Arius (St Athanase) 29

Darras tome 10 p. 13

   5. Les évêques ariens s'autorisèrent des édits impériaux, pour se livrer aux plus exécrables violences. Macedonius, le patriarche intrus de Constantinople, le pnenmatomaque, ainsi qu'on l'avait surnommé parce qu'il niait la divinité du Saint-Esprit, se distingua par des cruautés inouïes. Son usurpation sacrilège avait déjà coûté la vie à trois mille catholiques, égorgés par les soldats de Constance. Cette débauche de carnage semblait avoir inoculé au faible empereur l'ivresse du sang. Ce n'étaient plus seulement les catholiques qu'il aimait à faire torturer sous ses yeux. Une fraction hétérodoxe, dernier reste du schisme des Novatiens, survivait encore à Bysance. Dans la controverse doctrinale soulevée par Arius, les Novatiens, nous l'avons vu précédemment1, avaient tous embrassé la foi du consubstantiel. Leur accession à l'orthodoxie dogmatique avait d'autant plus de valeur qu'elle était plus désintéressée, et qu'elle établissait plus évidemment la tradition de l'Église au sujet de la génération du Verbe. Les Novatiens furent, de la part de Constance, l'objet d'une féroce persécution. Des soldats les arrêtaient dans les rues, leur passaient un bâillon dans la bouche. Amenés en cet état au patriarche schismatique, celui-ci introduisait de force les espèces eucharistiques dans leur gorge entrouverte, et publiait leur nom, comme s'ils eussent spontanément pris part à sa communion. Les malheureux, rendus à la liberté, protestaient contre ces attentats sacrilèges; mais ils étaient aussitôt massacrés. Macedonius 3 faisait enlever de la sorte les femmes et les enfants, pour les contraindre à recevoir de lui, soit le baptême, soit l'eucharistie. On vit alors des scènes dont l'atrocité ne fut point surpassée, même aux époques les plus barbares du paganisme. Les femmes, qui avaient le courage de résister à ce tyran, étaient jetées dans un

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1. Voir tom. IX de cette Histoire, pag. 243.

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p14 PONTIFICAT  DE  SAINT  L!BEHIBS  (330-366).

 

coffre de fer, dont la porte se refermait, en pressant un de leurs seins, qui restait serré dans cet horrible étau, et que les soldats s'amusaient à percer de leurs épées, ou à brûler avec des charbons ardents. Ce supplice, dont la description seule fait frémir, se renouvelait pour l'autre sein. «Jamais, dit l'auteur qui nous a conservé ces affreux détails, jamais l'imagination la plus perverse des persécuteurs païens n'atteignit ce degré d'horreur. Cependant il m'est impossible de révoquer en doute ces faits lamentables. Ils m'ont été racontés par un témoin oculaire, le prêtre novatien Auxano, avec lequel j'ai longtemps vécu, et qui parvint à une extrême vieillesse. Il ajoutait que, lui-même, il avait eu personnellement à souffrir pour la foi dans celte horrible persécution. On l'avait arrêté, au monastère où il vivait alors, en même temps qu'un autre solitaire de Paphlagonie, nommé Alexandre. Jetés ensemble dans un cachot, on leur infligeait chaque jour le supplice de la flagellation. Après quelques semaines de ce régime barbare, Alexandre succomba à ses blessures. Auxano, plus jeune, ou peut-être plus robuste, fut assez heureux pour survivre à ces tourments. La mort de Constance lui rendit la liberté 1. » Les catholiques, ou le conçoit, n'étaient pas plus épargnés que les novatiens, dans cette terrible guerre faite à la foi du consubstantiel. Les évêques légitimes de Cysique et de Nicomédie furent chassés de leurs sièges, à main armée, par le farouche patriarche, et remplacés le premier par Eleusius. le second par Marathomus, créatures de l'hérésiarque. A Constantinople même, la basilique de Pelargum, occupée par un clergé et des fidèles qui se montrèrent inébranlables dans la pro- fession du consubstantiel, fut envahie par une escouade de démolisseurs. La population exaspérée les chassa, enleva les pierres de l'édifire, une à une, et alla le reconstruire dans un quartier voisin nommé Sygas. Cette translation se fit avec une rapidité incroyable. Novatiens et catholiques, hommes, femmes, enfants, tous, dans une même pensée de foi et de résistance à l'oppression commune, venaient charger sur leurs épaules, ou dans des corbeilles, les tuiles,

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1. Socrat., Ilist. eccles., lib. II, cip xïiviiu

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p15 CHAP.   I.  — PERSECUTIONS  AMENEES.

 

les madriers, les chapiteaux, les fûts de colonne. Pendant que la basilique se démolissait d'un côté, elle se reconstruisait de l'autre. et le dimanche suivant les saints mystères purent être célébrés dans le temple nouveau. Deux ans après, Julien, parvenu à l'empire, cassa le décret tyrannique de Constance. Une seconde fois donc la basilique fut transférée dans le quartier du Pelargum, et les fidèles lui donnèrent le nom significatif d'Anastasia (Résurrection). La rigueur des édits de Constance contre les catholiques fut telle que ceux-ci, malgré leur répugnance à communiquer avec les Novatiens, songèrent un instant à leur emprunter leurs lieux d'assemblées. Les Novatiens refusèrent cet arrangement. Le culte orthodoxe cessa donc d'être publiquement exercé dans la nouvelle capitale de l'empire, et Macédonius put croire qu'il avait pour jamais implanté le schisme en Orient. Il aimait les exécutions sommaires, et savait profiter du bras séculier de Constance pour ses vengeances fanatiques. C’est ainsi qu'il obtint de l'empereur qu'une légion serait envoyée à Mantinium, capitale de la Paphlagonie, avec ordre de passer au fil de l'épée tous les habitants de cette province, demeurée presque entièrement fidèle au dogme du consubstantiel.

 

6. Ce fut alors que parut, en Orient, un livre écrit par un exilé catholique, et portant ce titre qui le recommandait à l'attention générale : « Il faut savoir mourir pour le Fils de Dieu. » Moriendum pro Filio Dei. C'était une protestation contre les violences, les tyrannies, les oppressions, les débauches de cruauté qui se produisaient de toutes parts avec une impudence inouïe. L'auteur de ces pages éloquentes et indignées, proscrit depuis douze ans pour la foi, était Lucifer de Cagliari, l'ancien légat du pape Liberius, dont nous avons déjà fait connaître les précédentes réclamations. Il partagea, avec le grand Athanase, la gloire d'une persécution qui ne connaissait ni repos, ni trêve. Détenu longtemps dans la petite cité de Germanica-Cœsarea (aujourd'hui Marach), sur les frontière» de la Comagène, il servait de repoussoir aux caprices insolents et aux farouches brutalités de l'évêque arien Eudoxe, qui s'était constitué son geôlier et son bourreau. A la mort d'Eudoxe, le con-

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p16   PONTIFICAT  DE  SAINT  L1BEÏUUS   (.'JS'J-oGG).

 

fesseur de la foi fut transféré à Éleuthéropolis, en Palestine, sous la garde de l'évêque arien Eutychius. Un jour que le pontife exilé célébrait les saints mystères, avec le clergé de sa suite et quelques pieux fidèles, Eutycliius se présenta, à la tête d'une escouade de soldats, fit rompre la porte, à coups de hacbe, renversa les vases sacrés, profana les saintes espèces, s'empara des livres liturgiques et ne se retira qu'après avoir mis l'abomination de la désolation dans le lieu saint. Les attentats de ce genre renouvelés tous les jours, dans les provinces soumises à l'autorité immédiate de Constance, révoltaient l'opinion publique. Politiquement parlant, ils achevaient de décréditer l'autorité du prince. Au point de vue religieux, ils avaient une signification que l'histoire a le double devoir de noter et de flétrir. Les promotions à l'épiscopat n'étaient plus le fait indépendant de l'élection légitime du clergé et du peuple. L'ingérence impériale s'était substituée violemment au libre exercice du droit canonique, jusque-là en vigueur. La conséquence directe de cette usurpation avait été d'avilir l'épiscopat, en le recrutant parmi des courtisans qui n'avaient d'autre religion que la soif de l'or, d'autre principe que le bon plaisir du maître. Je reste très persuadé, pour ma part, que les Macédonius, les Eudoxe, les Eutychius, les Saturnin d'Arles, les Auxence de Milan, de même qu'Ursace et Valens, leurs protecteurs et leurs chefs, n'avaient de chrétien que le nom. Sauf le baptême et les sacrements, dont ils se faisaient un moyen de règne, une arme administrative, il n'y avait, ni dans leur foi, ni dans leurs mœurs, ni dans leurs actes, rien de commun, je ne dis pas avec le dogme catholique, mais simplement avec l'idée la plus élémentaire de la rédemption chrétienne. L'arianisme, implanté par eux dans le monde, était plus une réaction païenne qu'une lutte entre l'hérésie et la foi catholique. Il ne s'agissait en somme que de faire prévaloir un culte d'état, né des caprices de César, et de l’imposer à l'univers, sur les ruines de la religion de Jésus-Christ. Cette prolongation de la résistance officielle de l'idolâtrie, sous Constance, s'accusera bientôt, avec une vigueur nouvelle, sous Julien l'Apostat. Au fond, ce fut toujours le duel du paganisme contre l'Eglise. La con-

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p17 CHAP.   I.   —  PERSÉCUTIONS  ARIENNES.                        

 

version de Constantin le Grand n'avait été qu'une trêve entre ces deux principes rivaux. A la honte de la civilisation romaine, l'histoire est appelée à constater que les races usées par les énervements religieux, politiques, intellectuels et moraux de l'idolâtrie furent réfractaires, socialement parlant, à l'action du christianisme, qui accomplit cependant, au milieu d'elles, de si magnifiques transformations particulières. Ce coup d'œil rétrospectif sur l'ancien monde ne laisse pas que d'être inquiétant pour l'avenir de nos sociétés actuelles. S'il était démontré, en effet, que la décadence de l'empire romain fut la résultante inévitable de son opposition systématique au principe chrétien, combien plus cette décadence ne devrait-elle pas se précipiter au sein des peuples dont l'origine, l'enfance, l'adolescence et la maturité, protégées, fortifiées et maintenues par le christianisme, aboutissent dans la vieillesse à la répudiation sociale de l'élément divin, qui seul pourrait efficacement les sauvegarder de la dégénérescence sénile? Nous livrons ces appréciations au jugement des intelligences élevées, qui comprennent que l'histoire du passé renferme surtout la révélation de l'avenir; et nous faisons les vœux les plus sincères pour que les leçons de l'expérience, achetées au prix de tant de bouleversements et de ruines, ne soient pas entièrement perdues pour notre Europe moderne.

 

   7. Ces considérations nous permettent de juger, à un point de vue plus sérieux et plus exact, les écrits inspirés aux auteurs catholiques du IVe siècle par le sentiment profond et vrai des besoins et des périls de leur temps. Le rôle social des Pères de l'Église, trop négligé par la critique antérieure, mérite d'être mieux étudié et plus universellement connu. Ce serait l'amoindrir que de le renfermer dans les bornes d'une polémique doctrinale, d'une controverse théologique abstraite. La vérité est tellement féconde qu'elle ne saurait se circonscrire, ni se parquer ainsi dans les régions de la théorie pure. Essentiellement pratique, elle tient à tout, et tout relève d'elle. Lucifer de Cagliari ne s'y méprenait pas. Le début de son traité : Morendum pro Filio Dei en est la preuve. «Empereur Constance, dit-il, je ne devrais plus essayer de vous présenter

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p18      PONTIFICAT  DE   SAINT   UBERIUS   (359-366).

 

la doctrine des Écritures, celle de la raison et de la vérité, quand on vous a vu tant de fois interpoler les Écritures, abandonner la voie de la raison et trahir la cause de la vérité. Mais puisque vous vous appuyez aujourd'hui sur la force des armes, la majesté de votre empire, le vain appareil de la puissance extérieure, pour opprimer les enfants de Dieu, il me faut vous dire quelle faiblesse, se cache sous ce misérable pouvoir dont vous faites parade. Je veux vous faire rougir du rôle de bourreau que vous vous êtes taillé dans votre manteau impérial, et vous présenter, dans toute sa responsabilité terrible, le spectacle de sacrilège démence que vous ne craignez pas de donner au monde. Sachez-le donc. Votre empire terrestre est caduc, fragile et corruptible. Vous expierez personnellement, dans les tortures éternelles, la barbare jouissance d'avoir envoyé, par le chemin du supplice, des milliers de catholiques au ciel. Je ne l'ignore pas; vos prélats hérétiques vous promettent le royaume des deux, en récompense des atrocités que vous exercez contre les fidèles. Mais où donc avez-vous lu, dans l'Evangile, qu'on puisse conquérir la royaume d'Abraham, en égorgeant l'innocence, en persécutant les serviteurs de Dieu, en massacrant sans pitié des populations entières? Fussiez-vous l'Antéchrist, il vous serait impossible de faire couler plus de sang et de larmes. Et pourtant ces victimes qui meurent sans céder, qui tombent sous votre glaive sans succomber sous votre apostasie, que vous crient-elles autre chose sinon : Nous sommes heureuses de mourir pour la divinité du Fils de Dieu! En souffrant la mort pour ton nom, nous conquérons l'honneur d'aller partager son règne immortel! Réfléchissez donc que la force, dont vous vous vanter, échoue complètement devant ces héros du catholicisme. Ils meurent chaque jour sous les coups de vos bourreaux, bravant de coeur, d'esprit, de corps même, une autorité qui les tue sans les soumettre. Qu’elle est donc infirme, abjecte, frivole et méprisable, une puissance dont toute la fureur ne saurait faire courber une seule intelligence ! Elle moissonne les tête, sans incliner un seul cœur ! Plus vous nous tuez, plus nous nous multipliez. A mesure que vous enregisrez vos prétendues victoires, la foi catholique

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p19   PERSÉCUTIONS ABIENNES

 

lique compte de nouvelles conquêtes. On a vu la cité d'Alexandrie pleine de vos victimes; les fouets de vos bourreaux ont ensanglanté l'univers; toutes les cités de l’Orient ont leurs exilés. Eh bien ! qu'avez-vous fait autre chose que des martyrs? Chacune de vos victimes a maintenan ses reliques sur nos autels; nous invoquons ces élus de votre vengeance, devenus les citoyens du paradis, les bienheureux que votre proscription a faits nos intercesseurs auprès de Dieu. Croyez-moi. Le plus grand service que vous nous puissiez rendre, c'est de nous tuer. Mieux vaut pour nous l'éternité, dans la vision du Seigneur, que l'adulation transitoire, d'un prince auquel le sort de Judas Iscariote est réservé dans l'autre monde. Dansez donc, si c'est votre plaisir, dansez, cruel empereur, sur nos membres palpitants. Votre cruauté n'est nuisible qu'à vous-même1. »

 

   8. Telle est la donnée du vigoureux réquisitoire de Lucifer de Cagliari. Le style, comme toujours, rappelle celui de Tertullien, mais avec une incontestable supériorité de vues politiques et sociales, qui tenait au milieu chrétien dans lequel vivait l'auteur. Évidemment si les Césars, au lieu de pratiquer pendant quatre cents ans une coupe réglée de martyrs, dans le monde romain, eussent au contraire profité de l'héroïsme chrétien pour retremper les âmes contemporaines sous la discipline de la vérité et de la foi, ils eussent créé autour de leur empire un boulevard, à jamais impénétrable aux attaques des barbares. Les Césars ne le firent point. Ils étaient libres. Mais le monde romain a payé cher la sottise, l'ineptie, la cruauté de ses maîtres. La parole de Lucifer de Cagliari eut un retentissement immense ; elle alluma partout dans les âmes une soif inextinguible pour le martyre. Nous en avons la preuve dans les deux lettres que saint Athanase écrivait alors au courageux proscrit. « Je vis encore, disait le patriarche d'Alexandrie. C'est une faveur que je dois à la Providence, dont le regard propice veille spécialement sur ma chétive personne. J'envoie près de vous Eutychès, mon diacre bien-aimé, pour sa-

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1. Lucifer Calsrit., Moriendum esse pro Filio Dei,pa»tim; Patr,laLtteSk.lIllt col. 100S-103S.

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p20       POSTIFICAT  DE  SAINT  LIBEKI0S   (359-36G).

 

voir ce qu'il en est de vous, et des fidèles vos frères. C'est par votre courage, généreux confesseur de la foi, serviteur héroïque de Jésus-Christ Notre-Seigneur, que l'Église catholique se renouvelle dans sa vigueur, que l'intégrité de la doctrine se maintient triomphante, malgré les assauts de l'hérésie. Les précurseurs de l'Antéchrist, armés de toutes les forces du siècle, avaient cru éteindre la mèche de la vérité qui fume encore. Et voici que notre Dieu, par votre main, vient de faire éclater, plus radieux que jamais, le flambeau de la foi catholique. Vous avez démasqué la perfidie des sectaires; on ne leur donne plus d'autre nom que celui que vous leur avez infligé vous-même ; on les nomme les Antechrists. Et qui donc ne partagerait point l'exécration qu'ils vous inspirent? Qui voudrait s'associer à leur communion, boire à la coupe empoisonnée de ces serpents? Cependant toutes les églises sont en deuil; toutes les cités dans les larmes ; tous les évêques et les prêtres en exil. A leur place, des hérétiques siègent dans les temples du Seigneur, comme jadis les publicains, exigeant la dîme au nom du fisc impérial. Il était réservé à nos tristes jours de voir des ministres de Satan dépasser les cruautés de leur maître et s'asseoir sur la chaire de l'Agneau. Au milieu de tant de sacrilèges, d'attentats et de blasphèmes, votre voix a retenti comme celle de la religion, de la sagesse et de la vérité outragées. Ce m'a été une consolation immense d'apprendre, dans mon désert, que vous venez d'adresser une nouvelle requête à l'empereur Constance. Entouré de scorpions, dans la triste bourgade où vous êtes relégué, j'admire avec quelle liberté d'esprit vous osez flageller le crime, redresser l'erreur, prodiguer les salutaires enseignements, et rétablir les droits de la vérité. Je vous en supplie, en mon nom et au nom des confesseurs qui m'entourent, envoyez-nous un exemplaire de votre nouvel ouvrage. II ne nous suffit pas de savoir tout le bien qu'on en dit; ou plutôt la renommée elle-même nous rend plus impatients de le lire, et d'appiécier par nous-mêmes votre courage, votre éloquence et votre foi1. »

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1 8. Athanas., au Lucifer Cnluril. Epist. i; Pair, la!., tom. XIII, col. 1038.

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p21 CHAP. I.   —   PEKaLCUTloKS  AUIEMiES.                    

 

9. Le diacre Eutychès fut assez heureux pour échapper, dans  cette mission secrète, aux espions de la police de Constance. Il  porta à l'exilé d'Alexandrie l'ouvrage de l'exilé de Cagliari. Dans  une seconde lettre, saint Athanase nous l'apprend , en même temps qu'il signale la recrudescence de la persécution dont il était personnellement l'objet. «Tous devez déjà être informé, dit-il, des nouvelles mesures prises contre nous par les ennemis du Christ. Ils demandent notre tête : leurs séides ne se contentent plus de remplir les cités de carnage et de sang ; ils parcourent les Thébaïdes, explorent les monastères, et vont fouiller jusque dans les grottes où les ermites disputent leur vie aux panthères et aux lions. J'ai été contraint de m'enfoncer dans des solitudes inconnues, pour ne pas compromettre les religieux qui m'avaient offert un asile. Où s'arrêtera la violence des Ariens, ces furieux qui ne reculent pas devant la perte de leurs âmes pour le barbare plaisir de massacrer des catholiques? De quels attentats ne se rendront-ils point coupables, lorsqu'ils commencent par s'attaquer à la divinité du Christ Notre-Seigneur, Fils unique de Dieu? Qu'ils poursuivent donc, à l'ombre de la puissance civile, le cours de leurs atrocités et de leurs barbaries. Ils ne nous permettent plus de respirer un air libre ; mais nous avons pour protecteur le Dieu qu'ils blasphèment, ce Dieu qui écoute nos soupirs, et compte nos larmes ! Il m'a été donné, par la grâce et la miséricorde de ce Dieu Tout-Puissant, de revoir sain et sauf le frère chargé de me remettre vos lettres et de me tenir en communication avec le monde des vivants. J'ai reçu de sa main un exemplaire de votre dernier ouvrage, dans lequel j'ai retrouvé la vigueur des apôtres, le courage des prophètes, l'indépendance de la vérité, l'intégrité de la foi, la voie du ciel, la gloire du martyre, le triomphe de la saine doctrine contre les sophismes ariens, la tradition vivante de nos Pères, la règle inflexible de l'enseignement ecclésiastique. Oui, vous êtes véritablement Lucifer ! Selon l'étymologie de votre nom, vous faites briller la lumière du Christ, vous la replacez sur le chandelier, comme un phare destiné à éclairer toutes les consciences1. »

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1. S. Atbanas., ad Lucifer Cntarlt. Epirt. 2»; Pair, lat., tom. X1I1, col. 1033,

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p22   PONTIFICAT  DE  SAIXT  LIBERICS   (3Ô9-30G).

 

    10. Malheur aux époques assez perverties pour demeurer insensibles à ces cris de l'innocence et de la vérité opprimées! Malheur aux princes assez aveugles pour ne pas discerner entre le bien et le mal, assez faibles pour préférer l'adulation commode d'un Ursace et d'un Valens aux protestations énergiques mais vraies d'un Athanasa, ou d'un Lucifer de Cagliari ! Constance était à la fois le plus faible et le plus aveugle des princes qui aient jamais porté une couronne. S'il vivait en ce moment et qu'il put lire ce jugement que l'historien croit impartial, il serait probablement fort étonné de cette sentence. Comment, dirait-il, me pouvez-vous accuser de faiblesse, moi qui faisais massacrer les catholiques par milliers à Alexandrie, dans les Thébaïdes, à Constantinople, dans toute l'Asie, dans toute la Grèce ? J'ai pu me tromper sur le fond. Je voyais dans le catholicisme le fléau de l'empire. Mais du moins on ne saurait méconnaître qu'une fois admis ce préjugé, toutes les forces dont je disposais furent consacrées à la poursuite de mon idéal. — Ainsi parlerait peut-être Constance. Et pourtant l'histoire ne saurait lui laisser cette dernière ressource d'une cruauté systématique, convaincue, exercée personnellement avec une foi politique, ou religieuse quelconque. La vérité est que les barbaries commises au nom de l'empereur étaient le fait de ministres subalternes, dont la responsabilité était nulle, et dont les attentats demeuraient la plupart du temps inconnus à l'empereur lui-même. Nous avons dit que Macédonius avait envoyé en Paphlagonie une légion chargée d'égorger les catholiques, sans distinction d'âge ni de sexe. Or, cette légion trouva la population entière armée de fourches, de faux, d'épieux, de haches. qui massacra tous les soldats impériaux, sans que Constance en ait jamais rien su. L'historien Socrate, qui nous apprend le fait, prend soin d'ajouter : « Ce détail, complètement inaperçu dans l'histoire générale de l'époque, m'a été raconté sur les lieux par les vieillards paphlagoniens qui jadis avalent pris part au combat, et qui en avaient suivi toutes les péripéties. Leur témoignage constamment uniforme ne me permet pas de douter de l'authenticité de leur récit1

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1. Socrat., Uitt. eccltt., lib. II, cap. ujvin.

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p23 CHAP.   I.   — PERSECUTIONS  ARIENNES.

 

Ainsi, Macédonius avait pu, sous le couvert de l'autorité impériale, multiplier les meurtres, les assassinats, les cruautés de toutes sortes, engager même une guerre civile, sans que le prince inepte, au nom de qui se commettaient tant d'horreurs, en eût le moindre soupçon. Cependant une cause beaucoup plus futile vint mettre aux prises l'autorité impériale et celle du patriarche intrus.


 Darras tome 10 p. 23

   11. La basilique des Douze Apôtres, élevée par Constantin le Grand 1, et dépositaire des restes mortels du héros, menaçait ruine. Vingt-cinq ans avaient suffi pour réduire aux extrêmes limites de la décrépitude un édifice destiné, dans la pensée de son fondateur, à braver les siècles, à perpétuer jusqu'aux générations les plus reculées la mémoire du premier empereur chrétien. Une déception si caractéristique et si prompte fut-elle la conséquence de mouvements imprévus du sol, causés par les tremblements de terre qui sévissaient fréquemment alors en Asie, et dont nous avons noté les principaux? ou bien fut-elle uniquement amenée par les vices d'une construction trop précipitée, et commandée à jour fixe? Il nous est impossible de le conjecturer à distance. Le fait est que les assemblées qui se réunissaient dans la basilique, sous la direction du patriarche intrus, couraient de sérieux dangers. Les bâtiments accessoires, réservés pour l'habitation du presbyterium et de la diaconie, n'étaient pas en meilleur état. Une panique universelle s'était emparée des esprits. Pour rester dans les termes de la légalité absolue, Macédonius aurait dû informer Constance de cet état de choses. Mais, d'une part, l'em- pereur était encore en Occident, et, de l'autre, le prélat hérétique était tellement habitué à agir sans contrôle, qu'il n'y songea même pas. De sa propre autorité, il pourvut aux mesures réclamées par la sécurité générale, interdit la basilique comme lieu de réunion, et donna l'ordre d'exhumer le corps de Constantin, pour le préserver des suites d'une catastrophe imminente. Rien dans tout cela n'avait un caractère excessif. Macédonius, qui s'était permis

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1. Cf. tom. IX de cette Histoire, pag. 336.

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p24      PONTIFICAT DE  SAI.NT L1B1ÏRIUS   (33'J-oGG).

 

tant de crimes, devait être dans une bonne foi parfaite sur le résultat des précautions fort sages qu'il venait de prendre. Cependant il comptait sans la vénération dont le peuple de Byzance entourait la mémoire du grand empereur. Au moment où les ouvriers portèrent la main sur le tombeau, une véritable émeute se produisit dans la ville. On criait à la profanation et au sacrilège. Les deux factions, catholique et arienne, qui depuis longtemps partageaient tous les esprits, saisirent cette occasion de se mesurer en face. Macédonius, sans se préoccuper des émotions populaires, pressa l'exécution des premiers ordres et fit procéder à la translation du corps de Constantin dans la basilique du martyr saint Acace. Mais à peine le cortège fut-il parvenu à ce dernier édifice, qu'une bataille s'engagea avec toute la fureur des guerres civiles. Le parvis fut rempli de cadavres; la fontaine qui alimentait la piscine baptismale roula des flots de sang. Obstruée par des monceaux de corps entassés, l'eau ne put suivre son cours naturel et inonda la place publique d'une mare sanglante. La nuit mit fin à ces scènes de carnage. A cette nouvelle, Constance entra dans un véritable accès de rage contre Macédonius. Il fit déposer et exiler le patriarche intrus et lui donna pour successeur Eudoxius, qui se transféra, de sa propre autorité, du siège d'Antioche qu'il occupait illégalement, à celui de Constantinople auquel il n'avait pas plus de droit (3G0).

 

   12. L'année 361  s'ouvrit encore par un  concile ; mais,  cette fois, ce fut le dernier que réunit Constance. Ce prince, attiré en Orient par la guerre contre les Perses, assembla à Antioche un nombre considérable d'évêques. Il voulait leur faire condamner à la fois et la doctrine des catholiques sur le consubstantiel et celle des Anoméens ou Ariens purs, pour embrasser le système des Semi-Ariens.  Ses  désirs ne  furent point réalisés. Toute l'at-tention du concile se fixa sur le choix d'un évêque d'Antioche, à substituer à Eudoxius. Catholiques, Ariens et Semi-Ariens se dis- putaient l'élection, prétendant la faire tomber sur un sujet de leur parti. La Providence se chargea de faire triompher la bonne cause. Les suffrages se réunirent sur saint Mélèce, évêque de Sébaste.

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p25 CHAP.   I.   —  PERSÉCUTIONS  ARIENNES.

 

Le nouveau patriarche s'était fait, dès sa jeunesse, remarquer par la régularité de sa vie, la douceur de son caractère et l'austérité de ses mœurs. Il était juste, simple, et craignant Dieu. Les Ariens le croyaient à eux, et les principaux auteurs de sa promotion à Antioche furent Acace de Césarée et Georges de Laodicée, les chefs les plus avancés du parti anoméen. Le décret d'élection, souscrit de tous les évêques présents, fut remis entre les mains d'Eusèbe, évêque de Samosate. L'arrivée du patriarche à Antioche y produisit la plus vive sensation. On attendait avec impatience son discours d'entrée, qui devait ranger saint Mélèce dans l'un des trois partis qui se disputaient l'honneur de le compter pour adhérent. Constance avait ordonné aux tachygraphes officiels d'écrire chacune des paroles de l'évêque, à mesure qu'il les prononcerait ; il avait exigé, d'ailleurs, que le texte du discours fût le passage fameux des Proverbes, sur lequel s'appuyaient principalement les Ariens pour nier l'éternité du Verbe : Dominus possedit me in initio viarum suarum 1. Les Grecs interprétaient ces paroles dans le sens que le Seigneur avait créé le Verbe au commencement de ses voies 2. Saint Mélèce, sans se préoccuper des intrigues qui s'agitaient autour de lui, commença son discours en présence de Constance, des évêques, de tous les dignitaires de l'empire et d'une foule immense accourue pour l'entendre. Saint Epiphane nous a conservé le texte de cette allocution, toute remplie des paroles mêmes de l'Écriture. Le patriarche y déclare nettement que le Verbe est le Fils de Dieu, Dieu de Dieu, seul d'un seul, semblable au Père et sa vivante image. Il explique le texte des Proverbes, dans le sens catholique, par d'autres passages analogues de l'Écriture, et finit en s'élevant contre la téméraire curiosité des hérétiques qui voulaient scruter les profondeurs de la nature divine et rejetaient la simplicité de la foi. — Ce discours, si peu attendu, fit entrer Constance en fureur. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, depuis son arrivée, que le patriarche fut jeté dans une voiture du gouverneur et conduit en exil. Mais le peuple d'An-

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1. D'après leur interprétation, il suivait de ce texte que le Verbe n'était qu'une créature. — 2. Lib. Proverb., cap. vm, pag. 22.

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p26       POXTTFrCAT DE SAIÎÎT 'LIBERIUS  f359-3GC).

 

tiache avait eu le temps de s'affectionner à son saint évêque ; la multitude voulait massacrer le gouverneur, qui s'était assis sur son char à côté du prisonnier. Le fonctionnaire impérial ne dut la vie qu'à saint Mélèce lui-même, qui le couvrit de son manteau. L'empereur et les Ariens qui le dirigeaient regrettaient maintenant d'avoir remis à Eusèbe de Samosate l’acte d'élection de Mélèce. Constance envoya un officier de son palais le lui demander, avec ordre de couper la main droite de l'évêque s'il refusait. Le courageux prélat, ayant pris connaissance de la lettre impériale, présenta les deux mains à l'officier, en disant : « Coupez-les moi toutes deux, car je ne rendrai jamais ce décret qui est une pièce de conviction si manifeste de la duplicité des Ariens. » Cette réponse intrépide désarma l'empereur. Il n'insista pas davantage et ne put refuser son admiration à une telle grandeur d'âme. Pour en finir avec l'élection d'un évêque d'Antioche, il fit venir Euzôïus un des premiers disciples d'Arius, déposé du diaconat , à Alexandrie, par le prédécesseur de saint Athanase. Au mépris de toutes les lois de l'Église, ce diacre déposé et non réhabilité fut sacré par les Ariens et proclamé patriarche d'Antioche.

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