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Voilà confirmée à nouveau la prééminence infinie du particulier sur le général. Ce principe, développé plus haut, apparaît à nouveau ici avec tout son poids. Le monde avance vers l'unité dans la personne. Le tout reçoit son sens du particulier et non inversement.
Cette constatation justifie une nouvelle fois le positivisme apparent de la christologie, la conviction si scandaleuse pour les hommes de tous les temps, qui veut faire d'un être particulier le centre de l'histoire et du tout.
Ce « positivisme » révèle une fois de plus sa nécessité intrinsèque: s'il est vrai qu'au terme il y a le triomphe de l'esprit, c'est‑à‑dire le triomphe de la vérité, de la liberté, de l'amour, alors ce n'est pas une force quelconque qui remportera finalement la victoire, c'est un visage qui alors se trouve au terme.
Alors l'Oméga du monde est un “Tu”, une personne, un être particulier. Alors la complexification intégrant toutes choses, l'unification englobant tout le réel, est en même temps la négation définitive de tout collectivisme, la négation de tout fanatisme de la simple idée, y compris de ce que l'on appelle l'idée du christianisme. Toujours l'homme, la personne, a la priorité sur la simple idée.
Il en découle une autre conséquence, très importante. Si le passage à «l'ultra‑complexité » de la réalité dernière est fondé sur l'esprit et la liberté, alors il ne saurait en aucun cas être une dérive neutre, cosmique, il inclut alors la responsabilité.
Il ne se fait pas de lui‑même comme un processus physique, il repose sur des décisions. C'est pourquoi le retour du Seigneur n'est pas seulement salut, il n'est pas seulement l'Oméga qui met tout au point, il est aussi jugement. Nous pouvons même à partir de là définir ce que l'on entend par le jugement.
Parler de jugement, c'est dire que le stade final du monde n'est pas le résultat d'une évolution natu‑
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relle, mais le fruit de la responsabilité, fondée elle‑même sur la liberté.
On comprendra aussi par là pourquoi le Nouveau Testament, malgré son message de grâce, maintient qu'à la fin tous les hommes seront jugés “selon leurs oeuvres», et que personne ne sera dispensé de rendre compte de la conduite de sa vie.
Il existe une liberté que la grâce elle‑même ne supprime pas, à laquelle elle donne au contraire d'être pleinement elle‑même : la destinée définitive de l'homme ne lui est pas imposée sans égard à l'option de sa vie.
Cette affirmation s'impose du reste comme barrière à un faux dogmatisme et à une fausse sécurité chrétienne. Elle seule maintient l'égalité entre les hommes, en maintenant l'identité de leur responsabilité.
Depuis les Pères de l'Église, cela a toujours été et c'est encore une tâche décisive de la prédication chrétienne que de faire prendre conscience de cette identité de la responsabilité, et de l'opposer à la fausse confiance en l'invocation: «Seigneur, Seigneur».
Il ne sera sans doute pas inutile de rappeler ici les réflexions du grand théologien juif Léo Baeck, auxquelles le chrétien ne pourra souscrire, mais dont la gravité ne le laissera pas indifférent. Baeck montre que l'existence privilégiée d'Israël est devenue conscience d'un service à assurer pour l'avenir de l'humanité.
“La singularité de la vocation est revendiquée, mais aucune exclusivité de salut n'est proclamée. Le judaïsme fut préservé de s'engager dans l'étroitesse religieuse du concept d'une Église apportant seule le salut. Là où ce n'est pas la foi, mais l'action qui conduit à Dieu, là où la communauté présente à ses enfants, comme signe spirituel d'appartenance, l'idéal et le devoir, là le salut de l'âme ne saurait encore être garanti par la place occupée dans l'Alliance de la foi. »
Baeck montre ensuite comment cet universalisme du salut fondé sur l'action, s'est cristallisé toujours plus dans la tradition juive, pour apparaître enfin clairement dans le mot « classique » : « les justes qui ne sont pas Israélites, eux aussi, auront part au bonheur éternel ».
Et qui ne se sentirait touché, lorsque Baeck affirme ensuite qu'il suffit “d'opposer cette phrase à la description faite par Dante du lieu de damnation, du lieu où aboutissent inexorablement même les meilleurs parmi les païens, avec l'accumulation des images d'épouvante correspondant aux représentations chrétiennes des siècles antérieurs et postérieurs, pour ressentir le contraste dans toute son acuité 56 ».
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Certes beaucoup de choses sont inexactes dans ce texte et incitent à la contestation; cependant, il contient une affirmation grave. Il peut à sa façon nous faire voir en quoi consiste l'importance décisive de l'article de foi sur le jugement général de tous les hommes “selon leurs oeuvres ».
Ce n'est pas notre tâche d'examiner en détail comment cette affirmation peut être conciliée avec tout le poids de la doctrine sur la grâce. Peut‑être d'ailleurs ne pourra‑t‑on éviter en fin de compte un paradoxe, dont la logique ne se laissera découvrir pleinement que dans l'expérience d'une vie de foi.
Celui qui accepte ce paradoxe, découvre qu'il y a les deux: la radicalité de la grâce qui délivre l'homme impuissant, mais tout autant le sérieux de la responsabilité, exigence quotidienne pour l'homme.
Les deux ensemble signifient que d'une part le chrétien possède l'assurance libératrice et sereine de celui qui vit de la surabondance de la justice divine qui s'appelle Jésus‑Christ. Cette assurance sait: je suis incapable finalement de détruire ce que Lui a construit.
De soi l'homme vit avec cette terrible conscience que son pouvoir de destruction est plus grand que son pouvoir de construire. Mais ce même homme sait que dans le Christ le pouvoir de construire s'est avéré infiniment plus fort.
De là naît une liberté profonde, une confiance assurée en l'amour indéfectible de Dieu qui nous reste favorable malgré tous nos égarements. Nous pouvons accomplir sans crainte notre oeuvre d'hommes; celle‑ci a perdu son aspect inquiétant, parce qu'elle a perdu son pouvoir de détruire: le sort du monde ne dépend pas de nous, il est entre les mains de Dieu.
Mais en même temps, le chrétien sait qu'il ne peut pas pour autant agir n'importe comment, que son agir n'est pas un jeu que Dieu le laisserait jouer, sans le prendre au sérieux. II sait qu'il devra répondre, qu'il aura à rendre compte de ce qui lui a été confié, comme un intendant.
Il n'y a de responsabilité que là où il y a quelqu'un pour interpeller et questionner. Cette interpellation, cette mise en question de notre vie nous est rappelée sans équivoque par l'article de foi sur le jugement.
Rien ni personne ne nous autorise à minimiser le sérieux extrême que comporte une telle affirmation; notre vie apparaît ainsi comme une affaire grave, et c'est de là précisément que vient sa dignité.
« Pour juger les vivants et les morts », cela signifie également que le jugement appartient à Lui seul en définitive. C'est dire que l'injustice du monde n'aura pas le dernier mot et qu'elle ne sera pas
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non plus effacée tout simplement par une absolution générale; il y a au contraire une dernière instance d'appel qui sauvegarde la justice pour pouvoir ainsi donner à l'amour son accomplissement.
Un amour qui abolirait la justice créerait une injustice et ne serait plus qu'une caricature de l'amour. L'amour véritable, c'est la surabondance de la justice, surabondance débordant la stricte justice, mais sans jamais la détruire, car la justice doit être et demeurer la forme fondamentale de l'amour.