Darras tome 16 p. 374
54. Ce ne fut pourtant que trois semaines après, le 26 avril, qu'eut lieu l'intéressante session XVe, où le moine Polychrone devait jouer un rôle à jamais fameux. La solennité pascale, tom-
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' Labbe, tom. VI, col. 984. — 2 Labbe, tom. VI, col. 989.
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bant celte année le 14 avril, explique cette longue suspension. Le protocole de la XVe session ne mentionne plus le diacre Constantin comme promoteur du concile. Ce personnage a disparu pour ne plus revenir. Il est remplacé dans sa fonction officielle par un autre diacre byzantin, du nom de Théodore. Constantin paya-t-il par une disgrâce le zèle inutilement déployé par lui pour faire condamner la mémoire du pape Vigilius? Cela est possible, mais l'hypothèse n'a pas grande importance. La nouvelle séance, acéphale comme les trois précédentes, s'ouvrit « devant le très-vénérable fauteuil vide de l'empereur, » et les quatre sénateurs présidents. La liste préliminaire du procès-verbal mentionne, suivant l'habitude, le nom des légats apostoliques en tête des mêmes quatre-vingts évêques. Mais les légats continuent à garder un silence absolu. L'étrange scène qui allait se dérouler à tous les regards aurait dû cependant leur offrir plus d'un motif de réclamation. Le diacre Théodore, primicier des notaires, investi par conséquent du titre dont jouissait six semaines auparavant son prédécesseur Constantin, ouvrit la séance en rappelant au concile l'ordre du jour précédemment adopté. « Le moine Polychrone, dit-il, attend derrière le voile, qu'il vous plaise de le faire introduire. — Qu'il entre, dirent les très-glorieux juges de concert avec l'assemblée. » On vit alors paraître ce vieillard, dont le prestige était si grand parmi la foule. Les très-glorieux juges lui parlèrent ainsi : « Le très-vénérable prêtre et moine Polychrone veut-il d'abord nous faire connaître sa profession de foi sur l'économie divine du mystère de l'Incarnation? — Ma profession de foi, répondit Polychrone, sera déposée sur le cadavre d'un mort. Je prierai le Fils de Dieu de ressusciter le mort. Si la résurrection n'a pas lieu, le concile et l'empereur feront de moi ce qu'ils voudront. » Ici les très-glorieux juges s'effacèrent, laissant le concile se prononcer sur une proposition d'un genre si étonnant. L'appel à un miracle pour confirmer l'hérésie, jetait la discussion en plein surnaturel. Les quatre laïques présidents ne jugèrent pas à propos d'engager leur responsabilité sur ce nouveau terrain. Le dialogue va donc se poursuivre directement entre le concile et
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Polychrone. « Nous voudrions, dirent les pères, prendre connaissance de la profession de foi que vous allez déposer sur le cadavre d'un mort, pour le ressusciter. —Mais, répondit Polychrone, cette procaution me paraît inutile. Je déposerai ma profession de foi écrite et scellée sur le cadavre. Vous pourrez ensuite la lire à votre aise. — Le concile insista. Nous avons, dit-il, fait disposer le mort; tout est prêt. De votre côté, communiquez-nous la profession de foi que vous déposerez sur le cadavre. » — Polychrone céda enfin, et il remit un parchemin scellé d'un cachet portant son monogramme, avec la suscription : «A Constantin couronné de Dieu, très-sage et grand prince, Polychrone» — Sur l'ordre du concile, le lecteur et notaire Antiochus rompit le cachet, déploya le parchemin et lut ce qui suit : « Au grand empereur Constantin, moi Polychrone j'adresse mes salutations et mes hommages, comme si j'étais en sa glorieuse présence. Des légions d'anges aux vêtements éclatants de blancheur, me sont apparues. Elles escortaient un personnage qui semblait leur roi, et dont la puissance est au-dessus de tout ce que je pourrais raconter. Ce personnage me dit : On forge un dogme nouveau : hâte-toi, va trouver l'empereur Constantin ; dis-lui qu'il ne fasse point de dogme nouveau et qu'il n'en laisse point faire. Je me mis aussitôt en route. Arrivé d'Héraclée à Chrysopolis, le soir, environ la septième heure, debout sur la terrasse de la maison, je vis paraître en face de moi un homme au visage terrible, aux vêtements étincelants de clarté. Il me dit : Quiconque ne reconnaît pas en Jésus-Christ une seule volonté, une seule opération théandrique, n'est plus chrétien.—Le très-sage empereur Constantin, répondis-je, a précisément défini cette doctrine d'une seule volonté et d'une seule opération. — En ce cas, c'est bien, reprit le mystérieux personnage, et il disparut. » Ainsi se terminait le précieux écrit qui devait ressusciter un mort. « Reconnaissez-vous bien ce billet comme votre oeuvre? demanda le concile. — Oui, répondit le visionnaire. Quand je l'aurai placé sur le cadavre, le mort ressuscitera.» Après une semblable affirmation, il n'y avait plus qu'à délivrer un certificat de folie au pauvre moine monothélite. Ce ne fut pourtant point le parti auquel
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s'arrêta le concile acéphale. Les très-glorieux juges reprirent en ce moment la parole, comme s'ils eussent craint, par une abstention trop prolongée, de poser un précédent contraire à leurs droits usurpés. Ils firent donc, d'accord avec l'assemblée (gloriosissimi judices et sanctum concilium dixerunt) la déclaration suivante : « Nous ordonnons que ce parchemin, tel qu'il vient de nous être lu, sera déposé par Polychrone, suivant la proposition qu'il en a faite lui-même, sur le cadavre d'un mort. L'épreuve aura lieu hors de ce palais sacré, en notre présence et devant le peuple, afin de donner satisfaction à la multitude des fidèles, et de mettre en lumière la vérité telle que Dieu la fera connaître. » Toute l'assemblée quitta alors la salle du dôme. Les très-glorieux juges, le saint concile, escortés d'une foule immense, se dirigèrent vers les thermes publics de Zeuxippe. Dans l’atrium de ce vaste édifice, un mort reposait à visage découvert sur un lit de parade, dans un cercueil d'argent. Les très-glorieux juges, le saint concile et les flots pressés de la multitude se rangèrent en cercle. Polychrone s'avança majestueusement, déposa le billet magique sur le cadavre, puis se penchant sur la bière murmura à l'oreille du mort des paroles que les actes n'ont point enregistrées. Sans se lasser, durant plusieurs heures, le moine continua ses allocutions au cadavre, et le mort ne ressuscita point. Ni les juges ni le concile ne témoignèrent la moindre impatience. Ce fut le peuple qui mit fin à cette lugubre et sacrilège comédie. Du sein de la foule, mille voix indignées s'écrièrent: « Anathème au nouveau Simon! anathème au magicien Polychrone! anathème à l'imposteur ! » — Les très-glorieux juges et les pères, après cette belle expédition, revinrent au palais impérial et reprirent leurs sièges dans la salle du dôme. — Polychrone subit un dernier interrogatoire. « Reconnaissez-vous, lui fut-il demandé, deux opérations et deux volontés naturelles en Jésus-Christ?— Non, répondit-il. Ma croyance n'a pas changé; elle demeure telle que la renferme la cédule déposée sur le cadavre.— Mais qui a écrit cette cédule?—Je l'ai écrite moi-même, de ma propre main.» On ne put obtenir de ce visionnaire fanatique la moindre rétractation. Il fut condamné en ces termes :
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« Bien qu'à nos yeux Polychrone fût déjà un hérétique formel et voué à l'anathème, nous avons cru devoir admettre sa proposition démoniaque et sa tentative aussi présomptueuse que téméraire, voulant ainsi détromper les multitudes séduites par ce sectaire. Maintenant nous le déposons de sa dignité sacerdotale, comme séducteur du peuple, imposteur déclaré, hérétique notoire. » Polychrone fut dépouillé de sa robe de moine, et le concile s'écria : « Anathème à l'hérétique Polychrone et à ses partisans! anathème à Macaire, à Etienne, à Polychrone! 0 Trinité sainte, ratifie la déposition de ces trois hérétiques 1 ! » Ainsi se termina la séance du 23 avril 681.
55. L’atrium des bains de Zeuxippe devenu la succursale d'un concile, l'horrible profanation d'un cadavre par un moine visionnaire, l'incroyable exhibition d'un mort sacrilégement souillé sous les yeux de quatre sénateurs légats a latere de César, en présence de quatre-vingts évêques orientaux, au milieu de la populace byzantine qui repaissait avidement ses yeux de cet ignoble spectacle, voilà ce qu'on nous a si longtemps donné pour l'œuvre légitime d'un concile œcuménique, présidé par les légats d'un pape dont le nom est inscrit au catalogue des saints. Non, non! Arrière pour jamais ce mensonge historique, entretenu et conservé soigneusement par les byzantins modernes! La vérité éclate enfin dans ce tissu de fraudes et d'impostures séculaires. II suffit d'une patiente investigation et de la lecture attentive des actes, pour y noter à chaque page la fraude se trahissant elle-même. Certes nous souscrivons volontiers à l'anathème lancé contre le monothélisme de Polychrone, réservant toutefois en faveur de ce fanatique la circonstance fort atténuante d'aliénation mentale. Mais nous ne saurions, sans une indignation profonde, nous rappeler toutes les injures, tous les outrages, toutes les calomnies que des mains sacerdotales n'ayant pas la même excuse semaient naguère contre la mémoire d'un pape innocent, sous le couvert d'une acéphale assemblée réunie, dans l'atrium des thermes de
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1 Labbe, tom. VI, col. 990-1000.
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Zeuxippe, près d'un cercueil d'argent, devant la dépouille inanimée d'un chrétien mort sans doute dans la paix du Seigneur, puis livré par un conciliabule à des expérimentations sacrilèges, aux jongleries d'un fou. L'incident de Polychrone ouvre cependant à l'histoire un côté de l'horizon contemporain qu'elle ne doit pas laisser dans l'ombre. L'engouement de la populace byzantine en faveur de ce moine monothélite, est un fait très-remarquable. Évidemment Polychrone avait dû s'emparer vivement des imaginations, pour obliger quatre-vingts évoêques à faire abdication publique de leur dignité, de leur caractère, en se prêtant malgré eux, car ils en conviennent, à la parade des thermes de Zeuxippe. L'expérience de nos révolutions en permanence nous a appris que les grands mouvements d'opinion ne se produisent, au sein des masses populaires, qu'en raison directe de la plus ou moins grande agitation créée dans les esprits par les événements politiques. Or, à l'époque où le monothélite Polychrone se vantait d'avoir reçu de Dieu la mission surnaturelle de combattre le dogme nouveau qu'on était, selon son expression, « en train de forger, » une catastrophe terrible venait de frapper l'empire. L'invincible Constantin Pogonat venait de subir la plus humiliante défaite. Ses succès précédents contre le mahométisme étaient oubliés, et le désespoir s'emparait de toutes les âmes en face d'un nouvel ennemi, méprisé jusque-là et devenu tout à coup formidable. Voici ce qui s'était passé. On se rappelle que le 20 mars 681, à la fin de la XIe session, Constantin avait déclaré que, les affaires de la république réclamant désormais toute sa sollicitude , il ne continuerait point à présider en personne les séances du concile. Deux importantes affaires, l'une intérieure, l'autre extérieure, absorbaient en effet les préoccupations de Pogonat. La première, la révolte de ses deux frères Tibère et Héraclius, fut promptement terminée. Les princes rebelles eurent, nous l'avons dit, le nez coupé devant tout le peuple au milieu du cirque, et furent envoyés en exil. La seconde ne fut pas si facile à régler. Les Bulgares conduits par un de leurs chefs, Asparuch, grand homme de guerre, avaient successivement franchi le Borysthène (Dnieper) puis le Danube ; ils
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menaçaient d'inonder toute l'Asie des flots de leur invasion barbare. Constantin vola à leur rencontre. Une flotte sur le Danube, une armée, remontant par terre les rives du fleuve, devaient avoir raison de cette horde sauvage. On le croyait. Flotte et armée furent anéanties par les Bulgares. L'empereur rentra presque seul à Byzance. Il avait tout sauvé cependant, au prix d'un énorme tribut annuel qu'il s'engageait à payer au roi bulgare. Entre le bas empire et notre triste époque, il n'y a guère de différence que le respect extérieur en moins et l'athéisme social en plus. On peut donc se figurer la surexcitation des esprits à Byzance, quand le désastre y fut connu. Les uns disaient, et Polychrone était du nombre, que Dieu châtiait visiblement un prince déserteur du dogme monothélite. Les autres disaient, et le patriarche Georges était du nombre, que la Providence se prononçait manifestement contre les velléités de réunion à l'église romaine. Aucun ne disait, ce qui était pourtant l'unique vérité, que Dieu qui a promis à son vicaire une assistance permanente, vengeait à jour fixe l'honneur du pape Honorius outragé par les prélats de cour et les légistes byzantins. Les mêmes aveuglements, en dépit de châtiments non moins terribles, se sont produits à douze siècles de distance, sous nos yeux, en face du monde épouvanté. Les comprend-on mieux aujourd'hui qu'on ne les comprenait sous l'empereur Pogonat? N'importe, nous ne faillirons jamais, si Dieu nous en fait la grâce, à notre devoir d'historien. Au nom du passé, au nom du présent et pour l'enseignement de l'avenir nous redirons encore cette loi de l'histoire ecclésiastique: Le prince, le chef d'état, de quelque titre qu'on le nomme, la nation quelle qu'elle soit et de quelque puissance qu'elle se glorifie, sont perdus le jour où ils outragent officiellement un pape. S'ils ne réparent l'injure, leur perte est irrémédiable. Depuis l'empereur Claude jusqu'au dernier des oppresseurs de la papauté, l'axiome s'est vérifié au pied de la lettre sans une seule exception. Il faut avouer que si rois et peuples s'obstinent encore à ne pas voir clair, ce n'est pas la faute de Dieu.
56. La XVIe session, acéphale comme la précédente, s'ouvrit
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le 9 août devant le fauteuil vide de l'empereur, sous la présidence des mêmes sénateurs, avec le même appareil, la même mention des légats apostoliques sur la liste du procès-verbal et le même silence de ces légats dans tout le cours de la séance. Cependant cinquante-cinq nouveaux évêques, arrivés dans l'intervalle des trois mois et demi écoulés depuis la dernière réunion, paraissent avoir apporté dans les esprits une tendance plus favorable à l'église romaine. Nous aurons bientôt l'occasion de noter ce revirement. Le primicier des notarii Théodore, faisant fonction de promoteur synodal depuis la disparition ou la disgrâce de son prédécesseur, s'adressa aux juges et à l'assemblée. « Votre gloire, dit-il, et le saint concile œcuménique sont informés par nous qu'un prêtre d'Apamée de Phrygie se tient derrière le voile, et sollicite une audience pour vous entretenir de la question dogmatique soumise à vos délibérations. Vous prendrez à son égard telle résolution qui vous semblera convenable. » — On donna ordre d'introduire le requérant. Interrogé sur ses antécédents et sur le motif de son voyage : « Je me nomme Constantin, dit-il. Je suis prêtre de la très-sainte église d'Apamée dans la Syrie IIe. J'ai reçu l'ordination sacerdotale des mains d'Abraham évêque d'Aréthuse. Je suis venu apporter à votre sainte assemblée des renseignements d'une extrême importance. Si j'avais été entendu plus tôt, nous n'aurions pas subi, dans cette lamentable année, le désastre que viennent de nous infliger les Bulgares 1. J'ai fait inutilement tous les efforts
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1 Si auditus essem, hoc anno non habuissemus perpeti hoc quod passi sumus in prœlio Bulgariœ (Labbe, loin. VI, col. 1005). Faute d'avoir connu ce texte, précis, authentique, contemporain, les modernes historiens du Bas-Empire ont, après Lebeau, assigné à l'an 679 l'expédition de Constantin Pogonat contre les Bulgares. (Cf. Lebeau, Hist. du Bas-Empire, tom. XIII, pag. 135 ; comte de Ségur, Hist. du Bas-Empire, tom. I, pag. 558.) La déposition du prêtre d'Apamée rétablit la véritable date et nous explique le motif de l'absence de l'empereur aux sessions acéphales du VIe concile œcuménique. Fleury, ne comprenant rien à la prolongation exagérée du concile et n'ayant pas remarqué plus que les autres la déposition du prêtre d'Apamée, s'exprime avec un incomparable sans-gêne en cette sorte : « Depuis la session XVe jusqu'à la suivante il y eut un intervalle de trois mois et demi ; peut-être pour attendre la commodité de l'empereur, qui devait assister à la conclusion du concile. » (Hist. Ecoles., liv. XL, n» 26.)
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pour obtenir une audience et vous proposer un moyen de conciliation, quelque chose comme un nouvel «hénotique » qui eût rétabli la paix sans blesser aucun des deux partis, sans offenser ni ceux qui professent une seule volonté ni ceux qui en professent deux. Je me suis adressé au patrice et stratège Théodore, le suppliant de me faire obtenir une audience. (Ce patrice Théodore figure en effet dans les onze premières sessions du concile parmi les treize upatoi formant invariablement l'escorte impériale. Il est désigné le second, avec les titres officiels de très-glorieux consul, patrice, comte des commandements impériaux, sous-stratège de Thrace.) Je l'ai conjuré de parler de moi au concile, afin que la charité et la paix puissent se faire, car Dieu aime par-dessus tout la charité et la paix. Maintenant, si vous m'en donnez l'ordre, je rédigerai en syriaque, ma langue maternelle, les vues que Dieu m'a suggérées au sujet de la foi, et l'on traduira mes paroles en grec, » — Encore cette fois, le concile se trouvait en face d'un visionnaire qui s'attribuait une mission divine. Les extravagances sont de toutes les époques et de tous les pays1. «Puisque vous venez de nous parler en grec, répondirent les pères, continuez à vous expliquer dans cette langue, et faites-nous connaître votre doctrine. — Seigneurs évêques, répondit Constantin, accordez-moi quelque délai. Six jours me suffiront : je vous demande cet intervalle pour avoir le temps d'écrire ma profession de foi et vous la soumettre. » Les très-glorieux juges et le concile n'accordèrent point de sursis. « Vous avez demandé, dirent-ils, à être introduit pour nous communiquer un projet d'accommodement, une formule d'hénotique propre selon vous à tout concilier. Quelle est la base
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1 Nul n'a oublié que, durant le dernier concile œcuménique, une prétention du même genre se produisit au milieu de la stupeur universelle. « Pour moi, disait le nouvel illuminé, je crois très fermement écrire ceci par l'ordre de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par amour pour son Église. Les derniers des hommes peuvent recevoir et reçoivent des ordres de Dieu. J'en ai reçu dans ma raison, dans ma conscience et dans ma foi. Pour obéir, je souffrirai ce qu'il faudra souffrir. » (A. Gratry, prêtre de l'Oratoire. Première lettre à Mgr Dechamps. Paris, Douniol et Lecoffre, 1870, in-18, pag. 79.)
