Le Père Ventura

Darras tome 42 p. 419

 

81. Joachim Ventura naquit à Palerme en 1792. A quinze ans, il avait terminé ses études et entrait chez les Jésuites qui lui confièrent immédiatement une chaire de rhétorique. A cet âge, on est toujours un peu rhétoricien : c'est sans doute grâce à

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cette infirmité de jeunesse que Ventura dut de s'acquitter conve­nablement de son emploi. Le collège de Palerme ayant cessé d'exister, l'ex-professeur s'interrogea sur sa vocation, et ne se croyant pas appelé à la Compagnie de Jésus, qu'il aima d'ail­leurs profondément toute sa vie, il entra chez les Théatins en 1817, à l'âge de vingt-cinq ans. Prêtre l'année suivante, il se livra tout de suite à la prédication. Ses compatriotes lui trou­vèrent des idées, de la verve, de la spontanéité, de l'originalité même, toutes choses qu'ils ne devaient pas attendre d'un pro­fesseur de rhétorique et qu'ils eurent le bon goût de ne pas trouver mauvaises. De Palerme, Ventura fut envoyé à Naples. Déjà la chaire ne suffisait plus à son zèle, il voulut écrire, et, pour ses débuts d'apologiste, publia, comme autrefois S. Tho­mas d'Aquin son compatriote, une Défense des Ordres religieux. Le coup, paraît-il, fut décisif, car il créa sans tarder, à l'auteur, de chauds amis et de chauds ennemis. L'inimitié, d'ailleurs, ne nuisit point à Ventura; il fut nommé membre du Conseil royal de l'Instruction publique, quasi-surveillant de la presse et de­vint collaborateur actif de l’Encyclopédie catholique : Macte nova virtute puer, sic itur.

 

Naples bientôt ne suffit plus à son activité ; il fut envoyé à Rome, comme procureur de son Ordre. Léon XII venait de succéder à Pie VII ; Ventura, qui était connu, et déjà célèbre, fut appelé à prononcer l'éloge funèbre du pape défunt. Ce dis­cours fut un chef-d'œuvre d'habileté réelle et de solide élo­quence. Pour récompenser dignement l'orateur et le fixer à Rome, Léon XII le nomma professeur de droit public à l'Uni­versité Romaine. Elevé dans les principes de Locke et de Con­duise, Ventura se trouvait, par cette nomination, mis en de­meure de préciser ses idées et de faire l'épreuve de ses con­victions. Pour un faible esprit, c'eût été un écueil, pour ce loyal et robuste homme, ce fut une renaissance, et sa jeunesse fut re­nouvelée comme celle de l'aige. Ventura se mit à étudier la philosophie, à contrôler ses opinions, et ayant lu, dit-il par hasard, ou plutôt par une protection, toute divine, les plus ré-

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cents écrits des pbilosophes français, notamment du vicomte de Bonald, il comprit la cause de toutes les inepties, trompe­ries, délires et crimes philosophiques du dernier siècle. C'est pourquoi, il rompit avec toutes les écoles modernes, avec tous les systèmes en vogue, et, adoptant d'emblée, les principes et la méthode de S. Thomas, il devint tout de suite, tant par ses traductions de la Législation primitive et du livre Du Pape, que par son enseignement de l'Université, un maître, un docteur de son temps et de son pays.

 

Par cette résolution capitale, Ventura devait blesser et blessa effectivement les retardataires de l'opinion. De là, des polé­miques, qui amenèrent la retraite volontaire du professeur. Ce­pendant Léon XII employait le professeur disponible, comme négociateur du Concordat de Modène. D'autre part, ses frères, pour récompenser son sacrifice et honorerses talents, l'élisaient général de l'ordre en 1830.

 

Cette dignité mettait Ventura en évidence; elle lui imposait, vis-à-vis du public et envers lui-même, des devoirs sérieux qu’il sut comprendre et dont il voulut s'acquitter. D'abord, il se remit à l'étude, qu'il considérait, avec raison, comme le prin­cipe de toute vie et l'élément de toute force; il étudia à fond les Saintes Ecritures, et les scolastiques, jusque et y compris Duns Scot, et les étudia si bien qu'il les savait à peu près par cœur. Ensuite il prit part à la controverse contre Lamennais et fit voir, à ce pauvre grand homme, vers quel impur abîme il se précipitait. De plus, voyant que l'enseignement classique des auteurs païens était fort exclusif en Italie et soupçonnant qu'il préparait, par son vice instrinsèque, la révolution terrible qui a éclaté depuis, il se mit, en homme résolu, à publier une Bi­bliothèque classique des Pères de l'Eglise. Enfin il se livrait à cet apostolat domestique que suppose à Rome le titre de gé­néral d’un ordre religieux, et que remplit, dans la ville sainte, tout homme de haut mérite. Aussi, un français demandant, un jour, au Pape, quel était le premier savant de Rome, Grégoire XVI répondit : « C'est le P. Ventura. »

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  C'est sous le règne de cet immortel Pontife, que Ventura eut à remplir ses grandes fonctions d'orateur chrétien.

 

« Pendant de longues années, sur les instances réitérées du chapitre de Saint-Pierre-de-lRme, il prêcha la station du carême dans cette basilique et y prononça cent-quarante homélies im­primées plus tard et publiées par lui.

 

« L'élite de Rome, l'élite du monde venu à Rome pour les solennités de Pâques, le peuple lui-même en foule, entourait la chaire du prédicateur ou plutôt du Docteur, qui rappelait par son attitude, sa manière, sa parole, les grands Docteurs des siècles passés, dont il reproduisait les pensées. Mais il donnait à ces pensées une lumière, une puissance nouvelle, par le gé­nie avec lequel il savait convoquer tous les Pères à la fois sur un même sujet, les faire briller l'un par l'autre, leur préparer un cadre toujours saillant, et en faire jaillir les splendeurs du dogme, les beautés de la piété, la morale chrétienne.

 

« La vaste église du couvent des Théatins, Saint-André Della Valle, fut aussi fréquemment le lieu des triomphes oratoires du P. Venlura. Quand on savait que le Père devait y prêcher, elle était envahie par une foule pressée; la jeunesse y affluait sur­tout, et l'auditoire ne se lassait jamais de recevoir les leçons, les émotions que lui donnait la magnifique parole de son orateur priviliégé  (1). »

 

Le P. Ventura joignait à l'apostolat de la chaire une sorte d'apostolat intime dont nous donnerons une très rapide es­quisse d'après l'écrivain que nous venons de citer :

 

« Chaque jour levé à quatre heures, aussitôt qu'il avait sa­tisfait à sa piété et à ses devoirs de prêtre qui passèrent con­stamment avant tous les autres, il se mettait à une longue et solitaire étude qui durait jusqu'à onze heures. La soirée était consacrée à ses travaux actifs de prédication, à ses conversa­tions avec les nombreux visiteurs qu'il recevait, et le reste il le donnait encore au travail dont il ne se lassait jamais..

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(1) L'abbé CiUNTÔaiE Revue du monde catholique, n° du 10 février 1874 t.   VIII.

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« Rien n'était curieux comme ces réunions qui ne peuvent se voir qu'à Rome, où les plus hauts personnages sont si accessi­bles, et conversent avec le monde entier. Le P. Ventura, pen­dant sa soirée, venait s'installer dans une vaste pièce qui se trouvait au fond d'un corridor ouvert à tout venant. On entrait comme chez soi. »

 

Des bancs et quelques chaises formaient tout l'ameublement. La plupart des visiteurs restaient debout. Quelquefois on causait par groupes; d'autres fois la conversation était générale. Les intérêts de l'Église envisagés sous différents aspects et dans leurs rapports avec toutes les questions occupaient seuls l'il­lustre religieux et ses hôtes.

 

  « Jamais homme ne fut plus à son aise que ne l'était le P. Ventura dans ces nombreuses assemblées où il accordait à chacun la liberté dont il usait lui-même. On sentait tout de suite en lui l'homme supérieur, une de ces royautés intellec­tuelles qui n'ont besoin d'aucune mise en scène, d'aucun pres­tige extérieur pour exercer leur influence et la faire reconnaî­tre. » Ces réceptions étaient, en réalité, de véritables conféren­ces, où le P. Ventura faisait profiter quelques esprits distingués du fruit de ses travaux et les rendait plus zélés pour la cause de Dieu (1).

 

L'avènement de Pie IX vint impliquer le P. Ventura dans les affaires politiques. Par ordre du nouveau Pape, le Théalin dut prononcer, à son église de Saint André della Valle, l'éloge fu­nèbre de Daniel O'Connell : il le fit avec une grandeur qui excita l'admiration de la chrétienté. De 1817 à 1849, il eut, dans ce mouvement d'enthousiasme qu'excita l'avènement de Pie IX, sa part d'influence, d'autorité et aussi d'irréflexion : il ne fut pas le seul, et il y eut, je ne dis pas de plus coupables, mais de plus imprévoyants. En 1848, il fut nommé près le Saint-Siège, ambassadeur du gouvernement insurrectionnel de Sicile : il accepta dans la pensée que son acceptation était autorisée

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(1)   Eugène  Veuillot :   Les Célébrités   catholiques, Biog. du  P.   Ventura, p. 13.

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tacitement. A la même époque, il publia, contre Ferdinand II, deux opuscules forts vifs, dont il répudia plus tard les vivacités. Lorsque le Pape eut été obligé de quitter Rome, Ventura refusa de se porter candidat à la constituante romaine; fit l'éloge des morts de Vienne, éloge qui fut frappé de censure; et quitta Rome, en 49, avant l'entrée des troupes françaises, pour se ré­fugier en France.

 

A son arrivée, il mit pied à terre chez Mgr Thibault, évêque de Montpellier, son ami. Un ministre protestant croyant avoir découvert, dans le Tbéatin réfugié, un nouveau Luther, lui écri­vit en public: le P. Ventura, malade, répondit à ce correspon­dant malvenu, par une bonne leçon d'histoire et des arguments d'une polémique victorieuse. L'archevêque de Paris, Dominique Sibour, qui avait connu Ventura à Rome, qui aimait son talent et croyait aimer ses principes, le pressa de venir à Paris. Le P. Ventura, mû par d'autres raisons et décidé par un sentiment de pieuse confiance, que la Providence devait bénir, se rendit à l'invitation du prélat. Aussitôt arrivé, il monta en chaire, et, par un tour de force pour un orateur qui ne serait qu'orateur, il prêcha, en même temps, deux stations improvisant tous ses dis­cours. A l'Assomption, il faisait des homélies; à la Madeleine, des conférences; plus tard, il prêcha à la chapelle impériale des Tuileries et dans beaucoup d'autres églises. Son faire oratoire était des plus simples : il méditait fortement son sujet, écrivait son plan, vérifiait ses citations, puis il parlait sans hésiter aucu­nement, sans perdre un instant sa trame logique, sans oublier les innombrables citations dont il voulait se servir. Ainsi s'é­coula sa vie de 1850 à 1860.

 

En dehors de ses travaux d'orateur et de controversiste, le P. Ventura avait, dans la société, sa part d'influence. Les catho­liques libéraux et même tous les libéraux l'avaient d'abord acclamé; il se montra bientôt tel qu'ils ne purent espérer trou­ver en lui, les uns, un ami, les autres, une dupe. Les sympathies de Ventura étaient à l’Univers, à l'abbé Bouix, à Rohrbacher, à Mgr Gaume, à toute cette phaiange des catholiques purs, qui ne

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demandent rien au monde, et  qui ne demandent à Dieu  que l'honneur de le servir.

 

Dans les dernières années de sa vie, le P. Ventura s'était re­tiré à Versailles, pour vaquer plus paisiblement à ses travaux philosophiques. Lorsqu'il vit la mort approcher, il demanda le saint viatique. L'évêque, Mgr Manille, voulut assister lui-même l'illustre malade ; il lui adressa quelques paroles et lui lut la pro­fession de foi de Pie IV. Lorsque cette lecture fut terminée, le P. Ventura, réunissant ses forces, dit: « Je veux que l'on sache que je meurs dans la foi de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, que j'ai toujours tendrement aimée. » Deux jours plus tard, le 20 juillet 1831, après avoir reçu l'Extrème-Onction, il embrassa l'évêque de Versailles, en disant : * Vous êtes l'É­glise, Monseigneur; en vous embrassant, j'embrasse l'Église et je meurs dans l'amour de l'Eglise. » Ce furent ses dernières paroles, son testament doctrinal et c'est son plus bel éloge.

 

Voici la liste à peu près complète, des ouvrages du P. Ven­tura :

De jure ecclesiastico, 1826; De methodo philosophandi, 1827; Essai sur l’origine des idées et sur le fondement de la certitude, 1 vol. in-8°; De la vraie et de la fausse philosophie, brochure, in-8", 1852. — La traditim et les semi-pelagiens de la philoso­phie moderne, 1856; La philosophie chrétienne, 3 vol. in-8 1861. — La raison philosophique et la raison catholique, 4 vol. in-8°, 1855-56. — Le pouvoir politique chrétien, 1 vol. in-8°, 1858. — Essai sur le potcvoir public, 1 vol. in 8° 1859. — La femme catholique, 2 vol. in-8°. 1869. — Homélies sur les fem­mes de l'Évangile, 2 vol. in-8", 1854. — Gloires nouvelles du catholicisme, 1 vol. in-81, 1859. — VEcole des miracles ou les œuvres delà puissance et de la grâce de Jésus-Christ, homélies prêchées dans la basilique du Vatican, 3 vol. in-8', traduits par Mgr Lâchât, évoque de Bùle. — Les beautés de la Foi, 3 vol. in-8°, traduits par le chanoine Clavel. — Conférences sur la passion de N.-S. Jésus-Christ, prêchées dans la basilique de Saint-Pierre, 2 vol. trad. par l'abbé Ducruet, ex-professeur de

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belles-lettres. — Marie, mère de Dieu, mère des hommes, ou ex­plication du mystère de la sainte Vierge au pied de la croix, traduite par Louis Pepert, rédacteur de l'Univers.

 

Nous ne parlons pas d'un petit volume de piété, publié chez Camus, des Lettres à un ministre protestant et de quelques autres opuscules, entre autres un volume d'homélies.

 

Le P. Ventura se présente à nous sous deux aspects, comme philosophe et comme prédicateur.

 

Comme prédicateur, il est l'orateur traditionnel par le fond et apostolique par la forme. Ce n'est pas l'homme qui cherche à produire des vues neuves et à faire valoir ses conceptions personnelles avec les ressources de ce que Quintillien appelle l’éloquence du corps. Le P. Ventura dédaigne ces rubriques des rhéteurs et ces apprêts où la vanité a souvent sa part : il est grave, noble, digne : vous croiriez avoir, sous les yeux, Bourdaloue ressuscité. Ce qu'il dit n'est pas de lui, il n'a en propre que la mise en œuvre, le travail d'application ; pour le tout, il emprunte à l'Écriture et aux Pères; il prêche vraiment la parole de Dieu.

 

Après sa conférence sur Dieu, Montalembert disait : « C'est admirable; je n'ai jamais rien entendu de plus beau dans notre langue. » En sortant de l'Assomption, après une autre conféren­ce, Berryer s'écriait : « J'ai entendu S. Paul parlant à l'Aréo­page et remuant, avec son accent d'étranger, tous les esprits et tous les cœurs. »

 

Après de tels éloges, nous pouvons dire que Ventura est un maître de la parole. Sa méthode est large, sa théologie d'une magnifique abondance. A l'entendre, on sent qu'il sait et l'on s'aperçoit qu'on apprend. Il y a de la variété, de la soudaineté, de l'invention, de la chaleur surtout. Le soleil d'Italie a passé par là et aussi le feu des tourmentes sociales; les émotions de l'exil s'y font sentir, et les vastes ressouvenirs de notre Bossuet et, si l'on peut ainsi dire, l'hérédité du sang intellectuel de Saint Thomas.

 

Comme philosophe, le P. Ventura, n'est point un chercheur, un

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disciple quelconque de Descarte ou de Platon ; il procède di­rectement de saint Thomas et de saint Augustin ; il se borne à synthétiser leur doctrine et à offrir ce qu'il appelle la philo­sophie traditionnelle. En métaphysique, en pneumatologie, en théodicée, en morale, en science politique, comme en élo­quence, le P. Ventura n'est que l'interprète de la tradition.


Des malins, comme nous en avons beaucoup en France, l'ont accusé de traditionalisme. L'Église n'a point admis cette accu­sation, et n'est pas donné, à qui croit pouvoir se le permettre, de se constituer si aisément accusateur. Le P. Ventura était traditionnaliste comme le Cardinal Gousset, comme l'évêque de Montauban, comme l'abbé Peltier, comme tant d'autres, je crois un peu comme tous les catholiques. Quant à lui, de son vivant, il faisait fort peu de cas de l'accusation, il ne descen­dait pas à se disculper, laissant à l'Église le soin de purger ses œuvres, il accusait hautement les semi-pélagiens de la philoso­phie moderne et les sectaires du libéralisme.

 

Nous citerons, pour finir, le jugement motivé de Laurentie, er ses Mélanges, sur les œuvres et la carrière du P. Ventura.

 

Il avait paru dans les chaires d'Italie comme un orateur bril­lant, mais sa jeunesse était restée imbue des théories philoso­phiques qui avaient régné depuis cent ans dans toutes les éco­les. Les livres de M. de Bonald et de M. de Maistre lui furent une illumination ; ceux de M. de Lamennais passionnèrent son enthousiasme. Il s'appliqua à populariser à Rome tous les écrits venus de France, qui avaient pour objet de modifier l'apologé­tique chrétienne, en la rattachant à la loi fondamentale de l'autorité.

 

Le Pape Pie VII venait de mourir : le P. Ventura alors simple Théatin, fut appelé à prononcer son oraison funèbre, magnifi­que sujet d'éloquence par la variété de fortunes qu'avait traver­sées le doux Pontife; sujet délicat par quelques-unes des cir­constances dont les opinions du temps étaient encore tout émues. Le P. Ventura traita avec liberté ce qui était grand et avec dex­térité ce qui était difficile; et ce n'est pas aujourd'hui un mé-

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diocre sujet de méditation que d'étudier avec l'orateur ce grand événement du Concordat, où l'on avait vu l'Eglise galli­cane, accoutumée à restreindre le pouvoir de la Papauté, tom­ber tout entière et disparaître sous la décision souveraine du Pape, mystérieux démenti donné à des théories d'école, mais touchant exemple de soumission et éternel honneur du clergé de France. Ce n'était pas la seule question qui s'offrait à l'apo­logiste; le couronnement de l'empereur était une question plus délicate encore; le P. Ventura s'en fit une force philosophique pour mettre en relief la puissance de l'Église, sans laquelle Na­poléon semblait douter de la sienne; et ainsi le jeune Théatin ramenait les grandes révolutions de pouvoir que le siècle avait vues aux thèses catholiques que ces révolutions avaient voulu abolir pour tout soumettre aux théories de la force.

 

Ce discours du P. Ventura est une des plus belles œuvres. Il excita à Paris quelques plaintes. L'abbé de la Neuville, un des rares prêtres restés rebelles au concordat, le dénonça au Roi dans un écrit qui ne fut guère aperçu. Alors le bon sens régnait dans la politique, et le regret du passé cédait à la pratique des choses, ce qui n'empêchait pas les partis de faire de ce regret le plus grand des crimes el un motif suffisant de révolte et de révolution.

 

Mais le mouvement des esprits suivait son cours. Jamais les lettres françaises n'avaient été plus fécondes, et le P. Ventura était à Rome l'instrument d'une émulation digne de ce grand exemple.

 

Prédicateur et professeur, sa parole remuait les multitudes; ses écrits éclairaient les universités; sa renommée remplissait toute l'Italie.

 

En 1826, il publiait son cours De Jure ecclesiastico : ouvrage d'une logique ferme et savante, où il montait à l'origine du droit et broyait les sophisines qui dans nos temps modernes en ont faussé la notion. Jamais, depuis Bossuet, la doctrine de la souveraineté du peuple n'avait été discutée avec cet éclat et cette énergie. La langue de Cicéron retrouvait son ampleur et sa

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clarté; on eût dit un vrai patricien luttant contre les plébicoles du Forum, mas avec une autorité doctrinale que le paganisme n'avait pas connue. Nos maîtres de la démocratie n'étudient pas ces belles controverses; que leur importe la vérité philosophi­que? que leur importe le style et l'éloquence? ce qui suffit à leur dialectique, c'est l'ignorance armée de haine; c'est toute la splendeur de leur littérature et de leur génie.

 

En 1828, le P. Ventura publiait un autre ouvrage plus remarqua­ble encore que le premier De Methodo philosophandi, et il le dé­diait à M. de Chateaubriand, alors ambassadeur du roi de France à Rome. Cette dédicace était magnifique; la démocratie veut-elle me permettre d'en dire une seule phrase?

 

   Prreclaro sanè consilio, disait le merveilleux latiniste, a Carolo X, non solum gentilitio, sed etiam proprio jure Rege Christianissimo, Romammissus, ad ecclesiaslica Gallorum nego-lia gerenda, liaud tibi dees; sed. quam absens in omnium ani-mis tui expectalionem concilaveras, prœsens eam superare contendis, hoc enim studiorum luorum atque operum summa est, ut quam religionem, apud tuam Genlem, scriptis tuis, ja-cenlem excitasli, eadem nunc luis polilicis conatibus el curis efflorescal quolirlie magis. »

 

Ainsi parlait le Théalin, en cette langue antique dont le secret est resté vivant dans l'Église de Rome, et dont les académies révolutionnaires auraient bientôt fait un patois digne des Barbares.

 

Mais d'auires événements se levaient sur la France et sur l'Europe, les passions de la politique s'étaient mises comme en travers du noble travail des intelligences; tout s'était altéré dans les opinions; les meilleurs génies paraissaient comme atteints d'une maladie incurable, celle de l'orgueil; et alors commença de défaillir l'abbé de Lamennais, ce maître éclatant de la con­troverse, devant qui s'étaient inclinées les admirations de toute l'Europe.

 

J'ai dit l'histoire de cette chute célèbre. Je ne saurais laisser en oubli les efforts du P. Ventura pour la prévenir.

 

J'ai lu ses lettres éloquentes; il espérait enchaîner le prêtre

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indocile au roc catholique qu'il avait défendu avec tant d'éclat : mais cette maladie étrange de l'orgueil restait maîtresse; l'abbé de Lamennais avait été le premier des apologistes; l'orgueil fit de lui le dernier des tribuns, et tant de gloire s'en alla mourir dans un club de Jacobins, pour être couronnée par des apo­théoses d'athées.

 

Mais la même maladie avait aussi touché le P. Ventura, si ce n'est que, gardant intacte la voix du prêtre, il crut la pouvoir concilier avec certaines nouveautés politiques, qui devaient après la chute du trône de France, secouer à la fois tous les pouvoirs et le pouvoir du Pape comme tous les autres.

 

C'a été de nos jours une triste et fatale école que celle de l’indifférence politique; elle a voulu qu'il importât peu à l'Église que les États fussent établis sur une base certaine de droit, ou bien exposés aux fluctualions des partis, vainqueurs et vaincus tour à tour ; c'était désavouer la théorie du droit des princes, qu'avait enseignée le P. Ventura, et lui substituer la souveraineté du peuple, que sa logique avait combattue; c'était enfin donner gain de cause à toutes les aventures, et livrer aux entreprises toutes les royautés, et même la royauté du Pape, laquelle, hu­mainement, a le même principe et la même base que toutes les autres.

 

Alors se consommèrent les dissidences entre les défenseurs de l'Église, les uns voulant désintéresser sa défense des per­turbations qui ravageaient les États, les autres, tout en recon­naissant l'ordre supérieur des droits et des lois de l'Église, ne la voulant pas croire indifférente aux iniquités ni aux énormités qui renversaient tous les trônes.

 

Et combien, nous autres, qui gardions en France cette dou­ble défense de l'ordre divin et de l'ordre politique, nous étions un objet de dédain et de pitié pour ceux qui affec­taient de n'avoir pas souci des choses et des intérêts de la terre! A ce moment, je suspendis mes rapports de lettres avec le P. Ventura. « Nous retrouverons, lui disais-je, notre com­munauté de pensées,  lorsque l'ordre sera pleinement rétabli

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dans la politique. » Son génie fut moins timide que mon humble raison; il s'en alla droit aux idées qui devaient accré­diter les usurpations.

 

Et aussi ce fut là, le principe de ses fautes et la cause de ses douleurs. Tout est connu à cet égard. On sait comment le père Ventura, qui était devenu général de son ordre, dut rentrer dans l'humble condition de religieux. Toutefois sa popu­larité survivait et sa foi restait pure. Mais le souffle des révoluti ons l'avait touché; et comme il aspirait aux réformes, il semblait les attendre du mouvement politique qui travaillait toute l'Italie, et ne pouvait produire que des ruines.

 

Aussi s'engagea-t-il dans la révolution romaine, comme s'il eût cru à la foi des niveleurs et à la piété des athées, qui pro­fanaient l'invocation de la république. Mais tout alla vite : les réformes devinrent des attentats; Pie IX avait montré la liberté; on lui montra l'assassinat; il dut fuir devant l'anarchie armée de crimes, et ce fut dans la vie du P. Ventura un de ces mo­ments où l'on dirait, si l'on n'était pas chrétien, la volonté vaincue par une sorte de fatalité : le P. Ventura ne suivit pas le Pape; il resta dans Rome, comme pour maîtriser la révo­lution qui ne connaît point de maître; on eût dit qu'il se sen­tait le génie de suppléer la Papauté, et de garder l'Église dans son veuvage; c'est la plus douce atténuation de son erreur.

 

Mais il fallut dompter autrement cette anarchie; et le Pape étant rentré à Rome par le bienfait des armes françaises, le P. Ventura s'en vint à Paris chercher une autre renommée que celle des séditions. On sait la popularité qui l'accueillit. Ce n'était pas la même qu'il eût trouvée aux temps où il glorifiait Charles X « Roi très chrétien disait-il, non seulement en ver­tu du droit des gens, mais en vertu de son droit propre; » alors la popularité lui fût venue à la fois de l'Église de France et de la monarchie catholique, et de ceux qui défendaient l'une et l'autre; maintenant la révolution maîtresse se mêlait aux hommages, elle se crut je ne sais quels droits sur le prê­tre qui avait paru dans les rangs de la république romaine;

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et cela même put troubler quelque temps le jugement de cet homme facile aux éblouissements de la gloire, jusqu'à ce qu'il s'aperçut qu'en France la Révolution n'a d'hommages pour un prêtre que lorsqu'il cesse de l'être.

 

Quoiqu'il en soit, la venue du P. Ventura avait remué la curio­sité catholique, on se pressa autour de sa chaire, et ce ne fut pas le moindre sujet d'étonnement d'entendre l'orateur qui pas­sait à Rome pour le plus disert et le plus élégant dans la langue du Dante, s'en venir traiter les plus hautes questions de la foi dans la langue de Bossuet.

 

Les conférences prêchées en 1851 et publiées sous le titre de Raison philosophique et Raison catholique, attestent la supério­rité d'une intelligence pour qui la langue est un instrument ser-vile de la logique. Ce ne sont plus ici les mouvements connus de l'éloquence de nos orateurs, mais c'est un ensemble de dé­monstrations dont l'ampleur est imposante, bien que parfois monotone.

 

Quelques années après, le P. Ventura paraissait dans une chaire dangereuse, dans celle de la cour. Les sermons ont été publiés; le premier est inquiétant pour sa renommée. Parler le jour de Pâques de la résurrection de l'empire, et cela en trois points bien déduits, est une nouveauté dogmatique très originale, même à la cour.

 

Ces souvenirs, on le voit, sufflsent pour indiquer ce qu'il y a de grand et d'incomplet dans cette riche nature. Le P. Ven­tura, en des temps réglés, eût été un religieux savant et exemplaire, et il eût eu une grande part d'action sur les hom­mes et sur les affaires, sur l'Église même et sur les rois. Venu en un temps d'agitation, où l'orgueil égare les meilleurs, il a vu sa vie troublée par des ambitions stériles. Voué à l'Église, il s'est exposé à être frappé par elle ; ami du Pape, il a percé son âme d'amères douleurs : philosophe de l'autorité, il a ca­ressé l'anarchie, exemple à ajouter à tant d'autres, et qui mon­tre que le génie est impuissant à gouverner l'homme.

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