Darrad tome 26 p. 297
§. VI. RAMIFICATIONS DU NÉO-MANICHÉISME.
37. A mesure que marchent les événements, se développent aussi les doctrines, les fausses comme les vraies. On sait quelle importance nous attachons à l’histoire des idées, et pour quelles raisons ; l'histoire des mœurs en est la fatale conséquence. Ainsi que nous l'avions annoncé dans un précédent chapitre, se retrouvent maintenant sur nos pas les perturbateurs de la société chrétienne. Pendant que Tanchelm infestait Anvers et la Belgique, même après sa mort, Pierre de Bruys répandait à peu près les mêmes erreurs dans la province d'Arles et les pays voisins : depuis vingt ans il poursuivait cet apostolat de l'impiété par les actions, par les écrits et par la parole. Pierre de Cluny avait dû diriger contre-lui deux lettres très-explicites, l'une adressée à l'archevêque d'Arles et aux prélats placés sous son autorité, l'autre à l'archevêque d'Embrun et aux évêques de sa région. « Je vous écris,» disait-il, « parce que c'est dans vos contrées ou aux alentours que cette hérésie,
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aussi folle qu’impie, à la manière d’une peste terrible, a causé la mort de plusieurs, et en a infesté un grand nombre. Heureusement, sous le souffle de la grâce de Dieu et avec l’aide de votre zèle, elle s’est peu à peu retirée devant vous. Elle n’a cependant émigré, m’a-t-on dit, que dans des lieux voisins de vos diocèses ; chassée de votre Septimanie par vos poursuites, elle s’est ménagé des retraites dans la Novempopulanie, vulgairement appelée la Gascogne, et dans les pays limitrophes; là, quand elle se sent l’audace de paraître, elle trompe, elle corrompt qui elle peut, versant ses poisons mortels tantôt aux uns tantôt aux autres. Vous avez donc le devoir, vous à qui votre charge et votre science éminente imposent le soin de l'Eglise de Dieu dans ces contrées, vous qui êtes plus particulièrement les fortes colonnes sur lesquelles elle s’appuie, vous avez, dis-je, le devoir d’expulser l’hérésie des lieux où elle se fait une joie d’avoir une retraite, et par la prédication, ou même, si besoin est, par la force du bras laïque et par les armes... Comme les premières semences de la doctrine mensongère, répandue et propagée par Pierre de Bruys pendant près de vingt ans, ont produit notamment cinq rejetons vénéneux, c’est surtout à la destruction de ces rejetons que je me suis attaché dans la mesure de mes forces... Premièrement, ces hérétiques nient que le baptême de Jésus-Christ puisse sauver les petits enfants qui n’ont pas l’âge de raison, et que la foi d’autrui puisse leur être utile, puisqu’ils ne peuvent pas faire usage de leur propre foi. En second lieu, Pierre de Bruys prétend qu’on ne doit pas construire de temples ou églises, qu'il faut détruire celles qui ont été bâties, et que les Chrétiens n’ont nul besoin de lieux consacrés pour adorer Dieu. Sa troisième erreur, c’est qu’il enseigne le bris ou l'incendie des croix saintes, alléguant que cet instrument de supplice, sur lequel le Christ a souffert les tortures les plus barbares et reçu si cruellement la mort, n’est pas digne d’adoration, de vénération, ou de tout autre marque de respect, mais doit être, pour que les fidèles vengent les tourments et la mort du Sauveur, couvert d’ignominie, mis en pièces par le fer, réduit en cendres. Quatrièmement, non contentde nier la réalité du corps et du sang de Jésus, chaque jour et continuel-
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lement offert dans l’Eglise, il décide que cette hostie n’est absolument rien, qu’elle ne doit pas être offerte à Dieu. Enfin, il tourne en dérision les sacrifices, les prières, les aumônes et les autres bonnes œuvres que font les fidèles vivants pour les fidèles trépassés ; il affirme que ces œuvres ne peuvent procurer même le plus léger secours à qui que ce soit d’entre les morts1. »
