Les affaires religieuses 1

Darras tome 40 p. 196

 

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§ IV. LES AFFAIRES RELIGIEUSES DE FRANCE, LE SACRE, L'EMPIRE

 

17. Immédiatement après la ratification du Concordat, Pie VII écrivit aux titulaires des anciens sièges pour demander leur dé­mission et envoya le cardinal Caprara, avec le titre de légat à latere, pour suivre à Paris l'application du Concordat. Sur quatre-vingt-un évêques survivants, quarante-cinq donnèrent leur démis­sion pure et simple ; trente-six la refusèrent ou demandèrent des délais. Le Pape passa outre, et, dans la plénitude de la puissance apostolique, anéantit les anciens sièges ; non pas les sièges des évêques constitutionnels, qui n'avaient jamais été canoniquement reconnus, mais les sièges existant avant la révolution. De son côté, Bonaparte, le 9 avril 1802, nommait les premiers titulaires des nouveaux sièges ; tandis que Caprara donnait un induit pour la réduction des fêtes et promulguait l'indulgence du jubilé. Sans parler des articles organiques, entreprise audacieuse d'asservisse­ment, la joie de l'Église n'était pas sans mélange. Le Concordat lui-même laissait à désirer ; loyalement observé, il eût pu cepen­dant assurer l'avenir. Mais l'esprit de la révolution, qui soufflait partout, sut entraîner le gouvernement, qui ne demandait, au reste, qu'à se laisser entraîner. Parmi les évêques nommés, on choisit douze constitutionnels ; défense fut faite d'exiger, des prêtres schismatiques, aucune rétractation ; ordre fut même donné, aux évêques, de choisir, parmi ces indignes prêtres, un de leurs vicaires généraux. D'autre part, des trente-six évêques, qui avaient différé ou refusé leur démission, ceux d'Angleterre adressèrent au Pape, des remontrances respectueuses contre le Concordat et con­tre quelques lois émanées du pouvoir civil. Ces prélats oubliaient qu'en cas d'extrême nécessité, dont le Pape est seul juge, le sou­verain pontife peut s'élever au-dessus de toutes les règles et de tous les canons; et que, dans le cas présent, cette nécessité était pres­sante, puisqu'il s'agissait de sauver la France du dernier naufrage. En acceptant avec mesure l'ordre de choses existant, le Pape n'en-

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tendait pas sanctionner certaines dispositions, qu'il regrettait et contre lesquelles il était le premier à faire entendre ses réclama­tions. Les intentions des anti-concordataires étaient heureusement éloignées de tout schisme ; ils en donnèrent la preuve en consen­tant à l'exercice des pouvoirs du nouvel évêque institué dans leurs diocèses respectifs. Néanmoins de là naquirent des inquiétudes de conscience et des troubles qu'augmenta encore l'ingérence despo­tique du gouvernement. Des prêtres, par leurs écrits, contribuè­rent également à exciter les passions. Un abbé Blanchard, du dio­cèse de Bayeux, un abbé Gaschet, et les disciples de Steven, vicaire général de Namur, s'élevèrent avec violence contre le Pape et contre le Concordat. Les évêques les désapprouvèrent ; ces ou­vrages, répandus dans l'ouest, n'y trouvèrent pas moins des adeptes. Un parti s'y forma dit des Incommuniants, de la Petite Eglise ou des Louisets, parce qu'ils se rattachaient à Louis, comte de Provence. De 1801 à 1815, ce parti acquit quelque consistance. A cette époque, les blanchardistes revinrent de l'exil ; leur présence augmenta encore l'opiniâtreté des sectaires de la Petite Église. Ce fut alors un schisme bien caractérisé ; il eut pour chef un ancien évêque de Blois, nommé de Thémines, chez qui la haine du Con­cordat se tourna en idée fixe. Parmi les chefs subalternes, il faut compter l'abbé Vinson, ancien curé de Sainte-Opportune, à Poitiers, et l'abbé Fleury, ancien curé du diocèse du Mans. La secte se con­tinua en déclinant jusqu'à la révolution de juillet ; elle s'est éteinte faute de prêtres pour assurer sa fragile existence. Une seule Église est soutenue de Dieu, les autres sont toutes promises au néant.

 

18. Après avoir rouvert les églises, le premier Consul voulut relever l'ordre social. Dans ce but, il réorganisa l'ordre adminis­tratif, l'ordre judiciaire et l'ordre militaire ; il fonda la Légion d'honneur, l'Université et rédigea le Code civil. Ce Code, qui s'ins­pire heureusement des ordonnances de Louis XIV, serait le plus beau monument du génie de Bonaparte, s'il ne se mettait en dehors de toute religion, pour constituer la société, régler ou punir les actes de l'homme ; s'il ne contenait, par suite, des dispositions regrettables, comme la séparation du mariage civil et le divorce.

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   L'Université ou État enseignant, qui procède des mêmes idées de séparatisme, est une sorte d'église laïque, chargée du monopole de l'enseignement, à l'exclusion surtout de l'Église et des ordres religieux, afin de mettre entre les mains du pouvoir tontes les générations à venir. C'est la conception la plus entreprenante du despotisme : mettre la main sur les âmes pour les mouler à son effigie et les tenir dans la soumission par une hiérarchie d'esclaves dont le chef de l'État est le grand maître. Bonaparte crut alors le moment propice pour gratifier la France d'une cinquième constitu­tion destinée à ramener tous les services à l'unité de sa personne et à l'exaltation de son pouvoir personnel. Pour marquer par un chargement de nom le changement des choses, il substitua à son nom de famille Bonaparte, le nom plus retentissant de Napoléon. Lui qui venait de réagir avec tant de fermeté parfois contre la dis­solution révolutionnaire, allait en reprendre en dessous l'œuvre désorganisatrice, en poursuivant la réalisation de projets ambitieux. Et comme si une fatalité l'eût poussé à faire savoir que tout partait de lui et devait se ramener à lui, il creusa, entre lui et le passé, un abîme, en faisant arrêter, contre le droit des gens, le duc d'Enghien et en le faisant fusiller, sans jugement sérieux, dans les fossés de Vincennes. L'empire est fait.

 

L'Église, dans la constitution qu'elle avait donnée à la société chrétienne, avait créé un empire, qui devait être le bras armé du droit public. Le saint empire romain d'Occident n'était ni une résurrection du haut empire de Rome, ni une translation de l'em­pire de Constantinople : c'était une création pontificale et interna­tionale, pour faire respecter partout les droits et les libertés consa­crés par la tradition. Dans cet ordre, l'humanité se trouvait ainsi constituée : l'Église, société spirituelle, étendait son pouvoir sur toutes les nations; les États formaient des sociétés temporelles et locales, séparées par un miséricordieux dessein de Dieu ; l'empire était un État puissant dont le chef avait mission de défendre l'Eglise contre les assauts des puissants et d'intervenir pour la protection des faibles.  Napoléon, déclaré empereur par un sénatus-consulte de 1804, ne s'arrêta pas à l'idée chrétienne de l'em-

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pire ; il voulut renverser cet ordre et lui substituer cet autre des­sein : l'empire, société temporelle et universelle, embrassant tous les peuples dans l'unité de sa tyrannie ; les États, sociétés subalternes qui devenaient des départements du grand empire, ayant des rois pour préfets ; et l'Église, qui mettait son autorité spirituelle au service de la force impériale, pour maintenir le monde entier sous le scep­tre du nouveau César. Le Pape, en refusant de se prêter à ces vues, en combattant le césarisme révolutionnaire, devait défendre l'indé­pendance de l'Église et la liberté des nations.

 

19. Napoléon, nommé empereur par le suffrage universel, ne songea plus qu'à se faire une cour, à créer une noblesse, à prendre gra­duellement toutes les allures de l'ancienne monarchie. C'eût été une Restauration réelle, si l'empereur eût fait, de cette noblesse, autre chose qu'un vain décor et s'il eût établi cette noblesse sur les conditions de propriété incessible. Soit que le temps lui eût manqué pour compléter son œuvre, soit qu'il n'eût pas prévu les conséquences qu'amènerait l'égalité des partages et le morcelle­ment indéfini, il ne fit guère qu'esquisser son dessein. Du moins, conçut-il, sans tarder, le projet de relever son pouvoir aux yeux des peuples et, pour effacer les insultes faites au diadème, il songea à faire venir le Pape à Paris pour le sacrer. C'était une grande idée, mais difficile à introduire, plus difficile à faire recevoir. Sans parler des articles organiques et des irrégularités commises dans l'application du Concordat, l'empereur, en s'élevant au sommet, avait paru plutôt monter que grandir. Sans retenue dans ses hu­meurs, sans réserve dans ses discours, il avait confié les affaires ecclésiastiques à Portalis; l'action personnelle du ministre était empreinte de modération, mais il ne savait pas ou n'osait pas ré­sister aux violences du premier consul. Ainsi Napoléon avait, avec la complicité de Portalis, soumis les mandements des évoques à la censure des préfets ; exigé que ses évêques délivrassent, jurepro-prio, des dispenses de bans pour mariage à tous les degrés de pa­renté, proféré des menaces contre les prêtres fidèles ; il traitait d'ailleurs avec dédain les ecclésiastiques sur le dévouement des­quels il pouvait ou croyait pouvoir compter. Dans une éminente

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dignité civile, c'était la brutale insolence d'un soldat sans éduca­tion. Brouillé avec ses frères, Bonaparte ne pouvait s'ouvrir à eux de son intention de se faire sacrer ; il en parla d'abord à son oncle Fesch. Chanoine d'Ajaccio, commissaire des guerres pendant la révolution, n'ayant plus rien d'ecclésiastique, Fesch était revenu à l'Église et s'était vu coup sur coup nommé archevêque de Lyon, cardinal, ministre de France à Rome, enfin grand aumônier de l'Empereur. Dans son ambassade, succédant au sage Cacault, relé­gué parmi les muets du Sénat, Fesch avait montré la hauteur d'un parvenu, les susceptibilités d'un proche parent et la maladresse d'un étranger; il s'était brouillé avec tout le monde, même avec ses gens, et ne pouvait beaucoup obliger l'empereur à Rome. L'as­sassinat du duc d'Enghien n'avait pas moins blessé Rome que les autres capitales ; mais c'était surtout pour effacer cette tache de sang que Napoléon voulait appeler Pie VII. Les premières ouvertu­res faites au faible légat Caprara, lui causèrent, on le devine, une vive émotion ; il en écrivit à Rome en conseillant d'accepter. Le premier mouvement du Pape fut l'hésitation, il aurait voulu refu­ser. Le Pape s'appelle par périphrase le Saint-Siège ; un siège ne voyage pas, il reste à sa place ; rares, très rares sont les voyages des pontifes Romains, et, pour qu'ils aient lieu, il faut des rai­sons majeures, des nécessités impérieuses. Sacrer un roide France, c'était affaire de l'archevêque de Reims, d'après des rites déterminés par la tradition ; sacrer un empereur, cela ne s'était pas fait depuis Charlemagne et ses successeurs, mais alors l'empire avait un sens orthodoxe et Napoléon, au lieu d'être un Charlemagne, en était plutôt le contraire. Le Sacré Collège consulté était aussi hési­tant que le Pape, et, il faut le dire, il y avait place pour les hési­tations.

 

Quelques cardinaux objectaient l'illégitimité de Napoléon au souverain pouvoir; d'autres, que le sacrer ce serait ratifier les ar­ticles organiques, la rébellion des constitutionnels et la mainmise sur la moitié de l'État pontifical; d'autres, que ce serait s'aliéner les souverains de l'Europe, particulièrement les princes de la mai­son de Bourbon et de Habsbourg ;  d'autres,  que se serait com-

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promettre la dignité du chef de l'Église ; s'il se portait à Paris pour une affaire purement humaine et inouïe depuis l'origine de l'Église ; d'autres enfin, que ce serait exposer la faible santé du Saint Père aux fatigues du voyage, aux périls de la sédition, aux irrévérences de l'impiété, peut-être même aux irrévérences de l'Empereur qui ne se plierait pas aux exigences du cérémonial. Pie VII passa sur ces objections, mais demanda, avant d'accéder, qu'on lui fît des conditions : «mesure essentielle et indispensable, disait Consalvi, pour obvier à la critique, pour donner des raisons puissantes au Sacré Collège et plausibles aux différentes Cours de l'Europe, quoi que l'on ait des raisons de croire qu'on en gardera un ressentiment éternel » (1). Les condi­tions posées étaient : 1° que le Pape ferait seul le sacre et le cou­ronnement ; 2° qu'on lui promettrait de définir utilement, lui présent, des affaires importantes pour la religion ; 3° qu'on revise­rait certains articles organiques, réduirait à l'obéissance des évêques rebelles et mettrait ordre aux excès commis dans la Haute-Italie ; 4° qu'au sacre, on observerait entièrement le pontifical ; 5° que le Pape ne recevrait pas à Paris les ecclésiastiques qui s'étaient mis en état de sédition. Quant à la difficulté, tirée du serment du sacre, le cardinal Fesch répondait : « La promesse de respecter et faire respecter la liberté des cultes n'est que le mode de l'exécution de la tolérance civile : elle n'emporte pas en soi la tolérance religieuse et théologique qui est l'acte intérieur d'appro­bation et de canonisation des autres sectes. On peut en tirer la preuve de l'état de la personne qui doit prêter serment. Le Sénat sait fort bien que l'empereur qui doit prononcer ce serment est catholique. Ce Sénat qui l'oblige à jurer le Concordat, qui est la profession de la foi (à lui empereur), n'a donc pas voulu l'obliger au respect renfermant la tolérance théologique qui détruirait cette même foi, et par conséquent qui n'a exigé que le mode de protec­tion de la tolérance civile. »

 

Talleyrand, appuyant Fesch, écrivait de son côté : « Les temples ouverts, les autels relevés, le culte rétabli, le ministère organisé,

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(1) Artaud, Hist. de Pie VII, t. II, p. 99.

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les chapitres dotés, les séminaires fondés ; vingt millions sacrifiés pour le paiement des desservants; la possession des États du Saint-Siège assurée, Rome évacuée par les Napolitains (ceci seul n'est pas tout à fait exact) ; Bénévent et Ponte-Corvo restitués, Pesaro, le fort Saint-Léo, le duché d'Urbin rendus à Sa Sainteté ; le Con­cordat italique conclu et sanctionné (mais point par le Pape) ; les négociations pour le Concordat germanique fortement appuyées ; les missions étrangères rétablies, les catholiques d'Orient arrachés à la persécution et protégés efficacement auprès du Divan, tels sont les bienfaits de l'empereur envers l'Église romaine. Quel mo­narque pourrait en offrir d'aussi grands et d'aussi nombreux dans le court espace de deux à trois ans?... La liberté des cultes est absolument distincte de leur essence et de leur constitution. La première a pour objet les individus qui professent les constitutions. Maintenir l'une n'est pas approuver l'autre. Charles-Quint autorisa, dans la diète de Spire en 1529, la liberté du culte luthérien en Al­lemagne, jusqu'au concile général qui n'était pas encore indiqué, et Clément VII ne lui objecta jamais cette tolérance. Charles fut couronné par le Pontife le 24 février de l'année suivante. Il est des mesures que la sagesse indique et que les circonstances commandent. La modération de Sa Sainteté est trop connue, pour qu'on lui suppose un seul instant le désir et la pensée même d'exiger que l'empereur des Français proscrive des cultes établis depuis long­temps dans ses États, au risque de renouveler, à la face de l’Europe étonnée, l'effrayant spectacle d'une seconde révolution. Dans la suite de sa dépêche, Talleyrand exposait que le voyage du Pape n'exciterait pas plus les ombrages des puissances que le voyage de Pie VI à Vienne ; qu'en France Pie VII n'avait rien à craindre des anciens partis, tout à espérer des populations ; qu'à Paris toutes les affaires seraient traitées directement et avec bonheur entre le chef de l'Église et le chef de l'État.

   20. Les adversaires du sacre n'avaient pas manqué non plus, dans une cour où l'on tient aux usages, d'exploiter les maladresses de Fesch et les excès de Napoléon. Parmi ces propos disgracieux, on citait ce qu'avait dit un jour l'empereur dans son conseil :

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« Voyez l'insolence des prêtres, qui, dans le partage de l'autorité avec ce qu'ils appellent le pouvoir temporel, se réservent l'action sur l'intelligence, sur la partie noble de l'homme et prétendent me réduire à n'avoir d'action que sur le corps; ils gardent l'âme et me jettent le cadavre » (1). Napoléon écrivit lui-même au Saint Père deux lettres, pour le rassurer au sujet des événements à craindre de la Russie et à propos des excès commis à Milan contre l'Église. « Le culte, ajoutait Tayllerand a commencé à reprendre sa pompe extérieure par l'effet des lois qui la permettent et par les libertés particulières dont elle est l'objet. Toutes les institutions civiles ont été mises de nouveau sous le sceau de la religion. Les naissances, les mariages sont consacrés par ses solennités, et les pompes funèbres que l'on avait proscrites dans des temps où les usages les plus solennels et les plus touchants n'étaient plus respectés ont été rétablies par la sagesse d'un gouvernement qui cherche des moyens d'émulation pour la vertu, jusque dans les derniers hon­neurs rendus à sa mémoire. C'est dans ces circonstances où l'opi­nion publique s'épure et s'affermit de jour en jour, que la présence du Saint Père en France peut achever un changement que Sa Ma­jesté impériale a si heureusement commencé. Le respect et la considération dont Sa Sainteté y jouit, lui rendent ce succès facile. » L'invitation officielle fut portée, non par deux évêques, comme l'avait souhaité Pie VII, mais par le général Caffarelli. Cette lettre omettait d'exprimer que le voyage n'aurait pas seulement pour objet la cérémonie du sacre et de couronnement ; elle taisait que les intérêts de la religion en seraient le but principal et que les résultats n'en pourraient être qu'infiniment utiles au bien de cette même religion. Une seconde lettre fut envoyée par le cardinal Fesch pour réparer très explicitement cette omission. Le Pape réunit encore une fois le Sacré Collège et lui annonça que, plein de confiance en Dieu, il allait entreprendre ce voyage que bénirait le Père des miséricordes.

 

Le 1er novembre 1804, le Pape nomma Consalvi chef de gouverne­ment et se mit en route le lendemain. En passante à Radicofani, il vit

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(1) Opinions de Napoléon, p. 201, Didot, 1833, Paris.

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Maury qui conseilla au Pape d'aller un jour, sans prévenir personne, dire la messe à Paris dans l'église des Carmes où avaient péri tant de prêtres. A Florence, la reine d'Estrurie, qui était Bonaparte, accueillit le Pape avec le respect le plus profond. De Turin et de Cosne, Pie VII écrivait à Napoléon qui répondit avec autant de convenance que d'empressement. La première rencontre des deux souverains eut lieu dans la forêt de Fontainebleau, où l'empereur s'était porté pour une partie de chasse. C'était un tour habile pour éviter les questions d'étiquette; au palais, le Pape en fit lui-même bon marché. L'intérêt de la religion lui rendait les abdications faciles et il les acceptait pour qu'à l'avenir, dont il soupçonnait bien un peu les mystères, on ne pût pas même lui adresser de frivoles reproches. A Fontainebleau, Pie VII fut harangué par les chefs des grands corps de l'État. Le président du Sénat, François de Neufchâteau, parla de la cérémonie religieuse du sacre, pour sanctifier par la religion les actes civils ; ajouter au frein public des lois le frein des consciences; et faire ratifier par le ciel ce qui a été écrit sur la terre. Le président du tribunat, Fabre de l'Aude, par une très heureuse inspiration, parla des vertus privées et des actes publics de Pie VII, pontife et roi; il célébra avec grâce toutes les gloires de son règne et dilata l'âme du vicaire de Jésus-Christ. Au nom du Corps législatif, Fontanes, entrant dans le vif de la situation, pro­nonça ces mémorables paroles : « Quand le vainqueur de Marengo conçut au milieu du champ de bataille le dessein de rétablir l'unité religieuse et de rendre aux Français leur culte antique, il préserva d'une ruine entière les principes de la civilisation ; cette grande pensée survenue dans un jour de victoire, enfanta le Con­cordat, et le Corps législatif, dont j'ai l'honneur d'être l'organe auprès de Votre Sainteté, convertit le Concordat en loi nationale. «Jour mémorable, également cher à la sagesse de l'homme d'État et à la foi du chrétien ! C'est alors que la France abjurant de trop grandes erreurs donna les plus utiles leçons au genre humain. Elle semble reconnaître devant lui que toutes les pensées irrégu­lières sont des pensées impolitiques, et que tout attentat contre le christianisme est un attentat contre la société. Le retour de l'ancien

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culte prépara bientôt celui d'un gouvernement plus naturel aux grands États, et plus conforme aux habitudes de la France. Tout le système social, ébranlé par les opinions inconstantes de l'homme, s'appuya de nouveau sur une doctrine immuable comme Dieu même. C'est la religion qui poliçait autrefois les contrées sauvages mais il était plus difficile aujourd'hui de réparer leurs ruines que de fonder leur berceau. Nous devons ce bienfait à un double pro­dige. La France a vu naître un de ces hommes extraordinaires qui sont envoyés de loin en loin au secours des empires prêts à tomber, tandis que Rome a vu briller sur le trône de S.-Pierre les vertus apostoliques du premier âge. Leur douce autorité se fait sentir à tous les cœurs. Des hommages universels doivent suivre un Pontife aussi sage que pieux, qui sait à la fois tout ce qu'il faut laisser au cours des affaires humaines, et tout ce qu'exigent les intérêts de la religion. Cette religion auguste vient consacrer avec lui les nou­velles destinées de l'empire français et prend le même appareil qu'au siècle des Clovis et des Pépin.

 

« Tout a changé autour d'elle; seule , elle n'a point changé. Elle voit finir les familles des rois comme celles des sujets ; mais sur les débris des trônes qui s'élèvent, elle admire toujours la manifesta­tion des desseins éternels, et leur obéit toujours. Jamais l'univers n'eût un plus imposant spectacle. Jamais les peuples n'ont reçu de plus grandes instructions. Ce n'est plus le temps où le sacerdoce et l'empire était rivaux. Tous les deux se donnent la main pour repous­ser les doctrines funestes qui ont menacé l'Europe d'une subversion totale : puissent-elles céder pour jamais à la double influence de la religion et de la politique réunies ! Ce vœu sans doute ne sera pas trompé. Jamais en France la politique n'eut tant de génie, et jamais le trône pontifical n'offrit au monde chrétien un modèle plus respectable et plus touchant. »

 

21. Le voyage de Rome à Paris s'était fait au milieu d'un peuple  à genoux, comme le disait Pie VII, et Pie VII allait voir à ses pieds le chef de ce peuple, pour recevoir la couronne qui fait les rois et l'onction qui fait les rois chrétiens. Au lendemain d'une révolution satanique, certes, c'était un grand changement, et, pourquoi ne pas

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le dire, une évidente rétractation. Dans l'Église, où tout se fait sérieusement, pour que cette rétractation ne laissât pas d'arrière-pensée, il fallait débarasser la situation des dernières difficultés. Déjà, par les négociations diplomatiques, on avait aplani les voies sous les pieds du pontife ; maintenant restait la question des évê­ques  constitutionnels.  Quatre  d'entre eux,  Lecoz de  Besançon, Reymond de Dijon, Lacombe d'Angoulême et Saurine de Stras­bourg, n'étaient point encore rentrés en grâce avec le Saint-Siège. Pie VII exigeait d'eux un acte de soumission. Précédemment ils en avaient fait un, puis l'avaient rétracté en alléguant qu'ils n'avaient pas de torts. Cette fois ils se soumirent encore aux jugements du Pape, mais en biffant le mot canonique, pour signifier que leur soumission se bornait au respect des affaires ecclésiastiques. Le Pape en fit la remarque et les quatre récalcitrants durent capituler par force. — Une difficulté plus délicate, qui surgit à la dernière heure, c'est que le mariage de Napoléon avec Joséphine Tascher de la Pagerie était purement civil. Joséphine, qui savait Napoléon poussé au divorce par ses frères, versa cette confidence au sein du Pape. « Pie VII en fut attéré, dit d'Haussonville. Sa réponse cepen­dant fut pleine de tendresse pour la malheureuse femme éplorée, de douceur à l'endroit de celui qui l'avait trompé, et, pour ce qui regardait les devoirs du prêtre et du souverain pontife, empreinte d'un tact incomparable. Canoniquement, la situation de l'empereur ne le regardait pas ; c'était affaire à régler entre sa conscience et lui. Pour ce qui le regardait, il continuait donc à tout ignorer ; mais, sachant de l'impératrice ce qu'il en avait appris, il ne pour­rait, à son grand regret, la sacrer en même temps que son époux, si d'ici là ils n'avaient été mariés par un prêtre. Grande fut la colère de Napoléon quand il connut la démarche de Joséphine et la résolution du Saint Père. Comprenant vite à quel point il était inébranlable, il  céda (1).   »   Dans la nuit même qui  précéda le sacre, le cardinal Fesch,   ayant pour témoin Talleyrand et Berthier,   maria secrètement l'empereur et  Joséphine  dans la chapelle des Tuileries. Pie VII, plein de délicatesse, se conduisit

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(1) L'Église romaine et le premier Empire. 1.1, p. 334.

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comme s'il ne l'avait pas su et n'en parla jamais ni à Fesch ni à Napoléon.

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