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CHAPITRE XXIII.
De Caton qui, ne pouvant supporter la victoire de César, se donne la mort.
Toutefois, après Lucrèce, dont plus haut j'ai dit suffisamment ce qu'il fallait penser, il leur est dificile d'invoquer un exemple ayant plus d'autorité que celui de ce Caton, qui se tua à Utique (1). Non qu'il soit le seul, mais à cause de sa réputation de science et de vertu (2), il semble qu'on a pu, et qu'on peut, sans encourir de reproche, faire ce qu'il a fait. Que dirai-je donc en particulier de l'action de cet homme? Sinon que ses amis, parmi lesquels se trouvaient des hommes également instruits, le dissuadaient sagement de cette résolution ; ils jugeaient qu'elle renfermait plus de lâcheté que de courage ; qu'elle était inspirée par une faiblesse impuissante à supporter l'adversité, plutôt que par un sentiment d'honneur qui redoute l'infamie. Caton lui‑même révèle ce sentiment dans les conseils qu'il donne à son fils. Si c'est une honte de vivre sous César victorieux, pourquoi conseiller cette honte à son fils, en lui ordonnant de tout attendre de la clémence du vainqueur? Pourquoi ne pas l'obliger à mourir avec lui? Si Torquatus est félicité d'avoir mis à mort son fils victorieux, pour avoir combattu contre ses ordres (3), pourquoi Caton, qui ne s'épargna pas lui‑même, épargne‑t‑il son fils vaincu comme lui? Eh quoi ! est‑il plus honteux d'être vainqueur contre l'ordre de son chef, que de subir un vainqueur contre les répugnances de l'honneur? Caton n'a donc pas cru que ce fût une honte de vivre sous César victorieux, autrement le fer paternel eût préservé son fils de cet opprobre. Quoi donc le porte à en user ainsi ? C'est que, autant il aime ce fils pour lequel il réclame et espère la clémence de César, autant il envie à ce dernier, (César lui‑même l'a dit) (4) la gloire de lui par-
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(1) Il s'agit de Caton le jeune, arrière petit‑fils de Caton l'Ancien. Il est connu sous le nom de Caton d'Utique, du nom de la ville où il s'est donné la mort.
(2) La sagesse et la vertu des deux Catons étaient devenues proverbiales, d'où ce mot de Juvénal: “Un troisième Caton est tombé du ciel. » (Liv, 1, Sat. ii.)
(3) Tite‑Live raconte que le consul Manlius Torquatus fit mettre à mort son fils, pour avoir combattu contre son ordre, encore que ce fils
eût remporté la victoire. (Liv. VIII.)
(4) Plutarque dit qu'en apprenant la mort de Caton, César s'écria: “ Caton, j'envie la gloire de ta mort, puisque tu m'as envié celle de te conserver la vie. ” (In Catone.)
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donner, ou pour me servir d'une expression plus douce, il rougit de ce pardon.
CHAPITRE XXIV.
Régulus supérieur à Caton en vertu, les chrétiens
supérieurs à Régulus.
