IIème Concile de Chalcédoine 4

Darras tome 13 p. 301

 

   22. Ce fut le 25 octobre, fête de sainte Euphémie, que la sixième session eut lieu avec une pompe et une magnificence inaccoutumées. Les évêques, assis sur leurs sièges, attendirent l'arrivée du cortège impérial. Ils se levèrent tous, quand Marcien et la pieuse impératrice Pulchérie franchirent le seuil de la basi­lique. Entourés des plus hauts fonctionnaires de l'empire, les au­gustes époux vinrent prendre place sur un trône qui remplaçait l'estrade occupée d'ordinaire par le sénat. Debout, et au milieu

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1. Labb., Concil., totu. IV, col. S53-5G7.

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d’un religieux silence, l'empereur parla en ces termes : « Élevé an trône par la volonté de la Providence, je considère comme les plus importantes affaires de mon gouvernement celles qui concernent la foi. L'Église était troublée par l'ambition, la vio­lence et l'erreur de quelques individus qui ont abusé de leur crédit pour corrompre les âmes et dénaturer la véritable doctrine des pères. J'ai cru devoir vous rassembler de tous les points du monde, afin de rétablir la concorde et la paix. Je comptais sur votre dévouement, persuadé que nul n'hésiterait à s'exposer aux fatigues, aux dangers mêmes d'un lointain voyage, pour obtenir un but si désiré. Vous avez répondu à mon attente. Comme autrefois le grand Constantin, mon illustre prédécesseur, j'ai voulu paraître en personne dans votre assemblée, non pour y faire prévaloir mon autorité, mais pour confirmer celle des décisions que vous avez prises dans l'intérêt de la foi. Il est temps que les divisions cessent, afin que tous les peuples de ce vaste empire honorent Dieu et le servent dans l'unité d'une même croyance et d'un même culte! » Ce discours, vraiment digne d'un prince chrétien, fut ac­cueilli par les plus vives acclamations : « Longues années à l'em­pereur! longues années à l'auguste impératrice! » s'écrièrent tous les évêques. «Gloire au nouveau Constantin! que le Christ bénisse son règne! » Après cette explosion d'enthousiasme, de vœux et de reconnaissance, l'archidiacre Actius prit la parole, et s'adressant à l'empereur : « Le saint et œcuménique concile, réuni par les ordres de votre majesté, demande qu'elle veuille bien entendre la lecture de la profession de foi rédigée pour mettre fin aux erreurs et aux blasphèmes des hérétiques. — Lisez, dit Marcien. » — Le docu­ment fut lu en entier, tel qu'il avait été formulé dans la session précédente. Les légats et tous les pères le souscrivirent; puis la confession de foi fut déposée sur l'autel de Sainte-Euphémie, afin que la vierge martvre dont on célébrait la fête pût la présenter elle-même à Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'empereur reprit encore une fois la parole. Il déclara que la définition de Chalcédoine serait insérée parmi les lois de l'empire; il exprima le vœu qu'on prît quelques mesures pour prévenir les désordres commis par les

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moines et les clercs vagabonds; il demanda en outre qu'on interdît en général aux membres du clergé d'administrer, comme intendants ou fermiers, d'autres propriétés que celles de l'Église. Enfin il termina par ces mots : « En l'honneur de sainte Euphémie, et pour perpé­tuer la mémoire du grand et universel concile tenu dans sa basilique, nous ordonnons qu'à l'avenir la cité de Chalcédoine jouira du titre de métropole. » Cette déclaration fut saluée par les applau­dissements de l'assemblée. Un grand nombre de pères, interprétant les dernières paroles de l'empereur dans le sens que le concile était clos, lui dirent : «Gloire immortelle au nouveau David, au nou­veau Constantin! Il a pacifié l'univers; il a rétabli la concorde dans les églises. Auguste empereur, ordonnez que nous puissions retourner dans nos diocèses. — Je sais, reprit Marcien, que vous êtes fatigués d'une si longue absence; mais, je vous prie, patientez encore trois ou quatre jours pour terminer certaines affaires qui restent pendantes, et que nul d'entre vous ne quitte cette ville avant que la clôture régulière du concile ait été prononcée1. »


   23. Les affaires auxquelles l'empereur faisait allusion trait a des intérêts particuliers, a des questions purement personnelles ou locales. Elles furent terminées le 1er novembre, en sorte que le délai demandé par Marcien ne fut dépassé que de deux jours. Il s'agissait d'abord de la prétention de Juvénal de Jéru­salem sur la métropole de Césarée, laquelle avait relevé jusque-là du patriarcat d'Antiocbe. Le nouveau titulaire d'Antioche, Maxime, trop heureux que son prédécesseur Domnus, injustement déposé au Latrocinium d'Éphèse, ne revendiquât point ses droits et con­sentît à finir ses jours dans la laure de saint Eutbymius, se montra de facile composition. Dans un arrangement à l'amiable, il céda à Juvénal tout ce que celui-ci demandait. Le traité, lu au concile dans la septième session, fut adopté, sauf ratification ultérieure par le pape. On se rappelle que Théodoret, rétabli dans son évêchéde Cyr par une décision de saint Léon le Grand, avait siégé au con­cile comme accusateur de Dioscore. Les pères s'étaient réservés d'examiner plus tard ce qu'il y avait de fondé dans les bruits inju-

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1. Ubb., Ctmcil,, tom. IV, col. 568-611.

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rieux qui faisaient de Théodoret un nestorien déguisé. L'évêque de Gyr se justifia dans la huitième session. «Anathème à Nestorius! dit-il; anathème à qui refuse à la vierge Marie le titre de mère de Dieu ! J'ai souscrit la définition de foi du saint et œcu­ménique concile de Chalcédoine; j'ai souscrit la lettre du très-saint pontife Léon ; ma foi est la sienne et la vôtre. Maintenant ne croyez pas que je tienne à rentrer dans ma ville épiscopale, ni à reprendre le gouvernement de mon église. J'ai trouvé le repos dans la solitude; je serais heureux d'y finir mes jours. Ordonnez-en selon votre bon plaisir. Calomnié, je suis venu me défendre : j'anathématise Nestorius et Eutychès. Cela dit, que Dieu vous pro­tège !» Il y avait, dans cette déclaration, une amertume et un dé­couragement visibles. Théodoret avait beaucoup à expier, et il subissait alors le châtiment de ses erreurs passées. Cependant le concile ne prolongea point ses angoisses. «Théodoret est catho­lique, dirent les pères. Le bienheureux pontife Léon lui a rendu son évêché. Qu'il reprenne possession de son église. La ville de Cyr reverra son pasteur orthodoxe. Longues années au pontife Léon !» Les neuvième et dixième sessions furent consacrées à la réhabilitation de l'évêque d'Édesse, Ibas, si cruellement persécuté par Chrysaphius et Eutychès, puis déposé par une sentence de Dioscore au Latrocinium d'Éphèse. Le sénat, qui assistait à toutes les dé­libérations, demanda qu'on lût le texte de cette sentence. « Si vous le permettez, dit Paschasinus, comme la lecture intégrale des procès-verbaux du Latrocinium a déjà été faite une fois, nous n'y reviendrons plus. Il serait à désirer que le nom même de cette infâme assem­blée fut effacé des actes publics et de toutes les mémoires. Dans le cas où vous partageriez ce sentiment, on pourrait en faire l'objet d'une requête à l'empereur très-chrétien. »La proposition fut unanimement agréée. Ibas fut réhabilité, mais la question se compliquait pour lui de la compétition d'un successeur qui lui avait été donné à Édesse, en la personne de Nonnus. Il fut convenu que celui-ci continuerait à jouir de la dignité épiscopale, tout en laissant l'administration diocé­saine à Ibas auquel il succéderait de plein droit, en cas de sur­vivance. L'identité de situation appela naturellement l'attention du

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concile sur Domnus, qui avait été, lui aussi, injustement déposé du siège patriarcal d'Antioche, et remplacé par Maxime. Domnus ne réclamant point son droit, Maxime reçut ordre de lui servir une pension annuelle et viagère sur les revenus de l'évêché. Éphèse se trouvait également, à la suite du conciliabule, pourvue de deux ti­tulaires, Etienne et Bassianus, qui prétendaient respectivement sou­tenir la validité de leur élection. Les sessions onzième et douzième furent consacrées à l'examen de cette affaire. Le concile déclara que ni l'un ni l'autre des prétendants ne conserverait son titre et qu'on leur nommerait un successeur. Il leur maintint toutefois la dignité épiscopale, et stipula qu'ils seraient nourris aux frais de l'Église. Un débat entre Eunomius de Nicomédie et Anastase de Nicée, au sujet d'une question juridictionnelle, fut tranché, dans la treizième session, en ce sens que le premier serait seul métropoli­tain réel de la province de Bithynie, et que celui de Niçée, dont le siège avait été érigé en métropole par Constantin le Grand, n'au­rait que le titre honorifique, sans juridiction sur les autres évoques. Enfin, une quatorzième session, tenue le 31 octobre, remit au pa­triarche Maxime l'examen des réclamations de Sabinianus, évêque de Perrha, en Syrie, lequel avait été légitimement élu en remplace­ment d'Anastase, condamné pour crimes et déposé canoniquement par un concile provincial. Sabinianus avait administré paisi­blement son église jusqu'à l'époque du Latrocinium. Dioscore le fit déposer et chasser de son siège pour y rétablir Anastase. Il fut statué unanimement que Domnus, en qualité de patriarche d'An­tioche, ferait une requête plus approfondie, dont il publierait le résultat dans le terme d'une année. S'il demeurait prouvé qu'Anas­tase avait été canoniquement déposé pour des fautes entraînant cette peine, il devait perdre sa dignité épiscopale et être frappé des censures canoniques. Si au contraire les accusations portées contre lui n'étaient pas justifiées, il devrait être maintenu dans son évêché, à la condition qu'il prendrait Sabinianus pour coadjuteur, et que ce dernier jouirait d'une pension proportionnée aux res­sources dont pouvait disposer l'église de Perrha1.

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1. Labb., Concil., tom. IV, col. 612-754.

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24. Jusqu'à ce moment, le concert le plus parfait avait régné entre les légats, la majorité des évêques, et les représentants impé­riaux. Toutes les affaires particulières étaient terminées à la satis­faction générale. Un mois avait suffi pour cette grande tâche, et le concile œcuménique de Chalcédoine allait se clore au milieu des acclamations unanimes et de l'allégresse universelle. Il ne restait plus qu'à promulguer les canons disciplinaires, rédigés sous la présidence des légats par une commission spéciale, et destinés à remédier aux abus signalés par l'empereur dans son discours solennel. Ce devait être l'objet d'une dernière session, fixée au len­demain, 1er novembre. Cette session eut lieu en effet; mais elle fut précédée d'une séance subreptice dont nous n'avons plus les actes, et qui s'était tenue, le soir précédent, après le départ des légats et des représentants impériaux. Le nouveau patriarche de Constantinople, Anatolius, poussé par une ambition d'autant plus maladroite que son élection avait naguère soulevé plus de difficultés, et par un sentiment d'ingratitude envers le siège apos­tolique d'autant plus révoltant, qu'il devait uniquement à la bien­veillance du pape d'avoir été maintenu sur son siège, imagina de se faire décerner en Orient la primauté et la juridiction suprême des pontifes romains. Un décret rédigé en ce sens, fut souscrit par un certain nombre de pères, gagnés d'avance par les manœuvres d'Anatolius. Il était convenu que ce décret serait ajouté subrepti­cement aux canons dont la lecture devait avoir lieu le lendemain. Après avoir accompli cette œuvre de ténèbres en l'absence des légats, Anatolius et ses complices se séparèrent, dans l'espoir que leur conspiration passerait inaperçue.

 

25. Ils se trompaient. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, le légat du saint-siége, Easchasinus, prit la parole au nom de sec collègues, et s'adressant au sénat : «Les très augustes empereurs, dit-il, n'ont rien épargné pour rétablir l'unité de la foi. lI n'est pas moins digne de leur sollicitude de prévenir tout ce qui pourrait soulever un schisme dans l'Église. Or, hier, après votre départ et le nôtre, il s'est tenu une assemblée illégale qui a sanctionné des mesures anti-canoniques. Nous vous prions de faire publiquement

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donner lecture de ces actes frauduleux. » — A ces mots, l'archi­diacre de Constantinople, Aétius, qui avait prêté son ministère à l'intrigue de la veille, se leva et dit : « Nous sommes tous d'accord qu'en ce qui concerne les questions dogmatiques, le saint et uni­versel concile a terminé son œuvre. Mais il est d'usage, dans les synodes, après que les définitions de foi sont terminées, de régler les points de discipline d'un intérêt purement local ou personnel. Or, en ce qui regarde spécialement l'église de Constantinople, nous avions quelques difficultés de ce genre à résoudre. Les légats du siège apostolique nous avaient prévenus que, n'ayant point d'ordre du très-bienheureux pape Léon sur cette matière, ils ne voulaient en aucune sorte la mettre en délibération. D'un autre côté, comme il s'agissait d'une simple question de discipline ecclésiastique, la pré­sence des illustres et magnifiques représentants impériaux n'était pas requise. Cette affaire fut donc traitée en présence des évêques qui restaient. Nous en avons l'acte, qui n'est ni subreptice ni secret, mais rédigé canoniquement et selon les formalités ordi­naires. » Il y avait, dans ces paroles de l'archidiacre byzantin, des contradictions manifestes et une évidente mauvaise foi. Puisque la présidence du concile appartenait aux légats du saint-siége, com­ment un acte conciliaire avait-il pu être dressé sans leur aveu, en leur absence, et contrairement à leur volonté exprimée? Depuis la séance impériale, toutes les questions examinées synodalement avaient concerné des intérêts particuliers et locaux. Cependant, les représentants du pape et ceux de l'empereur avaient toujours assisté aux délibérations. Comment la présence des uns et des au­tres devenait-elle inutile, dès qu'il s'agissait de l'église de Constan­tinople? Enfin, puisqu'on avouait que l'acte de la veille était extra­conciliaire, et qu'il n'avait qu'une valeur en quelque façon domestique et privée, comment pouvait-on se réserver pour l'a­venir la faculté d'en user comme d'un document authentique, émanant d'un concile universel? C'était là pourtant la pensée se­crète d'Anatolius et de son habile archidiacre. Après cette allocu­tion préliminaire, Aétius donna lecture du décret. Il était ainsi conçu : « Les pères de Nicée ont eu raison d'accorder au siège de

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l'ancienne Rome les privilèges dont il jouit, parce qu'il était placé dans la capitale de l'empire. C'est pour le même motif que le deu­xième concile œcuménique, tenu sous le règne du grand Théodose, a pensé que la nouvelle Rome, c'est-à-dire Constantinople, égale­ment capitale de l'empire d'Orient, devait avoir les mêmes préro­gatives. En conséquence, les métropolitains des diocèses du Pont, de Thrace, d'Asie et les évêques des contrées soumises aux barbares, devront à l'avenir recevoir l'institution canonique du siège de Constantinople. » Ce décret contenait lui-même, au point de vue théologique et historique, des erreurs monstrueuses. La primauté des pontifes romains, ou pour parler plus exactement, leur potior principalitas, selon l'expression de saint Irénée, n'est pas d'institu­tion humaine. Elle est fondée sur les paroles expresses du Sauveur à saint Pierre. Il était faux que les pères de Nicée eussent jamais tenu le langage que leur prêtait Anatolius. Il n'était pas moins faux que le canon de Constantinople eût le caractère d'œcuménicité qu'il prétendait lui attribuer si libéralement. C'est ce que fit très-bien remarquer tout d'abord le légat apostolique Lucentius. « Si ce privilège, dit-il, a été conféré aux évêques byzantins sous Théodose le Grand par un concile œcuménique, ils ont dû en jouir depuis lors. Mais il est de notoriété publique qu'ils n'en jouissent pas. Donc il ne leur fut jamais accordé. C'est donc une prétention nouvelle et sans aucun fondement que le révérendissime Anatolius soulève aujourd'hui. Le très-bienheureux pontife Léon, dans sa prévoyante sagesse, nous a donné l'ordre formel de nous opposer à tous les empiétements, à toutes les tentatives de ce genre. » L'archidiacre Aétius demanda aux légats de faire connaître le texte même de leurs instructions sur ce point. Le prêtre Boniface, légat apostolique, en donna lecture. «Ne souffrez, disait saint Léon le Grand, aucune entreprise qui tendrait à enfreindre ou à modifier le décret de Nicée, relatif au rang hiérarchique des églises. Faites respecter en tout la dignité de notre personne, dont vous êtes les représentants. Si quelques prétentions anticanoniques s'éle­vaient de la part de titulaires enorgueillis de l'importance de leur siège, repoussez-les avec une fermeté inébranlable. » Le sénat de-

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manda alors qu'on lût le canon des pères de Nicée, pour savoir s'il justifiait la prétention du patriarche byzantin. Le légat Paschasinus donna lecture de ce décret qui commençait par ces mots : « L'é­glise romaine a toujours eu la primauté; » Ecclesia romana semper habuit primatum. Il fit remarquer la portée de cette expression, bien différente de celle que voulait lui donner Anatolius. Les pères de Nicée, en effet, ne décernaient pas la primauté à l'église romaine, mais ils reconnaissaient l'existence de cette primauté comme un fait permanent, remontant à la fondation même de l'Église. Le sénat ne parut point touché de ces raisons. Il inclinait manifestement en fa­veur d'Anatolius, dont les prétentions avaient pour but d'accroître l'importance de la capitale de l'Orient. Un faux point d'honneur patriotique entraînait ces hommes d'ailleurs éclairés et vertueux. Ils demandèrent qu'on lût le canon du IIe concile général, auquel Anatolius faisait allusion. Nous avons dit précédemment 1 que ce canon, rejeté par le pape Damase, n'avait jamais eu dans l'Église le moindre caractère d'œcuménicité. Il était ainsi conçu: « Cons­tantinople étant la nouvelle Rome, son évêque aura la primauté d'honneur après le pontife romain 2. » Le sénat, après avoir en­tendu ces mots, formula ainsi son opinion : «De tout ce qui vient d'être lu, il résulte pour nous que, d'après les canons dont il importe de maintenir inviolablement la teneur, la primauté et la principale puissance appartiennent au très-bienheureux pontife de Rome. Mais il nous paraît convenable que l'évêque de la Rome nouvelle, cette cité impériale de Constantinople, jouisse de la primauté d'honneur sur les diocèses d'Asie, du Pont et de la Thrace. Que vous en semble?» Cent soixante évêques, sur les six cents dont se compo­sait le concile, répondirent qu'ils n'y voyaient aucun inconvénient. « Ce jugement est juste et sage, dirent-ils. Nous l'approuvons. Maintenant qu'on prononce la clôture de l'assemblée. Nous vous en supplions, renvoyez-nous dans nos diocèses !» Le légat Lucentius prit alors la parole, et d'une voix ferme fît entendre la protestation

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1 Cf. tom. X de cette Histoire, pag. 478. — 2. Episcopum Constantinopolitanum habere primalus honoiem post Romanum episcopum, proplerea quod sit nova Roma.

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suivante : « Nous ne pouvons souffrir que le siège apostolique soit outragé en notre présence. Tout ce qui vient de se faire contre les saints canons est nul et de nulle valeur. Notre protestation solen­nelle sera enregistrée dans les actes. L'apostolique pontife de Rome, le pape de l'Église universelle, sera informé de tout ce qui vient de se passer : il prononcera lui-même la sentence définitive sur l'injure faite à son siège et sur la violation des lois canoniques.» Telle fut la dernière parole prononcée au concile de Chalcédoine. Vraisemblablement elle prévint la défaillance d'un grand nombre d'évêques; car Anatolius ne put réunir que cent soixante signatures pour le malencontreux décret que son ambition aurait voulu faire prévaloir 1.

 

26. Une autre déception l'attendait encore. Avant de se séparer, tous les évêques signèrent une lettre synodale adressée au pape; Elle était ainsi conçue : « Notre cœur tressaille de joie, en vous annonçant l'heureuse nouvelle du triomphe de la foi catholique, cette foi dont le divin législateur vous a remis le dépôt, lorsqu'il vous a constitué l'interprète unique et universel de la doctrine de l'apôtre Pierre. C'est vous qui avez présidé notre assemblée en la personne de vos légats; vous étiez le chef, nous les membres: Le concours des empereurs très-fidèles ne nous a pas fait défaut. Comme autrefois Zorobabel relevant les murailles de Sion, ainsi nous avons vu les augustes princes travailler à l'é­dification de la Jérusalem nouvelle, la sainte Église de Jésus-Christ. » Les pères exposaient ensuite les mesures prises contre Dioscore et Eutychès; puis ils ajoutaient : « Nous espérons que votre sainteté daignera approuver et confirmer nos décisions, en vertu de son autorité apostolique. Nous lui demandons la même faveur pour une autre sentence synodale par laquelle nous avons cru devoir confirmer le canon des pères du concile œcuménique tenu à Constantinople, qui assigne à l'évêque de Constantinople le rang d'honneur immédiatement après votre très-saint et apostolique1 siège. Nous avons la confiance que vous daignerez étendre à l'église

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1.  Labb., Concil., tom. IV, col. 'Ï92-819.

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de Constantinople la splendeur de votre puissance apostolique, comme un père qui communique volontiers ses biens à des fils ou à des serviteurs. Il est vrai que les révérendissimes évêques Paschasinus et Lucentius, ainsi que le vénérable prêtre Boniface, se sont vigoureusement opposés à l'adoption de ce décret. Sans doute  ils ont voulu réserver à votre bienveillance l'initiative de cette mesure, afin de vous laisser l'honneur du rétablissement de l'ordre dans les églises d'Asie, comme vous avez déjà la gloire d'y avoir rétabli la vraie foi. Au reste nous n'avons fait en cela que déférer aux désirs de l'empereur, du sénat et de toute la cité impériale. Nous vous prions donc d'honorer notre décision de vos suffrages. Nous avons constamment obéi à vos ordres, ainsi que des membres à leur chef; votre paternité daignera donc se prêter aux vœux de ses enfants 1. » C'était remettre la décision définitive au jugement du pape. Dès lors Anatolius put comprendre que tous ses rêves d'ambition s'évanouiraient en fumée. Ou pourra noter ici que le saint-siége n'avait aucun intérêt direct dans la question. Qu'impor­tait, en effet, à la personne des souverains pontifes, que le pre­mier rang après eux appartînt aux patriarches d'Alexandrie, plutôt qu'à ceux de Constantinople? Ce qu'ils maintenaient, c'était le respect de la tradition et de la discipline canonique. Ils voulaient préserver la hiérarchie ecclésiastique des fluctuations de la poli­tique humaine. Où en serait aujourd'hui le dépôt sacré de la foi, si toutes les cités dont les révolutions successives de royaumes et des empires ont fait successivement des capitales, avaient chacune possédé un patriarche dans le genre de Théophile ou de Dioscore? La décadence du catholicisme en Orient est due principalement à la tyrannie, à la vanité, à l'ambition de ses primats.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon