Arius 11

Darras tome 9 p. 418

 

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   50. Il faut le reconnaître, cet ensemble de propositions théologiques comprenant tout le mystère de l'auguste Trinité supposait, dans ses auteurs, une science réelle et une grande puissance de dialectique. Saint Hilaire de Poitiers a consacré un traité spécial pour démontrer que ce premier formulaire de Sirmium ne renferme aucune erreur explicite. De fait, il ne contredit aucune  des vérités dogmatiques enseignées par l'Église. La coéternité du Verbe, Fils de Dieu, la divinité et son identité d'essence avec le Père y sont nettement exprimées. «Un seul point, dit saint Hilaire, pourrait sembler équivoque. C'est la formule du dix-septième anathêmatisme où il est dit: Nous n'égalons cependant point le Fils au Père. Mais, ajoute ce grand docteur1, d'après le contexte, il est évident que ces paroles ne signifiaient rien autre chose que la distinction hiérarchique entre le Père et le Fils, distinction parfaitement orthodoxe et complètement exclusive de toute infériorité de puissance, d'énergie, d'essence ou de coéternité. L'épithète de sujet (subjectus), donnée au Fils, n'implique rien autre chose que l'idée vraiment catholique de la subordination qui existe entre les personnes, sans rien ôter à leur égale divinité.» Ainsi parlait saint Hilaire, et son sentiment est partagé par tous les écrivains ecclésiastiques. Cependant il est certain que les Ariens abusèrent dans la suite du premier formulaire de Sirmium. Nous devons d'autant moins nous en étonner qu'ils le rédigèrent expressément dans cette intention. Au lieu de tant discourir sur une matière si ardue et si difficile, d'un seul mot ils pouvaient couper court à toutes les ambiguités de l'erreur. Il leur suffisait d'écrire, avec le concile de Nicée : Nous croyons que le Verbe est consubstantiel au Père. Mais ce fut précisément le terme qu'ils voulaient éviter. Cette omission volontaire, calculée, réfléchie, leur permettait d'entamer avec saint Athanase une lutte nouvelle. Certains d'avance que l'illustre patriarche ne voudrait jamais consentir à signer une

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1. On sait que le titre de docteur de l'Église universelle a été récemment confirmé par le souverain pontife Pie IX, glorieusement régnant, à saint Hilaire de Poitiers, dont nous raconterons plus loin la vie héroïque et dont nous analyserons les œuvres.

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profession de foi où ne se trouverait point l'expression vraie, catégorique, légitime, autorisée de consubstantiel, ils comptaient, en outre, sur l'appui des autres évêques qui ne pourraient relever aucune erreur positive dans leur formulaire. Dès lors il leur devenait facile de représenter Athanase comme un esprit brouillon, obstiné, mécontent, dont l'entêtement causât à lui seul tous les malheurs de l'Église.

 

51. Tout ce déploiement de stratagèmes n'avait pour but que d'égarer l'esprit de Constance. Les moyens employés dépassèrent de beaucoup l'intelligence si bornée de ce prince. On connaissait sa prétention théologique. Après la promulgation de leur formulaire, les évêques du conciliabule de Sirmium ne manquèrent pas d'en référer à son jugement comme à un tribunal définitif. Photin s'était refusé à signer la profession de foi, non point parce qu'elle n'était pas assez explicitement catholique, mais au contraire parce qu'elle l'était trop pour le Sabellianisme de ce sectaire. Constance ordonna qu'une discussion publique, présidée par ses commissaires impériaux, s'établirait entre Photin et les autres évêques. Basile d'Ancyre fut choisi pour répondre à Photin, qui devait présenter lui-même sa défense. Les comtes et sénateurs Thalassius, Dacien, Céréalis, Taurus, Marcellin et Tranthius prirent place parmi les évêques à ce singulier tribunal à la fois ecclésiastique et civil. Les notaires impériaux Anisius, Callicrate, Nicétas, Basile, Eutychius et Theodulus, étaient chargés de recueillir au moyen de la sténographie tous les détails de la séance et d'en dresser les procès-verbaux authentiques. La discussion fut longue et opiniâtre. Photin y déploya les ressources d'un génie astucieux, rompu aux subtilités d'une éloquence sophistique. Il expliquait les textes de l'Ecriture qui parlent du Verbe comme engendré de Dieu avant les siècles et résidant de toute éternité au sein du Père, dans le sens d'une anticipation fictive. « En Dieu, disait-il, tous les temps passés, présents et futurs, se présentent comme un seul point. On a donc pu dire que le Christ, qui devait naître un jour du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, avait été de toute éternité présent à la pensée du Père. Rigoureusement d'ailleurs, ce langage était vrai du Verbe

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immanent en Dieu, qui devait communiquer au Christ sa sagesse, sans pourtant s'unir hypostatiquement avec lui. » C'est ainsi que Photin, disciple de Sabellius et de Paul de Samosate, prétendait faire triompher la doctrine erronée de ses maîtres. Basile d'Ancyre réfuta successivement toutes ces objections; les juges impériaux, de concert avec les évêques, déclarèrent unanimement sa victoire sur l'hérétique. Le procès-verbal de la conférence fut dressé en triple exemplaire, l'un pour être remis à l'empereur, le second pour être annexé aux actes du concile; le troisième pour être offert aux comtes et sénateurs qui avaient pris part comme juges à ce débat théologique. Photin fut exilé par ordre de Constance. Il persévéra dans son erreur jusqu'à la mort.

 

32. Au zèle que déployait Constance contre un évêque sabellien, on aurait pu croire que le faible empereur, par une de ces tergiversations dont il avait tant de fois donné le spectacle, était alors favorablement disposé pour la cause du catholicisme. C'était tout le contraire. Pendant que le concile de Sirmium essayait sous sa direction de rédiger une formule de foi à peu près orthodoxe, le préfet du prétoire recevait l'ordre d'arrêter le courageux évêque de Constantinople, saint Paul; de l'envoyer pour la quatrième fois en exil; et de placer de force l'intrus Macedonius sur son siège patriarcal. Philippe était vendu au parti des Ariens ; il avait lui-même sollicité de l'empereur cette mesure tyrannique, sous prétexte que le patriarche légitime inclinait en secret pour le parti de l'usurpateur Magnence. Cette accusation devait être aussi employée plus tard contre saint Athanase. Quoi qu'il en soit, il était plus facile de donner de tels ordres contre un évêque estimé et vénéré de son peuple, que de les mettre à exécution. Philippe avait tout prévu ; il savait qu'en usant de violence contre l'illustre évêque, il s'exposerait à un soulèvement populaire. En conséquence, il manœuvra de façon à donner le moins d'éclat possible à l'arrestation. Un matin , il se transporta aux bains chauds situés dans la campagne, à quelques milles de Constantinople. Là, feignant d'avoir reçu un message de la cour, il envoya prier le patriarche

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de le venir joindre, pour en prendre connaissance et en conférer avec lui. Saint Paul se rendit à cette invitation. Philippe le fit saisir par ses gardes et lui lut l'ordre d'exil. Cependant les fidèles de Constantinople soupçonnant une trahison s'étaient portés eu assez grand nombre aux thermes. Ils en gardaient la porte et menaçaient de l'enfoncer, si l'on ne leur rendait l'archevêque. Philippe l'avait déjà fait sortir par un escalier dérobé ; une escouade de soldats le conduisait à Thessalonique. On fit entendre à la foule attroupée que le patriarche venait de partir pour s'acquitter d'une mission que lui confiait l'empereur. La haine des Ariens ne devait pas se contenter de cette demi-mesure. Thessalonique était trop rapprochée de Constantinople; l'auguste proscrit continuait à y recevoir les témoignages de sympathie de toutes les églises catholiques de l'Orient. On le transféra donc, chargé de chaînes, à Singara en Mésopotamie, puis à Émèse et enfin à Cucusa, aujourd'hui Coscan, petite bourgade située dans les déserts du mont Taurus, qui devait plus tard servir de lieu d'exil à Jean Chrysostome, cet autre captif non moins illustre, patriarche de Constantinople comme saint Paul. Ce dernier y fut jeté dans un cachot où on le laissa durant six jours sans aucune nourriture. Il respirait encore lorsque les Ariens pénétrèrent dans sa prison, espérant n'y trouver plus qu'un cadavre. A l'aspect du saint vieillard, dont le visage pâle et exténué leur souriait avec une mansuétude angélique, ils sentirent redoubler leur fureur. Se précipitant sur cette noble victime, ils l'étranglèrent (351). On fit circuler en Orient le bruit que le saint martyr avait succombé à une maladie chronique et Macedonius put se croire pour jamais affermi sur le siège usurpé de Constantinople.

 

53. Saint Athanase ne fut pas un seul instant la dupe des rumeurs disséminées par les Ariens pour expliquer d'une manière naturelle la mort de l'héroïque patriarche qui avait été son ami. Il apprit d'ailleurs, quelques semaines après, tous les détails de l'horrible tragédie, par l'officier Philagius, qui avait reçu la mission d'y présider. Philippe, préfet du prétoire, ainsi couvert du sang innocent, ne tarda pas à voir s'appesantir sur sa tête la vengeance

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divine. Compromis dans une accusation de lèse-majesté, il fut dépouillé de ses dignités et de ses biens et alla mourir en exil. Mais la haine des Ariens lui survécut. C'était surtout contre Athanase qu'elle dirigeait tous ses efforts. Le patriarche d'Alexandrie essaya de déjouer les intrigues souterraines de ses ennemis en publiant un exposé historique de sa conduite, sous le titre d'Apologie contre les Ariens. Il y reproduisit in extenso toutes les pièces officielles d'un procès qui remontait à Constantin le Grand, comprenait la période du règne de Constantin le Jeune et de Constant son frère en Occident, et se terminait par la correspondance qu'il avait échangée avec Constance, l'empereur actuel. Cette œuvre, si précieuse pour l'histoire, nous a été conservée. Elle nous a fourni la plupart des documents qui nous ont aidé à recomposer la physionomie de cette époque si pleine d'agitations stériles, de persécutions sourdes, où le triomphe accompagne presque toujours la mauvaise foi. Dans les pages vibrantes où le grand évêque d'Alexandrie écrit sa propre histoire, il apporte une telle modération, un calme et une dignité si sereine qu'on pourrait croire qu'il est personnellement hors de cause; que les calamités, les tribulations, les injustices, les violences dont il retrace le tableau lui sont étrangères. L'apologie de saint Athanase, répandue dans tout l'Orient, y obtint un succès prodigieux. Chacun voulait connaître les particularités d'une persécution si obstinément implacable et si héroïquement supportée. Les intrigues des Ariens y étaient mises à nu dans toute leur impudence à la fois naïve et grossière. Mais, plus haut que les évêques ariens dont la duplicité était ainsi flétrie, une personnalité niaise et crédule se sentit atteinte par ces révélations. C'était celle de Constance. L'apologie publiée par saint Athanase lui parut une offense directe contre sa majesté. En traversant les églises d'Italie et des Gaules, durant son expédition contre Magnence, il adressait à tous les évêques une interrogation uniforme. «Êtes-vous, demandait-il, du parti d'Athanase?» — La éponse était partout affirmative, et chaque fois qu'il l'entendait, l'imbécile empereur sentait un accès de rage lui monter au cerveau. Il en vint au point de considérer le patriarche d'Alexandrie comme

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un compétiteur plus dangereux que Magnence lui-même. Déjà, à la nouvelle du meurtre de saint Paul de Constantinople, il s'était «crié : «Je suis plus joyeux de cette mort que je ne le serais de celle du roi de Perse. » Ces dispositions du prince furent exploitées par les Ariens de son entourage. Ursace et Valens s'empressèrent d'écrire au pape saint Jules une lettre où ils rétractaient leur rétractation de Milan. Débarrassés ainsi de cet acte gênant qui pouvait entraver leurs opérations futures, ils se joignirent à Léonce d'Antioche, Georges de Laodicée, Acace de Césarée en Palestine, Narcisse de Néroniade, Théodore d'Héraclée, et vinrent se plaindre à Constance des injures qu'Athanase ne cessait de diriger contre eux. «Il n'a que des anathèmes à la bouche, disaient-ils. Ses lettres circulent dans tout l'empire, semant la discorde entre les évêques. Il ne respecte même plus la majesté de l'empereur; il vous accuse ouvertement de manichéisme. C'est ainsi qu'après avoir jadis aigri contre vous l'esprit de Constant, votre auguste frère, il continue son opposition systématique à votre gouvernement. On l'a vu recevoir en audience publique, dans son palais épiscopal d'Alexandrie, les députés de Magnence. Aujourd'hui que Magnence est vaincu, il se sert de toute son influence pour soulever les esprits contre son souverain légitime, à la clémence duquel il doit la vie. » — Cette démarche obtint près de Constance tout le succès que s'en promettaient ses auteurs. La foudre allait tomber de nouveau sur Athanase.

 

   54. Le ciel n'épargnait pas cependant les avertissements les plus solennels au malheureux prince. Presque en même temps, il recevait de saint Cyrille, évêque de Jérusalem, la lettre suivante : «Au temps de Constantin le Grand votre père, d'heureuse mémoire, le bois précieux de la vraie croix fut trouvé à Jérusalem. De vos jours, prince, les miracles ne viennent plus de la terre, mais du ciel. Pendant les dernières fêtes de la Pentecôte, aux nones de mai (7 mai), vers l'heure de tierce (neuf heures du matin), une immense croix lumineuse a plané dans les airs, au-dessus du mont Golgotha, s'étendant jusqu'à la montagne des Oliviers. Ce ne fut point un phénomène  passager : il a subsisté pendaut plusieurs heures,

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visible à tous les regards et plus éclatant que le soleil, dont la lumière l'aurait effacé, si la sienne n'eût été plus forte. Tout le peuple de la ville accourut en foule à l'église, dans les sentiments d'une crainte mêlée d'allégresse : jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, les chrétiens du pays et les étrangers, les païens eux-mêmes, tous d'une voix louaient Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, qui fait ainsi éclater sa puissance par de semblables prodiges. » Saint Cyrille termine cette lettre en souhaitant que l'empereur glorifie à jamais la Trinité sainte et consubstantielle. Ce vœu ne devait pas être exaucé. L'Arianisme un instant abattu allait bientôt se relever plus menaçant et plus terrible. Le pape saint Jules I ne vit point le nouvel orage qui se préparait contre l'Eglise, dont il avait été un si courageux défenseur. Il mourut à Rome, le 2 avril 352. après un pontificat de quinze ans. Il fut enterré dans le cimetière de Calepodius, sur la voie Aurélia, et transporté depuis dans l'église de Santa Maria in Trastevere. On attribue à saint Jules I le décret pontifical qui rendit obligatoire en Orient la célébration de la Nativité de Notre-Seigneur à la date du 25 décembre. L'église de Rome n'avait jamais varié sur ce point. Saint Jean Chrysostome, dans son homélie sur la fête de Noël, nous en donne l'assurance. Il insiste même pour justifier cette tradition romaine, en faisant observer que les papes avaient eu tous les moyens de connaître le véritable jour de la naissance du Sauveur, puisque les actes du dénombrement exécuté par ordre d'Auguste en Judée étaient encore conservés dans les archives publiques de Rome. Le saint docteur propose un second argument tiré de l'Évangile de saint Luc. Il fait remarquer que, d'après le texte sacré, ce dut être au jeûne hébraïque du mois de septembre que le prêtre Zacharie eut dans le temple la vision à la suite de laquelle son épouse Elisabeth conçut saint Jean-Baptiste. Or, la très-sainte Vierge Marie ayant elle-même, suivant le texte de saint Luc, reçu la visite de l'ange Gabriel et conçu le Sauveur du monde au sixième mois de la grossesse de sa cousine Elisabeth, c'est-à-dire en mars, elle devait le mettre au jour dans le mois de décembre. Les églises d'Orient,

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néanmoins, ne commencèrent qu'au IVe siècle à célébrer en décembre la Nativité de Notre-Seigneur. Jusqu'alors elles l'avaient solennisée tantôt le six de janvier, en la confondant sous le nom générique d'Epiphanie avec la manifestation du Sauveur aux Gentils en la personne des mages; tantôt, si l'on en croit Clément d'Alexandrie, le 25 du mois pachon (l5 mai) ou le 23 du mois pharmuth (2O avril). Saint Jean Chrysostome, dans l'homélie que nous venons de rappeler, atteste lui-même que l'usage de célébrer avec l'église romaine la naissance du Sauveur le 25 décembre, ne remontait pas à Antioche au delà d'un quart de siècle. Or saint Jean Chrysostome parlait ainsi en 386. Ce changement, intimé par l'autorité du siège apostolique, fut confirmé depuis par un édit des empereurs Théodose et Valentinien, qui décrétait la distinction des deux fêtes de la Nativité et de l'Epiphanie. Seule l'église arménienne a conservé jusqu'à nos jours l'usage de célébrer le 6 janvier ce double mystère, sans doute parce que la province d'Arménie était indépendante de l'autorité des empereurs, et qu'elle fut d'ailleurs prématurément soustraite par le schisme et l'hérésie aux influences de l'église romaine1 . »

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon