Augustin 6

 

CHAPITRE VIII

 

1. Occupation d’Augustin à la campagne. - 2. De quelle manière il y instruit deux jeunes gens. - 3. Il y écrit le livre Ier contre les académiciens. - 4. Il s’occupe ensuite de quelques autres opuscules. - 5. Il reprend son ouvrage contre les académiciens et achève le second et le troisième livre. - 6. Quel était Romanien, à qui il dédia ces livres sur les académiciens. - 7. Livre de la Vie bienheureuse adressé à Théodore. - 8. Il réprime dans ses disciples des mouvements de jalousie, de vaine jactance. - 10. Motif pour lequel son ouvrage sur l'Ordre est dédié à Zénobien.

 

1. Reprenons l’histoire de la vie d’Augustin - “La fin des vacances étant arrivée, dit-il, je fis savoir aux habitants de Milan qu’ils eussent à se pourvoir, pour leurs enfants, d’un autre marchand de paroles, parce que j’avais résolu de me consacrer à votre service, et, qu’en outre ma poitrine malade et une grande difficulté de respirer ne me permettaient plus d'exercer cette profession. Puis, j’appris par lettre à votre serviteur, le saint évêque Ambroise, mes égarements passés et mes intentions présentes, le priant de m’indiquer ce que je devais lire, de préférence, dans vos Saintes Écritures, pour me préparer à recevoir plus dignement la grâce insigne à laquelle j’aspirais. Mais reconnaissant, dès la première lecture, que je ne pourrais en apprécier le sens, et, pensant qu’il était partout aussi obscur, je l’abandonnai, en me réservant d’y revenir lorsque je serais plus familiarisé avec le langage des divines Écritures (4). “ Tandis qu’ils vivaient dans la villa de Cassiciacum, Monique, comme c’est à croire, prenait soin d’eux et préparait leur nourriture (5). Augustin distribuait le travail aux laboureurs et présidait à leurs travaux (6). Au milieu de ces soins domestiques, il passait quelquefois et même malgré lui, la plus grande partie du jour à écrire des lettres (7). Il ne prenait

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(1) Conf, VIII, ch. vii, n. 17. (,2) Conf., VIII, ch. vii, n. 18. (3) Soliloq.,1 n ~.17. (4) Conf., IX, ch. v, n. 13. (5) Contre les académ., 11, 13; Conf., IX, ch, iv et ch. ix, n. 22. (6) Contre l'Acad. i , n. 15; 11, n.10. (7) Ibid. ii, n. 25 et iii, n. 2.

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de nourriture que ce qui lui était nécessaire pour apaiser sa faim (1), et son dîner était aussitôt fini que commencé (2). Il ne se levait pas avant le jour, et comme il passait ce temps dans les ténèbres, ce qui, en Italie, est presque une nécessité, même pour les riches, il avait depuis longtemps déjà, dans son ardeur à rechercher la vérité, la coutume de veiller tout en méditant, au commencement ou à la fin de la nuit, mais toujours pendant presque la moitié de la nuit. Il conseillait aussi à ses disciples de réfléchir comme lui et d’habituer leur esprit à rentrer en lui-même (3). ” Après s’être  levé, il adressait à Dieu ses prières quotidiennes (4), et gémissait humblement sur son ignorance et sur ses défauts (5). Puis, il discourait avec ses amis, sur les choses utiles, et, tout ce qui se présentait à ses yeux, lui fournissait occasion de parler des choses les plus élevées (6).

2. Entre autres compagnons qu’il avait amenés avec lui, étaient Trigentius et Licentius, tous deux de Tagaste (7). Licentius, fils de Romanien était déjà disciple d’Augustin lorsque celui-ci enseignait à Carthage (8). Il entourait ces jeunes gens d’une affection particulière et mettait toutes ses pensées et ses soins à former leurs mœurs (9). Il s’occupait aussi de les initier aux belles lettres et aux sciences libérales; car il ne les avait avec lui que dans ce but. “En effet, dit-il, la connaissance des belles-lettres, quand elle est unie à la modestie et réglée, forme des hommes qui aimeront la vérité, l’embrasseront avec plus de vivacité et plus de persévérance, qui la désireront avec plus d'ardeur, adhéreront à elle avec plus de constance et s’attacheront avec plus de douceur à ce qu’on appelle, cher Licentius, la vie bienheureuse(l0).” Plus tard, cependant, il reconnaît qu’il a dépassé les bornes dans l’éloge qu’il fait des belles-lettres. Déjà même alors, il n’y excitait plus qu’avec réserve et hésitation Licentius que, malgré sa jeunesse, Augustin s’efforçait d’enflammer de plus en plus de l’amour de la vérité et de la sagesse qui ne sont autre que le Christ (11). Quelquefois, il discutait avec lui et son compagnon Trigetius sur des sujets importants et très sérieux, pour éprouver leur savoir, et les exciter, par la discussion et la réflexion, a élever plus haut leurs regards. Car, disait-il, les grandes choses grandissent ordinairement les petits qui en poursuivent la recherche (12) Mais comme ceux qui discutent sans un véritable désir de trouver la vérité, mais par un vain jeu d’esprit reviennent rarement sur les concessions imprudentes de l’adversaire, il leur prescrivait au contraire de répondre à tout ce qui avait pu n'être concédé que par mégarde. C’est ainsi qu’ils furent amenés à considérer comme un grand progrès dans la philosophie, le mépris de la victoire, en comparaison de la découverte du juste et du vrai (13). Il leur fit à ce sujet un discours admirable que nous rapporterons plus loin (14). Ce genre d’éducation d’Augustin, profita si bien à Trigetius et à Licentius que ceux qui les avaient connus auparavant pouvaient à peine croire qu’ils avaient conçu une pareille ardeur pour l’étude des grandes choses, et que des jeunes gens de cet âge eussent déclaré une telle guerre aux plaisirs de la jeunesse (15). C’est donc bien à juste titre que, dans la suite, Licentius aurait voulu voir ces jours incomparables passés dans les plus doux loisirs avec ce saint docteur sous le ciel de l’Italie (16).Tout ce qu’on disait dans ces entretiens était aussitôt mis en écrit par un secrétaire (17) dont Augustin se servait toujours, soit pour ne pas être exposé à perdre quelque chose de bon, soit parce que cet exercice était plus commode pour sa mauvaise santé. Il éprouvait une certaine fatigue à parler, et sa santé était même si mauvaise qu’elle ne lui permettait pas d’écrire lui-même (18).

3. De ces entretiens sortirent les différents opuscules d’Augustin publiés sous forme de dia-

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(1) Ibid, n. 14. (2) Ibid., iii, n. 7. (3) De l’Ordre, i, n. 6. (4) Ibid,, ch. ii n. 25 (5) Ibid., n. 13. (6) Contre l’Acad., iii, n. 33-34. (7) De la Vie bienheureuse, n. 6. (8) Contre les acadé., ii, n. 3. (9) De l’Ordre, i, n.9. (10) Ibid., n, 24.( 11) Contre les académ., iii, n. 7; PAULIN, parmi les lettres d’August., xxxii, n. 5. (12) Contre les académ., i, n. 6 . (13) Ib d., n. 8. 14) Infra n. 9. (15) De l’Ordre, ii, n. 22. (16) Vers. au prept. Aug. Vers. (2 sqq.. Tom. 11, iv. XXVI. (17) De l’Ordre, iii, n. 5. (18) Soliloq., i, n. 6,

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logues, et dans lesquelles ses savantes et familières discussions sont écrites en un style naturel et plein de charmes. Augustin rapporte ses propres paroles et celles d’Alype dans ces entretiens, et se contente d’exprimer les opinions des autres (1). De tous les livres qu’il composa à l'époque où il quitta tout pour le repos de la vie chrétienne, et avant son baptême, le premier est celui contre ou sur les académiciens (2). Comme nous l’avons dit, il était tombé dans les erreurs de ces philosophes qui ne voulaient pas que le sage tint aucune chose pour certaine et manifeste, prétendant que tout est, pour nous, obscur et douteux, et ôtaient ainsi à bien des hommes tout espoir de trouver la vérité.Cette opinion que leurs faux arguments avaient gravés dans l’esprit d'Augustin, n’en avait pas encore été entièrement arrachée. Cependant, lorsqu'il dit dans un endroit de cet ouvrage qu'il ne tient rien pour certain si ce n'est qu'on peut trouver la vérité quoique les académitiens soutiennent le contraire (3), on doit le prendre comme étant dit dans un sens figuré et comme on présente les choses dans les dialogues; attendu que dans un autre endroit, il dit fort bien que pour lui il possédait alors la vérité avec certitude (4). D’ailleurs, comme ce sujet est d’une grande importance pour le salut, il résolut d’attaquer, par tous les raisonnements possibles, ces philosophes qui, en ôtant tout espoir de trouver la vérité, ferment eux-mêmes la voie qui y conduit. Peu de jours après son arrivée dans la villa de Cassiciacum, il dit à Trigétius et à Licentius d'engager sur ce point une discussion entre eux. Celui-ci devait soutenir les académiciens, celui-là les combattre, en présence d'Augustin et d’Alype. Navigius était présent, mais il dit peu de choses. Alype se retira peu de temps après que la discussion fut engagée (5) pour se rendre à Milan, selon qu’il en avait l'intention (6). Les autres eurent un entretien qui dura trois jours (7), probablement les 10, 11 et 12, ou les 11, 12 et 13 novembre, dans la matinée. Cette discussion de trois jours forme le premier des trois livres Contre les académiciens; Augustin le termine en disant qu’on aurait pu traiter la question en peu de mots, mais qu’il avait voulu exercer ses disciples et surtout s’assurer de leur force et de leurs études.

4. Après cet entretien, ils s’abstinrent de discussions durant sept jours (8). Pendant ce temps-là, avant d’avoir achevé les ouvrages contre les académiciens, Augustin composa son livre de la vie heureuse (9) d’après des entretiens de trois jours, l’après-midi des 43, 44 et 15 novembre. Il fit aussi les deux  livres de l'Ordre, dont le premier, semble composé des entretiens du 16 et du 17 du même mois (10). Augustin écrit dans la vie heureuse, que la discussion sur les académiciens était entièrement d’eux, et que c’est Licentius qui avait constamment défendu la cause de ces philosophes (11). Aussi, dans le premier livre de l’Ordre, Trigétius s'écrie-t-il. “ Et qui plus est, Licentius n'est plus académicien (12),” parce que c’est lui qui les défendait ordinairement avec le plus d’ardeur.

5. Peu de jours, (trois ou quatre au plus), après ce double entretien qui fait le premier livre de l’Ordre, Alype revint de Milan (13). Alors Augustin reprit la discussion sur les académiciens interrompue huit jours auparavant (14). Licentius défendit pendant quelque temps les académiciens contre Trigétius et Augustin lui-même, ensuite, il céda la place à Alype, avec qui Augustin cessant de discuter par forme d’exercice et de récréation, comme il avait fait précédemment avec Licentius, traita sérieusement le sujet de la discussion comme étant d’une grande importance. Cependant ce jour-là et le lendemain, ils ne firent qu’effleurer la question. Mais le troisième jour, Alype ayant abandonné la cause des académiciens qu’il défendait, Augustin termina la discussion par un long discours qui fait facilement comprendre à tout homme sage le danger de se conduire seulement d’après une opinion probable (15). Il essaya aussi de défendre les académiciens et de montrer qu’ils n’avaient

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(1) Contre les académ.      m., i. n. 4. (2) Rétract., 1, ch. i. (3) Contre les acadén., ii, n. 23. (4) Conf, VIII, Ch. V n. 11. (5) Contre L’Acad., i, n. 8. (6) Ibid., n. 5. (7)IBID. n. 11-15 (8) Ibid, ii. n. 10.(9) Rétrac’. ‘ I, ch. ii, (10) De I’Ordre, i, n. 27. (11) De ta Vie heureuse, n. 13. (12) De l'Ordre, i, n. 10. (13) 1bid., ii, n. 4.(14) Contre l'Acad.. ii, n. 10. (15) Ibid., iii, n. 35-36.

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jamais cru à l’impossibilité de trouver la vérité. Cette conjecture (1) était sinon certaine, du moins utile (2). Il fait encore remarquer que les différentes sectes de philosophes peuvent se confondre en une seule; d’ailleurs cette discussion des principes des académiciens qui lui présentaient encore des difficultés, délivra son esprit, par le secours de la grâce et de la miséricorde de Dieu de tout ce qui, avant sa conversion, le retenait éloigné de la philosophie, par le désespoir d’arriver jamais à trouver la vérité (4). C’est pourquoi à la fin de son ouvrage il déclare qu’il ne désespère plus de trouver la sagesse et que, pour l’acquérir, négligeant  désormais toutes les autres choses dont les hommes font le plus de cas, il va consacrer tous ses efforts à la chercher, et, comme nous sommes portés à nous instruire par le double poids de l’autorité et de la raison, il veut s’appliquer à ne s’éloigner jamais de l’autorité du Christ, comme étant la plus solide de toutes, et à accepter avec confiance tout ce qu’il pourra trouver dans les livres des platoniciens, ou découvrir par sa propre intelligence qui ne serait point contraire aux auteurs sacrés. Cependant, dans ses livres des Rétractations (5), il condamne et répudie les louanges excessives qu’il a données lui-même à Platon et à ses disciples (6). Alype déclara qu’il n’avait rien à opposer aux raisons d’Augustin et ajoute un éloge beaucoup plus flatteur , en disant qu’il se retirait heureux d’avoir été vaincu et en déclarant que, ses compagnons de lutte et lui avaient, dans Augustin, un chef qui, à l’éclat de la lumière divine, les guiderait à travers les sentiers secrets de la vérité. Hermogène, un ami d’Augustin, ayant lu ces livres, le félicita par lettre de sa victoire sur les académiciens. L’approbation de cet ami fut d’autant plus agréable à Augustin qu’il connaissait son jugement étranger à l’erreur, et son amitié incapable de feinte. C’est pourquoi, dans sa réponse, il le prie d’examiner, avec beaucoup de soin ce qu’il dit dans ses livres sur le véritable sentiment des académiciens, et de lui dire, par lettre, ce  qu'il en pense(7).

      6. Augustin dédia à Romanien ses livres contre les académiciens, soit pour lui procurer la satisfaction de voir les progrès de son fils Licentius dans les lettres, soit pour l’amener lui-même à l’amour de la vérité. Car Augustin désirait ardemment lui faire aimer la sagesse, espérant qu’il irait la puiser à la source, avec d’autant plus d’avidité, qu’il en était depuis plus longtemps altéré; et, plus il l’avait vu irrité contre les académiciens qui doutent de tout, plus il le croyait prêt à rechercher et à aimer la vérité. Romanien était encore dans l’erreur des manichéens ou Augustin l’avait précipité (8). Mais on croit qu’étant venu visiter Augustin à Cassiciacum, il repartit fortement ébranlé dans ses opinions et bien préparé pour la recherche de la vérité, que le saint homme espérait lui découvrir dans ses entretiens ou par quelque discussion sur la religion qu’il lui enverrait. Après avoir conçu l’espoir de l’amener à la véritable sagesse, Augustin s’efforçait d’obtenir cette grâce de la divine sagesse, par les vœux qu’il lui adressait chaque jour pour lui, en disant : “ Si toutefois je suis digne d’être exaucé. ” Est-ce en vain qu’Angustin. aurait formulé ses espérances sur Romanien? “ Celui à qui je me suis donné tout entier, que j’ai commencé à reconnaître un peu, ne le permettra pas (9). ” Ce fut afin de lui inspirer quelque goût pour cette philosophie qu’il lui dédia ses ouvrages sur les académiciens; et il crut que cet appel serait d’autant mieux écouté et d’autant plus agréable que son fils Licentius y était pour quelque chose. Il lui confesse qu’il ne lui envie qu’une chose, le bonheur qu’il a de jouir seul de son cher Lucilien (10). Celui-ci était sans doute étroitement lié avec Romanien, peut-être était-il son cousin-germain, car, souvent, ils sont réunis tous les deux, comme s’ils avaient à peu près le même âge. Augustin promet à Romanien des vers que Licentius avait faits sur la philosophie (14).

   7. C’est dans l’intervalle de ces entretiens qui forment les trois livres contre les académiciens, qu’Augustin écrivit son ouvrage de la

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@@@ (Nota Bene: à partir d'ici, les notes de références ne sont pas corrigées)

                         

 (1) Ibid., n. 37-38 * (2) Lettre 1. (3) Rétract., I, eh. i, n. 1. (4) L91tre I, n. 3. (5) Contre Acad., iir, n. 437.

(6) Mract., 1, eh. i, n. 4.(7) Leffi,e 1. (8) Contre Acad., i, n. 3 . (9) Ib id. , li, n. 2. (10) Ibid - , a. g. (11) Ibid. , n. .

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Vie heureuse (1). Il ne faut point s’étonner si Alype était absent de la réunion où se fit cet ouvrage (2) ; il était parti pour Milan le jour où commença la discussion contre les académiciens, et ne revint que dix jours après. Il était donc absent le 13 novembre, jour anniversaire de la naissance d'Augustin, qui invita à cette occasion à un repas frugal tous les compagnons de sa retraite. Monique, sa mère, son frère Navigius, ses disciples Licentius et Trigetius, Lastidien et Rustique ses cousins, et Adeodat son fils; après le diner, il les invita à venir s’asseoir dans la salle de bain. Il leur fit plusieurs questions sur la vie heureuse, avec la pensée de les conduire à ce port; il est certain que dans cet entretien, Monique et Adeodat se firent remarquer par leur sagesse, leur intelligence et la gravité de leurs paroles. Augustin, continua cette discussion les deux jours suivants dans l'après-midi, et la termina par une belle et sublime prière sur la très sainte Trinité. Le but de cette discussion était de leur apprendre que la vie heureuse n’est autre chose que la parfaite connaissance de Dieu (3). Mais, plus tard, une chose lui déplut dans cette discussion; il eut regret d'avoir dit que, même dès cette vie, le sage peut obtenir la béatitude et qu’elle réside seulement dans l’esprit. Dans ses livres des Rétractations, Augustin fait remarquer qu’il n’a pas cet ouvrage en entier, car toutes les copies qu’il en a et celles qu’ont les autres se trouvent tronquées et très incomplètes (4); Cependant, nous ne voyons pas maintenant en quel endroit du livre il pourrait manquer quelque chose. Il dédia cet ouvrage à Manlius Théodore, qui lui avait appris, dit-il dans ses sermons, que lorsqu’on s’occupe de Dieu et de l’âme, il ne faut point se figurer quelque chose de corporel. Ce Manlius occupait un rang élevé dans le monde, c’est certainement le même qui exerça les plus grandes charges, et qui fut consul en 399. Le poëte Claudien ne tarit pas de louanges sur lui, surtout quand il parle de sa grande modération et de son intégrité (5 ). Mais celles que lui donne Augustin sont bien plus sures et plus grandes ; il en parle, en effet, non-seulement comme d’un chrétien instruit (6), mais comme d’un homme incomparable sous le rapport du génie, de la gloire, des dons de la fortune et, ce qui vaut mieux que tout cela, sous le rapport de l’esprit (7). En lui dédiant l’ouvrage dont nous parlons, il lui donne le titre de très poli et de très illustre. Il était certainement très uni avec lui, car il le prie, au nom du lien et des relations de leurs âmes, de l’aimer et de croire lui-même à l’affection dont il le paye de retour. Augustin lui dit qu’il ne craint pas son éloquence, attendu qu’il ne peut redouter un talent qu’il aime beaucoup, quoiqu’il ne l’ait pas encore acquis, mais qu’il redoute beaucoup moins encore son élévation et la gloire de sa fortune, “ Attendu, dit-il, que si elle est grande, elle ne vient chez vous qu’au second rang; et qu’elle rend heureux, au contraire, ceux qu’elle domine.  Il ajoute, en outre, qu'il le considère comme le seul dont il puisse attendre un secours assuré. Ensuite, il le supplie, au nom de la bienveillance qu’il lui a toujours montrée, de lui tendre la main : “ Si j’obtiens cela, dit-il, j’arriverai très facilement et sans beaucoup d’efforts à cette vie heureuse que vous possédez déjà, je pense (8). ” C’est certainement ce passage auquel Augustin, plus avancé en âge et en piété, fait allusion quand il dit qu’il regrettait d’avoir trop accordé à l’homme (9). Théodore, plein d’ardeur pour la philosophie de Platon, favorisait les savants au point que, ni de son vivant, ni après sa mort, on ne put se plaindre d’avoir vu le nombre des hommes instruits moindre de son temps qu’en tout autre temps.

8. Après le livre de la Vie heureuse, Augustin place les dissertations qui composent les deux livres de l'Ordre (1 0); le premier fut composé avant qu’Alype fût de retour de Milan (11) et avant le second livre Contre les Academiciens. Navigius qui était à Cassiciacum le 15, ou au moins le 16 novembre, était parti pour Milan le jour ou

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, 1) Rétract., 1, eh. ii. (?,) De la Vie bienheureuse, n. 6. (3) Rétract., I, ch. 11. (4) Ibid. (5) CLAUDE CLAUDIAN, iît panegy. de consul. FI . Manlii Theod. ffl) Rétract., 1, eh. 11. 17) De l’Ordre, 1, fi. 31. (8) Vie heureuse, n, 5. (9) Rétract., I, eh. 11. (10) Ibid., eh. iii. (il) De l’Ordre, i, n. 7;~ii, ri. 1.

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le premier livre de l’Ordre commença (1). Il est à croire qu’il était parti le 16 novembre de grand matin (2). Dans le second livre de l’Ordre, Augustin cite souvent la Vie heureuse et le troisième contre les Académiciens qui fut composé entre les deux livres de l'Ordre. Ces deux livres sont le résumé d’entretiens avec Licentius et Trygetius, auxquels Monique assista quelquefois. Alypius fut aussi présent aux discussions du second livre. Dans ces deux livres est traitée la grave question de savoir si tous les biens et les maux rentrent dans l’ordre de la divine Providence (3). Mais comme cette question était pleine de difficultés, Augustin comprit que ses auditeurs n’arriveraient que difficilement à cette connaissance, et il aima mieux, dans la dernière partie du second livre de l’Ordre, s'occuper de la manière d’étudier, qui consiste à laisser les choses corporelles, pour s’élever à la connaissance des spirituelles.

9. On ne peut rien imaginer de plus agréable et plus gracieux que ce combat de coqs que décrit saint Augustin, lequel donna lieu et sujet aux entretiens rapportés dans les premiers chapitres du premier livre (4). Mais la fin de ce livre est trop importante pour être passée sous silence. Le saint docteur, si remarquable, non-seulement par son éloquence mais encore par son esprit et sa vertu, réprimande très sévèrement ses disciples et leur montre comment on doit reprendre, dans les jeunes gens qui s’adonnent à la littérature, les mouvements de jalousie et de sot orgueil. “ Trigetius venait de dire une chose que je fus obligé de reprendre, dit-il, et sentant qu’il avait mal parlé, il demandait qu'on effaçât ce qu’il avait dit : “ Licentiuis, au contraire, dit Augustin, insistait pour qu’elles ne fussent point effacées, ainsi que font les enfants ou plutôt, hélas! presque tous les hommes, comme si nous ne traitions un tel sujet que pour en tirer de la gloire. Je repris Licentius de ces dispositions avec des paroles un peu dures et il en rougit; mais je m’aperçus en même temps que Trigetius riait et se réjouissait de son trouble; je leur dis à tous deux, c’est donc ainsi que vous vous conduisez ? Quoi, n’êtes-vous pas touchés de ce poids immense de vices qui vous accable et de ces ténèbres de l’ignorance dont nous sommes enveloppés? Est-ce donc là cette attention que j’admirais, il n’y a qu’un instant, cette élévation vers Dieu et la vérité dont j’étais assez simple pour me réjouir? Oh ! si vous pouviez voir, même avec des yeux aussi faibles que les miens, à quels périls nous sommes exposés et de quelle dangereuse maladie cette joie est le signe! Oh! si vous pouviez le voir! que bien vite vous changeriez cette folle joie en larmes abondantes. Malheureux ! Ignorez-vous donc où nous sommes? C’est vrai, la destinée commune des ignorants et des insensés est d’être plongés dans un abime d’erreurs, mais la sagesse ne leur tend pas à tous, d’une seule et même manière, sa main secourable. Il en est, croyez-moi, il en est qu’elle élève au-dessus des eaux, d’autres qu’elle laisse retomber dans l’abîme. Je vous en conjure, n’allez pas ajouter à ma misère. C’est bien assez pour moi de mes blessures ; presque tous les jours, je répands des larmes devant Dieu pour le prier de les guérir, bien convaincu, d’ailleurs, que je ne mérite pas une guérison aussi prompte que je le désire. Ne les aggravez pas, je vous prie, si vous me devez quelque amitié, quelque affection; si vous appréciez mon estime, mon amour pour vous, si j’ai droit à vos égards; si enfin, Dieu m’en est témoin, je puis assurer que je ne forme pas d’autres souhaits pour moi que pour vous, soyez-moi reconnaissants; et si vous m’appelez volontiers votre maître, je ne vous demande qu’une récompense : soyez bons. Les larmes qui coulèrent de mes yeux m’empêchèrent d’en dire davantage. Licentius, qui voyait avec une peine excessive que tout fût écrit, me dit: Mais enfin qu’avons-nous fait? - Quoi ! répliquai-je, vous n’avouez pas encore votre faute? Vous ne vous rappelez pas que dans ma classe j’étais profondément mécontent que des jeunes gens, moins touchés de la beauté et de l’utilité des sciences que de l’appât de quelques vaines louanges, lisaient sans rougir un devoir fait par d’autres, et ce qui était

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(1) Vie heu reuse, n. 20. (,,Z) De l’or(11,e i, n. 7. ~,3) Ré1ract., I, eh. iii, n. 1. (4) De l’Ordre, i, n. 25.

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bien plus déplorable, recevaient des applaudissements de ceux mêmes dont ils s’appropriaient le travail. Je veux croire que jamais vous n’avez rien fait de semblable; cependant, c’et ainsi que vous essayez de répandre et d’introduire dans la philosophie et dans ce genre de vie que j’ai enfin la joie d’avoir embrassé, le venin d’une jalousie contagiuse et d’une vanité frivole, le dernier, mais, le plus nuisible des poisons, pour corrompre le coeur. Peut-être aussi parce que je vous apprends à craindre cette maladie de l’orgueil, en aurez-vous moins d’ardeur pour l’étude des sciences; et n’éprouvant plus le vif désir d’une vaine réputation, vous engourdirez-vous dans les langueurs de l’oisiveté. Quel serait mon malheur s’il me fallait vivre maintenant avec des gens qui ne pourraient bannir les vices de leur cœur sans que d’autres en prissent la place!  Vous verrez, dit Licentius, combien nous serons plus raisonnables à l'avenir. Aujourd'hui nous vous en conjurons, par ce que vous avez de plus cher, pardonnez-nous, faites effacer tout cela…...- Non, non, reprit Trigetius, que votre punition demeure tout entière; c’est ainsi que cette même gloire qui  nous a séduits nous empêchera  elle-même de l'aimer par le châtiment qu’elle nous attire; car ce ne sera pas une peine légère de voir ces écrits arriver à la connaissance même de nos seuls confidents, de nos plus intimes amis. Licentius y consentit (1). ” Augustin avait pressé Licentius de faire un poëme sur les amours licencieuses, à la louange des pures amours, qui, au moyen de la philosophie, unit l’âme à l’intelligence (2). Nous ne savons pas si c’est ce poème de Licentius sur la philosophie, que le saint docteur promet à Romanien.

10. Augustin dédia ses livres de l’Ordre à Zénobius, qui portait intérêt à Licentius, dont le père lui était intimement lié. Zénobius s’était souvent entretenu avec Augustin sur l’ordre des choses, mais ce dernier n'avait pu jamais satisfaire entièrement à ses questions relevées, soit à cause de la grandeur du sujet, soit à cause du manque de temps ; et il en avait toujours remis la solution à une autre époque. Aussi, Zénobius fatigué de ces retards, avait-il provoqué une réponse longne et soignée dans une pièce de vers élégante qu’il adressa à Augustin. Mais ayant été obligé de partir de Milan à l’improviste, à cause de troubles subits dont on ignore la cause, Zénobius oublia de laisser ce poème à Augustin pour en obtenir une réponse (3). Nous ne savons si Augustin fait allusion à ce fait dans sa lettre à Zénobius, où il dit qu’il doit terminer avec lui la discussion qu’il a commencée avec lui. Zénobius était alors absent, et Augustin l’assure que n’étant pas encore arrivé au point de voir sans chagrin, ceux qu’il aime, éloignés de lui, il regrette vivement son absence, et veut être également regretté de lui. On ne peut assigner à cette lettre d’autre époque que celle de la retraite d’Augustin. Dans le dernier livre de l’Ordre, Augustin promet de traiter de l’âme, s'il en a le loisir (4). Nous ne voyons cependant pas qu’il ait rempli cette promesse dans la suite de ce travail; peut-être méditait-il déjà son livre de la Grandeur de 1’âme, qu’il écrivit à Rome vers la fin de l’année.

 

CHAPITRE IX

 

1. Augustin travaille à s’avancer de plus en plus dans la connaissance de la vérité. - 2. Elans de feu de sa piété: - 3. Avec l’aide de Dieu, il se corrige de son habitude invétérée de jurer. - 4. Il est miraculeusement guéri d’un mal de dents. - 6. Ses Soliloques, où il considère l’état de son âme. - 6. D’où vient à cet ouvrage le nom de Soliloques, ce que contiennent ces livres.

 

1. Les livres qu'Augustin fit dans sa retraite, dans les entretiens qu’il eut avec ses amis, font voir quel était son genre de vie, le fruit qu’il retirait de son repos, enfin, à quelles études il consacrait la science et l’érudition que Dieu lui avait accordées. Quoiqu’il eût consacré sa vie au service de Dieu, elle respirait encore un peu l'orgueil de l’école; comme il arrive de souffler encore, après une longue course, même pendant qu’on s’arrête pour respirer. De plus, Alype (5)

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(1) 11,id., i, n, ‘29-30. (2) Ibid., 11. 24. (3) 1Ind., n. 20. (.1) De I’Ordre, ii, n. 17. (5) Conf.; IX, eli. iv, n. 7.

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combattait un peu les tendances de sa piété, en l’empêchant de mettre le nom de notre Sauveur Jésus-Christ dans ses ouvrages, aimant mieux voir dans ses écrits les cèdres sublimes de la philosophie et de l’éloquence, que les humbles plantes de l’Évangile et de l'Église, ses herbes salutaires à l’âme et mortelles au serpent. Augustin était heureux dans sa retraite de se sentir comme délivré des filets des vains désirs du monde, il respirait comme s’il se fût senti délivré du poids des soucis terrestres, il se repentait de son erreur, il revenait à lui et recherchait la vérité avec le plus grand soin (1); car il sentait, alors, le poids immense de vices qui l’accablait, et les ténèbres épaisses de l'ignorance dont il était enveloppé. (2). Il demandait à Dieu presque tous les jours, avec larmes, de guérir ses blessures; néanmoins, il s’appliquait à bien se convaincre qu’il ne méritait pas une guérison aussi prompte qu’il le désirait (3). Il était encore indécis sur la question de l'âme (4) et ne savait pas que le Paraclet, l’esprit de vérité (5), avait été envoyé par Jésus-Christ. Aussi, était-il intimement persuadé que son ignorance était plus grande qu’il ne le pensait (6); et loin de se regarder comme un sage, il avouait n’être qu’un enfant en philosophie (7). Toutefois, il brûlait d’un immense désir d’apprendre (8), et pour cela il travaillait nuit et jour. Il s’appliquait uniquement à dégager son âme des opinions fausses et pernicieuses qui le troublaient (9). Sachant déjà que l’on ne peut découvrir la vérité sans un secours d’en haut, il ne l’attendait que de Dieu seul pour confondre le mensonge; et au milieu de ses études, il implorait avec dévotion et piété, le secours du ciel. Chaque jour ses humbles gémissements et ses larmes interrogeaient Dieu lui-même, et il était prêt à recevoir sa réponse, quelle que soit la voix dont Dieu voulût se servir pour la lui faire entendre.

2. On peut voir dans les premiers ouvrages d’Augustin qu’il composa tout de suite après sa conversion et quand il  venait à peine de sortir des ténèbres de l'ignorance et de l'erreur, toute l'étendue de son savoir et de sa sagesse; elle était assurément beaucoup plus grande qu’elle ne l’est ordinairement chez les fidèles même les plus avancés en âge; mais nous pouvons affirmer que sa charité, c’est-à-dire son amour de la vérité, était bien supérieure à cette immense érudition dont elle est la source et l’origine ; aussi, il ne faut point s’étonner s’il dit, dans la suite, qu’il y a des catéchumènes qui surpassent beaucoup de fidèles par l’instruction et la pureté de leurs mœurs (10). Plus tard, il aimait à se rappeler par quels aiguillons Dieu avait percé et dompté son coeur; comment il avait applani et abaissé les montagnes de ses vaines et superbes pensées; comment il avait redressé les voies obliques de ses moeurs et de son caractère, et adouci ses aspérités (11) : “Quels élans, ô mon Dieu, s’écrie-t-il, mon cœur faisait monter vers vous à la lecture des Psaumes de David , cantiques pleins de foi, hymnes pleines de piété qui bannissent l’esprit d’orgueil! Quels élans m’inspirait vers vous la lecture de ces Psaumes brûlants et de quelles flammes ils me consumaient pour vous! Et je brûlais de désir de les chanter à toute la terre, si cela eût été possible! Quelle violente et douloureuse indignation je ressentais contre les manichéens, et quelle pitié j’éprouvais en même temps pour eux, en voyant leur ignorance de ces mystères, de ces divers remèdes ? J’aurais voulu qu’ils se fussent trouvés là, près de moi, pour m’écouter à mon insu, au sein de ma retraite, observer ma face et ma voix, quand je lisais le psaume quatrième , et voir ce que ce psaume faisait de moi : “……. Je frémissais de crainte et d’épouvante en même temps que j'étais enflammé d’espérance, et je tressaillais à la pensée de votre miséricorde, ô mon Père, toutes ces impressions se trahissaient dans mes yeux et dans ma voix, quand, s’adressant à nous, votre esprit souverainement bon, nous dit : Fils des hommes, jusques à quand vos coeurs seront-ils apesantis? Pourquoi aimez-vOus la vanité et cherchez-vous le mensonge? (12) "je frisson-

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 (1) Acadéi?i., 11, eh. ii, n. 4. (2) De l’Ordre, 1, eli. x, n. 29. (3) Ibid. (4) Vie heureuse. n. 5. (5) Conf., IX, g. iv, n. 9. (6) De l’Ordre, II, eh. iii, n. g. (7) IM., I eli. v, n. 13. (8) Ibid., n. 12. (9) Acad... 11,eli. iii, n. li. (10) Narr. des Psawnes, XC, serm. ii, n. 0. (11) Conf., IX, eli . iv, n. 7.(12) Fsal. iv, 3.

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nais de terreur en entendant ces paroles, parce que je me trouvais semblable à ceux à qui elles s'adressaient. Aussi dans la douleur que me causaient mes souvenirs, je poussais de profonds et tristes accents ! Oh! que n’ont-ils été entendus de ceux qui aiment encore la vanité et recherchent le mensonge? Peut-être en eussent-ils été troublés, peut-être eussent-ils vomi leur erreur. Et puis je lisais : Entrez en colère, mais ne péchez point. Et combien étais-je touché de ces paroles, moi qui avais appris à m’emporter contre mes péchés passés, pour ne plus pécher à l’avenir?... Et mes biens n’étaient plus dans les choses extérieures, je ne les cherchais plus dans les yeux du corps, dans le soleil qui nous éclaire. Oh! s’ils pouvaient voir cette lumière intérieure et éternelle que je frémissais, en en jouissant moi-même, de ne pouvoir leur montrer” car, c’est là, dans ma chambre cachée, où je métais emporté contre moi-même, où pénétré de componction, je vous avais offert l'holocauste de ma caducité, et où j’avais inauguré mon renouvellement au sein de votre espérance; c’est là que j’avais commencé à goûter combien vous êtes doux, et que vous aviez inondé mon cœur des torrents de votre joie. De là, les exclamations que je poussais à la lecture que je faisais des yeux du corps et dont je ressentais la vérité. Je ne voulais plus de la multiplicité des biens de la terre; je ne voulais plus consumer le temps et en être consumé, puisque dans votre simple éternité je trouvais un autre froment, un autre vin, une autre huile que ceux d’ici-bas; la lecture du verset suivant arrachait encore un long cri à mon cœur : Oh ! dans la paix ! Oh! dans lui-même ! qu’ai-je dit ? Je prendrai mon repos et mon sommeil en lui. Et qui nous résistera quand s’accomplira cette autre parole : La mort est engloutie dans sa victoire ( 1 Cor., xv, 3 ). Et vous êtes celui qui ne change pas , et en vous se trouvent le repos et l’oubli de toutes les peines, et il ne sert de rien d’acquérir tout ce qui n’est pas vous. Mais vous m’avez affermi, Seigneur, dans la simplicité de votre espérance. Je lisais ces paroles et j’en étais enflammé; et ne savais quoi faire à ces morts et à ces sourds parmi lesquels j’avais été aussi un ennemi aveugle et acharné contre ces saintes Lettres, qui distillent le miel céleste, et qui brillent de votre lumière; et je séchais d’indignation contre les ennemis de cette Écriture, quand je me rappelais la perte de mes jours passés (1). ”

3. A cette époque, paraît-il, il se corrigea de l’habitude invétérée qu’il avait contractée de jurer. “Moi aussi je jurais, dit-il, en s’adressant à son peuple, moi aussi j’avais cette habitude détestable et mortelle. C’est à votre charité que je le dis. Mais dès que j’eus commencé à servir Dieu, et, lorsque je vis tout le mal du serment, j’ai été saisi de frayeur, et j’ai mis un frein à cette bien ancienne habitude (8). J’ai lutté contre cette habitude; au milieu de ma lutte, j’ai appelé Dieu à mon aide, et le Seigneur m’a accordé son secours pour ne plus jurer. Rien ne m’est plus facile que de ne pas jurer (3); contenue, cette habitude a été réprimée ; réprimée, elle s’est affaiblie ; affaiblie, elle a disparu, et le bien a succédé au mal (1). ” Depuis ce temps, il jurait quelquefois, mais lorsqu’il y était contraint par une grande nécessité, s’il voyait qu’on ne le croyait pas, à moins qu’il ne jurât, et s’il pensait qu’il importait à celui qui ne voulait pas le croire, de croire en lui, il prononçait, avec crainte, ces paroles solennelles de Paul : “ Devant Dieu (Galat.,1,20.) ou,“ Dieu m’est témoin (Rom., 1, 9.”) ou bien : “ Le Christ sait que je pense ainsi (Il Cor., xi, 31.) ” On rencontre même dans ses écrits, plusieurs exemples de ce serment : en dehors de cette nécessité, personne ne l’entendit plus jamais jurer.

4. Pendant que ce saint homme vivait dans sa retraite, Dieu permit qu’il fût tourmenté d’un mal de dents, si cruel, qu’il n’en avait jamais éprouvé de semblable. Non seulement il ne pouvait appliquer son esprit à rien de nouveau ; mais encore c’est à peine s’il pouvait repasser ce qu’il savait. Cependant, il lui semblait que si la splendeur de la vérité venait à

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(1) Conf., IX, eli. iv, n. 8-12. (2) Seral., CLXXx, n. 10. (3) Scrin, ecevii, n. 5. (4) Serin., cr,xxY, n. 10

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briller aux yeux de son esprit, ou il ne ressentirait plus cette douleur, ou il la supporterait plus facilement (1). Mais Dieu qui le châtiait si sévèrement, le guérit avec une promptitude non moins remaquable. “ Le mal était arrivé à un tel excès, dit-il, que ne pouvant plus parler, il me vint à l’esprit d’inviter mes amis présents à vous prier pour moi, ô Dieu, maître de toute santé. J’écrivis mon désir sur des tablettes et le leur donnai à lire. A peine eûmes-nous fléchi les genoux pour prier que la donleur disparut. Mais quelle douleur ! et comment s’évanouit-elle ? Je fus épouvanté , je l’avoue, Seigneur, mon Dieu, non je n’avais rien éprouvé de semblable de ma vie. Et votre grâce me pénétra profondément, et, plein de joie, je louais votre nom avec foi. Mais cette foi ne me laissait pas en repos sur mes fautes passées que le baptême n’avait pas encore effacées en moi (2).

5. C’est alors que ce pieux catéchumène écrivit ses Soliloques où il raconte, en termes admirables, l’état intérieur de son âme. Il déclare, dès le début, qu’il était possédé d’un immense désir de connaître Dieu, et qu’il ne savait rien de la même manière qu’il désirait le connaître (.3). Car, ce n’était point assez pour lui de connaître Dieu, comme il connaissait son cher Alype (4), où les principes de géométrie, dont le souvenir en présence de l’amour de Dieu, quittait à peine son esprit (5). Se demandant à lui-même s'il aimait autre chose que la connaissance de Dieu et de soi-même, il dit . “En consultant le sentiment que j’éprouve maintenant, je pourrais répondre que je n’aime rien davantage ; mais je crois plus sûr de dire que je l’ignore. En effet, il m’est souvent arrivé après avoir cru qu’aucune autre chose ne faisait impression sur moi, qu’une pensée entrait dans mon âme beaucoup plus vivement que je ne l’avais présumé. Souvent aussi, bien que l’idée d’un événement quelconque qui se présentait à mon esprit ne m’eût pas bouleversé ; toutefois, lorsque cet événement s’accomplissait, il me troublait plus que je ne l’avais cru. Mais, il me semble en ce moment, qu’il n’y a que trois choses qui puissent m’émouvoir : La crainte de perdre ceux que j’aime , la crainte de la douleur , la crainte de la mort (6). ” Le désir des richesses et des hommes était étranger à son âme. Le plaisir de la table ne le charmait pas dans les mets dont il avait résolu de s’abstenir ; quant aux autres, il les prenait avec plaisir, mais il pouvait toujours s’en abstenir facilement; jamais les plaisirs de la table ne le détournaient de la pensée des choses qu’il voulait méditer. Enfin, dans le boire et le manger, dans l’usage des bains, et dans tout ce qui regarde le corps, il se bornait à ce qu’exigeait le soin de sa santé. Pour ce qui regarde l’amour de la femme : “ Sous quelque beau dehors que vous vouliez me la représenter, dit-il, et fût-elle comblée de tous les dons, il n’est rien que je sois aussi résolu d’éviter que le commerce d’une femme; il n'est rien, je le sens, qui précipite plus une âme du haut de sa grandeur, que les caresses d’une femme et ce contact des corps qui est de l’essence même de l’union conjugale. Si donc, c’est un devoir du sage de chercher à avoir des enfants, ce dont je ne me rends pas encore bien compte, quiconque prend une femme dans ce seul but, peut me paraître digne d’être admiré, mais nullement d’être imité ; car il y a plus de danger à craindre dans cette tentative, que de bonheur à espérer si on y réussit. Aussi, je me suis imposé cette loi juste et utile, je crois, pour la liberté de mon âme, de ne point désirer, de ne point chercher, de ne prendre aucune femme. Je ne recherche, je ne désire plus rien de ce genre; ce n’est même qu’avec horreur et mépris que le souvenir de ces choses se présente à mon esprit. Que voulez-vous davantage? Ces bonnes dispositions s’accroissent même chez moi de jour en jour, car, plus s’augmente l’espérance de voir la beauté après laquelle je soupire si vivement, plus elle entraîne après elle tout mon désir de bonheur,(7).” Parfois, cependant, Dieu permit qur la passion qui avait exercé une si grande tyrannie sur son cœur lui fit sentir

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(1) Soliloq., i, n. 21- (2) Conf., ix. n. 12. (3) Sobloq. n. 16. (7) Ibid., eh. x, n. 17., i, n. 7. (4) AW., n. 8. (5)      n. 10-11. (6) Ibid.,

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ses cruels aiguillons (1) pour lui faire reconnaître à quels soins du céleste médecin il devait d’avoir été arraché à cette maladie, et ce qui restait en lui ayant besoin de guérison. Lorsqu’il ressentait ces épreuves, accablé de honte, il répandait des larmes au point de nuire à sa santé. Il n’osait ni se rien promettre ni rien espérer de lui; son seul soulagement était de se réfugier dans le sein de Dieu et de s’abandonner aux soins de sa Providence : “ Celui que j’ai le plus ardent désir de voir, sait si je suis pur; qu’il fasse ce qu’il lui plait; qu’il se révèle à moi quand il voudra. Désormais, je me confie tout entier à sa bonté et à sa providence. Une fois pour toutes, j’ai cru qu’il ne cessait de secourir ceux qui sont ainsi disposés envers lui. Je ne dirai rien de la santé de mon âme avant d’avoir découvert cette éternelle beauté (2). La sagesse est la seule chose que j’aime pour elle-même; tous les autres biens, la vie, le repos, les amis, je n’en désire la jouissance, ou n’en crains la privation qu’en vue de la sagesse. Or, quelle mesure peut avoir en moi l’amour de cette éternelle beauté? Non seulement je ne l’envie pas, cet amour, aux autres, mais je cherche à ce que le plus grand nombre le désirent avec moi, le possèdent avec moi, en jouissent avec moi, et, notre amitié sera d’autant plus intime, que notre amour pour la sagesse nous unira davantage (3). ” Voilà pourquoi dans ses Colloques familiers, il engageait ses compagnons à aimer et à étudier continuellement la sagesse.

    6. C’est la retraite d'Augustin qui nous a valu encore ses Soliloques, composés  à peu près à la même époque que les livres dont nous avons parlé plus haut; car il en parle en même temps, et dit qu’ils furent écrits peu après qu’il eut renoncé au désir des honneurs et des dignités (11). Dans les autres livres il s'entretient avec ses amis; dans ceux-ci, au contraire, il se parle à lui-même; de là le nom de Soliloques, mot nouveau, à la vérité, et un peu dur à l’oreille, mais propre à désigner la chose : “ Car, dit-il, comme on ne peut mieux chercher la vérité que par des questions et des réponses, et qu’on trouve difficilement quelqu’un qui ne souffre avec peine de se voir vaincu dans la dispute, il arrive presque toujours que les cris désordonnés de l’opiniâtreté font perdre la trace d’un sujet parfaitement soumis à la discussion; et, comme souvent, il en résulte même pour les esprits une aigreur, la plupart du temps dissimulée, quelquefois ouverte, j’ai cru qu’il serait très sage et très prudent à moi de chercher la vérité, avec l’aide de Dieu, en m’interrogeant et en me repondant (5). ” Dans la préface même de cet ouvrage, il dit qu’il ne sait à qui s’adresser, et se demande s’il doit converser avec lui-même ou avec quelqu’un ; il dit encore qu’il a composé cet entretien pour se bien connaître, après avoir réfléchi attentivement pendant plusieurs jours sur la connaissance de soi-même, sur la manière de chercher le bien et d’éviter le mal (6). Dans ses livres des Rétractations, il dit que la raison lui sert d’interlocuteur (7), Cet ouvrage se divise en deux parties : dans le premier livre, il cherche quelles dispositions doit avoir celui qui se livre à la recherche de la sagesse, inaccessible aux sens, accessible seulement à l'esprit; dans la dernière partie, certains arguments lui servent à prouver que ce qui est vrai est immortel. Dans un autre livre, il traite de l’immortalité de l’âme: toutefois, il ne traita pas cette question à fond (8), dans le dessein, comme il le dit lui-même d’en conférer avec des hommes instruits et habiles (9). Il fait mention de deux écrivains qui traitaient alors de l’immortalité de l’âme, l’un en prose, à Milan, l’autre en  vers, dans les Gaules (10). Le premier, à qui il ne peut, dit-il, découvrir le penchant qu’il éprouve en même temps pour lui, et pour la sagesse, semble être Ambroise ; quant à l'autre, son ami, initié à toutes ses pensées et vivant paisiblement dans la Gaule, mais si loin de lui qu’il pouvait à peine lui envoyer une lettre, nous ne pouvons soupçonner qui il était, à moins que ce ne soit Zénobius

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(1) Soliloq., 1, eh. xiv, n. 26. (2) Soliloq_ ibid. (3) Soffloq., ch. xiii, n. 22. (4) ROrnct., 11, eli. iv. (5) SoNoq., II, eh. vii, n. 14. (6) AN., i, n. 1. (7) W,rtìrt., 1, (91. iv, n. 1. (8) MA., elr. v, n. 1. (9) 8Wi1oq., [i, n. 28. (10)

Soliloq., n, n. 26.

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absent depuis longtemps de Milan, à qui il dédia ses deux livres de l’Ordre. Dans ses lettres à Nébride, écrites immédiatement après les Soliloques que son ami ne connaissait pas encore, il place cet ouvrage avant tous les précédents(l). Il dit qu’il s’est proposé, dans ce livre, de montrer que l’intelligence est la vérité et que ce qui renferme quelque chose d’immortel ne peut mourir; d’où il conclut que, l’intelligence étant contenue dans l’âme ainsi que la vérité immortelle, l’âme est immortelle (2).

 

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