Croisades 35

Darras tome 25 p. 45        


§ IV. Nouvelles armées de Croisés.

 

   16. « Nous vîmes alors, reprend Albéric d'Aix, arriver en Palestine, par escouades détachées, environ dix mille hommes sous la conduite de princes italiens, français et allemands 1. » C'étaient les débris de deux cent mille croisés qui avaient quitté l'Europe depuis  dix-huit mois, et que la perfidie d'Alexis Comnène avait fait déci­mer par les Turcs dans les montagnes de la Paphlagonie. On se rappelle qu'aussitôt après son avènement au trône pontifical, le pape Pascal II s'était adressé à tous les chrétiens d'Europe pour les inviter à aller remplacer en Palestine les guerriers de la première croisade sur le point de revenir de leur glorieuse expédition. « Nous tiendrons pour infâmes, disait-il, tous ceux qui depuis le concile de Clermont ont pris la croix, et qui, sans respect pour la foi du serment, n'ont pas accompli le saint pèlerinage. Quant aux fugitifs d'Antioche, déserteurs de l'armée du Christ, ils demeureront ex­communiés, tant qu'ils n'auront pas expié leur faute par un second voyage en Terre-Sainte 2. » Une exception spéciale fut faite pour les chrétientés espagnoles, auxquelles Pascal II défendait formelle­ment de prendre une part active à la nouvelle expédition. « Nous interdisons à tous les clercs et chevaliers de vos provinces, mandait-il aux évêques suffragants de Compostelle, de quitter l'Espagne pour se rendre à Jérusalem. Votre patrie est sans cesse ravagée par les farouches musulmans ; restez donc pour les combattre 3. » Cette recommandation si digne du père commun des fidèles fut respectée. Sauf l'évêque de Barcelone, qui obtint du pape une autorisation personnelle, les chroniqueurs ne mentionnent presque aucun espa­gnol dans les rangs des nouveaux croisés. En France, l'archevêque Hugues de Lyon, comme nous l'avons vu précédemment, prit l'ini­tiative. Dans les deux conciles d'Anse, tenus à la fin de l'an 1001,

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cap. lxiii, lxix, col. 601, 605. — Guillelm. Tyr., 1. X, cap. xvn, xviii, col. 470, 471.

1Albéric. Aq., 1. VIII, cap. i. — 2Cf. toia. XXIV, de cette Histoire, chap. m, n° 58. — Paschal. Il, Epist. xxn; Patr. lut. tom. CLXIII, col. 44.— 3 Pascal. II, Epist. xxv, tom. cit. col. 45.

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il promulgua l'encyclique de Pascal II, auquel il avait annoncé sa résolution de partir en personne pour Jérusalem1. Investi par le pape du titre et des pouvoirs de légat apostolique en Orient, Hugues de Lyon se rendit en 1101 à Rome, afin d'y recevoir les instructions du souverain pontife2. Il dut alors s'embarquer directement pour Jérusalem dans un des ports de l'Italie méridionale. Mais nous n'avons aucun détail ni sur le reste de son voyage, ni sur le succès de sa mission. Une lettre de Hugues à saint Anselme nous apprend seulement qu'il était, de retour à Lyon dès la fin de l'an  11023. L'illustre archevêque de Cantorbéry lui répondit aussitôt pour le féliciter d'avoir échappé aux périls d'un si laborieux pèlerinage 4.

 

   17. L'itinéraire suivi par Hugues de Lyon ne fut malheureusement pas adopté par les diverses armées qui prirent alors le chemin de l'Orient. Malgré les désastres de la première expédition  commandée par Pierre l'Ermite, malgré les trahisons vingt fois répétées de l'empereur byzantin Alexis Comnène, les nouveaux croisés se déterminèrent à passer par Constantinople. Le principal motif qui inspira cette funeste résolution était vraiment chevale­resque. On venait d'apprendre en Europe la captivité de Boémond au fond de la Perse, dans le Corassan, où le calife de Bagdad le retenait chargé de fers. L'empereur Alexis avait eu soin de faire

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1 Cf. tom. XXIV, de cette Histoire, chap. m, n° 58.

2. Gall. Christian., t. IV, p. 99. — Pair, lai-, t. CLVII, col. 497.

3. Dans sa lettre à l'archevêque de Cantorbéry, Hugues ne donne aucun ren­seignement qui puisse nous mettre sur la trace des résultats de sa légation apostolique à Jérusalem. Voici en quels termes laconiques il s'exprime, à ce
sujet : Sanctitati vestrae notum esse volumus, meritis et intercessionibus vestris id obtinentibus, nos Hierosolymis incolumes rediisse. Il est vraisemblable qu'arrivé à Jérusalem au moment où le patriarche Daîmbert en avait été expulsé par Baudoin I et où le légat romain Maurice de Porto venait de mou­rir, Hugues se borna à se renseigner exactement sur les faits anté­rieurs afin de les transmettre à son retour au jugement de Pascal II, sans vou­loir intervenir personnellement dans une affaire si compliquée et pour laquelle les instructions lui manquaient. Il revint par l'Apulie et dut passer par Rome. Voici en effet la dernière phrase de sa lettre à saint Anselme: Praesentium gerulum, Elvredum nomine, vobis commaudamus, qui ab Apulia usque Lugdu-
num nobiscum veniens, fideliter nobis servivit.
(Hugon. Lugd. ad Anselm. Inter Epist. S. Anselm., 1. III, ep. 64; Pair, lat., tom. CLIX, col. 101.)

4.  S. Anselm. Cantuar., Epist. xvm, libr. IV; Pair, lat., t. CLIX, col. 211.

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p47 CHAP.   I.   NOUVELLES   ARMÉES   DE  CROISÉS. 

 

parvenir cette nouvelle à toutes les provinces occidentales, et s'en était servi pour rétablir sa propre réputation fort ébranlée. Il mandait aux princes chrétiens qu'il avait fait au calife les offres les plus brillantes pour obtenir la mise en liberté du héros. « Tous les trésors de l'empire, disait-il, je les eusse sacrifiés, mais les Turcs sont restés inflexibles. » Le fait était à moitié vrai. « Le monarque byzantin, dit Albéric d'Aix, avait réellement proposé au calife de payer la rançon du prince d'Antioche, mais à condition que l'illustre captif serait mené à Constantinople, où Alexis se flattait de lui arracher un acte de renonciation à ses états. » Il paraît que le comte Raymond de Saint-Gilles fut de moitié dans cette intrigue. Il était accouru à Constantinople immédiatement après le désastre dont Boémond venait d'être victime. L'historiographe porphyrogénète, Anne Comnène, note avec sa fierté accoutumée que son auguste père fit renouveler alors par le comte de Toulouse le ser­ment d'hommage-lige, en le berçant de l'espoir d'obtenir bientôt l'investiture de la principauté d'Antioche, objet de la persévérante ambition du vieux comte .. En Occident, ces trames occultes n'étaient pas même soupçonnées; on ne se préoccupait que de la délivrance de Boémond. Le nom du prince d'Antioche était dans toutes les bouches ; Alexis Comnène s'était réhabilité dans l'opinion de l'Europe par une intervention si généreuse en apparence, si perfide en réalité. Tous les chevaliers voulaient avoir l'honneur de briser les chaînes du héros. Ils iraient, comme autrefois Alexandre le Grand, conquérir la capitale des Perses, s'enrichir des dépouilles de Bagdad, rétablir Boémond sur le trône d'Antioche et offrir au Saint-Sépulcre les trésors conquis dans l'extrême Orient. Des rêves moins désintéressés exaltaient encore les imaginations et enflammaient le cœur des princes. « Les merveilles accomplies par le Seigneur en faveur des premiers croisés, dit Guillaume de Tyr, tant de cités conquises, de riches principautés, d'opulents terri­toires, de trésors immenses ravis aux Sarrasins, faisaient l'objet de leur envie. Sans doute ils étaient heureux de la gloire et des succès de leurs frères d'armes, mais ils regrettaient de ne les point

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 1. Aun. Comnen., Alexiad. 1. XI ; Pair. Grxc, toru. CXXXI, col. 842.

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p48         PONTIFICAT  DU  E.   PASCAL   II   (1099-H18).

 

partager1.» Les chartes de donation délivrées aux monastères et aux églises par les chevaliers qui s'enrôlaient dans la nouvelle expédi­tion expriment naïvement ces espérances. C'est ainsi que le comte de Savoie, Humbert II, sur le point de partir, cédait une terre aux religieux du Bourget «afin d'obtenir de Dieu par leur intercession un riche consulat en son voyage d'outre-mer 2. » On sait que ce mot de «consulat3», redevenu en usage au XIIe siècle, où les chroni­queurs cherchaient des modèles de style dans les écrivains clas­siques de l'histoire romaine, désignait une souveraineté, un grand gouvernement 5. La Perse avec ses palais enchantés, son or, ses diamants, ses magnificences fabuleuses décrites par Quinte-Curce, ouvrait aux esprits aventureux des perspectives séduisantes. L'illu­sion ne devait pas être de longue durée.

 

  18. Au mois de septembre de l'an 1100, les guerriers de Lombardie, au nombre d'environ trente mille hommes, se mirent en marche les premiers. Ils avaient à leur tête l'archevêque de Milan, Anselme IV de Bovisio et Guillaume, évêque de Pavie; Albert, comte de Blandraz, Guy son frère, et son neveu Otho, surnommé Altaspata (Haule-Épée), les trois plus puissants seigneurs de la Ligurie; Hugues, comte de Montbeel (MontebelIo); Wibert, comte de Parme; Humbert II de Savoie, avec toute la fleur de la chevalerie lombarde. Le duc Henri de Carinthie leur accorda le libre passage à travers ses états; ils franchirent heureusement le territoire de la Hongrie et vinrent hiverner dans les cités bulgares. L'empereur Alexis Comnène renouvela pour eux les procédés de perfide courtoisie, déjà si funestes aux compagnons de Pierre l'Ermite et de Godefroi de Bouillon : messages bienveillants, promesses magnifiques, ordres impériaux pour la pleine liberté des transactions commer­ciales dans toutes les villes où passeraient les croisés. Mais ces mesures officielles, promulguées à grand fracas, masquaient les ins­tructions secrètes données aux grands fonctionnaires de l'empire,

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1. Guillelm. Tyr., 1. X, cap. xn, ; Pair, lat., t. CI, col. 404.

2.   Guichenon, HU>t. tjinéalon. de la maison de Savoie.

3.   Ordéric Vital emploie souvent cette expression. Le comte Roger de Sicile est pour lui le « consul de la Trinacrie. » Albéric d'Aix en parlant des commandants de la flotte génoise et pisane les appelle : Consules classis.

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et leur prescrivaient d'user de tous les moyens pour ruiner les nouveaux pèlerins, organiser autour d'eux la famine, les pousser à des actes de violence, et les mettre de la sorte à la merci de la clémence impériale. Le succès couronna cette fois encore la poli­tique aussi insensée que barbare du souverain de Byzancc. Alexis Comnène eut la joie de voir tomber dans ses pièges les chevaliers lombards. Ceux-ci, pour se procurer des subsistances qu'en dépit des proclamations de l'auguste César on s'obtinait à leur refuser, durent recourir à la force. Albéric d'Aix, dont on connaît les sympathies pour le comte de Saint-Gilles et la cour impériale, ra­conte avec indignation les excès auxquels se livrèrent les pèlerins affamés. « Ils enlevaient, dit-il, les troupeaux dans les champs, saccageaient les villages, pillaient les cités, ne respectant pas même les oratoires placés sous la protection du très-pieux empereur. Sans respect pour la loi catholique du jeûne quadragésimal, ils se gorgeaient de viande, et souillaient par leurs crimes un temps con­sacré à la pénitence. On cite une femme grecque, qui, voulant les empêcher de piller sa demeure, fut cruellement mutilée par ces indignes chrétiens. L'empereur informé de ces désordres enjoignit aussitôt aux chefs lombards d'avoir à quitter la Bulgarie, pour se rendre directement à Constantinople, où ils trouveraient une gé­néreuse et paisible hospitalité1. » Sans ajouter grande foi à la sin­cérité de ces offres amicales, les chevaliers lombards durent cepen­dant les accepter pour soustraire leurs troupes au fléau de la famine, et à celui de l'indiscipline militaire qui en était la triste consé­quence. Ils arrivèrent en vue de Byzance vers le milieu de mars 1101. Alexis Comnène les cantonna dans les châteaux du Bosphore, où jadis avait campé Godefroi de Bouillon, sans leur permettre de franchir le détroit de Saint-Georges. Il leur accordait d'ailleurs toute liberté d'acheter leurs provisions aux marchands du voisinage et d'attendre ainsi les croisés de France et d'Allemagne, dont on

