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42. La critique moderne ne s'est point embarrassée dans ces recherches d'érudition. Elle continue à déverser sur Chrysostome un véritable torrent d'accusations et d'injures. «Il était irascible, superbe et violent, dit-elle. La solitude d'où il sortait ne l'avait guère habitué au ménagement des hommes. Il portait dans l'exercice d'une autorité presque incontrôlée le défaut habituel des solitaires jetés par les événements, dans le mouvement du monde ; il était ombrageux, hautain, jaloux de son pouvoir, impatient de toute opposition. Ses admirateurs étaient forcés de reconnaître qu'il était orgueilleux et opiniâtre, et pourtant ils le respectaient, tant il y avait de vertus sous cet orgueil. » Voilà ce que dit la critique moderne. Ce sont précisément les mêmes objections que faisait le diacre Théodore à son interlocuteur. « Mon père, disait le diacre à Palladius, expliquez-moi, de grâce, comment Chrysostome, orné de toutes les vertus que vous venez de nous décrire, pouvait être
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1. Sozomen., Hht. ewles., lib. VIII, cap. v; Patr. grœc, tom. LXVI1, eût 1528.
2. Id. .■>[,. mi, cil. 1336.
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si orgueilleux? — Comment dites-vous? s'écria Palladius. Avez-vous jamais surpris un acte d'orgueil dans la vie de Chrysostome? Ou bien répétez-vous seulement un propos tenu par d'autres?— Mon père, répondit Théodore, je vous ai déjà dit que je n'ai jamais vu Chrysostome, mais je tiens ce détail d'un corroyeur byzantin, lequel prétendait que, sauf à l'église où il se montrait accessible à tout le monde, Chrysostome ne se laissait que difficilement aborder. Or, c'est la marque d'un esprit superbe et hautain de se dérober ainsi à ceux qui vous recherchent. — En vérité, reprit Palladius, je renverrais volontiers ce corroyeur au tan et aux cuirs de sa boutique. Quoi ! c'est une marque d'orgueil de se dérober aux applaudissements d'une foule enthousiaste, et de se recueillir devant Dieu, pour revenir bientôt répandre sur le monde des fruits de salut! A ce compte-là, le précurseur Jean-Baptiste était un orgueilleux, puisqu'il se retira au désert. Il en faudra dire autant de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, car nous lisons à diverses reprises dans l'Évangile : Videns turbas Jésus ascendit in montem 1. — Videns turbas, secessit seorsum2. C'est là ce que Chrysostome a fait, imitant de toutes ses forces l'exemple de Jean-Baptiste et de Notre-Seigneur lui-même. Il se dérobait à la multitude inutilement curieuse; mais je défie qu'on cite une seule personne ayant un besoin sérieux de le voir qui ait été écartée. — C'est possible, dit Théodore. Mais vous conviendrez qu'il était ombrageux, irascible, et violent. — Je le nierai formellement au contraire, dit Palladius. Jamais on ne prouvera que, depuis le jour de son baptême, Chrysostome ait proféré un blasphème, une imprécation ou une médisance; qu'il ait calomnié ou menti; qu'il ait eu un mouvement de colère (% v-*tr$i-axio), ou qu'il ait articulé la moindre plaisanterie indigne d'un chrétien. — Cependant, objecta Théodore, il a outragé bien des gens. — Et comment voulez-vous, reprit Palladius, qu'il se soit permis contre qui que ce fût des actes outrageants, quand il ne se serait pas même pardonné une parole de ce genre? — Mais, insista Théodore, on le dit cependant. — Oh ! oui, répondit Palladius. Et
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1. Hatth., v, 1. — » Ibid., vin, 18.
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que ne disent point les langues malveillantes et ennemies? Il ne manque pas de gens pervers qui dénigrent la vertu, uniquement parce qu'elle est la vertu. Que ne disaient pas les Juifs de Jésus-Christ Notre-Seigneur ! A les entendre, lui, ce grand Dieu, le maître des maîtres, le modèle des prophètes, n'était qu'un « imposteur qui trompait le monde 1 ; un émissaire de Béelzébuth, chassant les démons au nom du prince des démons 2; un vorace et un buveur de vin (vorax et vini potator) 3; un Samaritain et un possédé 4. » S'il en fut ainsi de notre divin Sauveur, si parmi tant d'ennemis qui le calomniaient il n'y eut que les douze apôtres pour lui rendre justice, faut-il nous étonner que Jean Chrysostome ait eu le même sort? Car enfin, Jean Chrysostome n'était qu'un mortel. Il n'arrivait pas, malgré tout son mérite, ad salivam Christi (à'iï?û>™v itpô; tôv aUXo'i -roû XpictoO (i»i ôvto;) 5. Et comment osez-vous dire que Chrysostome ait jamais fait une injure à qui que ce soit? D'abord, il était tellement réservé qu'il ne se permettait pas même, vis-à-vis de qui que ce fût les plaisanteries que la conversation autorise. Tant il était loin de se porter à des injures ou à des outrages! Quand il remarquait, soit parmi ses disciples habituels, soit parmi les clercs de son entourage, soit même parmi les évêques, une tendance à la vanité ou à l'orgueil, pour les amener à veiller sur eux-mêmes il affectait de louer leur modestie; s'il voulait réprimer une abstinence excessive chez l'un, ou un sentiment d'avarice chez l'autre, il parlait d'intempérance à l'ascète, de prodigalité à l'avare. L'expérience lui avait appris que c'est le meilleur moyen de corriger doucement les défauts du prochain sans irriter son amour-propre. D'ailleurs, il ne s'en cachait pas, il préférait un jeune homme bien discipliné à un vieillard intempérant ; il préférait un vieillard avide de sagesse et de science à un jeune homme présomptueux et ignorant; il préférait un pauvre vertueux à un riche débauché; un laïque de mœurs régulières à un moine paresseux et oisif. C'est peut-être là ce que les intrigants ont considéré comme
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1 Joann., m, 12. — 2. Luc., xi, 15. — 3. ifaith., xi, 19. —4. Joimn., vin, 48. — 5. C'est une allusion à ce verset d'Isaïe : Tanqam stilla situlœ et ut saliva reputabuntur (Isaïe ««., XL, 15).
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des injures personnelles. Mais qui faut-il blâmer d'eux ou de lui? Est-ce que la colombe timide et la gémissante tourterelle sont coupables, elles qui ne vivent que d'un grain frugal, parce qu'on les aura mises dans la même cage avec des milans farouches ou des vautours carnassiers? Faites ce que vous voudrez, il n'y aura jamais d'alliance possible entre la lumière et les ténèbres, entre la vertu et le vice, entre l'innocence et le crime 1. »
43. « Mais enfin, reprenait Théodore, nul mortel en cette vie terrestre n'est impeccable. On peut toujours dire que Jean Chrysostome ne connaissait pas son temps, et qu'il eut le tort de vouloir mal à propos lutter contre les autorités ou les coutumes établies. — Vous me paraissez, mon cher Théodore, exagérer la finesse et la ruse, répondit Palladius. Tout à l'heure vous étiez rempli de commisération pour les malheurs de Jean Chrysostome : maintenant vous passez dans le camp des adversaires, et vous l'incriminez comme n'ont jamais osé le faire ses plus ardents ennemis. — Pardonnez-moi, mon père, et ne vous fâchez point de mes observations. Je cherche la vérité; je veux absolument la découvrir. Or, il me semble que Jean Chrysostome n'a pas su connaître ni discerner son temps. L'Ecriture nous dit : « Ne vous mettez pas sur le chemin des puissants 2. » Elle nous dit encore de savoir « racheter le temps 3, » et cette dernière recommandation doit surtout s'appliquer aux circonstances et aux personnes qui se montrent réfractaires à tous les enseignements du salut. — En vérité, répondit Palladius, j'admire comment vous savez interpréter l'Écriture. Il est très-vrai que l'Ecclésiaste a prononcé cette sentence : In locis potentum ne steteris. Ce qui, dans le texte sacré, s'applique aux ambitieux et aux incapables, lesquels veulent ravir des honneurs et des charges dont ils ne sont pas dignes. Il est très-vrai aussi que l'Apôtre nous prescrit de « racheter le temps, parce que les jours sont mauvais : » Redimentes tempus quoniam dies mali sunt. Mais il n'est pas moins certain que l'Apôtre entend par là qu’il faut non
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1. Pallad., Zi'S.ag. de Vita Chrysost., cap. XII, XX; Pntr. grœc, iota. XLYII, «01. 01-69. — 2. Proverb., xxv, 6. — 3. Ephes., V, 16; Coloss., IV, 5.
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point nous faire hypocrites, voleurs, adultères, avec ceux de nos contemporains qui sont tels, mais au contraire réagir par la vertu contre les vices de notre siècle. C'est uniquement ainsi que nous rachetons par le mépris des voluptés périssables le temps de l'éternelle récompense. Les martyrs n'ont pas fait autre chose, eux qui sacrifiaient cette vie mortelle pour conquérir l'incorruptibilité. Si vous donnez un autre sens au précepte de l'Apôtre, il vous faudra dire que Moïse, Elie, Daniel, Jean-Baptiste, Isaïe, tous les prophètes, Pierre et Paul eux-mêmes, ne connaissaient pas leur temps. On les a vus tour à tour fuir au désert, subir la persécution de leurs contemporains, expirer l'un sous les dents d'une scie, l'autre dans un cachot. Celui-ci fut jeté dans la fosse aux lions, celui-là ne trouvait de refuse que dans une grotte isolée au flanc de la montagne. Vous conviendrez cependant que Jean-Baptiste fut un saint. Nul enfant né d'une femme ne l'a égalé : Major inter natos mulierum propheta Joanne Baplista nemo est1. Telle est la parole de Jésus-Christ lui-même. Il vous faudra donc dire que Jean-Baptiste ne connaissait pas son époque ni son temps, puisqu'il s'obstina à combattre l'adultère du roi Hérode, adultère public, connu et accepté de tous, mais flétri par Jean-Baptiste qui exposa sa vie dans la lutte et fut décapité pour n'avoir pas imité le silence de ses contemporains. Eh bien ! c'est exactement ce que Chryosostome a fait de nos jours, ni plus, ni moins. Pierre et Paul, ces colonnes de l'Église, ne connaissaient donc pas leur temps, ces grands apôtres, lesquels même après leur mort ouvrent et ferment les portes de la vérité, et tiennent dans leurs mains les clefs du ciel. Ils ne connaissaient pas leur temps, puisque l'un s'est fait crucifier la tête en bas et l'autre décapiter, pour sauvegarder tous deux la liberté du ministère apostolique. Avant de blâmer les saints qui ont apporté une légitime indépendance dans le ministère de la parole divine, il faut y réfléchir sérieusement. Un soldat ne se sert point d'un glaive émoussé, ni un apôtre d'une parole mutilée. Vous ne pouvez séparer le parfum de son odeur, pas plus que la parole évangé-
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1 Luc, vu, Î8.
