Darras4-24

RENCONTRES INOUBLIABLES.

§ IV. Première vocation des Apôtres.

 

  14. Jean-Baptiste continuait à préparer les voies au Fils de Dieu. «Jésus étant revenu sur les bords du Jourdain, Jean, accompagné de deux de ses disciples, le vit. Et le montrant de loin, il répéta cette parole: Voilà l'Agneau de Dieu. Les deux disciples, en entendant leur maître s'exprimer ainsi, suivirent Jésus. Or, Jésus s’étant retourné, vit qu'ils le suivaient et leur dit: Que cherchez-vous? — Rabbi (Maître), répondirent-ils, où demeurez-vous? — Venez et voyez, dit Jésus. — Ils vinrent donc, virent où il demeurait, et passèrent avec lui cette journée. Or, il était environ la dixième heure (quatre heures du soir). L'un de ces deux disciples qui avaient entendu Jean-Baptiste et qui avaient suivi Jésus, était André, frère de Simon Pierre. Il rencontra son frère Simon, et lui dit: Nous avons trouvé le Messie (c'est le nom du Christ). Et il l'amena à Jésus. Jésus, fixant sur lui son regard, lui dit: Tu es Simon, fils de Jonas: mais plus tard tu porteras le nom de Céphas,(en hébreu: Pierre 1.)» Telle est, dans son admirable simplicité le récit de Jean l'Évangéliste. Le second disciple, qui n'est pas nommé, et qui suit, avec André, les pas de Jésus, c'est Jean lui-même. Devenu l'historien de ce détail solennel, il a le désintéressement de se tenir à l'écart, et de voiler sa personne avec une admirable modestie. Avoir suivi les traces de Jésus, sur les rives du Jourdain; avoir entendu, de la bouche du Précurseur, la désignation sacramentelle: «Voilà l'Agneau de Dieu;»

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1. Joan., I, 35-42 #

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avoir passé les dernières heures du jour avec le Christ, alors qu'il était encore inconnu, ce sont des privilèges que l'on enviera jusqu'à la fin du monde. Jean l'Évangéliste ne veut point environner son nom de tant d'honneurs. Il se dissimule, et ne laisse apercevoir qu'André, frère de Pierre: il lui suffit d'avoir eu cette félicité; il n'en revendique pas la gloire; mais un trait, qui lui échappe, comme malgré lui, nous le fait deviner, «Or, dit-il, il était environ la dixième heure du jour.» C'est qu'en effet, l'heure où, pour la première fois, une âme rencontre Jésus et s'attache à lui, devient la plus mémorable entre les heures. On ne l'oublie jamais, et le vieillard d'Ephèse, parvenu au terme de sa carrière apostolique, en écrivant son Évangile, avait présente, à sa pensée, cette heure bénie, où le Précurseur lui avait montré l'Agneau de Dieu. Qu'on lise les mémoires laissés par les amis des héros de ce monde, et qu'on y cherche, avec une telle émotion, une pareille impersonnalité! A un autre point de vue, qu'on se demande pourquoi Pierre, absent encore, est déjà si soigneusement indiqué, à propos d'André, son frère. Jésus n'a point encore vu Pierre, et cependant Pierre occupe le premier plan. Quand Jean l’Évangéliste s'efface d'une scène où il était acteur, c'est sur Pierre qu'il reporte l'attention. Quand on amène à Jésus cet étranger, qui n'est point encore son disciple, le Sauveur «fixe sur lui son regard:» Intuitus eum. «Tu es Simon, fils de Jonas, lui dit-il, mais dans l'avenir tu t'appelleras Pierre.» Les protestants, les schismatiques, qui lisent l'Évangile, et le reconnaissent comme la règle de la foi, comprennent-ils toute la portée de ces témoignages?

  15. Cependant André, Jean et Simon, fils de Jonas, ne restent avec Jésus que quelques heures. Ils ont seulement voulu savoir où il demeurait. Rabbi! Maître! tel est le premier titre qu’ils lui donnent; avec quelle joie ils lui donneront plus tard le nom de Seigneur! Après quelques instants d'entretien, André et Jean ont reconnu en lui le Messie, le Christ. Simon Pierre s'est adjoint à eux mais aucun ne songe encore à quitter tout, pour s'attacher exclusivement à un tel guide. Ils reviendront l'entendre, puisqu'ils le connaissent; mais cet espoir leur suffit, ils ne veulent rien de plus.

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C'est qu'ils n'ont point encore entendu la parole puissante de Jésus-Christ, qui les appelle. Sans cette vocation divine, nul n'a la force de renoncement et de sacrifice que suppose l'apostolat. Ils retournent donc, ces pêcheurs du lac de Génésareth, à leurs barques et à leurs filets; mais ils connaissent maintenant le Christ, et quand il daignera les appeler à lui, ils seront prêts à le suivre. Simon, fils de Jonas, et André son frère, étaient nés au village de Bethsaïda 1, à quelques stades à l'extrémité du lac de Génésareth, sur la côte occidentale 2; mais ils habitaient la cité voisine de Capharnaum 3 où nous retrouverons plus tard Simon, dans la maison de sa belles mère. Jean, fils de Zébédée, était lui-même de Caphamaûm 4. Selon la remarque du docteur Sepp, leur métier les avait souvent amenés sur les rives du Jourdain, où ils avaient des relations d'affaires avec les pêcheurs de Béthanie. Il paraît même qu'à l'approche des grandes fêtes, ils portaient leurs poissons pour les vendre à Jérusalem. C'est probablement ainsi que Jean l'Évangéliste, ayant eu occasion d'aller à la maison de Caiphe, était connu de la servante, qui, à sa recommandation, laissa saint Pierre entrer dans le vestibule, lorsque Jésus fut amené devant le Grand-Prêtre 5. Quoi qu'il en soit, deux pêcheurs ont voulu voir où demeurait Jésus, celui que Jean-Baptiste leur avait désigné sous le nom d'«Agneau de Dieu.» Jésus leur a dit: «Venez et voyez!» Après quelques heures passées en la compagnie du nouveau maître, ils ont reconnu le Christ, le Messie; et ils lui amènent Pierre, un pêcheur comme eux. Ce sont là pourtant les premiers éléments de l'Église immortelle, fondée par Jésus-Christ! Le rationaliste trouve cela tout simple; aux yeux de quiconque voudra y réfléchir, le moyen choisi est tellement disproportionné avec 1’effet, que, sans autre preuve, nous sommes en droit d'affirmer que l'Église est divine.

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1. Erat autem Philippus a Bethsaïda, civitate Andreœ et Pétri. (Joan., I, 44.) — 2. Relaad, Pa/œst. illustr., tom. H, pag. 654. — 3. Le voisinage de Bethsaïde et ée CapharuaûiD est attesté par saint Épiphane, Advers. hœres., lib. II. (Reland, falœst. illustr., tom. II, pag. 654.) — 4. Marc, I, 19-21. — 5. Joan., xvni, 15, 18; docteur Scpp, Ln Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, traduite par M. C. Sainte» Foi, tom. 1, pag. 307.

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  16. «Le lendemain, Jésus, voulant retourner en Galilée, rencontra Philippe: Suis-moi, lui dit-il.— Or, Philippe était de Bethsaïda, patrie d'André et de Pierre. Philippe rencontra Nathanael, et lui dit: Celui dont a parlé Moïse, au Livre de la loi 1, celui qui fut annoncé par les Prophètes 2, nous l'avons trouvé; c'est Jésus, fils de Joseph de Nazareth. — Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth? répondit Nathanaël. — Viens et vois, reprit Philippe. — Quant Jésus vit Nathanaël approcher, il dit: Voici un véritable fils d’lsraël; en qui il n'y a point de déguisement. — D'où me connaissez-vous donc? demanda Nathanaël. — Avant que Philippe t'appelât, répondit Jésus, je te voyais, quand tu étais encore sous le figuier. — Maître, s'écria Nathanaël, vous êtes le Fils de Dieu; vous êtes le roi d'Israël! — Tu as cru, reprit Jésus, parce que je l'ai dit: Je te voyais sous le figuier! Tu verras des merveilles plus grandes que celle-ci. — Et il ajouta: En vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert, et les Anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l'homme 3. »

  17. Voici comment les rationalistes modernes traduisent cet admirable récit de l'Évangile. «Quelquefois, disent-ils, Jésus usait d'un artifice innocent, qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner, quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël 4. S'il y a quelque chose qui frappe, dans le texte sacré que nous venons de reproduire, c'est précisément l'absence de toute mise en scène, et de toute affectation. Jésus va reprendre la route de la Galilée; d'un mot, il s'attache Philippe. «Suis-moi!» et Philippe le suit. Qu'on explique, si l'on peut, la souveraineté d'une telle parole, dans la bouche de celui qui l'a prononcée, et l'obéissance spontanée de celui à qui elle s'adresse. Non-seulement Philippe suit Jésus; mais Philippe reconnaît en lui le Messie, promis par Moïse et prédit par les Prophètes. Ce qu'André et Jean avaient fait, la veille, en faveur de Simon, Philippe

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1. Gmes., xLix, 10; Deufer., xvni, 18. —2.Is. l3., XL, 10; XLV, 8; Jerem., xxui, 6; Ezeeh., xxiiv, 23; xxxvH, Î4; Dan., ix, etc. — 3 Joaa^ i, 43 ad alUok — 4 Vie de Jésus, pag. 102.

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le fait pour Nathanaël; il court l'informer de ce grand avénement du Christ. «Le Messie est venu: c'est Jésus, fils de Joseph de Nazareth!» Philippe ne sait encore, sur l'origine et la patrie de Jésus, que ce qu'en raconte le vulgaire. Nathanaël s’étonne que le Messie puisse sortir de Nazareth, quand les Prophètes ont signalé Bethléem comme la cité où doit naître le Christ. Il en fait la remarque avec bonne foi. Philippe n'a rien à répondre à l'objection, et cependant il persiste dans sa croyance; il ne doute pas que Nathanaël lui-même ne la partage bientôt, s'il veut seulement le suivre. «Viens et vois,» lui répond-il. Voir Jésus et en être vu, cela suffisait pour entraîner la foi. Quelle puissance surhumaine avait donc agi sur l'esprit de ce disciple, à qui Jésus n'avait encore adressé qu'une parole: «Suis-moi!» Après le rapide dialogue, échangé à l’écart, dans la campagne, entre les deux amis, ils accourent à Jésus. Le divin Maître, au moment où Nathanaël s'approche, lui dit: «Voilà un véritable fils d'Israël, en qui il n'y a point de déguisement.» Selon la belle remarque d'un interprète, cette parole faisait plus que répondre à l'objection formulée par Nathanaël, au sujet du lieu de naissance du Messie, elle lui prouvait la divinité même de Jésus, qui avait entendu, quoiqu'absent, l'entretien secret et qui lisait réellement l'objection du nouveau venu dans sa propre pensée. Pour bien saisir le sens de l'allusion, il faut se rappeler la signification hébraïque du nom d'Israël, «Fort contre Dieu,» donné au patriarche Jacob, après la vision de l'Échelle mystérieuse. Ce terme d'Israélite: Fort contre Dieu, employé en cette circonstance, était à lui seul toute une révélation. Un autre qu'un Juif ne l'eût pas comprise; mais Nathanaël ne pouvait s'y méprendre. Il sent que le regard de Jésus plonge dans le plus profond de sa conscience, et s'écrie: «D'où me connaissez-vous?» La mention du figuier, sous

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1. « Jésus-Christ ne s'arrête point à prouver à NathanaëI qu'il n'était pas de Nazareth, mais de Bethléem, selon que les saints Prophètes l'avaient prédit. Car il pouvait être de Bethléem, comme tant d'autres, et n'être pas cependant le Christ. Mais il prend une autre voie beaucoup plus certaine pour lui donner lieu de connaître sa divinité, car il lui fait voir qu'il avait été présent au milieu d'eux lorsqu'ils croyaient s'entretenir seuls.» (Le Maistre de Sacy, Comm. sur l'Èv. de S. Jean, chap. l, 47.)

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lequel il était assis, avant que Philippe l'eût appelé, et où l'œil divin de Jésus l'avait suivi, à travers la distance, cette particularité intime dont nul n'avait été témoin, achève de porter la foi dans son âme: «Rabbi (Maître), dit-il, vous êtes le Fils de Dieu, le roi d’lsraël;» et Jésus, continuant l'allusion à l'histoire du patriarche Jacob, divinement surnommé Israël, reprend: «Vous, vrai fils d'Israël, vous verrez les Anges monter et descendre sur la tête du Fils de l'homme.» Voilà, dans sa simplicité incomparable, et dépouillé de tout apprêt d'un «artifice» quelconque, le mystère de cette vocation de Nathanaël 1. Le rationalisme ne paraît pas même soupçonner ce qu'il y a de caractères intrinsèques d'authenticité, de bonne foi et de puissance divine, dans ce texte Évangélique; et le commentaire qu'il en donne se réduit à une prétentieuse pasquinade.

RENCONTRES INOUBLIABLES.

 

 

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