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1. Alberic Aquens., Bist. Uieroiol. 1. VIII, cap. m; Pair, lai., tom. CLXVI, col. G06. On verra bientôt par le récit d'EIckéard d'Urauge, l'un des pèlerins qui se joignirent à l'expédition allemande, ce qu'il faut penser de la conduite du « très-pieux empereur » dont Albéric d'Aix fait ici l'éloge, et des sourdes provo­cations par lesquelles il poussait les croisés au désespoir.

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annonçait la prochaine arrivée. Cet accueil en apparence si paci­fique se changea bientôt en hostilités ouvertes. Les chevaliers lom­bards, sollicités tour à tour de prêter au monarque byzantin le ser­ment de foi et hommage pour leurs futures conquêtes, refusèrent invinciblement. Alexis leur signifia alors d'avoir à quitter leur cam­pement du Bosphore et d'aller attendre leurs compagnons d'armes sur la côte d'Asie, aux ports de Civitol et de Ruffinel. Ces localités, dont le nom sinistre était connu de tous les Occidentaux, rappe­laient le massacre et l'extermination des troupes de Pierre l'Ermite. Les Lombards déclarèrent qu'ils ne quitteraient point les châteaux du Bosphore, et pour se venger, le perfide empereur défendit à tous les marchands de fournir les approvisionnements nécessaires. Après trois jours de famine, l'armée se rua sur le palais des Blaquernes, en fit le siège, força les portes de la première enceinte, et allait poursuivre son assaut victorieux, quand l'empereur épouvanté fit des propositions de paix et rétablit la liberté commerciale. Durant les pourparlers qui eurent lieu à cette occasion, l'archevêque de Milan, le comte Albert de Blandraz, Hugues de Montebello et quelques autres des principaux chefs se firent remarquer par leur modération et leur sagesse. Alexis les reçut en audience solennelle à Constantinople. Il leur adressa d'abord les reproches les plus vifs, se plaignant de l'agression dont un de ses palais venait d'être le théâtre. « Il avait, disait-il, perdu dans cette échauffourée un prince, son proche parent, tué sur les remparts. On avait de plus égorgé un de ses lions favoris 1. » De ces deux sujets de deuil si singulièrement accouplés, nous ne savons quel était le plus sensible au cœur du « très-pieux » César; mais comme Anne Comnène, toujours soigneuse d'enregistrer jusqu'aux moindres incidents re­latifs à son auguste père et aux divers membres de la famille im­périale, ne parle point d'un fait aussi tragique que l'eût été la mort d'un prince byzantin tué par les «barbares d'Occident, » il y a tout lieu de croire que le principal grief mis en avant par Alexis était imaginaire. La perte du lion favori était au contraire très-

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1. Alberic Aquens., loc. cit. col. cap. v, col. 008.

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réelle; nous verrons plus tard comment elle fut compensée1. En attendant, les chefs lombards n'eurent pas de peine à calmer le courroux affecté du monarque. Le fier Alexis s'empressa d'accepter leurs excuses, il combla ses hôtes d'attentions flatteuses et de belles promesses. Il leur offrait, selon son habitude, de riches présents, étoffes de soie et de pourpre, vases ciselés d'argent et d'or. Albert de Blandraz, séduit par tant de magnificence, accepta pour sa part dix des plus beaux chevaux des écuries impériales et une quantité d'objets précieux. En retour, l'empereur demandait seule­ment au comte de déterminer ses légions à franchir le bras de Saint-Georges pour aller camper sur la côte d'Asie. Mais l'arche­vêque de Milan, plus clairvoyant et plus sage, refusa tout ce qui lui était offert : il devinait le piège que dans sa bonne foi Albert de Blandraz n'avait pas soupçonné; il craignait non sans raison que les Turcs, alliés de l'empereur, n'attendissent l'armée lombarde sur les côtes d'Asie pour lui faire subir le même sort qu'aux légions de Pierre l'Ermite. Rien ne put vaincre la résistance du courageux ar­chevêque. Les Lombards demeurèrent donc dans leur campement: ils y célébrèrent la fête de Pâques (21 avril 1101) et ne franchirent le détroit, pour se rendre à Nicomédie, qu'à l'arrivée des croisés allemands et français.

 

19. La  Germanie envoyait, dit Ekkéard d'Urauge, cinquante  mille guerriers à la nouvelle croisade. Ils étaient commandés par Welf IV, duc de Bavière, la margrave Ida d'Osterreich (Autriche), Conrad, connétable du pseudo-empereur Henri IV, les comtes Ber­nard et Henri de Ratisbonne. L'ami de saint Grégoire VII, le véné­rable archevêque de Saltzbourg, Tiémon, qui devait trouver la palme du martyre dans ce funeste voyage, représentait l'autorité religieuse ; il était accompagné de plusieurs autres évêques allemands, de deux chanoines d'illustre naissance nommés l'un et l'autre Bruno, et d'une foule de clercs et de moines parmi lesquels se trouvait Ek­kéard lui-même. « Un peuple immense dont le nombre, dit ce chro­niqueur, égalait presque celui de la première croisade se joignit aux guerriers. Les retardataires de toutes les nations de l'Occident,

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1 Cf. n° 34, de ce présent chapitre.

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ceux que la crainte, l'indigence ou la maladie avaient jusque-là em­pêchés d'accomplir les voeux contractés pour le saint pèlerinage, n'hésitaient plus. Les merveilleux succès de Godefroi de Bouillon, la conquête de Nicée, d'Édesse, d'Antioche, de Jérusalem, en dissi­pant toutes les terreurs, avaient éveillé toutes les espérances. Nous arrivâmes sans incident fâcheux à Constantinople, ajoute Ekkéard. Là, le maudit Alexis, malediclus Alexius, nous prodigua ses perfides promesses. Confiant en sa parole, nous franchîmes le détroit pour aller camper à la suite des Lombards sur la côte d'Asie. Mais l'empereur s'était entendu avec les Turcs du voisinage, afin de nous ex­terminer tous 1. »

   20. Le contingent français était plus nombreux encore. Il se divisait en groupes distincts, isolément commandés par les chefs des provinces les plus opulentes du royaume. Au premier rang se pla­çait le fameux Guillaume IX, duc d'Aquitaine, comte de Poitiers, qui, mettant à profit l'absence de Raymond de Saint-Gilles, s'était emparé en 1097 de la ville de Toulouse, mal défendue par le jeune comte Bertramn, fils de Raymond2. D'après les décrets souscrits au concile de Clermont, l'usurpation de Guillaume IX sur les états d'un prince croisé constituait un crime au double point de vue re­ligieux et civil. Urbain II avait placé les domaines laissés en Europe par les chevaliers se rendant en Terre Sainte sous la sauvegarde du saint-siége et la garantie de toutes les pénalités canoniques : les rois et les seigneurs féodaux s'étaient engagés à sanctionner par la force cette mesure préservatrice. Mais Guillaume IX se riait des ex­communications, et le roi Philippe I son suzerain, excommunié lui-même pour cause d'adultère, n'avait ni le pouvoir ni la volonté d'inquiéter à ce sujet un vassal qu'il était heureux d'avoir pour complice. On a vu comment Guillaume de Poitiers traitait les légats du pape, chargés de fulminer l'anathème contre le roi de France 5. Engagé lui-même dans des liens aussi coupables, il avait répudié sa femme Mathilde, veuve du roi Sanche-Ramire d'Aragon, et vivait

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1. Ekkeard Uraug., Chronic. vniv., ann. 1101; Pair, lat., t. CLIV, col. 979; Alberic. Aquens., 1. VIII, cap. v, col. G08. — 2. Histoire liliér. de France, tom. XI,   . 38 et 39. — 3Cf. tom. XXIV de cette Histoire, chap. m, n» 75.

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publiquement avec la vicomtesse de Châtellerault. Sa passion allait si loin qu'il fit ciseler suc un bouclier d'or l'image de cette indigne favorite, voulant, disait-il, qu'elle fût pour lui la déesse des combats, comme elle était les délices de son cœur. « Le duc d'Aquitaine, dit Guillaume de Malmesbury, agissait et parlait en athée; il se plon­geait avec un cynisme éhonté dans la fange du vice, comme s'il eût été convaincu qu'il n'y a point de Providence et que tout en ce monde est l'œuvre du hasard 1. » Les auteurs de l'Histoire littéraire trou­vent ce jugement de l'historien anglais suspect d'exagération. Ce­pendant la conduite du duc d'Aquitaine au concile de Poitiers, le débordement de ses mœurs constaté par tous les auteurs contem­porains, les violences, les attentats de tout genre, commis par ce prince ne justifient que trop la sévère appréciation du moine de Malmesbury. Au retour de son voyage à Jérusalem et après les san­glants désastres auxquels il eut le bonheur d'échapper, le comte de Poitiers persévéra dans ses désordres. Un jour l'évêque d'Angoulême, Girard, légat apostolique en France, adjurait ce prince vo­luptueux d'éloigner la vicomtesse de Châtellerault, Guillaume se mit à rire, et considérant la tête chauve du légat : «J'attendrai au­paravant, dit-il, qu'on soit obligé de friser avec un peigne d'ivoire les cheveux qui repousseront sans doute sur votre front. » Ce n'était là qu'une bouffonnerie indécente, mais Guillaume IX avait d'autres armes. On le vit plus lard porter la main sur le vénérable évêque de Poitiers, Pierre, le renverser de l'ambon, l'étendre à ses pieds, et, ti­rant son glaive, menacer de l'égorger si l'homme de Dieu ne consentait à l'absoudre. — «Accordez-moi quelques minutes de réflexion», dit le saint.— Guillaume espérant que la terreur avait rendu l'évêque moins inflexible le laissa relever. Pierre saisit cet instant pour s'écrier: «Sachez tous que Guillaume d'Aquitaine est et demeure ex­communié.»—Puis se remettant à genoux, il dit au prince: «Frappez maintenant.»— «Non, non, » répondit Guillaume d'un ton sarcas-

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1 Voici le texte de l'historien : Erat tune Willelmus cornes Pictavorum fatuus et lubricus; ita omne vitiorum volulabrum premebat quasi crederet omnia fortuilo agi, nonprovidenlia régi. (Willelm. Malmesbur., Gest. Regum Anglor., 1. V, n» 439; Pair, lai., tom. CLXXIX, col. 1584.)

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p54 PONTIFICAT  DU   0.   PASCAL   II   (1099-1118).

 

tique. Je vous exêcre trop pour vous faire bénéficier de ma haine et vous envoyer au ciel. » Il se contenta de le bannir; le saint évê-que survécut un an à peine à ces violences et mourut en exil. (4 avril 1115.) Des miracles éclatèrent sur sa tombe, ce qui fit dire à Guil­laume : «Je regrette d'avoir retardé sa mort. Son âme sainte m'au­rait su un gré infini si, obéissant à ma fureur, je l'eusse d'un coup de sabre investi du royaume des cieux1. » Tel était Guillaume IX, le plus puissant des grands vassaux de France à cette époque. Il en était aussi, malgré tant d'excès, le plus populaire. Doué de tous les avan­tages extérieurs, haute taille, noble figure, son adresse dans les tournois, sa bravoure sur les champs de bataille en faisaient l'idole des soldats. A la fois chevalier et troubadour, c'est à lui qu'on fait remonter l'origine de la poésie provençale. Ses vers, trop souvent déshonorés par une licence sans frein, sont remarquables par la fa­cilité, l'élégance et l'harmonie. Quand il annonça son dessein de partir pour la croisade, trente mille guerriers d'Aquitaine et de Gascogne se réunirent sous ses drapeaux. « Il y joignit, dit Ordéric Vital, des escadrons de jeunes filles 2. » Le côté religieux de l'entre­prise était celui dont il se préoccupait le moins. Il allait en Orient conquérir des « consulats », aussi ne vit-on aucun évêque de ses provinces s'associer à son expédition. Cependant il lui élait impos­sible de quitter l'Europe et de s'assurer pour lui-même et pour ses compagnons d'armes la jouissance des privilèges et immunités ac­cordés aux défenseurs du Saint-Sépulcre, tant qu'il resterait sous le poidsde l'analhème encouru par lui depuis son usurpation du comté de Toulouse. On savait d'ailleurs en Occident l'influence prépondérante de Raymond de Saint-Gilles à lacour de Constantinople, où il se trouvait en ce moment et où l'empereur Alexis venait de lui conférer le titre de Sébaste (Sebastos), le plus élevé dans la hiérar­chie byzantine après celui d'Auguste3. L'ambitieux duc d'Aqui­taine, qui se promettait un empire au fond de la Perse, aurait

