Darras tome 26 p. 225
§ VIII. MULTIPLE TRAVAIL D’UNITÉ CATHOLIQUE.
52. Dans cette année 1121 fut tenu le concile de Soissons, devant lequel Abailard eut à comparaître. Par les manœuvres de ses ennemis ou de ses jaloux, raconte-t-il lui-même, les esprits étaient fortement prévenus quand il entra dans cette ville. Le peuple menaça de le lapider avec les quelques disciples qui l’accompagnaient. C’est encore de lui que nous l’apprenons. Comme le courage, on s’en souvient, n’était pas sa qualité dominante, il prit apparemment pour un danger de mort les marques de réprobation
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1 Labe. Gonc. tom. X, pag. 889. --. Aebas Ursperg. ad annum 1121.
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et les huées que lui prodigua sur son passage une population dont les sentiments catholiques sont attestés par d’autres historiens. En entrant dans la salle du concile, il remit son livre au légat, et déclara qu’il était prêt à corriger tout ce qu'on y trouverait de répréhensible. Le légat lui commanda de le porter à l’archevêque de Reims, qui chargea les docteurs Albéric et Lotulfe du soin de l’examiner. Cet examen tacite et réfléchi ne convenait guère au brillant dialecticien ; il en redoutait à bon droit les conséquences. Ce qu’il eut voulu, c’est le bruit et l’éclat d’une discussion publique. Sur les sages conseils de l’évêque d’Amiens, Geofroy, successeur de S. Ives, on se garda bien de tomber dans le piège. Ce même prélat, voulant peut-être ménager, non les erreurs certes, mais l’honneur d’Abailard, ou prévenir une résistance ouverte, opina qu’il valait mieux convoquer une autre assemblée pour ce jugement, celle-ci n’étant pas assez nombreuse. On parut d’abord se ranger à son avis ; mais ensuite le légat et l’archevêque, cédant à d’autres conseils, se prononcèrent pour une sentence immédiate. Le livre sur la Trinité renfermait assez de propositions erronées et téméraires, il était d'ailleurs assez connu, pour motiver une semblable décision. En conséquence, Abailard fut condamné à le brûler de sa propre main, devant tout le concile. Comme rétraction et profession de foi, les Pères lui enjoignirent de réciter à genoux, ou plutôt de lire le Symbole de S. Athanase1. « Je le lus, poursuit- il, en versant des larmes, en poussant des sanglots, sans pouvoir
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1 Pour se venger de cette sentence, qui constituait, selon lui, la plus criante injustice, Abailard prête au légat une véritable énormité théologique. On l'ac-cusait d'avoir écrit dans son livre sur la Trinité que le Père seul est tout-puissant ; et le cardinal-évêque aurait dit : « Mais quel est l'enfant qui ne sache qu'il y a trois tout-puissants ? » Le contraire est précisément consigné dans ce symbole de S. Athanase que le novateur dut réciter en plein concile et par l'ordre du légat. L'assertion, déjà fort suspecte venant d'un tel esprit, est donc de la dernière invraisemblance, ici l'absurdité l'emporte de beaucoup sur la méchanceté. Le ridicule qu'il entend déverser sur ses juges, retombe à bon droit sur lui-même. Cela n'empêche pas les bistoriens modernes, l'inévitable Henri Martin en particulier, de raconter gravement l'épisode comme un fait certain et qui ne souffre pas de discussion. Puis la tirade, non moins inévitable, sur le despotisme des prélats et l'ignorance du moyen-âge.
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bien distinguer récriture. De là, tel qu’un criminel dont la cause est instruite et jugée, je fus livré sans défense à l’Abbé de Saint- Médard de Soisson, qui se trouvait présent et qui me ramena dans son cloître commedans une prison. Ce religieux et tous les moines m'accueillirent cependant avec la plus grande joie et me traitèrent avec beaucoup d’égards, dans l’intention de me consoler en me rendant leur demeure agréable. O Dieu, qui jugez l’équité, de quelle amertume, de quel fiel mon âme n’était-elle pas remplie! Dans mon égarement insensé, c’est vous que j’accusais de mon infortune, à vous que je m’en prenais, ne cessant de répéter cette plainte de S. Antoine : « O bon Jésus, où étiez-vous ?» La douleur et la honte qui bouillonnaient dans mon cœur, j’ai pu les sentir, je ne puis les rendre. Mes humiliations et mes souffrances passées ne me semblaient rien en comparaison de cette dernière injure. » Abailard resta peu de jours dans l’abbaye de Saint-Médard; il fut renvoyé, sur l’ordre même du légat apostolique, à celle de Saint- Denis1. Ce n’est pas sans répugnance que les moines le virent revenir au milieu d’eux ; c’est facile à comprendre : ils n’avaient pas oublié sa turbulente humeur et ses traits sarcastiques. Leur répulsion ne sera que trop justifié : il ne va pas tarder à susciter de nouvelles tempêtes. Nous verrons plus loin à quelle occasion et quelles en seront les conséquences.
53. En Angleterre, Henri 1er Beauclerc, veuf de la reine Mathilde, sur le conseil de ses barons et de Half, archevêque de Cantorbéry, épousait en secondes noces, en 1121 Adelize ou Atheléide, fille du duc de Louvain, Godefroy le Barbu. Vers cette même époque, le vieux différend entre les archevêques d’York et de Cantorbéry aurait pu devenir la source de grands troubles, si le roi ne s'était incliné devant l’autorité du Saint-Siège, en autorisant Turstin, ainsi que le commandait la lettre de Calixte, à prendre possession de son siège d’York. La fin de cette même année vit s’accomplir le voyage, au-delà de la Manche, de Pierre de Léon, moine de Cluny, dors cardinal-prêtre de la sainte Eglise Domaine, nommé par
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1 Petr. Abail. Hist, calnmit. Epist. i, 9, 10 ; Patr. lat. tom. CLXXYIII, col. .45 et seq.
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Calixte légat à Latere en Gaule, dans toute la Bretagne, en Irlande et dans les lles Orcades. Jamais légat n’avait été précédé d’un aussi grand renom. Il ne voulut point entrer en Angleterre, sans en avoir obtenu le consentement du roi. Celui-ci le lui fit porter sur le continent par une députation que conduisait Bernard, évêque de Saint-David. Les députés avaient ordre de ne laisser visiter au légat aucune Eglise ni aucun monastère, avant qu’Henri lui-même ne l'eût reçu. Pierre de Léon, accueilli par le monarque avec les plus grands égards, exposa le but de son voyage. Henri déclara qu'il ne saurait renoncer aux privilèges accordés à l’Angleterre par le Saint-Siège, et notamment à celui d’être libre de la juridiction de tout légat, sans le consentement exprès d’une assemblée générale de la nation. Or il ne pouvait la convoquer en cette circonstance, empêché qu’il en était par l'expédition armée qu’il soutenait contre Les Gallois rebelles. Il parut opportun au Légat d’admettre ces raisons; il était venu pour remplir la charge de légat dans toute l’Angleterre, et le roi sut l’éconduire avec honneur, sans qu'il eût fait aucun office de sa charge. Henri, qui le fit recevoir magnifiquement partout, lui ménagea pendant trois jours, à Cantorbéry, une hospitalité plus magnifique encore. Sur la plainte qui lui fut faite au sujet de l'attitude du Saint-Siège dans la cause de Turstin, Pierre demanda doucement qu’on lui montrât les titres des privilèges concédés autrefois par les papes à l’Eglise de Cantorbéry. On acquit alors la certitude que ces bulles avaient péri dans l’incendie dont, cinquante ans auparavant, la cathédrale était devenue la proie, et qu'il n’en restait que quelques fragments, transcrits pèle mêle dans les manuscrits anciens et dans les vieux livres. Pierre de Léon, après examens de ces pièces, promit, au dire d’Eadmer, de s’employer à faire corriger les mesures récemment prises, en ce qu’elles pouvaient avoir de contraire aux privilèges de Cantorbéry. N’oublions pas que c’est ce même Pierre de Léon qui sera plus tard antipape sous le nom d’Anaclet. Nous ne quitterons pas l’Angleterre, pour nous occuper de nouveau de la France, sans enregistrer la mort de Ralf, archevêque de Cantorbéry depuis neuf ans; elle arriva dans les derniers mois de l’année suivante 1122; à cet
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événement se termine la chronique d’Eadmer, moine lui-même de Cantorbéry, si précieuse pour l’histoire de cette époque. Le religieux avait, bien à contre cœur, accepté l’évêché de S1-André d’Ecosse; mais entravé dans son ministère, il se hâta de déposer la crosse et l’anneau, pour regagner sa cellule et mourir sans autre responsabilité que la sienne1.