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de cette formule? » —Le prêtre consentit alors à s'expliquer. « J'admets, dit-il, les deux natures en Jésus-Christ, telles que les a définies le concile de Chalcédoine. J'admets également deux propriétés; en sorte que, si par le terme de deux opérations vous entendez la même chose que deux propriétés, la dispute est finie et n'a plus de raison d'être. Quant à la volonté, il n'y en a qu'une, la volonté de la personne et de la substance du Verbe Dieu. Je ne comprends pas très-bien le sens que vous donnez à votre mot grec hypostase. Dans l'intérêt de la vérité, il serait nécessaire que vous le définissiez clairement. Mais ce que je dis, c'est qu'après l'Incarnation la personne du Dieu Verbe n'eut qu'une seule et unique volonté, la même volonté qui est commune au Père, au Fils et au Saint-Esprit. — Les très-glorieux juges et le saint concile répondirent : Cette volonté unique, que vous supposez en la personne de Jésus-Christ, venait-elle, dans votre pensée, de la nature divine ou de la nature humaine? — De la nature divine manifestement, répliqua le prêtre. » — Les juges et le concile insistèrent. « D'après vous, dirent-ils, la nature humaine en Jésus-Christ avait-elle oui ou non une volonté propre?— Oui, répondit Constantin. Elle eut sa volonté propre, elle la conserva depuis l'Incarnation jusqu'au Calvaire. Mais cette volonté humaine, je la nomme une propriété naturelle, et en effet elle n'est pas autre chose. — Quoi donc ! s'écrièrent les juges et le concile. Est-ce que sur la croix le Christ dépouilla la nature humaine? — Après la croix, répondit Constantin, la volonté humaine disparut en Notre-Seigneur, puisqu'elle était la propriété de la chair et du sang. Le Christ ressuscité n'éprouvait plus, comme l'humanité, les divers besoins de manger, boire, dormir, marcher. — Il y a dans votre système une contradiction visible, reprirent les juges. Vous avez successivement reconnu que comme Dieu le Verbe incarné eut une volonté divine, et que comme homme il eut une volonté humaine. Comment pouvez-vous donc, en principe, ne reconnaître qu'une seule et unique volonté dans le Christ? — C'est que, répondit Constantin, et je vous l'ai déjà dit, avec le sang et la chair le Christ ressuscité dépouilla cette volonté. — Mais que devinrent alors la chair et le
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sang du Sauveur? dirent les juges et les pères. — Le Christ, je le répète, les abandonna, dit Constantin. — Vous maintenez cette proposition? s'écrièrent toutes les voix.— Oui certes, dit le prêtre. — Vous persistez à dire que le Christ a dépouillé la volonté humaine avec son sang et sa chair? — Oui, encore une fois, s'écria le monothélite. — Mais, dit l'assemblée, cette doctrine est précisément celle de Macaire. — Je le sais bien, répliqua le prêtre. C'est Macaire qui me l'a apprise. C'est de lui que je la tiens. — Et vous persistez? lui fut-il demandé encore. Vous obstinerez-vous jusqu'à la fin dans cette secte impie? — Oui, seigneurs évêques, répondit-il en dernier lieu. C'est ainsi que je crois, c'est ainsi que je pense ; il m'est impossible de changer de sentiment. » — Cette déclaration définitive excita dans l'assemblée un mouvement de réprobation unanime. — « C'est un manichéen ! dirent ensemble tous les pères. Anathème au nouveau Manès ; anathème au nouvel Apollinaire. Qu'on l'expulse. Anathème à tous les hérétiques !» — Constantin fut ainsi chassé de l'assemblée 1.