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Mais il s'agit maintenant de savoir comment on peut surmonter une telle peur, s'il est vain de montrer qu'elle est sans objet. Eh bien, l'enfant n'aura plus peur à partir du moment où une main sera là pour le prendre et le guider, une voix pour lui parler, au moment donc où il éprouve la présence de quelqu'un qui l'aime.
De même, celui qui est seul avec le mort sentira son inquiétude s'évanouir si quelqu'un est avec lui, s'il éprouve la présence d'un Toi. Cette manière de dominer la peur révèle une fois de plus en quoi elle consiste: elle est peur de la solitude, la peur d'un être qui ne peut vivre qu'avec d'autres. La véritable peur de l'homme ne peut être surmontée par la raison, mais uniquement par la présence d'un être aimant.
Il nous faut creuser encore davantage cette question. S'il y avait une solitude où aucune parole d'un autre ne pourrait plus pénétrer pour la transformer, s'il y avait une déréliction si profonde qu'aucun Toi ne pourrait plus y atteindre, alors ce serait la solitude véritable et totale, la peur totale, ce que le théologien appelle « enfer ».
Le sens de ce mot peut être exactement défini à partir de là : il désigne une solitude où ne pénètre plus la parole de l'amour et qui constitue ainsi véritablement l'existence exposée, menacée.
Qui ne se rappellerait à ce propos que des poètes et philosophes de notre temps soutiennent qu'au fond toutes les rencontres entre hommes demeurent superficielles, qu'aucun homme n'a accès à la véritable profondeur de l'autre?
Selon eux, personne ne saurait atteindre au plus intime de l'autre; toute rencontre, si belle qu'elle paraisse, ne fait qu'anesthésier la plaie inguérissable de la solitude. Au plus profond de notre existence à nous tous résiderait donc l'enfer, le désespoir, c'est‑à‑dire la solitude, qui est aussi inéluctable qu'atroce.
Sartre, on le sait, a construit son anthropologie à partir de cette idée. Mais même un poète aussi amène et serein que Hermann Hesse exprime au fond la même pensée:
Étrange, de marcher dans le brouillard!
Vivre, c'est être seul. ‑
Personne ne connaît son voisin,
Chacun est seul.
De fait, une chose est certaine il existe une nuit, dans la déréliction de laquelle aucune voix ne parvient; il existe une porte, par
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laquelle nous ne pouvons passer que solitaires: la porte de la mort.
Toute la peur du monde est au fond la peur de cette solitude‑là. Cela explique pourquoi l'Ancien Testament n'a qu'un seul mot pour l'enfer et pour la mort, le mot shéol, car pour l'Ancien Testament, les deux sont en dernière analyse identiques. La mort, c'est la solitude tout court, tandis que la solitude où l'amour ne peut plus pénétrer, c'est l'enfer.
Et nous voilà revenus à notre point de départ, à l'article de foi de la descente aux enfers. D'après la perspective qui vient d'être développée, cet article affirme que le Christ a franchi la porte de notre ultime solitude, qu'il est entré, à travers sa Passion, dans l'abîme de notre déréliction. Là où aucune parole ne saurait plus nous atteindre, il y a Lui.
Ainsi l'enfer est surmonté, ou plus exactement, la mort qui auparavant était l'enfer, ne l'est plus. Les deux ne sont plus identiques, parce qu'au milieu de la mort il y a de la vie, parce que l'amour habite au milieu de la mort. Seul le repliement délibéré sur soi‑même est désormais enfer ou, comme le dit la Bible seconde mort (cf. Ap 20, 14).
Tandis que mourir, ce n'est plus la route de la solitude glaciale; les portes du shéol sont ouvertes. Je crois qu'à partir de là l'on peut comprendre les images, au premier abord si mythologiques, employées par les Pères, et où il est question de retirer les morts du gouffre, d'ouvrir les portes; de même, le texte apparemment si mythique de l'évangile de Matthieu devient ici compréhensible, lorsqu'il dit qu'à la mort de Jésus les tombes s'ouvrirent et les corps des saints ressuscitèrent (Mt 27, 52). La porte de la mort est ouverte depuis que dans la mort habite la vie, c'est‑à‑dire l'amour.