Darras tome 27 p. 279
§ V. SAGE FERMETÉ D’ALEXAXDRE III.
31.
Fatigué de ces bruits, qui
présageaient des actes plus déplorables encore, Thomas crut devoir en informer
le Souverain Pontife. Après l’avoir félicité des victoires remportées sur
l’empereur, sur un despote craint du monde entier, il l’engage à montrer la même
résolution envers des tyrans bien moins redoutables. « Sache votre Sainteté,
dit-il ensuite, que nos appréhensions ne sont que trop justifiées ; ce que nous
avions annoncé s’accomplit à la lettre : Guillaume de Pavie, dans son
ostentation, prélude à l’injustice par l’insolence. La teneur de votre mandat,
tel que vous le communiquiez au roi de France et que vous aviez daigné me le transmettre,
m’avait un moment donné quelque espoir ; l’illusion
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' Ioan. S.uiESBnn. Epist. ccxx et ccxxxu; Patr. lat. toni. cxcix, col. 2iG, 261.
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n’est plus permise. Ce délégué
n’est pas évidemment un homme à la juridiction duquel nous puissions être livré
dans une cause de cette importance ; et d’autant moins que l’importunité du roi
d’Angleterre vous a dicté ce choix, non votre libre initiative. Il ne nous
paraît pas conforme à la justice qu’il ait droit de nous juger, de nous
examiner même, celui qui cherche à trafiquer de notre sang pour son propre
avantage1.» On peut inférer de semblables expressions à quel point
il était tenu pour certain que le roi d’Angleterre avait promis à Guillaume
l’archevêché de Cantorbéry, si le légat parvenait à déposer le titulaire. Bien
différentes étaient les lettres échangées entre Thomas et l’autre légat ; elles
respiraient l’estime réciproque, une cordiale affection, un égal amour pour le
bien. L’archevêque regarde Otton comme un ange venant du ciel lui porter la
consolation et la lumière, annoncer aux exilés le retour dans la patrie ; mais
il ne lui dissimule pas les soupçons qui planent sur son collègue. « Beaucoup
ne craignent pas d’affirmer, lui dit-il, que le cardinal de
Saint-Pierre-aux-Liens s’est donné la mission d’étouffer l’Eglise sous nos
dépouilles et de jeter de nouveau Pierre dans les fers 2. »
32. Celle que les représentants du Saint-Siège devaient accomplir dans les Gaules fut d’abord empêchée par la guerre qui venait d’éclater entre les rois de France et d’Angleterre. Pour les bannis, c’était la prolongation illimitée de leurs tortures. Jean de Salisbury le dit en ces termes à Jean de Poitiers : « Les royaumes qui s’entrechoquent, la terre violemment ébranlée et tant de périls imminents ne me permettaient pas de tenir la plume ; j’ai dû longuement attendre des jours meilleurs pour écrire. Les communications étaient interrompues pendant tout l’été par les tumultes de la guerre. D'autre part, la sédition qui sévissait dans la ville de Reims répandait le trouble dans toute la province ; on ne pouvait sortir ni rentrer sans courir des périls extrêmes 3. » L’auteur parle ici des
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1. Ibid. Epist. ii, 11.
2. « Insultant nobis plurimi, dicentes recte contra nos missum esse cardina— lem sancti Petri ad Vincula ut ministerio ejus Petrus denuo vinculetur. >; Epist. il, 18.
Joa>\ Saresberg. Epist. ccxxu ; Pair. lat. tom. cxcix, col. 249.
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luttes engagées entre l'archevêque Henri, frère du roi de France, et ses turbulents diocésains ; luttes qui tourmentèrent et paralysèrent en partie le ministère spirituel d’un prélat aussi distingué par ses qualités que par sa naissance. S’il manqua de modération, s’il porta trop loin peut-être le sentiment de son autorité, impossible de révoquer en doute la droiture de ses intentions, la noblesse de son caractère, la pureté de ses mœurs, comme son invincible attachement à la cause catholique; il fut enrayé par les passions des habitants et par les ambitions étrangères. Les troubles de Reims n’étaient pas sans relation avec la rupture actuelle des deux rois. Le pape Alexandre eut recours à tous les moyens pour arrêter une guerre aussi désastreuse ; il écrivit à ses légats : « De quels maux peut devenir la source pour toutes les Eglises en général, pour l’Église Romaine et celle d’Orient en particulier, cette déplorable discorde que l’ennemi du genre humain vient de susciter entre les rois de France et d’Angleterre, nos fils bien-aimés, nous devrions l’observer avec une extrême sollicitude; et maintenant il importe que nous donnions tous nos soins à dissiper un orage dont les funestes résultats nous apparaissent sous un si lugubre aspect. En vertu donc de notre autorité apostolique, nous vous ordonnons et vous imposons le rigoureux devoir de mettre en œuvre tous les moyens que la sagesse pourra vous inspirer pour rétablir la paix et la concorde. Tendez sans relâche à ce but, soit par vous-mêmes, soit par les hommes influents et religieux de l’un et l’autre royaume. Evitez à tout prix jusqu’à l’apparence même de la prévention ou de la partialité. Nous vous enjoignons d’une manière toute spéciale de ne pas entrer dans les États anglais, de ne point traiter les affaires de ce royaume, en ce qui concerne surtout les ordinations ou les consécrations épiscopales, avant que Thomas notre vénérable frère de Cantorbéry ne soit pleinement réintégré dans les bonnes grâces du roi ; et nous avons la ferme espérance que vous obtiendrez encore cette heureuse réconciliation, si vous y travaillez avec autant de modération que de persévérance. Alors aura disparu, comme nous l’apprenons par les avis des hommes les plus sages, le mécontentement du monarque français et de son peuple. Donné
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à Bénévent le XI des calendres
de septembre, 22 août 1. »
33. Malgré des instructions aussi sages et des ordres aussi formels, le légat Guillaume montra la plus révoltante partialité pour le roi d’Angleterre, en même temps que ses préventions contre l’archevêque de Cantorbéry. Il obtint même du Pape une lettre entièrement subreptice qui restreignait les pouvoirs de ce dernier et blessait au cœur le roi de France, qui ne dissimula pas son mécontentement. Un autre Guillaume, bien différent de celui-là, l’évèque élu de Chartres, « homme de grand renom et de grande autorité, donnant les plus belles espérances, et que nul ne surpassait dans le clergé français, » selon le témoignage que lui rend Jean de Salisbury, intervint auprès d’Alexandre, par une lettre tellement honorable pour notre nation qu’il nous est impossible de ne pas la donner. « Entre tous les royaumes du monde, il n’en est pas, j’en ai la conviction profonde, qui dans tous les temps ait prouvé par de plus éclatants témoignages la sincérité de sa foi, l’ardeur de sa charité, la générosité de son dévouement envers le Siège Apostolique, que le royaume des Francs. Entre les rois et les princes, il n’en est pas non plus qui prête une oreille aussi favorable à vos prières, qui soit plus soumis à vos commandements, qui respecte l'Église, sauvegarde ses droits, protège ses ministres avec autant d’application que notre roi très-chrétien. Non, il n’est pas d’Eglise ou monde qui dans le malheur ait rendu de plus éminents services à l’Eglise Romaine, que notre Eglise Gallicane. Eh bien! cette Eglise et ce roi vous ont imploré, vous implorent encore en faveur de cet archevêque de Cantorbéry qui, depuis quatre ans révolus, souffre l’exil et la proscription pour la liberté de l’Eglise catholique, ainsi que pour votre dignité. A l’encontre de ce saint vous obsède un tyran, un persécuteur de l’Eglise, un ennemi déclaré du royaume des Francs, un homme dont l’iniquité n’est un mystère pour personne ; et cependant, j’ai honte de le dire, je le dis avec douleur, à l’heure présente la malice parait triompher dans sa vanité. Entrant naguère en colloque avec le roi très-chrétien, pour
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1 Codex Vatic. Sam. Pont. Alexandr. III Epist. H, 31.
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solliciter le rétablissement de la paix générale, devant l’archevêque de Cantorbéry, que le comte de Flandre avait amené, comme aussi devant plusieurs évêques et barons de son royaume, il mit sous les yeux de l’assemblée des lettres apostoliques interdisant au vertueux primat de porter une sentence contre les personnes ou les domaines relevant de son pouvoir, tant que la réconciliation n’aurait pas été faite. Le roi, la France entière, tous les gens de bien déplorent avec amertume qu’un saint, un personnage éminent, un vénérable pontife soit suspendu sans raison ; ils se demandent comment un pareil écrit peut émaner du Saint-Siège1. »
34. Thomas réclamait de son côté d’une manière non moins énergique2. Des monuments contemporains insinuent que ses plaintes furent portées à Rome par l’un de ses meilleurs amis. D’autres lettres arrivaient incessamment au Souverain Pontife. Celui-ci commença par adresser aux légats de sévères représentations, et finit par restreindre leurs pouvoirs, en maintenant intacts ceux de l’archevêque. Il leur ôte expressément toute autorité judiciaire dans la cause dont il s’agit. Ils se défendent, ou plutôt Guillaume de Pavie se défend dans une lettre insidieuse, où la question est présentée sous le jour le plus odieux pour Thomas, qui n’a nulle peine à détruire les accusations formulées contre lui ; pour sa justification, il lui suffit de rappeler ses propres paroles et d’exposer la vérité des faits. Malgré sa pénurie, grâce à la générosité du roi de France, il est allé s’aboucher avec les légats, en présence de ce monarque, entre Gisors et Trie, dans l’octave de la fête de saint Martin. C’est donc au mois de novembre que ces négociateurs, nommés en janvier, ont paru seulement mettre la main à l’œuvre. La récente indignation du roi s’est dissipée, ses préventions sont tombées devant une lettre pontificale; il pouvait donc intervenir avec le calme et la dignité de la justice. Mais qu’espérer d’un roi, malgré l’étendue de sa puissance et la droiture de ses intentions, dans une querelle essentiellement religieuse et qui ne regardait pas directement ses états? « Sur vous, très-saint Père, con-
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1 Codex Vatic. Epist. n, 57.
2. Ibid. Epist. H, 52, 54, 55.
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tinue Thomas, pèse la sollicitude de toutes les Eglises ; qu’il vous plaise donc de porter vos regards vers l’Occident ; voyez comment on y traite la religion et ses ministres. Demandez au seigneur Otton, qui lui, nous paraît guidé par l’esprit de Dieu, ce qu’il a vu par lui-même dans la province de Tours, ce qu’il sait de l’Eglise d’Angleterre, ce qu’il a personnellement éprouvé dans la Normandie ; et vous direz avec larmes, nous en avons la conviction : « Il n’est pas de douleur comparable à cette douleur1. » Pour ne point parler de notre primatiale, toujours courbée sous la tyrannie, comme vous ne l’ignorez pas, et puissiez-vous encore en être mieux instruit ! dans ma province et dans celle de Rouen, sept diocèses demeurent depuis longtemps sans pasteur, livrés aux mains séculières, qui ne permettent plus aucune ordination. Le clergé du royaume entier est sous les pieds du despotte et de ses satellites. Si nous jetons un voile sur de telles iniquités, qu’aurons-nous à répondre au tribunal du souverain Juge? Qui tentera de s’opposer à l’Antéchrist, quand il paraîtra sur la terre, si nous montrons envers ses précurseurs une pareille tolérance? Voilà comment les pouvoirs humains sont encouragés dans leur insolentes entreprises, comment les rois des nations se changent en tyrans.
35. « Courage, Père, montrez-vous fort. Nous n’avons pas seulement pour nous le droit et la justice ; le nombre même est avec nous. Le Seigneur a brisé le marteau qui servait aux impies, ce Frédéric d’Allemagne ; sous peu les autres seront brisés à leur tour, s’ils ne rentrent en paix avec l’Eglise. Pour mettre un terme à ce discours, nous n’attendons notre jugement que de votre bouche, ou de la bouche de Celui qui sait retirer la sagesse aux princes et délivrer le pauvre des mains du puissant2. Nos messagers suppléeront de vive voix à ce que nous n’avons pas estimé devoir écrire. Tenez pour certain que, si nous avions voulu dès le commencement acquiescer aux fatales Coutumes, nous n’aurions maintenant besoin de l’intervention d’aucun cardinal ni d’un homme quelconque. C’est en vain qu’on nous oppose l’exemple des Siciliens ou des Hongrois ;
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1 Jerem. Thren. i, 12.
2. Psalm. lxxv, 13 ; xxxiv, 12.
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il ne nous excuserait nullement au tribunal du Souverain Juge, si nous préférions les ordres des tyrans aux institutions des Apôtres, si nous allions conformer notre vie au caprice arrogant des puissances séculières, non à l’éternel testament signé par le sang et confirmé par la mort d’un Dieu. Je ne veux pas en terminant recourir à de larmoyantes prières ; je demande simplement à Votre Sainteté si telle devait être la récompense de nos labeurs, de nos fatigues et de notre exil, que nous fussions traîné sans protection et sans défense, dans un complet dénûment, d’une juridiction à l’autre, subissant les anxiétés d’une interminable procédure ; et cela, pour avoir osé résister au plus féroce oppresseur de l’Eglise pour la défense de nos saintes libertés ; dans le moment même où nous espérions voir la fin de nos tribulations, la joie succéder à la tristesse, vous et Dieu faire triompher la cause de la justice. N’était-ce pas assez pour nos mortels ennemis d’avoir amené la perte de ceux que notre indigence et nos incessantes calamités ont déjà précipités dans la tombe? Dieu bon, quel sera le terme d’une semblable douleur? Levez-vous, mon Dieu, et prenez en main votre cause ; vengez le sang de vos serviteurs1. »
36. Le Légat Guillaume n’en poursuivait pas moins le cours de ses injustices, allant jusqu’à suspendre pour un temps l’inviolable autorité du primat. Une seconde lettre plus pressante encore est adressée par ce dernier au Souverain Pontife; il écrit de plus, avec les mêmes instances et la même vigueur, au Sacré-Collége, excitant le zèle des uns, reprochant aux autres leur inaction ou leur complaisance, disant à tous : « Ce n’est ni par la ruse ni par l’habileté que doit être gouvernée l’Eglise, c’est par la justice et la vérité ; seules elles délivrent de tout péril celui qui les observe. » L’émotion gagna les coeurs, la lumière se fit dans les intelligences: après une courte délibération avec les cardinaux, Alexandre révoqua ses légats d’une manière immédiate et péremptoire. Avant de quitter la Normandie pour retourner à Rome, ils voulurent absolument avoir une dernière entrevue
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1. Apoc. six, 2 ; — Epist. u,
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avec le roi d’Angleterre. Celui-ci répuguait à cette cérémonie dont l’unique résultat serait de constater leur échec réciproque; mais il eut beau la décliner, leur insistance vint à bout de ses subterfuges. — Puissent mes yeux ne plus voir un cardinal ! — s’était écrié le despote dans son amer dépit; et l’heure suivante il s’humiliait devant les deux cardinaux, les conjurant d’intercéder auprès du Pape et d’obtenir au moins qu’il ne fût pas excommunié. On le vit même répandre des larmes ; Guillaume de Pavie pleurait de son côté, tandis que son collègue Otton avait beaucoup de peine à s’empêcher de rire. Secrètement il venait de mander au Souverain Pontife que jamais il ne serait ni l’auteur ni le complice de la déposition du saint primat. Dans sa conviction cependant, le roi ne désirait pas autre chose que la tête de Thomas Becket, comme Hérode celle de Jean-Baptiste. Ne l’avait-on pas entendu protester sans honte qu’il se ferait juif ou musulman, qu’il embrasserait la religion de Nour-Eddin, s'il n’obtenait pas vengeance?
37. Après le départ des légats révoqués, le roi de France ne désespéra pas de rétablir la paix; il prit résolument l’affaire en sous-œuvre. À sa sollicitation et par ses soins, le roi d’Angleterre accepta de conférer avec le primat, devant son suzerain et plusieurs nobles personnages. L’archevêque de Cantorbéry, par un rare exemple de condescendance, dit au monarque anglais, en se jetant à ses pieds : — La cause entière de nos dissensions, je la remets à votre jugement, sans autre réserve que l’honneur même de Dieu. — Cette réserve, si simple et si juste en même temps, choqua violemment le despote; il y répondit par un torrent de récriminations et d’injures, traitant le primat d’orgueilleux et de révolté, l’accusant de payer par une noire ingratitude les bienfaits dont il l’avait comblé 1. Puis, s’adressant au roi de France, — Vous le voyez, Sire, ajouta-t-il, c'est un piège; tout ce qui lui déplaira, cet homme ne manquera pas de le déclarer contraire à l’honneur de Dieu. Ne voulant pas même lui laisser un prétexte, je lui demande seulement de m’accorder ce que le plus saint et le plus
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1 Jo.m. Saresber. Epist. ccxxvn ; Patr. lat. tom. cxcix, col, 2i>3 et seq.
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illustre de ses prédécesseurs a fait pour le moindre des miens; et je le laisse tranquille. — Les courtisans de se récrier : C’est trop s’humilier pour un monarque. — On demeure stupéfait en voyant avec quelle audace Henri rappelle des souvenirs qui montrent en lui l’émule et l’héritier des tyrans. Que n’avait pas souf- fert S. Anselme, et ce nom nous dispense d’énoncer les autres, sous Henri I le digne aïeul du despote régnant? L’insolente apostrophe avait cependant ébranlé l’âme droite et simple du monarque français. Le primat gardant le silence, probablement saisi lui- même de stupeur, — Seigneur archevêque, lui dit alors Louis, prétendez-vous remporter en sagesse sur vos saints prédécesseurs, en dignité sur Pierre? Pour quelle raison hésitez-vous ? La paix est là frappant à la porte. — Je l’avoue, répondit Thomas, ceux qui nous ont précédé sur ce siège étaient meilleurs et plus grands que nous. Selon leur époque, ils ont retranché certains abus et diminué d’autres, sans pouvoir les déraciner tous. Marchant sur leurs traces, nous avons poursuivi le même but, pour mériter d’avoir part à leur récompense. Si quelques-uns ne l’ont pas atteint ou l’ont dépassé, nous n’avons pas à suivre de tels exemples. Quand Pierre renie le Christ, nous le blâmons; quand, au péril de sa tête, il brave la puissance et la férocité de Néron, nous proclamons son triomphe. En se dévouant à la mort, il prépare les glorieuses destinées de l’Église Catholique. Nos pères ont tout souffert pour le nom du divin Maître, et nous le laisserions flétrir pour regagner les bonnes grâces d’un homme? Jamais, non, jamais ! — A cette héroïque réponse, un des courtisans observa que l’archevêque se mettant en opposition avec l’un et l’autre royaume ne méritait l’appui d’aucun ; rejeté par l’Angleterre, il ne devait pas trouver asile et protection en France.
38. Le colloque étant rompu parmi les murmures de la foule, les deux rois montèrent à cheval et se hâtèrent de disparaître, sans avoir salué le primat ni reçu son salut. Les sulbaternes ne pou- vaient manquer de lui prodiguer les récriminations et les insultes. Ce fut comme un renouvellement de la scène de Northampton. Les coexilés de l’archevêque étaient dans l’abattement, tandis que
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son visage gardait toujours le même calme et la même sérénité. Il suivait à distance le roi Louis, s’arrêtant aux mêmes étapes, mais n’en recevant que des secours matériels. Comme il traversait la ville de Chartres, la population accourait avec un respectueux empressement sur son passage ; et chacun de s’écrier : Voilà l’homme qui n’a pas renié le Seigneur devant les rois de la terre. Les acclamations continuaient à mesure qu’on avançait dans l’intérieur de la France. A la fin du troisième jour, Thomas reposant dans un gîte précaire et le désespoir envahissant toujours l’âme de ses compagnons, un messager se présente et leur dit : Le roi de France vous mande à sa cour. — Sans doute, ajouta l’un d’eux, pour nous expulser de son royaume. — Pourquoi ces noirs pressentiments? Vous n’êtes prophète ni fils de prophète, répondit le saint. A leur arrivée, ils trouvèrent le monarque assis d’un air profondément triste ; Louis ne se leva pas, comme il en avait la coutume, pour accueillir le saint primat; ce qui parut confirmer les sinistres présages. A peine s’il invita les anglais à s’asseoir, et tout resta dans un pénible silence ; on eût dit que le roi délibérait en lui-même, n’osant prononcer la sentence d’expulsion ; puis ne retenant plus ses larmes, il se leva tout-à-coup et se prosterna devant le saint, en lui disant ces paroles entrecoupées de gémissements : — En vérité, mon seigneur et mon père, vous seul avez vu. — Et, comme l’archevêque se penchait pour le relever, il redit avec angoisse : Vous seul avez vu ! Nous, nous étions des aveugles quand nous vous donnious le conseil d’abandonner votre cause ou plutôt la cause même de Dieu, pour condescendre aux caprices d’un homme. Je me repens, père, je me repens sincèrement de cette grave faute. Pardonnez-moi, je vous prie, ne me refusez pas votre absolution. Ma personne et mon royaume sont désormais à vous comme à Dieu. Ni vous ni les vôtres ne manquerez jamais de rien, tant que je vivrai 1. »
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1 Hist. Quadripart. lib. n, cap. 25 et seq.