38. Et s’élevant contre cet adversaire du culte de la sainte Croix, Pierre s’écrie: « Vos forfaits ont devancé la parole rapide, et dans la profondeur de vos haines contre la religion, vous avez essayé d’accomplir ce dont la pensée seule est un crime, l’anéantissement du signe de notre foi. C’est ce que vous avez fait, lorsque par une injure inouïe à la divinité, après avoir réuni un grand nombre de croix en un bûcher immense, vous y avez mis le feu ; lorsque vous avez fait cuire des viandes à ce brasier, et que le jour même de la Passion du Seigneur qui précède la solennité de Pâques, vous avez mangé de ces viandes en public2, invitant le peuple à prendre part avec vous à cette nourriture sacrilège. » Cette exécrable impiété fit déborder enfin le zèle indigné des fidèles ; ils dressèrent à leur tour un bûcher près de Saint-Gilles, en 1126, et l’hérésiarque y fut brûlé vif. Aucune sentence régulière, aucune autorité n’était intervenue ; le peuple, méconnaissant l’esprit de la religion qu’il prétendait venger, s’était fait justice à lui-même. C’est ainsi que le fauteur impie de ces doctrines diaboliques, qui avait jeté les croix dans le feu, fut jeté dans le feu lui-même ; comme il avait fait rôtir des chairs au feu des croix qu’il brûlait, ses propres chairs devinrent la proie des flammes, sous le coup de la vengance divine attirée par les sacrilèges sans nom du plus scélérat des hommes. Mais sa secte ne finit pas avec lui. C’est que les Pétrobusiens de Provence, comme les Henriciens du Languedoc et
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1. Petr. Ceux. Tractatus contra Petrobrusianos ; Pa'tr. lat. tom. col. 723 et ■seq.
2. Nos stupides banqueteurs du Vendredi-Saint ignorent bien certainement qu'ils ont des ancêtres : et voilà qu'en remuant, non les glorieux débris, mais les cendres fétides du passé, nous leur retrouvons par basard un titre de famille. Cette exhumation leur prouvera que, loin d'être des initiateurs, comme ils le prétendent, ils ne sont, à vrai dire, qu'une race dégénérée.
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les Arnaldistes d’Italie, comme les Tanquemistes d’Anvers et les hérétiques sans nom de secte de Cologne, comme les Cathares, les Bonshommes, les Patarins, les Passagènes et les Apostoliques, n’étaient que les diverses têtes de l’hydre renaissante du Manichéisme, monstre auquel la chrétienté devra bientôt opposer tout l’effort d’une croisade, dans les provinces du midi, où il aura corrompu les sources de la foi.
39. Il nous semble utile de montrer dans une seconde vue d’ensemble, mais anticipée cette fois, comment jusqu’à cette croisade, c’est-à-dire pendant prés d’un siècle, l’Eglise épuisa tous les moyens spirituels pour la conversion de ces enfants égarés. Henri-l’Ermite, parti de Lausanne en 1116, comme nous l’avons dit, puis du Maine, avait parcouru le midi de la France avec Pierre de Bruys, dont il était l’émule et dont il fut le continuateur ; il s’était fait un si grand nombre de prosélytes, qu’en 1124, sous Innocent II, le concile de Pise s’en émut et le frappa d’une éclatante condamnation. Voici ce qu’on lit à ce sujet, dans les Actes des évêques du Mans, de Mabillon 1 : « En ce temps-là, ce faux ermite propageait le venin de son hérésie dans les lieux retirés, infestant l’Eglise du noir poison de sa malice... Mais Dieu le fit tomber aux mains de l’archevêque d’Arles, qui le renferma d’abord dans une étroite prison et puis le traîna devant le pape Innocent, au concile de Pise. Il y fut de nouveau convaincu d’erreur, condamné comme- hérétique, et retenu prisonnier. Ayant obtenu plus tard la permission d’aller dans une autre province, il y fit revivre sa secte...» Cinq ans après, en 1139, la doctrine des Pétrobrusiens, condamnée une première fois en 1119, au concile de Toulouse, sous Calixte II, le fut de nouveau, conjointement avec celle d’Arnaud de Brescia, disciple de Pierre de Bruys et d’Abailard, par le XXIIIe canon du dixième concile œcuménique, deuxième de Latran. Voici ce que dit Otton, évêque de Freisengen, le célèbre chroniqueur de l’époque, au sujet d’Arnaud, accusé de sédition en même temps que d’hérésie : 2 « La preuve de ce crime de sédition se fondait sur ce-
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1. Mabill. Aualect. III.
2. Otto Frisiku., De Reb. yest. Frider. imper. II. 2D.
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qu’Arnaud de Brescia, sous le masque de la religion et qui, pour me servir de la parole de l’Evangile, était un loup revêtu d’une peau d’agneau, était venu s’aboucher à Rome avec cette faction. — il voulait rétablir l’ancien sénat, et lui livrer la puissance souveraine — glissant avec le miel de ses flatteries le fiel de la haine dans les esprits grossiers, il avait entraîné et séduit la multitude. Cet Arnaud, né à Brescia en Italie, était clerc de l’Eglise de cette ville, mais seulement avec le titre de lecteur. Il avait eu pour maître Abailard. Il n’était pas sans intelligence, quoique plus remarquable par l’abondance des paroles que par le poids des pensées ; amateur de la singularité, avide de choses nouvelles, un de ces hommes que leur tempérament porte à l’apostolat des hérésies et dont l’élément est le schisme. Revenu de France en Italie, après avoir fait ses études, il prit l’habit monastique, afin de pouvoir faire plus aisément des dupes. Les moines et le clergé n’avaient pas d’ennemi plus acharné, de persécuteur plus ardent ; il était tout flatterie pour les laïques.
40. «Il disait que les ecclésiastiques et les moines ne peuvent posséder de biens temporels sans être damnés; que tous ces biens appartiennent au prince, et que sa bienfaisance ne doit s’en dépar- tir que pour le seul usage des laïques. On ajoute que sur le sacrement de l’autel et le baptême des petits enfants, il avait des doctrines erronées. C’est ainsi et par d’autre moyens qu’il serait long d’énumérer, qu’il troublait l’Eglise de Brescia, et qu’il répandait de malicieuses insinuations parmi les laïques de ce pays, dont les oreilles se faisaient une fête d’entendre les calomnies contre le clergé, lorsque son évêque et des hommes pleins de zèle pour la religion l’accusèrent dans le grand Concile tenu à Rome sous Innocent. Le Pontife Romain décida que silence devait être imposé à cet homme, pour empêcher que sa doctrine ne pervertit les âmes. Ce qui fut fait. Arnaud s’enfuit d’Italie, se retira au-delà des Alpes; s’arrogeant la charge de docteur dans la ville allemande de Turégo, 1 il y sema pendant quelque temps les germes de son dog-
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1. Cette ville est Zurich, le futur théâtre des aberrations et des infamies de Zwingle.
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matisme pernicieux el de sa révolte incessante. » Avant d'aller porter la révolution à Zurich, il était venu demander un asile discret à la France. Le temps qu’il y passa ne fut pas perdu pour ses ambitieux projets et ses fanatiques espérances: il revit Abailard, son ancien maître.
41. Le second séjour du malheureux théologien à Saint-Denis, où nous l’avons laissé, ne se prolongea guère. Il y suscita de nouvelles difficultés. S’appuyant sur un passage de Bède, il prétendit que le saint dont l’Abbaye portait le nom et que la France entière honorait comme son protecteur, n’était pas l’Aréopagite, mort dans sa patrie, évêque de Corinthe, non d’Athènes, comme on l’avait pensé. Cette opinion, si contraire aux idées reçues, scandalisa d’abord les moines. Le bruit en vint aux oreilles de l’Abbé, qui menaça de livrer le téméraire novateur à la puissance royale, dont il semblait amoindrir la majesté. Dans de telles conditions, Abailard ne soutint pas sa thèse; il disparut une nuit et se réfugia sur les terres de Thibaut comte de Champagne. Suger le réclama d’abord ; puis, sur de nouvelles instances et la plus formelle rétraction concernant le patron de la monarchie française, il lui permit d’aller se fixer où il voudrait. C’est dans une solitude du diocèse de Troyes, où quelques champs lui furent donnés par des personnes généreuses, que le fugitif s’arrêta. Avec la permission de l’évêque, il y bâtit de paille et de joncs un pauvre petit oratoire en l’honneur de la Trinité. Un seul clerc habitait avec lui, dans les premiers temps, cette profonde retraite. Mais, quand les écoliers des divers pays eurent appris où se trouvait le professeur dont ils étaient idolâtres, on les vit accourir de tous les côtés. Ils abandonnaient les villes où tout abondait, les riches demeures et toutes les commodités de la vie, pour aller se construire eux-mêmes, dans ce desert, des cabanes plus pauvres encore que l’oratoire primitif. Leur nourriture n’était ni moins grossière ni moins exiguë que leur habitation. C’est toujours Abailard qui nous raconte ces merveilles. Il poursuit ainsi : « Comme l’église fut bientôt insuffisante pour cette multitude qui croissait de jour en jour, mes élèves, mettant en commun leur action et leurs ressources, bâtirent à grands frais
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un temple magnifique, et bientôt un vaste couvent. Après tant d'orages, quand j’avais presque désespéré de la bonté divine, ce fut pour mon cœur une telle consolation, un tel repos pour mon âme, que je nommai ce lieu le Paraclet. Cette dénomination, plusieurs l’accueillirent avec enthousiasme; elle devint pour quelques- uns un nouveau sujet de calomnie. Il était sans exemple, disaient ces derniers, qu’on dédiât une église sous le vocable du Saint-Esprit. On déclara que la chose n’était pas licite, qu’il fallait à tout prix l'empêcher.»
42. Le philosophe tâche ensuite, par toute sorte d’arguments, par l’autorité même de l'Evangile, de justifier son innovation. Là n’était pas le grief principal qui motivait les attaques renaissantes; on lui reprochait de continuer à répandre ses anciennes erreurs. Les agitations recommencent; lui n’y voit toujours que les manœuvres de la jalousie. « Ma gloire et ma réputation, dit-il avec son emphase ordinaire, parcouraient l’univers. Ne pouvant plus rien par eux-mêmes, mes jaloux d’autrefois suscitèrent contre moi je ne sais quels nouveaux apôtres dont le monde était alors épris. L’un passait pour avoir ressuscité la règle des chanoines, l’autre celle des religieux. Dans leurs prédications vagabondes, ils ne cessaient d’attaquer impudemment ma doctrine et ma vie; ils parvinrent à me rendre un objet de répulsion pour les puissances ecclésiastiques et séculières; mes amis n’osaient plus se prononcer en ma faveur, la plupart m’évitaient même, tant ils craignaient mes accusateurs. » Voilà comment le superbe sophiste parle de saint Norbert et de saint Bernard. Le dédain qu’il affecte, il est loin de l’éprouver ; la crainte le domine. « Dieu m’en est témoin, dit-il, chaque fois que j’entendais parler d’une réunion ecclésiastique, je m’imaginais qu’on la tenait pour me juger et me condamner; j’attendais à chaque instant le terrible coup de foudre; je me voyais déjà traîné comme hérétique devant les conciles et les synagogues. » Ce dernier mot en dit peut-être plus qu’il ne voudrait. Il se compare ensuite à S. Athanase poursuivi par la faction des Ariens. Mais, ce qui ne ressemble guère à ce modèle incomparable, il se laisse aller au désespoir ; il a même la pensée de s’enfuir parmi les infidèles
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pour y trouver la paix. Les anathèmes dont les chrétiens le menacent lui seront une recommandation auprès de leurs ennemis. Pendant qu’il était dans de telles angoisses, sa position n’étant plus tenable au Paraclet, il reçut la nouvelle que les moines de Saint-Gildas, près de Vannes, dans la Bretagne sa patrie, venaient de l’élire pour leur Abbé. Il s’empressa de s’y rendre, comme dans un asile providentiel, non toutefois sans éprouver un cruel déchirement en s’éloignant de la France. La paix qu’il espérait du moins dans une espèce de tombe anticipée, il ne la trouva pas davantage. Cet esprit mal équilibré portait en lui-même la tourmente et la guerre. Il ne la voit jamais qu’au dehors; les autres en sont constamment la cause. Il nous a laissé le portrait le plus hideux et des moines de Saint-Gildas et des habitants de la contrée. Il y a là d’épouvantables désordres, que lui Abailard ne peut pas corriger. Ses tentatives de réforme l’exposent à d’incessants périls de mort, s’il faut l’en croire. Mais tout ici respire l’exagération, sous la double influence de la peur et de l’ennui.
43. Sans éprouver les mêmes résistances, pour une raison peut-être tout opposée, Héloïse devenue de son côté prieure d’Argenteuil, n’était pas plus heureuse dans la direction de sa communauté. L’indiscipline y touchait au scandale, le mal empirait de jour en jour; des plaintes incessantes portées à l’autorité royale, en même temps qu’aux supérieurs ecclésiastiques, devaient nécessairement amener un éclat : les prétendues religieuses furent expulsées de leur maison, qu’on rendit à sa destination première, en y mettant des religieux. C’est le légat apostolique, Mathieu d’Albano, qui prit solennellement cette décision, dans un concile tenu pour la réformation des monastères, à Saint-Germain-des-Prés, dans la capitale même de la France, le roi présent. Au nombre des Pères du concile étaient Rainald de Martigné, successeur de Raoul-le-Vert, sur le siège archiépiscopal de Reims, Geoffroi évêque de Chartres, Etienne de Paris, Joscelin de Soissons. La sentence fut rendue à la requête de l’Abbé Suger, revendiquant les anciens droits de son monastère sur celui d’Argenteuil. En apprenant cette
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expulsion, qu’il accuse d’injustice et de violence, sans respect pour les deux pouvoirs, Abailard accourt du fond de la Bretagne, et conduit au Paraclet la prieure expulsée avec quelques-unes de ses compagnes. Il leur fait donnation de cet établissement et dresse lui-même la règle qu’elles y devront suivre. Voilà donc Héloïse Abbesse de Paraclet. Encore une source de tribulations pour le philosophe qui, sans égard à son passé, se donne à lui-même cette délicate et téméraire mission. Cela n’était pas fait, devons-nous le reconnaître, pour effacer le souvenir de ses erreurs ; on lui reproche de plus ses visites trop fréquentes. Elle ne le sont pas assez aux gré de l’étrange Abesse ; Héloïse y supplée par ces lettres dont nous avons déjà parlé, qui portent les traces répugnantes d’une passion insensée et désormais sacrilège.
44. Les rapports d’Abailard avec son élève Arnaud de Brescia, leurs intimes colloques et leurs projets clandestins nous semblent ne pouvoir être rapportés qu’à ce temps. Abailard se tient dans la solitude et se met à l’abri du danger; il ne brave pas les puissances. C’est l’homme de la théorie : Arnaud est l’homme de l’action. Le premier, dans les rêves de son conceptualisme, amoindrit et déforme la notion de la Trinité, l’essence de la grâce, l’efficacité des sacrements, le surnaturel dans la religion et dans l’homme ; le second, rejetant les vagues formules et les subtiles discussions, va droit à la pratique, et veut réaliser dans la société le principe manichéen de la dualité divine. Il sépare le monde en deux, brise l’unité de la vie sociale, ce qui tout simplement est l’anéantir ; sa devise, recueillie comme un héritage par le socialisme de nos jours, se réduit à ces termes : « Tout appartient au souverain, prince ou peuple ; tout doit venir de sa libre disposition, tout retourne au laïque ; rien au clergé. » D’un trait, le réformateur élimine le sacerdoce, son enseignement et son ministère. Abailard passionna les écoliers ; Arnaud soulève les peuples. Les jeux de l’esprit absorbent l’un ; l’autre se joue dans les révolutions, il y joue sa tranquillité, son avenir, son existence. Celui-là mourra doucement dans les bras de la religion, au fond d’un cloître, sans avoir pu réparer le mal qu’il a fait et qui se poursuit encore ; celui-là pas-
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sera par l’ombre des cachots, sentira le poids des chaînes, finira sur un bûcher.