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lique de sa liberté. En particulier, sous le toit domestique, à des amis, à des serviteurs, il faut éviter la réprimande devant témoins. Quiconque ne respecterait pas cette pudeur individuelle pourrait être accusé à bon droit de ne connaître ni son temps, ni son pays. Mais à l'église, dans un lieu aussi public qu'un marché, exiger d'un prédicateur qu'il fasse l'éloge des hommes vicieux, qu'il épargne les grands criminels, c'est ne comprendre ni le droit suprême de la vérité ni le texte précis des Écritures. Que faisait donc saint Paul, quand il disait aux Crétois : Cretenses semper mendaces1? aux Galates : Insensati Galatœ 2? aux Corinthiens : Et vos inflati estis 3? Paul désignait-il nominativement un Cretois, un Galate ou un Corinthien? Non. Voulait-il dire qu'on ne trouvait de menteurs que parmi les Crétois, d'insensés que chez les Galates, ou d'orgueilleux que chez les Corinthiens? Non plus. Ces défauts qui appartiennent à l'humanité tout entière, ne sont le propre ni d'une nationalité ni d'une époque isolée. Paul, ou plutôt l'Esprit de Dieu qui parlait par sa bouche flétrissait ainsi le vice partout où il se pouvait rencontrer. Or, c'est ce qu'a fait dans l'Église, avec une admirable indépendance de caractère, l'illustre Jean Chrysostome. Son but en cela était d'encourager la vertu et de décourager le vice. Il obéissait ainsi au précepte de saint Paul : Peccantes coram omnibus argue, ut et cœteri timorem habeant 4. Quoi ! parce que les orgueilleux et les débauchés de ce monde voudraient qu'on exaltât leurs passions et leurs vices, faudra-t-il que les serviteurs de Dieu se prêtent à leur fautaisie? Non. Non. Faire un crime à un évêque d'avoir publiquement flétri l'avarice, la luxure, et toutes les passions de ce genre, serait avouer qu'on est atteint soi-même d'une semblable infection 5. »
44. Le lecteur doit commencer à s'apercevoir, après tant de citations authentiques du dialogue de Palladius, que nous n'avons rien exagéré en reprochant à la critique moderne d'avoir recueilli une à une toutes les accusations du procès et de les avoir présentées
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1. TH., i, 12. — 2. Gatat., ni, 12. — 3. I Cor., v, 2 — 4. I Tim.,v, ÎO. — 5.Pallad., Dialog. de Vita S. Joan. Chrysost., cap. xvm ; Pair, grœc, tom. cit., col. 65-67.
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comme l'expression même du verdict définitif, quand au contraire, chacune des charges contradictoirement discutées avait été reconnue fausse, calomnieuse, insoutenable. Et maintenant avions-nous tort de protester, avec toute l'énergie dont nous sommes capable, contre un procédé de ce genre? Quoi donc! s'il s'agissait du plus obscur des accusés qui comparaissent chaque semaine par milliers devant nos tribunaux, on ne permettrait à qui que ce soit de relever les charges du réquisitoire articulées par le ministère public, après qu'un verdict d'acquittement aurait été prononcé; on traiterait de calomniateur, l'écrivain qui agirait de la sorte. Et quand il s'agit du plus illustre des Pères de l'Église, d'un génie comme il ne s'en verra peut-être plus, d'un saint, d'un martyr, il sera loisible de livrer sa mémoire, comme une proie, à la calomnie posthume d'une critique aussi injuste que passionnée ! Nous n'insisterons pas davantage sur mille autres détails aussi peu sérieux, que M. A. Thierry a semés dans tout le cours de son étude sur Jean Chrysostome. Il en est un pourtant que nous relèverons de préférence. C'est l'accusation portée contre le grand docteur d'avoir transformé la chaire chrétienne en une arène de personnalités. Ce grief d'ailleurs n'est pas plus nouveau que les autres. Il fut discuté entre l'évêque Palladius et le diacre Théodore. Voici comment Palladius le repoussait1. «L'Église de Constantinople, dit-il, devenait de jour en jour plus florissante sous l'influence de son illustre évêque. La cité tout entière était devenue un vaste théâtre de piété et de vertus. Les âmes s'élevaient dans la chasteté, au chant des hymnes saintes. On voyait de jeunes hommes, de jeunes femmes jusque-là passionnés pour l'hippodrome et les spectacles, se presser au bercail de Jésus-Christ, séduits comme irrésistiblement par la voix mélodieuse du bon pasteur. Ce fut alors que quelques mauvais prêtres, jaloux de tant d'œuvres de salut, essayèrent de renverser par la ruse et la calomnie un génie qu'ils n'osaient attaquer de front. Ils rapprochèrent insidieusement quelques phrases isolées
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1 Pallad., Dialog. de vita Joann. Chrysost., cap. v, IV ; Pair, grœc, t, XLV1I, col. 21.
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des homélies de Chrysostome et les présentèrent comme des injures nominativement adressées à l'impératrice Eudoxia et à quelques personnages de la cour.» Ainsi parlait un témoin oculaire, Pal-ladius. Que si absolument la critique moderne s'obstinait à repousser son témoignage, rien n'était plus facile que d'interroger sur ce point les œuvres elles-mêmes de saint Chrysostome. Nous les possédons à peu près en entier. Or, dans les quinze volumes qui les renferment, on ne trouve pas une seule fois le nom de l'impératrice Eudoxia, ni celui d'aucun des personnages de la cour, prononcé avec la moindre parole de blâme. Mais, dira-t-on, Chrysostome faisait des allusions. Oui sans doute, il traçait le tableau du vice; quel est le moraliste qui n'essaie d'en faire autant? Le génie de Chrysostome revêtait ces tableaux de couleurs vives et saisissantes. Cela est encore vrai, et sous ce rapport le grand docteur est resté inimitable. Mais il ne particularisait jamais, ce qui est fort différent.
45. Nous ne voulons point terminer cette discussion épisodique un peu longue peut-être, mais suffisamment justifiée par l'importance du sujet, sans dire un mot de l'écrivain Socrate, lequel dans son Historia ecclsiastica, parle du grand docteur avec assez peu de ménagement. Voici comment il s'exprime sur le caractère et les mœurs de saint Chrysostome : « On dit que, dans son zèle pour la vertu, Jean était trop amer. Un de ceux qui l'ont connu dès son enfance prétend qu'il était plus naturellement enclin à la colère qu'à la retenue. Du reste, la sainteté de sa vie faisait qu'il se préoccupait peu de ce qui pouvait lui arriver. Dans la simplicité de son innocence, il ne lui venait pas à la pensée de rien dissimuler. Il usait envers tout le monde d'une indépendance excessive de langage. Dans ses instructions, il ne se souciait de rien autre chose, sinon du profit spirituel de ses auditeurs. Il pouvait ainsi passer pour arrogant aux yeux de ceux qui ne connaissaient pas l'intégrité de ses mœurs. Avec ce caractère, quand il eut été promu à l'épiscopat, Jean se montra trop rigoureux à réformer les vices de son clergé. Cela lui valut la haine de plusieurs ecclésiastiques qui le prirent en horreur et disaient partout que l'évêque était trop
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violent. Son archidiacre Sérapion contribua beaucoup par sa dureté personnelle à lui aliéner les esprits. Un jour que le clergé était réuni autour de l'évêque, l'archidiacre interpellant Chrysostome, lui dit : Vous ne pourrez jamais, ô évêque, dominer tous ces rebelles, si vous ne les chassez à coups de verges! — Cette parole souleva une haine ardente contre l'évêque. Ceux des clercs qui, pour divers motifs, furent déposés de leurs fonctions ecclésiastiques, conspirèrent contre Chrysostome et répandirent mille calomnies contre lui. Leurs accusations trouvèrent d'autant plus de créance que l'évêque mangeait toujours seul et n'acceptait jamais d'invitations à dîner. On n'a jamais su bien au juste le motif de cette conduite. Ses apologistes soutiennent qu'il avait l'estomac paresseux, qu'il lui fallait une nourriture particulière et que dès lors, il renonça à mauger en public. Ses adversaires prétendent qu'il agissait ainsi par un rigorisme outré. Quoi qu'il en soit, cette particularité fournit à ses accusateurs le moyen d'accréditer leurs calomnies. Cependant le peuple, malgré leurs intrigues, demeurait attaché à l'évêque, et montrait pour lui un enthousiasme et un amour invincibles. Ses homélies transportaient les âmes. Je n'essaierai pas d'en faire l'éloge, elles sont dans toutes les mains. Chacun peut en juger et se convaincre qu'elles étaient de nature à produire des fruits abondants de salut, aussi ben celles qui ont été écrites intégralement de sa main que celles qui furent recueillies pendant leur improvisation par les tachygraphes1. »
46. Moins chargé que celui de la critique moderne, ce tableau de Chrysostome, tracé par l'historien Socrate, n'en est pas moins un véritable acte d'accusation. Or, il est connu depuis quatorze siècles, et cependant l'Église n'a pas hésité à placer la mémoire de Chrysostome sur nos autels. C'est que tout le monde sait, depuis quatorze cents ans, que le témoignage de Socrate est celui, non pas d'un catholique, mais d'un Novatien. Depuis la fondation de Constantinople, cette ville avait eu dans son sein, jusqu'à trois sièges
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1 Socrat., Bist. ecclesiast., lib. VI, cap. III, IY; Palrol, grtec, to!3. LXVfl,
col. 6C9-672.
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épiscopaux simultanés; celui des ariens, celui des novatiens et celui des catholiques. Nous avons vu comment, avec une énergie qui ne fut pas sans danger pour le héros, Théodose le Grand supprima le siège arien, mais il laissa subsister celui des novatiens, sorte de jansénistes prématurés dont nous avons fait précédemment connaître les doctrines et les tendances. A l'époque où Jean Chrysostome fut appelé au gouvernement des catholiques de Byzance, la secte novatienne de cette ville avait pour évêque Sisinnius. Or, Sisinnius était l'évêque de Socrate. Socrate mettait Sisinnius bien au-dessus de Chrysostome. En voici la preuve. Après avoir enregistré la mort de Chrysostome, l'historien reprend : « J'ai déjà dit que l'austérité de Jean le portait plus à la colère qu'à la retenue, et que, fort de sa sainteté personnelle dont il avait conscience, il usait d'une indépendance excessive de langage. Il y a donc lieu de s'étonner, qu'avec son zèle si ardent pour la sagesse, il ait directement prêché la doctrine la plus étrangère à la sagesse. En effet, un jour que, dans un synode d'évêques, on avait déclaré que les pécheurs ne pourraient être admis qu'une seule fois à la pénitence après le baptême, il eut l'audace de s'écrier : Eût-on péché mille fois, qu'on revienne mille fois à la pénitence! Il y en eut un certain nombre qui reprirent alors Chrysostome, mais celui qui se distingua le plus en cette occasion fut Sisinnius, évêque des novatiens. Il composa un traité complet sur la matière , et releva d'une façon triomphante (gennaiios) cette erreur de Chrysostome. Puisque le sujet m'y amène, je vais parler un peu plus longuement de Sisinnius. C'était, comme je l'ai déjà indiqué, un homme extrêmement érudit. Il excellait dans la science de la philosophie; il s'était spécialement consacré à l'étude de la dialectique, et il interprétait admirablement les saintes Écritures. Sa supériorité en ce genre était telle que l'hérétique Eunomius n'eut jamais le courage de se mesurer avec lui en conférence publique. Il était le contraire de Jean Chrysostome, et, malgré la sage rigueur de sa doctrine, il aimait la somptuosité et la magnificence. Sa table était délicatement servie; il portait un costume d'une éclatante blancheur et deux fois par jour, il prenait les délices du bain dans
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les thermes publics. Un jour, on lui demandait pourquoi, évêque comme il était, il prenait ainsi deux bains chaque jour?— C'est, répondit-il, que je ne puis en prendre trois. — Arsace l'étant allé voir accompagné de quelques clercs, l'un d'eux demanda à Sisinnius pourquoi il portait un vêtement de couleur blanche, laquelle ne seyait pas à la gravité épiscopale. Montrez-moi, disait-il, un texte de l'Ecriture qui autorise un prêtre à porter des vêtements blancs. — Mais d'abord, répondit Sisinnius, montrez-moi vous-même le passage des livres saints qui ordonne à un évêque de porter des vêtements de couleur sombre. — Et comme l'interlocuteur paraissait embarrassé, Sisinnius reprit : Vous ne trouverez rien dans l'Écriture qui justifie votre préférence pour la couleur noire. Au contraire, Salomon a dit : « Que vos vêtements soient blancs : » Sint tibi vestimenta alba1. L'Évangile nous apprend que Notre-Seigneur lui-même portait une tunique blanche 2. Moïse et Elie, quand ils apparurent aux apôtres, lors de la Transfiguration, n'avaient-ils pas des vête-ments blancs comme la neige?— Cette facilité de répartie, jointe à son prodigieux savoir, ravissait d'admiration tous ceux qui entendaient Sisinnius. Un jour, Léontius, évêque d'Ancyre, vint à Constantinople. Ce prélat avait enlevé aux Novatiens de son diocèse une église dont ils étaient en possession. Sisinnius l'alla trouver, le priant de restituer l'édifice à ses légitimes propriétaires. Mais l'évêque d'Ancyre le reçut fort mal. Vous autres Novatiens, lui dit-il, vous ne devez point avoir d'églises, puisque vous niez l'efficacité de la pénitence et posez entre la miséricorde de Dieu et la faiblesse de l'homme une barrière insurmontable ! — Léontius continua tant qu'il voulut à déblatérer xaxos légontos contre les Novatiens. Sisinnius le laissa dire, et quand il eut fini, se contenta de répondre : Je vous jure que nul plus que moi ne fait pénitence! — Et quelle pénitence faites-vous donc? demanda l'évêque d'Ancyre. — J'ai dû m'imposer celle de vous rendre visite, répliqua Sisinnius.—Lorsque lean Chrysostome eut été intronisé sur le siège catholique, il entreprit une controverse avec Sisinnius. Il ne saurait, lui disait-il, y
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1. Eccles., ix, 8. — 2. Luc, lx, 29
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avoir deux évêques dans la même ville- Aussi répondit Sisinnius, n'y en a-t-il pas deux à Constantinople. —Jean Chrysoslome parut vivement choqué de cette parole. Vous prétendez donc, lui dit-il, être ici le seul évêque? — Non, dit Sisinnius, mais je ne comprends pas comment vous-même, seul dans cette immense cité, vous avez la prétention de me refuser le titre et le caractère épiscopal que tous les autres me reconnaissent. — Exaspéré par cette réponse, Jean s'écria: Je vous ferai interdire la prédication, parce que vous êtes hérétique. —Quel service vous me rendrez! Dit Sisinnius en riant. Vous me débarrasserez d'un fardeau qui m'accable et vous pouvez compter sur toute ma reconnaissance. —Cette dernière répartie désarma la colère de Jean. S'il en est ainsi, reprit-il, et puisque la prédication vous coûte tant, je me garderai bien de vous la faire interdire. — Tels étaient la présence d'esprit de Sisinnius et le tour ingénieux qu'il savait donner à ses pensées. Il serait trop long de citer ci tous les traits que nous pourrions rapporter de son heureux génie. J'ai voulu seulement en donner quelques-uns, pour faire connaître la valeur de cet admirable évêque. Je me contenterai d'ajouter que sa réputation était telle que tous les prélats catholiques qui se succédèrent sur le siège de Constantinopie se montrèrent pour lui pleins d'estime et d'affection. Leurs sympathies pour Sisinnius furent d'ailleurs partagées par les familles patriciennes de Byzance, ainsi que par les grands personnages de l'État 1.»—Après cette longue citation de Socrate, nous sommes dispensé de nous étendre plus longuement sur le novatianisme avéré de cet auteur. Si pourtant la critique moderne, qui aura quelque droit de se montrer sévère à notre égard puisque nous le sommes nous-même pour elle, ne se croyait pas encore suffisamment édifiée sur le novatianisme de Socrate 2,
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1 Socrat., Hist. eccles., tib. VI, cap. xxi, xxn ; Pair, grac, iora. LXVII, coi. 725-729.
2. Nous insistons d'autant plus sur ce point, déjà signalé par Nicéphore, et depuis mis en complète évidence par le cardinal Baronius et le P. Labbe, que Socrate a trouvé dans notre France un autre érudit qui s'efforça de réhabiliter sa mémoire au point de vue de l'orthodoxie. Henri de Valois, en 1670, déddia à Louis XIV l'édition vraiment princeps du texte grec de Socrate, accompagnée d'une version latine très-correcte. C'était l'époque, où, selon
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nous lui signalerons un dernier passage qui ne saurait laisser subsister l'ombre d'un doute, l’Histoire ecclésiastique de Socrate finit au pontificat de saint Célestin I (422-432), époque où l'auteur lui-même termina sa vie. Or, voici comment Socrate apprécie le règne de ce pape. « Célestin, dit-il, enleva aux Novariens les églises qu'ils possédaient à Rome, et il contraignit Rusticola leur évêque à tenir l’assemblée des fidèles clandestinement dans des maisons particulières. Jusqu'à lui les Novatiens avaient été très-florissants à Rome. Ils y avaient un très-grand nombre d'églises et de fidèles. Mais la jalousie les atteignit à leur tour : 'a).V ô ç9gvo;y.7.ï To-JTœv ï^xto. Les évêques de Rome, marchant sur les traces de ceux d'Alexandrie, ne se continrent plus dans les bornes de la modération sacerdotale, et ils réalisèrent le despotisme qu'ils rêvaient depuis si longtemps. Tr,; 'Pupaiuv è-ioxor.f,; ojioïu; t$ 'A)*SxvSpéci)v r.iç* '?, Ufwcvvi-,; siti ôuviGTEi'av f,o/j r.ïtai -fo:>.6o0or,;- Voilà pourquoi les évêques de Rome ne permirent plus aux Novatiens, qui avaient la même foi, la même discipline que les catholiques, de tenir leurs assemblées. Tout en convenant que les Novatiens étaient irréprochables au point de vue de la doctrine, ils les persécutèrent et les dépouillèrent de
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l'expression d'un critique du temps, « les écrivains de l'antiquité devenaient pour leurs commentateurs des espèces de divinités auxquelles on ne pouvait toucher sans profanation.» (Lettres Mme Dacier sur son livre des Causes de la corruption du goust. pag. 3.) Henri de Valois céda à la mode de son temps et se crut obligé de prendre en main la cause de l'auteur qu'il traduisait. Cependant, comme Henri de Valois était un véritable savant, il se garda bien de tomber dans une exagération insoutenable, il se contenta de dire que, sans avoir été positivement novatien, Socrate s'était seulement montré on ne peut plus favorable à ces sectaires (Cf. Pair, g rire, toin. LWI1, col. 20-22). Pour nous qui ne sommes astreint ni au caprice d'une mode de ce genre, ni surtout aux ménagements politiques que la puissance d’uu grand roi imposait d'une manière rétrospective à tous les historiens du XVIIe siècle, nous enregistrons purement et simplement le témoignage explicite de Nicéphore. « Socrate, dit-il, était de la secte des Kataroi (purs). On lui eu donna même le surnom, bien qu'il ne fût rien moins que pur : » 'O '.r,'i ccotnn'optav, o$ çâs» Si ys xa TT,'/ -f«-;ïçervï ;'.â3o;fo; Zuv.fi'r^. Nicephor. Callist., îlist. eccîes, prcxzmium, Pair, grue, iom. CXLV, cul. fi05.) On sait que les Novatiens se donnaient la nom de Kataroi, et Sacrale lui-même nous en dit assez sur ce point, quand il reproche à Jean Chrysostome son horreur pour la véritable sagesse (sujfoî'jvr,;) dont Sisinnius avait le monopole.
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356 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (4^1-417).
tous leurs biens. Grâce à Dieu, les évêques de Constantinople ne tombèrent point dans cet égarement. Ils laissèrent les Novatiens libres de tenir leurs assemblées, et, comme je l'ai souvent redit dans le cours de cette histoire, ils leur témoignaient une affection toute particulière : 'JiXkà (utô xoû ffTî'pYS'-v aùïoùç, y.»! IvSov itô).sw? cuvâysiv zVina-t, <ô; ôr) npikspov riSï) TaOta txx/fl; ëiviv 1. » Après un tel aveu, il nous semble qu'il est de toute impossibilité de nier le novatianisme de Socrate. Il reste donc acquis à la discussion que cet historien, contemporain de Chrysostome, tout novatien qu'il fût, s'est montré pour ce grand docteur dont il ne partageait pas la croyance plus respectueux que la critique moderne. Ce sera le dernier mot d'une dissertation rétrospective dont le lecteur ne songera pas, nous l'espérons, à regretter la longueur, car elle nous a fait pénétrer plus profondément dans l'histoire intime d'un des plus beaux génies qui aient honoré l'humanité.