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1.   W illelm. Malmesbur., loc. cit., col. 1385.

2.   Agmina contrazerat puellaritm. (Orderic. Vital., Hislor. eccles.,\. Pair. M., X, cap. xvn; tom. CLXXXVIII, col. 764.)

3. Ann. Commen., Alexiad., 1. X; rat. grxc, tom. CXXXI, col. 842.

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p55 CHAP.   1.        NOUVELLES  ARMÉES   DE   CROISÉS   (1101-HOl).     

 

nécessairement besoin sinon du concours au moins de la neutralité de l'empereur grec; l'un et l'autre lui seraient certainement refu­sés s'il se présentait à Conslantinople sans avoir réparé son injus­tice envers le comte de Saint-Gilles. Sa résolution fut immédiate­ment prise; il restitua la province de Toulouse au jeune Bertramn, sur lequel il l'avait usurpée, donnant ainsi satisfaction au pape Pas­cal Il qui le délia des noeuds de l'anathème, et prévenant les récri­minations que Raymond de Saint-Gilles n'eût pas manqué d'élever contre lui à la cour de Byzance 1. Pour achever sa réconciliation avec l'Eglise, il demanda à sa muse des inspirations attendries et chrétiennes. « Dans une pièce composée pour la circonstance, il prit, disent les auteurs de l’Histoire littéraire, un ton sérieux et même dévot. Il y dit adieu au Limousin, au Poitou, aux vanités du monde, à la chevalerie qu'il aimait tant, c'est-à-dire, non pas aux dangers et aux travaux des preux chevaliers, mais aux plaisirs et aux fêtes qui en étaient le délassement et la récompense. «Ainsi, s'écriait le poëte, je quitte tout ce que j'ai aimé, chevalerie et tour­nois, les manteaux de vair, le langage du gai savoir et les nobles assemblées2. » C'est dans cette pièce qu'il confie ce qu'il a de plus cher au monde, son fils Guillaume encore au berceau 3, à la pro­tection du comte d'Anjou, Foulques III dit Nerra, et du roi de France Philippe I. « Si le preux comte d'Anjou, dit-il, et le bon roi dont je tiens mes honneurs ne le secourent, les traîtres feront la guerre à ce jeune et chétif enfant4. » Il finit par se jeter entre les

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1 Les auteurs de l'Histoire littéraire n'ont pas compris cette politique de Guillaume IX. «Après avoir, disent-ils, joui de son usurpation environ l'espace de trois ans, il abandonna le comté de Toulouse vers l'an 1100, sans qu'où sa­che le véritable motif qui put le faire renoncer à un si riche domaine. » (Uist.litlér., t. XI, p. 39.) .
  2.         Aissij lays lot quant amar suelh,

Cavaleria et ergaelh, Et de drap de color me tuelh, E bel causar e sembeti.

(Hisl. littër., tom. XIII, p. 44.)
3. Guillaume X, qui devait être le père de la fameuse Eléonore de Guyenne, femme du roi Louis VII, n'avait encore que dix-huit mois.
4.        
S'il pros coins d'Angieu nol' socor,

El bon rey de cuy len honor,

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p56         PONTIFICAT   DU   B.   PASCAL   II  (1099-1118).

 

bras de Dieu qu'il implore, dit-il, « Et en romans et en lati, (en lan­gue vulgaire et en latin). «Pardonnez-moi vous tous que j'ai pu of­fenser; pardonnez-moi, Jésus, maître de la foudre! » Sincères ou non, ces accents de repentir, d'humilité et de foi chrétienne ralliè­rent les sympathies générales autour du nouveau croisé.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon