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85. Ces échappatoires étaient du goût de Pélage. Il en introduisit de semblables dans ses livres sur la « Nature, » le « Libre arbitre » et la « Trinité, » qui ne nous sont point parvenus. Mais le génie plus audacieux de Coelestius s'accommodait mal de tant de précautions et de réticences. Le disciple se sentait à l'étroit dans le réseau d'ambages et de circonlocutions du maître. Le moine breton souriait aux ardeurs intempestives de son néophyte ; peut-être n'était-il pas fâché de le voir disposé à se compromettre. Pour lui en laisser toute latitude, il quitta Carthage à la fin de l'an 411, et se rendit à Jérusalem. Leur séparation allait bientôt faire éclater l'erreur dans les deux mondes à la fois. Par l'Afrique où il était demeuré, Cœlestius rayonnait dans tout l'Occident; de Jérusalem où il se rendait, Pélage pouvait embrasser l'Orient.
86. Ce fut Cœlestius qui ouvrit le premier cette arène des luttes contre la grâce qui n'a jamais été fermée depuis, et dont les tenants s'appelèrent tour à tour Pélage, Luther, Calvin, Jansénius. La grande conférence entre les catholiques et les donatistes, terminée si heureusement, avait appelé à Carthage un nombre immense d'évêques et de prêtres africains. Cœlestius trouvait là un auditoire tout formé pour sa propagande hérétique. II recruta d'abord six adeptes, parmi les prêtres et les membres du clergé inférieur. Simple laïque, étranger, inconnu, il n'avait que peu d'accès près de l'épiscopat. Ses moyens d'action sur les prêtres étaient ceux des ambitieux de tous les temps: l'hypocrisie et l'adulation. Sous les dehors d'une vie austère1, d'une piété affectée,
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1 Pelag., Epist. ad Démet., ibid., col. 18. — s Id., Epist. ad Innoc; Pair, lai., loin. XLV1II, col. 611.
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d'une charité que sa fortune particulière lui permettait d'afficher par de larges aumônes, il eut bientôt conquis l’affection d'un certain nombre de clercs. On admirait son éloquence, son érudition, la mâle fierté de sa doctrine. Le cercle d'enthousiasme grandissait chaque jour. Il établit des conférences où l'on n'admettait d’abord que des clercs, et où les laïques sollicitèrent bientôt la faveur d'être introduits. Les questions traitées dans ces conciliabules étaient toutes dans l'ordre d'idées du pélagianisme. Sous prétexte de combattre l'erreur manichéenne, Coelestius insistait sur la bonté absolue et radicale de la nature humaine, créée par Dieu sujette à la mort corporelle; sur la véritable notion qu'il fallait se faire du péché originel, première transgression commise par Adam et Eve dont elle avait causé la mort spirituelle, comme tous les autres péchés, mais sans aucune transmission héréditaire. Le baptême ordonné par Notre-Seigneur Jésus-Christ n'avait donc pas pour but d'effacer un péché originel qui n'existe point dans les enfants d'Adam ; il n'est que le symbole de notre agrégation dans la famille choisie du Sauveur. Ces idées gagnaient peu à peu du terrain; elles avaient déjà acquis un certain degré de popularité à Carthage dès le milieu de l'année 411, puisque saint Augustin, quittant cette ville après la fameuse séance d'union avec les donatistes (18 juin), en faisait l'objet d'une réfutation spéciale, dans un dernier sermon prononcé du haut de la chaire de la métropole. « Il n'est pas permis, disait-il, d'élever un doute sur la nécessité du baptême administré aux enfants. C'est la doctrine constamment suivie par l'Église catholique. Les sectes séparées en demeurent d'accord avec nous, et il n'y a point en cela de question. L'autorité de l'Eglise notre mère le montre ainsi; la règle inviolable de la foi ne permet point d'en douter. Quiconque voudrait ébranler cet inébranlable rempart, cette forteresse inexpugnable, il ne les briserait pas, mais il se briserait contre eux. C'est une chose certaine, un dogme défini. Dans les controverses libres qui n'ont pas encore été l'objet d'une définition, on peut tolérer à un certain point l'inexactitude, en attendant que la ligne de vérité soit délimitée par l'autorité souveraine de l'Église. Mais il ne
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saurait être permis d'en venir jusqu'à renverser le fondement de la foi 1. » Après avoir ainsi, selon la remarque de Bossuet, « jeté les fondements de la condamnation du pélagianisme, » Augustin retourna à Hippone et ne fut pas témoin des progrès de la secte dans la capitale de l'Afrique.
87. L'engouement pour Cœlestius ne s'arrêtait pas. Une nombreuse faction composée de prêtres et de fidèles le présenta à Aurélius, évêque de Carthage, et sollicita pour lui l'ordination sacerdotale. Cependant les menées de l'hérétique n'avaient point échappé à l'attention de quelques fidèles plus clairvoyants, à la tête desquels se trouvait le diacre de Milan, Paulin, biographe et disciple de saint Ambroise. Déjà il avait eu, en Italie, l'occasion d'étudier les allures hypocrites et les rampantes sinuosités du pélagianisme, « ce serpent éclos dans les ondes de l'océan britannique, » comme dit saint Prosper. Paulin déposa entre les mains de l'évêque de Carthage un Libellus questionum, où les erreurs de Cœlestius étaient résumées en cinq chefs principaux. « Avant d'imposer les mains à cet étranger, disait le pieux diacre, il importe de l'interroger sur sa foi et d'être fixé sur son orthodoxie. » Le questionnaire de Paulin fut remis par Aurélius à l'examen du concile annuel d'Afrique, réuni à Carthage durant le carême ce l’an 412. Le diacre accusateur et Cœlestius comparurent devant les pères. Saint Augustin retenu à Hippone n'arriva cette année qu'après les fêtes pascales, et n'assista point à cette séance. Aurélius la présidait. Il fit lire successivement les cinq propositions contenues dans le Libellus quœstionum. Elles étaient ainsi conçues : « I. L'homme ici-bas a la faculté d'atteindre par les seules forces de sa nature un tel degré de justice qu'il puisse être sans péché, s'il le veut. II. Adam a été primitivement créé sujet à la mort. Sa transgression n'a sous ce rapport rien changé à sa destinée. III. La loi mosaïque aussi bien que l'Évangile conduisait au royaume des cieux. IV. Il ne faut baptiser les enfants que pour effacer en
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1 S. August., Sermo ccxcxiv; Pair, ht., tom. XXXV111, col. iZTj. Les passages que nous reproduisons ici ont été cités par Bossuet, Défense de la tradition et des saints Pères.
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eux les péchés actuels. V. Le péché d'Adam fut personnel et ne s'est nullement transmis à sa race1. » L'évêque de Carthage demanda à Cœlestius comment il entendait cette dernière proposition. « Je déclare, répondit l'hérésiarque, que je suis dans un état de doute et d'incertitude par rapport à la transmission du péché originel. S'il en est de plus doctes à qui Dieu ait donné la science de ce mystère, je suis prêt à me ranger de leur avis. Mais jusqu'ici les prêtres catholiques que j'ai consultés m'ont paru ne point s'accorder entre eux. — Le diacre Paulin posa alors cette question : Citez-nous le nom des prêtres que vous avez consultés. — J'ai consulté à Rome, dit Cœlestius, le vénérable prêtre Rufin, le commensal de saint Pammachius. Je l'ai entendu dire qu'il n'y a pas de transmission d'un péché d'origine. — Avez-vous entendu d'autres prêtres tenir le même langage? demanda Paulin. — Oui, j'en ai entendu d'autres et en grand nombre. — Citez leurs noms. — Ce serait parfaitement inutile, répondit Cœlestius. Le témoignage d'un prêtre ne vous suffît-il pas? — Après quelques instants de silence, l'évêque de Carthage dit : Cœlestius, est-il vrai que vous enseignez que les enfants naissent dans l'état où se trouvait Adam, avant sa transgression? — Cœlestius répondit : Afin de pouvoir m'expliquer sur ce chef, je demande que mon accusateur définisse ce qu'il entend par les mots « avant la transgression. » Le diacre Paulin dit : De deux choses l'une : ou Cœlestius a enseigné cette doctrine, ou non. S'il l'a enseignée, qu'il l'avoue ; sinon, qu'il la condamne en ce moment. — Encore une fois, reprit Cœlestius, je veux qu'on m'explique ce qu'on entend par le mot « avant la transgression. » — De son côté le diacre Paulin, sans sortir de son dilemme : répétait ; Niez cette doctrine, si elle vous semble condamnable! —L'évêque Aurélius dit alors : Laissez-moi poser la question. Avant la transgression, Adam au parais terrestre était, selon la parole de l'Écriture, inexterminabilis, c'est-à-dire immortel. Après qu'il eut transgressé le précepte du Seigneur, il devint sujet à la
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1. Pair, tat., toun. XLV1II, col. 322.
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corruption et à la mort. N'est-ce pas ainsi que vous l'entendez? frère Paulin. — Oui, seigneur, répondit le diacre. — L'évêque reprit : Maintenant il n'est pas difficile de déterminer le sens de la question proposée. Paulin demande si Cœlestius admet que les enfants qui naissent aujourd'hui sont dans la situation d'Adam innocent, ou s'ils apportent la tache du péché qui a infecté leur origine. — C'est bien là le sens de ma question, s'écria Paulin. — Cœlestius reprit: Quant à la transmission d'un péché d'origine, j'ai déjà dit que les avis sont partagés entre les catholiques. Les uns l'admettent, les autres la repoussent. C'est donc une question qu'on peut débattre; mais ce n'est pas une hérésie. Un seul point est important : j'affirme que les enfants ont besoin du baptême et qu'il faut le leur administrer. Que peut-on exiger de plus ?» —Il n'y eut pas moyen de faire sortir l'hérétique de ces termes dans lesquels il s'était retranché. Les pères le déclarèrent excommunié et prononcèrent contre lui l'anathème, déclarant qu'il ne pourrait être réhabilité sans avoir préalablement abjuré ses erreurs. Cœlestius, loin de se soumettre à la décision, interjeta fièrement appel au siège apostolique et quitta Carthage. On crut qu'il allait à Rome présenter ses moyens de défense. Mais au lieu de se rendre en Italie, il prit furtivement place sur un navire qui faisait voile pour Éphèse. Avant que la nouvelle de sa condamnation fût arrivée dans cette cité lointaine, il réussit à y recruter des partisans et à se faire conférer l'ordination sacerdotale. Augustin, arrivé quelques semaines après à Carthage, souscrivit aux actes de la conférence qui lui furent soumis. D'un coup d'œil, le génie de l'évêque d'Hippone avait embrassé l'horizon immense d'erreurs, de calamités et de désastres que le nouveau système allait produire dans le monde. Les esprits superficiels affectent d'ordinaire un profond dédain pour les discussions sur la grâce; ils n'y voient que des abstractions, des subtilités, disons le mot, des rêves théo-logiques. Pascal en jugeait mieux. « Chose étonnante, dit-il, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché originel, soit une chose sans laquelle
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1 De synod. habitis in causa pelagianor. Pair, lat., lova. XLV11I, col. 319.
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nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes! Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incon- préhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme 1. » La plupart de nos civilisations modernes partent du principe qu'il n'y a point de déchéance originelle; de là les théories creuses de perfectibilité sans limites et de progrès indéfini. La réforme au XVIe siècle et la révolution au XVIIIe affirmèrent la toute-puissance absolue de l'homme, son indépendance dans la sphère du libre arbitre, la séparation complète de l'ordre naturel avec le surnaturel. Au fond de ces grandes erreurs sociales, se trouve comme base l'ignorance ou le mépris du dogme catholique de la grâce. Manes et Mahomet firent de l'homme un esclave de la fatalité ; Luther et le rationalisme firent de l'homme presqu'un dieu, et ramenèrent l'orgueil humain dans les régions de la forfanterie stoïcienne. Entre tous ces extrêmes, l'Église catholique dit à l'homme : « Je connais tes misères, sans méconnaître les grandeurs. Tu portes sur le front la marque d'une déchéance originelle. Ton libre arbitre a été blessé dans cette première chute. Il existe cependant encore, mais à l'état d'infirmité, non plus à l'état de vigueur parfaite. La concupiscence marche parallèlement à ses côtés pour le faire trébucher dans sa voie. 0 homme, telle est ta misère native! Mais ta grandeur la dépasse de toute la distance du ciel à la terre. Le Verbe de Dieu a revêtu ton infirmité ; il a expié pour tes fautes ; il efface la tache originelle par le sacrement de baptême, et il donne à ton libre arbitre blessé le secours d'une grâce divine qui rétablit l'harmonie dans ta nature troublée. »
88. L'illustre tribun Marcellinus, qui ne devait terminer sa vie que trois ans plus tard de la façon tragique dont nous avons parlé, se préoccupait lui-même très-vivement de l'apparition des erreurs nouvelles. La paix qu'il venait, après tant d'efforts, de rendre à l'église d'Afrique par l'heureuse conclusion du schisme
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1. Pascal, Pensêu
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donatiste, se trouvait remise en question. A une scission purement locale succédait une hérésie dont le caractère dogmatique se prêtait à une propagande universelle. Le pieux tribun écrivit à l'évêque d'Hippone, le suppliant de reporter contre les nouveaux dogmatisants l'ardeur qu'il avait déployée pour l'extinction du schisme. Saint Augustin répondit à l'appel de son ami, il entra résolument dans cette carrière de luttes en faveur de la grâce, qu'il devait suivre sans interruption pondant les vingt dernières années de sa vie. Le traité De peccatorum meritis et remissione, et de baptismo parvulorum, dédié à Marcellinus, parut dans le courant de l'année 412. Il se divise en trois livres que l'évêque d'Hippone publia successivement, pressé qu'il était de réagir le plus promptement possible contre le progrès des erreurs encore anonymes dont il entreprenait la réfutation. Le premier établissait la foi de l'Église catholiqne au dogme de la déchéance originelle. « Sans le péché, dit Augustin, Adam n'aurait point été soumis à la mort; ce qui n'implique pas que l'homme à l'état d'innocence fût resté perpétuellement sur la terre; il aurait pu être revêtu de l'immortalité, sans passer par la mort, ainsi qu'il advint pour Enoch et Élie1. » La transgression d'Adam fut punie par la mort corporelle. Cette transgression, ce péché d'origine, constitue une déchéance qui s'est transmise à tous ses descendants non par imitation, mais par la propagation même. Tel est le sens exact de la parole de l'Apôtre : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort; et ainsi la mort est passée dans tous les hommes qui tous ont péché en un seul. » Saint Paul indique nettement, dans ce texte, la distinction entre le péché d'origine que nous n'avons pas commis mais dont nous héritons, et le péché actuel qui est notre fait propre. Parallèlement à l'invasion du péché et de la mort par un seul, se développe la justification et la régénération par un seul qui est le Christ. La véritable notion du baptême, sa nécessité pour les enfants, se déduisent clairement de ces principes2. « Mais quoi ! poursuit saint Augustin. Qui nous dira par quelle prédesti-
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1 S- August., De peccat. merit. et remiss., cap. il et ni; Pair, lat., t. XL1V, eol. 108, 10!». — 2. Ibid., chap. iv-xxix.
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nation la grâce du baptême est accordée à celui-ci et refusée à celui-là? Nous voyons bien qu'une seule grâce nous régénère : la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Mais quelle règle préside à la répartition de cette grâce? Je réponds que cette règle peut demeurer inaccessible à notre faible raison sans qu'elle en soit moins juste. C'est ici qu'il convient de courber la tête devant l'autorité des saintes Écritures, afin d'arriver par la foi à l'intelligence. « Vos jugements, ô mon Dieu, sont un abîme multiple 1! » Devant leur insondable profondeur, l'Apôtre s'écriait : « O altitude de la sagesse et de la science de Dieu ! » Et auparavant saint Paul venait de prononcer ce mot devant lequel il reculait lui-même, comme frappé d'un indicible étonnement : Conclusit enim Deus omnes in incredulitate, ut omnibus misereatur2. Nous n'avons donc qu'un sens trop étroit pour comprendre la justice des décrets divins; pour comprendre la grâce gratuite, cette grâce qui n'est point injuste bien qu'elle soit donnée sans aucun mérite précédent, cette grâce qui est accordée à des indignes et refusée à d'autres indignes, sans que dans l'un et l'autre cas la justice soit blessée 3. » Un historien moderne, dont nous avons eu plus d'une fois l'occasion ce signaler les opinions paradoxales, prête à saint Augustin, dans sa controverse sur lu grâce, une méthode purement rationnelle en opposition avec celle de la tradition et de l'autorité ecclésiastique dont saint Jérôme aurait été le représentant. «Augustin, dit-il, partait de la philosophie pour démontrer la religion ; Jérôme croyait que la religion suffisait à sa propre vérité 4. » Cette antithèse ne repose sur rien de sérieux. Voici comment saint Augustin démontre que le baptême n'est point une simple formule d'agrégation au troupeau de Jésus-Christ, ainsi que le prétendaient les nouveaux dogmatisants, mais un sacrement qui délivre l'âme de la tyrannie du démon et de la tache originelle. « Pour les convaincre de leur erreur, dit-il, je n'ai besoin que du rituel catholique. Voici par exemple qu'on me présente un enfant au baptême. Par où commence l'administration de ce sacrement? — Par un exorcisme. — Mais que
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1. Psalm. jxxv, 7. — 2. Rom., xi, 32. — 3. S. August., Ds peocat. meriU, lib. 1, u° 19. — 4 A. Thierry, S. Jérôme, Loin. II, pag. 220.
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signifie l'exorcisme que je vais prononcer, sinon que l'enfant est encore dans la famille du démon, sous l'esclavage du diable ? — Je vais ensuite interroger cet enfant. Vous répondez pour lui puisqu'il ne peut encore parler. Et que répondez-vous? — Je renonce à Satan. — Mais si cet enfant n'a point de péché originel, il n'a rien de commun avec Satan et n'a pas besoin d'abjurer son empire. Je continue l'interrogation, et vous répondez que l'enfant demande à être converti à Dieu. Mais s'il n'a point encore été détourné de Dieu, il ne saurait avoir besoin de conversion. Enfin, par une troisième réponse, vous demandez pour cet enfant la rémission des péchés ; mais comme il n'a pu commettre encore de péchés actuels et que vous niez le péché originel, cet enfant n'a donc aucun péché qui puisse lui être remis. Dès lois, à quoi bon le baptême? Direz-vous que l'Église s'est trompée dans sa formule, qu'elle s'est trompée de temps immémorial, puisqu'elle a toujours administré le baptême aux enfants? Mais que saurait-on imaginer de plus exécrable qu'un pareil blasphème 1 ! » Cet argument que saint Augustin proposait comme irréfutable, et qui l'est en effet pour quiconque a la foi chrétienne, était essentiellement fondé sur la tradition et l'autorité ecclésiastiques.
89. Il y a longtemps d'ailleurs que Bossuet, dans son immortel ouvrage, la Défense de la tradition et des pères, avait vengé saint Augustin de calomnies semblables. Nous croyons donc inutile d’y insister davantage. Le second livre De peccatorum meritis entrait plus profondément dans le vif de la controverse. On pourrait dire que le saint docteur y condensa toute la substance du système de la grâce, développée depuis dans ses autres ouvrages. La question spéciale qu'il examine est celle de savoir s'il existe, s'il peut exister des hommes dans les conditions ordinaires de la vie qui soient absolument sans péché. C'était là proprement le centre de bataille choisi par les nouveaux dogmatisants. Ils affirmaient que la nature humaine, créée primitivement bonne et demeurée telle depuis la faute d'Adam, pouvait par les
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1 S. August. Df peccat. merit., n» 63.
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seules forces du libre arbitre s'élever à une perfection absolue de justice et d'innocence. Or saint Augustin établit, et c'est là la véritable clef de toute sa doctrine, que la perfection radicale et absolue de toute justice supposerait dans l'homme l'anéantissement complet de la concupiscence. Un pareil état n'est pas de ce monde; il ne sera atteint par les justes eux-mêmes que dans la vie glorifiée. En conséquence, si l'on voulait prendre à la lettre le précepte négatif : Non concupisces, et l'entendre de l'extinction définitive du foyer de corruption qui est en nous et que le baptême laisse subsister dans nos âmes, il serait vrai de dire que l'observation de ce précepte, bien que commencée dans la vie présente, ne saurait être consommée que dans la vie future. Le jansénisme, pour n'avoir pas compris cette distinction fondamentale du grand docteur, lui reprochait obstinément d'avoir enseigné qu'il y a des préceptes divins dont l'accomplissement est impossible aux hommes. Jansénius confondait l'état relatif de justice qu'une âme peut atteindre en ce monde, avec le couronnement et la perfection de justice qui n'appartiennent qu'à l'autre vie. Le génie de saint Augustin était trop perspicace pour tomber clans une confusion si grossière. Le docteur de la grâce établit quatre distinctions principales, pour répondre à l'objection des adversaires de la grâce. Il déclare que, par un secours spécial de Dieu venant en aide au libre arbitre, il serait possible à un homme d'être sans péché sur la terre. Mais ce mode d'être, uniquement subordonné à une volonté expresse de Dieu pour qui tout est possible, n'est pas l'état habituel de l'humanité. En général, tout homme vivant est soumis à la loi du péché. Cette condition tient d'une part à l'infirmité de notre intelligence et de notre volonté, de l'autre à la concupiscence qui n'abandonne jamais, selon le mot de l'Apôtre, notre corps de mort, et enfin au défaut actuel d'une grâce qui détermine l'âme au bien par une « délectation victorieuse 1» — A l'exception
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1 Ce mot detectatio victrix, dont Jansénius a tant abusé, ne se trouve qu'une seule fois dans saint Augustin, et dans cet unique passage du second livre De peccatorum meritis. Le jansénisme s’est joué de la crédulité publique en soutenant que le système de saint Augustin se composait de deux éléments
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donc du souverain Médiateur, conclut Augustin, il ne se peut dire de personne ayant vécu sur la terre qu'il ait été, par la force de sa nature, exempt du péché 1. » — « Par honneur pour la majesté du Seigneur son Fils, reprenait le grand docteur, j'ajoute que toutes les fois qu'il est question du péché j'excepte toujours la sainte vierge Marie. Il nous est impossible en effet de mesurer la plénitude de grâces qui lui fut donnée pour la soustraire absolument au péché, elle qui mérita de concevoir et d'enfanter Celui qui certainement n'a jamais porté le stigmate du péché 2. »