Nos adversaires ne veulent pas que nous préférions à Caton le saint homme Job, qui aima mieux souffrir dans sa chair les plus cruels tourments, que de s'en délivrer en se donnant la mort, ni les autres saints que nos Ecritures, d'une si haute autorité et si dignes de foi, nous représentent aimant mieux subir les chaînes et la domination des ennemis, que de s'ôter eux-mêmes la vie. Mais, appuyés sur leurs propres livres, nous jugeons Marcus Régulus supérieur à Marcus Caton. Caton n'a jamais vaincu César, auquel il refuse de se soumettre après sa défaite, et, pour ne pas reconnaitre l'autorité de son vainqueur, il se tue lui‑même. Quant à Régulus il a déjà battu les Carthaginois; général il a donné aux Romains, non pas une victoire toujours triste sur des concitoyens, mais un triomphe glorieux sur les ennemis de la patrie. Vaincu dans la suite, il aime mieux subir les fers de ces mêmes ennemis que de s'y dérober par la mort. Il conserve la patience sous le joug des Carthaginois en leur livrant son corps vaincu; il garde la constance dans son amour pour Rome, en laissant à ses concitoyens son cœur invincible. Ce qui l'empêche de se tuer, ce n'est pas l'amour de la vie; la preuve c'est que, pour rester fidèle à son serment, il n'hésite pas à retourner chez ces mêmes ennemis, plus irrités encore contre lui par l'avis qu'il vient d'émettre au sénat, que par les victoires qu'il a remportées sur eux. En préférant terminer ses jours au milieu des tourments inventés par leur rage, plutôt que de se tuer lui‑même, ce généreux contempteur de la vie montre bien qu'il considérait comme un grand crime de se donner la mort. Parmi leurs grands hommes les plus illustres et les plus vertueux, les Romains n'en sauraient trouver un plus digne d'éloges ; le succès n'a pu le corrompre, il est resté pauvre après une si grande victoire; le malheur n'a pu l'abattre, il retourne intrépide, subir des supplices inouïs. Ainsi donc, ces braves et magnanimes défenseurs de la patrie terrestre, adorateurs, mais adorateurs sincères de dieux mensongers, et religieux observateurs de leurs serments, quoique par le droit de la guerre ils pussent tuer leurs ennemis vaincus, vaincus eux‑mêmes n'ont pas voulu s'ôter la vie; la mort ne leur causait aucun effroi, cependant, plutôt que de se la donner eux‑mêmes,
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ils ont préféré subir le joug des vainqueurs ! A combien plus forte raison les chrétiens, qui servent le vrai Dieu, qui aspirent à une patrie céleste, doivent‑ils s'abstenir d'un tel crime, si la Providence voulant les éprouver ou les châtier, les livre pour un temps au pouvoir de leurs ennemis? Celui qui étant si grand, s'est fait si petit par amour pour eux, ne les abandonnera pas dans cette humiliation. Ils doivent, dis‑je, d'autant plus s'en abstenir, qu'aucune loi, qu'aucun règlement militaire ne les oblige à tuer même leur ennemi vaincu. D'où vient donc cette pernicieuse erreur? Quoi! un homme s'ôte la vie, parce que son ennemi a commis un péché sur lui, ou pour éviter qu'il ne le commette, tandis qu'il n'oserait tuer ce même ennemi déjà coupable ou sur le point de l'être.
CHAPITRE XXV.
Qu'il n'est pas permis de commettre un péché pour en éviter un autre.
Mais, dit‑on , il est à craindre que, livré à la brutalité de l'ennemi et ressentant les douceurs de la volupté, le corps ne porte l'esprit à consentir au péché. Ce n'est donc pas pour éviter le crime d'autrui, mais pour prévenir le sien propre qu'on doit se donner la mort. Non, non, jamais une âme assujettie à Dieu et à sa sagesse bien plus qu'aux instincts charnels, ne consentira à ces mouvements impurs, excités dans son corps par une concupiscence étrangère. Cependant, puisque, comme la vérité le proclame, c'est un forfait odieux et damnable de se tuer soi‑même, qui sera assez insensé pour dire: Péchons maintenant de peur de pécher plus tard; commettons un homicide dans la crainte que peut‑être nous ne tombions dans un adultère! Si l'iniquité a un tel empire, qu'il nous faille choisir, non plus entre l'innocence et le crime, mais entre deux forfaits, ne vaut‑il pas mieux préférer un adultère incertain et à venir, à un homicide actuel et certain ? Ne vaut‑il pas mieux commettre un péché que la pénitence peut expier, que d'en commettre un qui exclue le repentir ? Ceci soit dit pour ces fidèles qui, craignant de consentir aux mouvements excités en eux par une brutalité étrangère, pensent qu'ils doivent se donner la mort pour éviter leur propre crime et non celui d'autrui. Mais à Dieu ne plaise qu'une âme chrétienne qui se confie en son Dieu, qui a mis son espérance en lui, donne un consentement honteux aux voluptés des sens! Cette concupiscence rebelle, qui réside dans nos membres de mort, peut bien s'émouvoir comme par sa propre loi, contrairement à
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notre volonté; mais, si ses mouvements sont exempts de faute dans le corps qui les souffre pendant le sommeil, combien plus sont‑ils innocents dans celui qui les éprouve malgré lui et sans y consentir ?
CHAPITRE XXVI.
Motifs qui doivent nous faire comprendre comment quelques saints se sont ôté la vie, ce qui ordinairement n’est pas permis.
Cependant, disent‑ils, dans les temps de persécution, de saintes femmes, pour échapper au déshonneur, se sont précipitées dans le fleuve qui devait les engloutir; elles y ont trouvé la mort, et l’Eglise catholique honore avec solennité leur martyre (1). Je ne veux point juger témérement de ces personnes; j'ignore si une autorité divine, par des témoignages dignes de foi, n'a pas engagé l'Eglise à leur rendre ces honneurs; il se peut faire qu'il en soit ainsi. Que dire, en effet, si elles ont agi ainsi, non par une fausse persuasion humaine, mais par une inspiration divine, écoutant, non pas la voix de l'erreur mais celle de l'obéissance, comme Samson, dont il ne nous est pas permis de croire autrement. Lorsque Dieu commande et qu'il fait connaître clairement ses ordres, qui oserait faire un crime de l'obéissance? Mais il ne s'ensuit pas qu'on puisse sans crime se proposer d'immoler son fils à Dieu, parce qu'Abraham est loué pour l'avoir fait. Quant, obéissant à ses chefs légitimes, le soldat donne la mort à un homme, aucune loi civile ne l'accuse d'être homicide; il y a plus, il serait considéré comme rebelle et traître s'il ne le faisait. Mais s'il agit ainsi de son autorité privée, il devient responsable du sang qu'il a versé. Il est donc puni pour le même acte, s'il le fait sans ordre, ou s'il ne le fait pas, ayant reçu l'ordre de le faire. S'il en est ainsi quand un général commande, à combien plus forte raison quand le Créateur lui‑même donne ses ordres. Aussi celui qui sait qu'il n'est pas permis de s'ôter la vie, peut se tuer, si c'est pour obéir à celui dont il n'est pas permis de mépriser le commandement; cependant, qu'il ait soin de s'assurer que cet ordre est bien certain. Pour nous, nous éclairons les consciences suivant les règles que nous avons apprises, et nous ne prétendons pas juger des choses cachées. «Personne ne sait ce qui se passe dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui. »
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(1) Sainte Pélagie, sa mère et son sœurs, s'illustrèrent par ce genre de martyre. (Peut‑être faudrait‑il mettre sainte Pélagie, sainte Domnine et ses deux filles. Car les Actes disent que lorsque sainte Pélagie se précipita du toit, elle était seule. En parlant de femmes qui se sont jetés dans un fleuve, saint Augustin fait évidemment allusion à la mort de sainte Domnine et de ses filles.) Saint Ambroise fait leur éloge. (liv. III de Virg., et Epist. ad Simpl.) Baronius (An. 303) soupçonne que ce sont les mêmes dont parle Eusèbe. (Hist. Eccl., liv. VIII, chap. xxiv.)
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(I Cor., 11, 11.) Ce que nous disons, ce que nous attestons, ce que nous approuvons de toute manière, c'est qu'il n'est permis à personne de se donner la mort, soit pour échapper aux misères de cette vie, s'exposant ainsi à tomber dans des misères éternelles; soit pour éviter les péchés d'autrui, car alors, celui que la faute d'un autre laissait innocent, se charge lui‑même d'un très grand crime, soit à cause de ses péchés passés, car, au contraire, on a besoin de vivre pour les expier par la pénitence; soit par le désir d'une vie meilleure, qu'on espère après celle‑ci, car cette vie meilleure qui suit la mort, n'est point pour ceux qui se sont eux‑mêmes ôté la vie.
CHAPITRE XXVII.
Est‑il permis de s'ôter la vie pour éviter
le péché.
Reste encore un motif, dont j'ai déjà parlé, pour lequel on croit utile de se donner la mort: c'est la crainte que l'attrait du plaisir ou la violence de la douleur ne fasse tomber dans le péché. Si l'on admettait cette raison, il s'ensuivrait qu'on devrait encore bien plutôt exhorter les hommes à se tuer, lorsqu'ils viennent de recevoir dans le sacrement de la régénération le pardon de toutes leurs fautes. Le passé étant effacé, c'est vraiment le temps de se mettre en garde contre les iniquités à venir. S'il est jamais permis de se donner la mort, pourquoi pas surtout en ce moment? Pourquoi le nouveau baptisé tient‑il encore à la vie ? Pourquoi exposer de nouveau ce front purifié à tous les dangers de ce monde ; puisqu'il est si facile de l'en affranchir par une mort volontaire, et qu'il est écrit : «Celui qui aime le danger y tombera? » (Eccli., 111, 27.) Pourquoi donc aimer tant et de si grands périls, ou si on ne les aime pas, pourquoi s'y exposer en conservant une vie qu'il est permis de quitter? Y aurait‑il quelqu'un d'assez insensé et d'assez aveugle, pour croire qu'il doive se donner la mort, de peur d'être poussé au crime par la tyrannie d'un maître, tandis qu'il serait obligé de conserver la vie pour vivre au milieu d'un monde rempli de ces tentations, qu'on redoute sous un seul maître, et d'une foule d'autres qui se rencontrent toujours ici‑bas ? Pour quelle raison exhorter les baptisés, soit à garder la virginité, soit à observer la continence dans le veuvage ou la fidélité dans le mariage? C'est un temps perdu , si nous avons une voie plus courte et exempte du péché pour envoyer au Seigneur plus innocents et plus purs les nou-
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p475 LIVRE I. ‑ CHAPITRE XXVIII.
veaux baptisés, en leur persuadant de s'ôter la vie, aussitôt qu'ils ont reçu le pardon de leurs fautes ? Or, si celui qui croirait que ceci puisse se faire et se conseiller serait, non‑seulement, un ignorant, mais un insensé; de quel front alors oser dire à un homme: Tuez‑vous, de peur que, vivant sous un maitre impudique, vous n'ajoutiez une faute plus grave à vos fautes légères; puisqu'on ne saurait sans crime lui dire: Tuez‑vous, maintenant que tous vos péchés sont effacés, de crainte d'en commettre de pareils ou de plus grands, en vivant dans un monde rempli de séductions, de cruautés, d'ignorances et de menaces? Parler ainsi, serait un crime; donc aussi, c’est un crime de se donner la mort. S'il était permis de le faire, on ne pourrait en trouver une cause plus légitime que celle dont nous venons de parler; or, celle‑là même ne l'est pas, donc, il n'y en a aucune.
CHAPITRE XXVIII.
Deseins de Dieu, en permettant ces outrages qu’ont subis ses chastes servantes.
1. Aussi, fidèles servantes du Christ, la vie ne doit point vous être à charge parce que les ennemis ont abusé de votre pudeur; grande et solide est votre consolation, si votre conscience vous assure que vous n'avez point consenti au péché, qui a été permis contre vous! Mais, direz-vous, pourquoi a‑t‑il été permis ? Il est vrai que la Providence de celui qui a créé, et gouverne le monde est un abîme, « que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles. » (Rom., xi, 33.) Cependant, examinez sincèrement vos consciences : ne vous êtes‑vous point enorgueillies de votre virginité et de votre continence? Trop sensibles aux louanges des hommes, n'avez‑vous point jalousé celles qui possédaient les mêmes dons? Je ne vous reproche pas ce que j'ignore, et je n'entends point ce que votre conscience vous répond. Si pourtant, elle vous dit qu'il en est ainsi, alors ne soyez pas surprises d'avoir perdu ce par quoi vous cherchiez à plaire aux hommes, et d'avoir conservé ce qui échappe à leur vue. Si vous n'avez pas consenti au péché, c'est Dieu qui, par son secours, vous a empêché de perdre sa grâce, et l'opprobre souffert de la part des hommes a succédé à la gloire humaine, pour vous détourner d'aimer trop cette dernière. Faibles âmes, que l'un et l'autre vous consolent, d'un côté c'est l'épreuve qui sanctifie, de l'autre, le châtiment qui instruit. Pour celles à qui leur conscience rend le témoignage de ne s'être jamais enorgueillies de leur virginité et de leur continence, qui, humbles de cœur, se sont réjouies avec crainte de ce don de Dieu ; qui, loin de porter envie à celles qui possédaient ces
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p476 DE LA CITÉ DE DIEU.
belles vertus, et de rechercher les louanges des hommes, d'autant plus grandes que la vertu qui les mérite est plus rare, ont, au contraire, désiré que le nombre des âmes chastes s'accrût, plutôt que d'être elles‑mêmes distinguées par leur petit nombre; si, dis‑je, quelques‑unes d'elles ont souffert de l'insolence des barbares, qu'elles n'accusent point Dieu qui l'a permis; qu'elles ne pensent pas que sa providence cesse de veiller sur ces actes, parce qu'elle permet ce que personne ne peut commettre impunément. En effet, Dieu, par un secret jugement, lâche quelquefois la bride aux mauvaises passions, se réservant de les punir d'une manière manifeste au dernier jugement. Ces femmes, auxquelles leur conscience rend le témoignage de ne point s'être enorgueillies de leur chasteté, et qui, cependant, ont été outragées par les barbares, avaient peut‑être quelque défaut secret, qui aurait dégénéré en orgueil, si, dans ce désastre public elles eussent échappé à cette humiliation. Comme donc quelques‑uns sont enlevés par la mort de peur que la corruption ne les pervertisse (Sag., iv, 11), de même, quelque chose a été ravie à ces personnes par la violence, de crainte que la prospérité n'altérât leur modestie. Ainsi, ni celles qui étaient trop vaines de leur vertu intacte, ni celles qui, sans l’insolence des ennemis auraient pu le devenir, n'ont perdu la chasteté, mais elles ont appris à être humbles; celles‑là ont été guéries de l'orgueil, celles‑ci en ont été préservées.
2. N'oublions pas non plus de faire observer que, parmi celles qui ont subi ces outrages, quelques‑unes peut‑être regardaient la continence comme un bien du corps, qui demeure tant que le corps est pur de toute souillure étrangère, et non comme un bien qui consiste dans une volonté ferme, aidée de la grâce divine, par laquelle l'âme et le corps sont sanctifiés ; bien tel qu'il ne saurait nous être ravi sans notre consentement. Peut‑être sont‑elles maintenant délivrées de cette erreur. Et de fait, considérant avec quelle droiture d'intention elles ont servi Dieu, convaincues par la foi qu'il ne peut délaisser ceux qui le servent et l'invoquent ainsi, sachant d'ailleurs combien la chasteté lui plaît, elles concluent qu'il n'aurait jamais permis qu'un tel accident arrivât à ses saintes, si la sainteté qu'il leur a donnée et qu'il aime en elles pouvait se perdre ainsi.
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p477 LIVRE 1. ‑ CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXIX.
Réponse que les chrétiens peuvent faire aux paiens, qui leur reprochent de n'avoir pas été délivrés par Jésus-Christ de la fureur des barbares.
Toute la famille du Dieu souverain et véritable a donc une consolation propre, consolation vraie, qui ne repose pas sur l'espérance de choses fragiles et périssables. Même cette vie temporelle, elle ne doit point la prendre en dégoût, puisqu'elle y est instruite pour la vie éternelle; elle use des biens d'ici‑bas, comme une étrangère et sans y attacher son cœur; quant aux maux, ils lui servent d'épreuve ou de correction. Relativement à ceux qui insultent à sa souffrance et lui disent: “Où est votre Dieu » (Ps. XLI, 4), s'ils la voient subir quelques calamités temporelles, «ils nous disent eux‑mêmes, lorsqu'ils sont soumis aux mêmes malheurs, où sont leurs dieux, puisqu'ils ne les adorent ou ne prétendent les adorer que pour en être préservés. Pour elle, voici sa réponse: Mon Dieu est présent partout, tout entier en tout lieu, sans être renfermé dans aucun; il peut être présent sans qu'on le voie, et absent sans changer de place. S'il m'afflige, c'est pour éprouver ma vertu ou châtier mes péchés; pour ces maux patiemment soufferts, il me réserve une récompense éternelle. Mais qui êtes‑vous donc, vous qui ne méritez pas même qu'on vous parle de vos dieux, à plus forte raison de mon Dieu , « ce Dieu redoutable plus que tous les autres, car tous les dieux des Gentils sont des démons, au lieu que c'est le Seigneur qui a fait les cieux?» (Ps. xcv, 4.)
CHAPITRE XXX.
A quelle sorte de prospérités aspirent ceux qui se
plaignent du Christianisme.
Si ce Scipion Nasica, autrefois votre pontife, lui que le sénat, recherchant l'homme le plus vertueux, choisit unanimement pour aller recevoir la déesse de Phrygie; si, dis‑je, cet homme, dont peut‑être vous n'oseriez supporter la présence, vivait encore, lui‑même réprimerait votre impudence. Car, pourquoi dans les maux qui vous affligent, accusez‑vous par vos plaintes, les temps du christianisme ? N'est‑ce pas parce que (vous) voudriez satisfaire en paix vos passions, et vous abandonner sans trouble à toutes les dissolutions ? Non, vous ne désirez pas la paix, l'abondance pour en jouir honnêtement, c'est‑à‑dire, avec modération, tempérance et piété; mais, afin de vous procurer par de folles dépenses des
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p478 DE LÀ CITÉ DE DIEU.
voluptés nombreuses et variées, qui, en corrompant les mœurs, produisent au sein de la prospérité des maux pires que la cruauté des ennemis. Or, ce Scipion, votre souverain pontife, l'homme le plus vertueux au jugement du sénat, redoutant pour vous cette corruption malheureuse, ne voulait pas qu'on détruisît Carthage, la rivale de Rome, et s'opposait à Caton qui était d'un avis contraire. Il craignait que la sécurité ne devînt funeste aux âmes amollies, et pensait que la crainte était nécessaire aux citoyens comme un tuteur aux pupilles. Son sentiment était juste, les événements se chargèrent de lui donner raison. Carthage ayant été détruite, ce grand sujet de terreur pour Rome étant disparu, une foule innombrable de maux naissent de la prospérité. D'abord la concorde entre les citoyens périt étouffée dans de sanglantes séditions; puis, par un enchaînement de causes funestes, les guerres civiles s'allument; il y a tant de massacres, tant de sang répandu, on y voit une soif si féroce de proscriptions et de brigandages, que ces Romains qui, dans les temps de vertu, ne craignaient que les maux que pouvaient leur causer les ennemis, alors dégénérés en souffrent de plus cruels de la part de leurs concitoyens; et, cette passion de dominer, défaut le plus enraciné dans l'esprit romain, étant demeurée victorieuse dans un petit nombre des plus puissants, réduisit sous le joug le reste du peuple accablé et abattu.
CHAPITRE XXXI.
Quels vices accrurent chez les Romains cette passion de dominer.
Mais cette passion de dominer pouvait‑elle se calmer dans des esprits superbes, avant d'arriver par des honneurs continués jusqu'à la puissance royale. Or , cette continuation d'honneurs ne pouvait avoir lieu, si une brigue ambitieuse n'eût prévalu, et cette brigue ne pouvait prévaloir que chez un peuple corrompu par l'avarice et la débauche. Ce qui rendit le peuple avare et débauché ce fut cette prospérité que, par une sage prévoyance, Nasica voulait écarter, en demandant que la rivale la plus forte et la plus puissante de Rome fût conservée. La crainte selon lui eût arrêté la licence, sans licence plus de débauche, et sans débauche plus d'avarice ; ces
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p479 LIVRE 1. ‑ CHAPITRE XXXII.
vices comprimés, on eût vu s'épanouir et croître
la vertu nécessaire à la république, et sa main tenir une liberté nécessaire à la vertu. C'est cette même prévoyance, cet amour éclairé de la patrie qui porte ce souverain pontife, reconnu, (on ne saurait assez le dire,) pour le citoyen le plus vertueux par tout le sénat, qui le porte, dis‑je, à s'opposer au dessein que ses collègues avaient de bâtir un amphithéâtre; il leur persuade avec une noble éloquence de ne point permettre que la mollesse des Grecs corrompe l’austérité des mœurs romaines, et ne relâche la vigueur de leur vertu. Telle fut l'autorité de sa parole que le sénat éclairé par son discours, défendit même qu'on apportât des sièges pour assister aux jeux scéniques, usage qui, déjà commençait à s’introduire. Avec quel zèle n'eût‑il pas banni de Rome ces jeux eux‑mêmes, s'il eût osé s’élever contre l’autorité de ceux qu'il croyait des dieux, et qu'il ne savait pas être de funestes démons, on s'il le savait, qu'il croyait plutôt devoir apaiser que mépriser. En effet, elle n’avait pas encore été révélée aux nations, ceette doctrine supérieure qui, purifiant le cœur par la foi, l’élève aux cieux et même par‑delà les cieux et qui, le transformant par une humble piété, l'affranchit de l’orgueilleuse domination des démons.
CHAPITRE XXXII.
De l'établissement des spectacles à Rome.
Sachez, en effet, vous qui l'ignorez, ou qui, affectant de l'ignorer, murmurez contre celui qui vous a délivrés de tels maîtres, sachez que ces jeux de théâtre, spectacles d'infamies et de libertinage, n'ont pas été établis à Rome par les vices des hommes, mais par l'ordre de vos dieux. Il serait plus raisonnable de rendre les honneurs divins à ce Scipion qu'à de pareils dieux; certes, ils ne valaient pas leur pontife! Si votre raison, enivrée si longtemps à la coupe de l'erreur, peut encore faire quelque réflexion juste, écoutez ceci : Pour apaiser la peste qui tuait les corps, vos dieux réclament en leur honneur ces jeux scéniques, et votre pontife, voulant éviter cette peste qui corrompt les âmes, s'oppose à la construction d'un amphithéâtre. S'il vous reste encore quelque lueur d'intelligence pour préférer l'âme au corps, choisissez celui qui mérite vos hommages, car la peste ne cessa pas de sévir, parce que cette folie du théâtre vint amollir un
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p480 DE LA CITÉ DE DIEU
peuple belliqueux, ne connaissant jusque-là d’autres jeux que ceux du cirque; non, mais la malice de ces esprits méchants, prévoyant que la contagion allait cesser, saisit avec joie cette occasion d'introduire un fléau beaucoup plus dangereux, puisqu'il s'attaque non pas à la vie, mais aux mœurs. En effet, tel est l'aveuglement, telle la corruption que les spectacles produisent dans l'âme de ces misérables, que, même dans ces derniers temps, (la postérité pourra‑t‑elle le croire,) ceux que possède cette passion funeste, échappés au sac de Rome et réfugiés à Carthage, faisaient chaque jour dans les théâtres éclater à l'envi leur fol enthousiasme pour des histrions.