L’agitation durant le Concile 1

Darras tome 42 p. 203

 

§   V.     L'AGITATION   PENDANT    LE    CONCILE.

 

Avant le Concile, une agitation extraordinaire avait été exci­tée par le gouvernement de Bavière, par les soi-disant savants d'Allemagne et par les soi-disant libéraux de France. Après l'ouverture de cette auguste assemblée, l'agitation ne fit que croître et embellir. En apparence, on avait acclamé le Con­cile; en fait, on voulait le maîtriser ou le rendre impossible; le rendre inutile ou le faire servir à ses desseins. Il y eut, contre le Concile, une conspiration, animée d'une ardeur cha­que jour croissante, dont le but était de faire avorter le Con­cile. Dans cette conspiration entrèrent des évêques; ce n'est pas s'aventurer beaucoup que d'appeler cette partie opposante, la faction-Dupanloup. Dupanloup fut le Macaire ou le Dioscore du Concile du Vatican, l'homme de ceux qui imaginèrent d'appeler ce concile une comédie, Ludibrium. Non pas que Dupanloup se montrât plus qu'un autre ; au contraire, il se cachait; mais, en se cachant, il avait soin de se laisser voir; et, appuyé par ses deux échappés de Saint-Sulpice, les deux ridicules personnages que son ingénuité prenait pour des sa­vants; s'il ne rêva pas de faire mentir l'esprit de Dieu, il espéra du moins lui interdire habilement la parole. Mais l'homme pro­pose et Dieu dispose.

 

36. La première arme employée pour atteindre ce but, ce furent des plaintes. La plainte est la spécialité des catholiques libéraux. En partant de ce principe qu'eux seuls sont sages, ils trouvent mal tout ce que font les autres. Depuis les canons des Apôtres jusqu'au Syllabus, il n'y a rien dans l'Eglise qu'ils ne criblent de leurs critiques. Au concile, leur verve s'exerça, à peu près contre toutes les dispositions prises sans leur avis.

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Plaintes contre l'installation matérielle du Concile où l'on ne pouvait se faire ni entendre ni comprendre d'une grande partie de l'Assemblée ; plaintes contre la formation de la commission des Postulata qu'on eut dû laisser, comme les autres, à l'élec­tion synodale et soustraire à l'autorité du Pape; plaintes contre le choix que le Pape s'était permis des scrutateurs qui pourraient faire de la gabegie; plaintes contre la composition des quatre grandes commissions qui pourtant furent élues; plaintes contre la nomination des présidents de ces commissions qu'on eût du laisser à leur choix ; plaintes contre la rédaction du règlement conciliaire qu'on eût du, sans doute en vertu du parlementarisme, laisser au Concile ; plaintes contre les schemata préparés par les théo­logiens du Pape qu'on accusait d'avoir voulu faire le Concile à lui tout seul et à qui l'on reprochait d'avoir pris pour cela, des hom­mes spéculatifs, des professeurs plus habitués à la manipulation des idées qu'au gouvernement des hommes; plaintes enfin contre toute l'organisation du Concile et invectives contre ces Ita­liens qu'un évêque français osait accuser d'être peut-être forts en théologie, mais sans expérience pour la manutention des grandes assemblées. Si le Tibre ne déborda pas pendant le Concile, ce n'est pas faute que les libéraux n'aient versé là-dessus les larmes abondantes de leurs encriers.

 

Il n'est pas nécessaire de répondre en détail à ces plaintes ; la question préalable doit les écarter. On ne peut pas raisonner d'un Concile comme d'une assemblée politique. Un Concile n'est par une assemblée souveraine qui puisse se réunir comme bon lui semble et quand il lui semble bon, faisant la loi au pouvoir exécutif de la chrétienté. Les Conciles ne sont pas un pouvoir constituant. L'Eglise a un chef souverain, souverainement libre, éternel, immuable, assisté de Dieu. Ce chef convoque, prépare, dirige, corrige, approuve et dissout le Concile. Voilà le droit parfaitement gardé partout, parfaitement respecté à Rome. Il n'y a point de 89 à faire dans l'Eglise. Quoi qu'on ait pu en penser en Sorbonne et dans quelques autres coins de Paris, le moment d'un 89 pour l'Eglise n'est pas venu et ne viendra ja-

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mais. Quant aux hommes choisis pour éclairer et diriger le Concile, les reproches étaient inspirés surtout par la mise à l'écart des agitateurs libéraux. Les choix étaient tombés sur des hommes de science et d'expérience, de doctrine et de pra­tique. Des hommes sans doctrine n'eussent pas été des hommes pratiques et des prêtres incapables de rédiger un cours, n'eussent pas été en état de préparer un décret. Au surplus, les évêques étaient venus avec leur science et leur expérience, avec le pouvoir d'amender et de corriger, enfin avec l'assistance du Saint-Esprit.

