offraient, pour la paix, des bases suffisantes. A cette nouvelle, Gromwell ordonna à l'armée de marcher sur Londres et de briser la Cham­bre. On arrête quarante et un membres presbytériens ; cent autres sont exclus par la force, de l'Assemblée. Les révolutionnaires sont partout les mêmes; ils se font suivre des masses en arborant le dra­peau de la liberté; mais dans la réalité, ils ne cherchent le plus sou­vent, qu'à s'adjuger par des coups d'État, une tyrannie. Alors les agitateurs, les niveleurs, les indépendants, soulevés par Gromwell, demandent à grands cris, la mort du roi. Ce qui reste de la Cham­bre basse, — et jamais ce qualificatif ne fut plus mérité, — nom­me trente-huit commissaires pour instruire le procès du mo­narque. Ce comité l'accuse de haute trahison, les communes adop­tent cet acte d'accusation et constituent, pour le jugement de Charles Ier, une commission de cent trente-trois personnes, dépu­tés, officiers, magistrats et citoyens. La chambre des lords, indi­gnée de cet attentat, rejette Ie bill àl'unanimité (1). Sans s'arrêter à cette résistance légale, les communes, partant du principe démo­cratique : Que tout pouvoir émane du peuple : déclarent que les communes, représentant le peuple anglais, possèdent la suprême

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 (1) Hist. de la révolution d'Angleterre, t. II, p. 352.

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autorité et que tout ce qui est jugé par elle à force de loi, sans le consentement du roi et des pairs. La commission, décrétée par la chambre des communes fut  donc constituée en haute cour pour juger le roi d'Angleterre. Du moins Cromwell n'avait  obtenu  ce résultat qu'en  soutenant une émeute militaire, en décimant les communes, en rejettant les pouvoirs des pairs du royaume. Après ce triple coup d'État, pour obtenir la condamnation du roi, il de­vait encore violer toutes les formes de la justice. « Ainsi, dit Ville-main, chez ce même peuple ou l'antique consécration du jugement par jurés assure à tout homme la sentence impartiale de ses égaux, le roi, plus maltraité que le moindre des  citoyens, était livré à une commission arbitrairement choisie par un parlement esclave (1) ».

 

   43. Le 20 janvier 1049, Charles comparut pour la première fois devant ses juges. Cromwell, Ireton, son gendre, les plus furieux indépendants, étaient au nombre des commissaires, que les prédicants, pour animer le peuple contre le roi, le grand Barrabas de Windsor, appelaient des Samuels et des Gédéons. Jusque dans le verbiage de ces prédications d'assassinats, on sent que l'idée révolu­tionnaire du protestantisme sert de manche à la hache qui doit frapper le roi. La comparution devant une telle assemblée ne pou­vait couvrir des projets criminels que d'un vain simulacre de jus­tice ; on ira pourtant jusqu'au comble des ignominies et des cruau­tés, comme pour montrer, qu'en dehors de l'Église, il n'y a plus de frein pour les passions. Charles déclina avec une dignité et un courage que les revers n'avaient pu abattre, la juridiction de ses ennemis et refusa de répondre, ou plutôt fit la réponse la plus légale et la plus victorieuse par ces seuls mots: Je ne vois pas ici de cham­bre des pairs, et d'ailleurs je fais  moi-même partie du Parlement. Ramené en leur présence le 22 et le 23 janvier, il persista à mécon­naître l'autorité de ce tribunal,  et montra, par la noblesse de sa contenance et de ses discours, qu'il n'est pas permis à des rebelles de faire perdre sa majesté à un roi qui sait se connaître. Enfin, il fut jugé par contumace, et condamné à mort comme traître, tyran et meurtrier. Le roi reparut une quatrième fois devant ses assas-

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(1) Histoire de Cromwell.

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sins pour entendre prononcer son arrêt. Sa fermeté n'en fut point altérée. En sortant de la salle de Westminster, poursuivi par les clameurs insultantes que poussaient des soldats apostés : Pauvres gens, dit-il, pour un peu d'argent ils en feraient  autant à leurs chefs. Un de ces misérables ayant osé lui  cracher à la figure, il se contenta de dire avec douceur que le Sauveur du monde avait souf­fert un pareil outrage. Trois jours s'écoulèrent entre le jugement et l'exécution. Dans ce court intervalle, ni les instances des ambas­sadeurs de France et de Hollande et des commissaires écossais, ni le généreux dévouement des lords  Hichemond, Hertford, Sou-thampton et Lindsay, qui demandèrent à mourir pour le roi, ne purent fléchir ses implacables ennemis. Si le grand nombre faisait la loi dans les crises politiques, Charles aurait dû facilement être sauvé. Les presbytériens et le corps de la cité lui étaient favora­bles, mais ils s'étaient bornés à passer le temps en jeûnes et en prières pour la conservation  de ses jours.  Les républicains n'a­vaient aux environs de Londres que huit mille hommes de troupes; mais choisis dans toute l'armée comme les plus forcenés fanati­ques, tenus le jour et la nuit en oraison, on les avait amenés à un tel degré de fureur qu'ils jetaient l'épouvante dans tout le peuple. D'un autre côté, les royalistes n'avaient ni énergie ni prévoyance ; ils s'étaient flattés que le jugement du roi n'était qu'un vain appa­reil destiné à arracher son consentement à des concessions exagé­rées ; et lorsqu'ils ne purent enfin douter de son péril, il était trop tard pour tenter de le secourir. Il n'eut donc plus qu'à subir sa sentence avec ce courage tranquille et ferme que donnent l'inno­cence et la religion. Ses derniers moments furent sublimes comme ceux de Marie Stuart. Comme son aïeule, il mourut avec la sainte joie des martyrs, en élevant son âme vers l'éternité ; comme elle, il pardonna à ses bourreaux. Ce fut le 30 janvier 1649 qu'il monta sur l'échafaud dressé devant son palais même de Whitehall. Le ré­gicide fut consommé en présence d'un peuple immense, qui le dés­avouait par sa douleur et par ses larmes. « Cette grande vérité, « dit l'historien Burnet, que les  conseils sanguinaires retombent « toujours sur leurs auteurs, ne parut jamais plus éclatante qu'à

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« la mort de Charles Ier. Sa contenance pieuse et digne au pied de « Péchafaud fit oublier toutes ses erreurs, et lui attira une com­passion universelle qui se tourna en haine contre ses meurtriers, « et fut la première et véritable cause de la mémorable révolution de 1660. » Le fameux livre intitulé l’lmage royale, publié peu de temps après la mort du roi, et dont on le croyait l'auteur, mit le comble à la pitié qu'avait excitée son supplice (1).

 

44. Guizot, dans un discours justement célèbre, constate que la révolution d'Anglerre a réussi et demande pourquoi. Le pourquoi, suivant le célèbre historien, c'est que les auteurs de cette révolution ont fondé, en Angleterre, la monarchie constitutionnelle ; et que leurs descendants ont fondé, en Amérique, la république des Etats-Unis. Les Etats-Unis n'ont rien de commun avec la révolution d'Angleterre, si ce n'est qu'ils sont nés de ses proscriptions et non de son esprit; et la monarchie constitutionnelle, établie sous Inno­cent III, par la Grande Charte, n'avait plus besoin d'être fondée au XVIe siècle. La révolution est née doublement du protestantisme : une première fois en ce sens que le protestantisme en a posé la cause en favorisant, en constituant même l'absolutisme des Tudors; une seconde fois, en ce sens qu'après avoir constitué l'absolutisme royal, il déchaîna contre, toutes les haines des partis et toutes les fureurs des sectes. Le déchaînement des sectes et des partis eut été inutile si l'absolutisme royal n'eut pas provoqué une réaction ; et l'absolutisme n'eut pas provoqué cette réaction terrible, si le pro­testantisme n'avait point faussé les voies du pouvoir souverain. Si vous supposez l'Angleterre fidèle au catholicisme, la révolution n'a plus ni raison d'être, ni agents d'exécution. Les viles passions d'un roi ont été la première cause de tous les mouvements révolution­naires, et le protestantisme en amnistiant ces passions royales, a promis à d'autres passions, un semblable bill d'amnistie. Sous l'au­torité de l'Église romaine, il se fut trouvé partout des freins ; après l'invasion du protestantisme épiscopal, presbytérien, indépendant, niveleur, toutes les barrières sont levées, le puits de l'abîme s'ouvre, la place est aux charlatans sinistres et l'Angleterre est plus agitée

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(1) Ragon, Op. cit. p, 149.

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que l'Océan qui l'entoure. Bossuet, avec son coup d'œil profond, a mieux vu que Guizot, cette révolution d'Angleterre ; il a reconnu ses causes dans les écarts de doctrines; ses moyens d'action, dans les passions soulevées; son but dans l'anéantissement du Christianisme. Après les folies et les crimes, l'Angleterre est revenue à la sagesse ; ce n'est pas le protestantisme qui lui en a donné le conseil ; et cette révolution, qui eût pu ne pas être, l'Angleterre en aura prononcé l'effacement, lorsqu'elle sera revenue sous la houlette paternelle du vicaire de Jésus-Christ. Il y a longtemps que l'Angleterre y tra­vaille; l'anglicanisme se dissout; l'île des saints revient à ses com­mencements. C'est l'arrêt de mort de la révolution d'Angleterre.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon