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Le point de départ reste l'idée que la doctrine trinitaire est l'expression de la dimension historique de Dieu, de la manière dont Dieu apparaît dans l'histoire.
En allant jusqu'au bout de cette idée, Hegel et, de façon différente, Schelling en viennent à ne plus distinguer ce processus de l'épiphanie historique de Dieu, d'avec un Dieu qui serait au‑delà, immuable en lui‑même; ils voient désormais dans le devenir de l'histoire, le devenir de Dieu lui-même.
La forme historique de Dieu est alors le mouvement progressif du divin devenant lui‑même; l'histoire est bien le devenir du Logos, mais le Logos lui‑même n'est réel que dans ce devenir de l'histoire.
En d'autres termes, c'est dans l'histoire seulement que le logos ‑ le sens de tout être ‑ s'engendre graduellement pour devenir lui‑même. L'historicisation de la doctrine trinitaire, telle qu'elle est impliquée dans le monarchianisme, devient ainsi l'historicisation de Dieu.
Cela revient à dire que le «Sens» n'est plus le créateur de l'histoire, mais que l'histoire devient créatrice du « Sens », celui‑ci devenant créature de l'histoire.
Karl Marx a, sur ce point, poussé résolument plus loin la réflexion: si le sens ne précède pas l'homme, il se trouve dans l'avenir que l'homme doit lui‑même promouvoir de haute lutte.
Mais il ressort de là que la pensée monarchienne entraîne la perte du chemin de la foi tout autant que le subordinatianisme.
Car dans une telle conception disparaît la confrontation des libertés, essentielle à la foi; disparaît également le dialogue de l'amour avec son caractère imprévisible; et disparaît enfin la structure personnaliste du Sens, avec la compénétration du maximum et du
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minimum, du Sens qui englobe l'univers et de la créature à la recherche du sens.
Tout cela ‑le caractère personnel et dialogal, la liberté et l'amour ‑ est fondu ici dans la nécessité du seul processus de la raison.
Mais une autre conséquence apparaît encore: vouloir pénétrer jusqu'en son fond la doctrine trinitaire, vouloir la réduction radicale à la logique, qui aboutit à historiciser le Logos lui‑même, et qui veut, en comprenant Dieu, comprendre aussi sans mystère l'histoire de Dieu, la construire suivant une exacte logique, cette tentative grandiose de prendre totalement en main la logique du Logos, nous ramène à une mythologie de l'histoire, au mythe du Dieu qui s'engendre lui‑même dans l'histoire.
La tentative d'une logique totale finit dans l'absence de logique, dans l'absorption de la logique par le mythe.
L'histoire du monarchianisme présente encore un autre aspect, que nous devons évoquer brièvement déjà sous sa première forme et à nouveau sous la forme que lui ont donnée Hegel et Marx, le monarchianisme contient une note nettement politique, il est “théologie politique”.
Dans l'ancienne Église, il sert à étayer théologiquement la monarchie impériale; chez Hegel, il devient l'apothéose de l'État prussien; chez Marx, un programme d'action pour un avenir heureux de l'humanité.
A l'inverse, on pourrait montrer comment dans l'Église ancienne, la victoire de la foi trinitaire sur le monarchianisme a représenté une victoire sur l'emploi politique abusif de la théologie: la foi trinitaire chrétienne a fait éclater les schémas utilisables à des fins politiques; elle a supprimé la théologie comme mythe politique; elle a refusé de faire servir la prédication à la justification d'une situation politique 22.
d) Doctrine trinitaire et théologie négative
En considérant l'ensemble, on peut constater que la forme ecclésiastique de la doctrine trinitaire se justifie tout d'abord négativement, à partir de l'impasse où aboutissent toutes les autres voies.
Peut‑être même est‑ce la seule justification que nous puissions réellement apporter ici. La doctrine trinitaire serait alors
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essentiellement négative; il faudrait la comprendre comme la seule manière de rejeter toute prétention à une intelligence exhaustive, comme le symbole du caractère insoluble du mystère de Dieu. Elle deviendrait sujette à caution, si elle prétendait simplement a un savoir positif.
Si la laborieuse histoire des efforts humains et chrétiens, pour atteindre Dieu prouve quelque chose, c'est bien d'abord ceci: toute tentative de capter Dieu dans nos concepts conduit à l'absurde.
Nous ne pouvons parler convenablement de Lui qu'en renonçant à le concevoir, qu'en sauvegardant son caractère inconcevable. La doctrine trinitaire ne doit donc pas apparaître comme la solution du mystère de Dieu.
Elle est une affirmation des limites; elle est un geste qui renvoie au‑delà d'elle et évoque l'ineffable; elle n'est pas une définition qui situe une chose dans les compartiments du savoir humain; elle n'est pas un concept grâce auquel la chose pourrait être captée par l'esprit humain.