 

« Les lois, dit Veuillot, ne sont pas faites par ceux qui les proposent, elles sont faites par ceux qui les discutent et qui les votent; mais pour avoir toute leur vertu et toute leur autorité, il faut qu'elles soient préparées, proposées, discutées et con­firmées. C'est ainsi qu'on opère dans tous les genres et dans toutes les formes de société : proposition, discussion, résolu­tion et sanction. — C'est l'ordre naturel, observé et nécessaire partout, sauf dans les circonstances où la société n'a ni doc­trine ni gouvernement, c'est-à-dire où la société n'est point constituée, en d'autres termes n'existe pas, et encore les lois sont-elles l'œuvre d'une étude, d'une délibération, d'une con­firmation quelconques. Mais l'Eglise, à ne la considérer qu'au sens le plus étroit, est une société parfaite ; elle a des doc­trines infaillibles, un chef certain pleinement investi du droit de proposer, de juger et de confirmer. Ce chef est libre, et tout est libre et régulier quand sa liberté s'exerce. Rien ne serait régulier, rien ne serait libre s'il ne l'était pas. »

 

37. Aux plaintes, qui reçurent, pour tout ce qui était juste, une prompte satisfaction, —s'ajoutèrent, par la correspondance des journaux, les nouvelles fausses ou exagérées à peu près jus­qu'au mensonge. Sur douze ou quinze cents journaux que compte l'Europe, la plupart sont impies, c'est-à-dire hostiles à l'Eglise, hostiles même souvent à tout principe de religion. Dans cette circonstance, tous les journaux impies, même les feuilles athées, étaient sympathiques aux adversaires de l'in-

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faillibilité. Par esprit d'opposition quand même, par simple ins­tinct de guerre ou par sentiment réfléchi du coup que leur por­terait la définition dogmatique de l'infaillibilité pontificale, presque tous les organes de la presse s'appliquaient à exalter les anti-infaillibilistes et à déprimer tous les autres. De là, di­sons-nous, la conspiration des nouvelles fausses dont nous pou­vons produire quelques échantillons :

 

Ainsi on disait que le gouvernement prussien avait offert au Pape les tapis du Concile, le roi de Prusse eut fait des cadeaux! que l'archevêque de Paris avait apporté un million de la part de l'Empereur; que l'archevêque de Quito avait présenté au Pape un pastoral de 100,000 francs; que l'Evêque de Poitiers était chargé de répondre à l'Evêque d'Orléans; que César Cantu avait été appelé comme historiographe, etc. etc. Mais où les journaux s'en donnaient à cœur joie, c'est quand il s'agis­sait de rendre compte des discours des orateurs de la gauche, article ou l'éloge était d'autant plus libre que le journaliste n'avait rien entendu. Dès qu'un Darboy, un Dupanloup, ou un Père qu'on espérait gagner ou qu'on voulait retenir, avait ouvert la bouche, on le comparait sans plus de façon à saint Bernard ou à saint Jean Chrysostome. Le nom de Bossuet fut aussi très utile pour ces sortes de compliments, d'ailleurs rarement mérités. Le fait est que les français de la minorité ne brillèrent ni par leurs raisons, ni par leur latin; Ginouilhac de Grenoble fut, paraît-il, le prélat qui fit les plus fortes objections ; les autres passaient et repassaient, dans un mauvais latin, des arguments pulvérisés depuis un ou deux siècles. Les Hongrois seuls parlèrent avec distinction cette langue latine qui est, en quelque sorte leur langue maternelle ; quant à les comparer aux Pères de l'Eglise on voit, par l'état présent, ce qu'il faut croire du lustre de ces fusées d'éloquence. Saint Bernard occupera encore longtemps sa place d'honneur sans redouter, dans les bibliothèques, le voisinage de Strossmayer.

  

  38. Le côté triste de ces ridicules emphases, c'est qu'elles se produisaient par suite de la violation du secret conciliaire.

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   Les Romains, gens de secret, étaient bien étonnés et un peu indignés de cette facilité française et allemande à violer le serment du Concile. « On demande disaient-ils, que tous ces indiscrets entrent en grand nombre dans les congrégations Romaines; alors les affaires délicates seraient bien traitées! » Pendant la préparation du Concile, les schemata étaient restés sous le voile qui devait les couvrir. Après l'ouverture de l'assemblée, la main politique déchira tous les voiles. Le pape fit chasser du Concile et de Rome, un officier du Concile et le théologien d'un cardinal, tous deux allemands. Deux ou quatre autres furent exclus des réunions secrètes, dont ils parlaient trop. Ceux qui auraient du recevoir un avertissement se le tinrent pour dit. Des mesures étaient d'allieurs prises pour que de nouvelles exécutions fussent faites, s'il y avait lieu. Après ces menaces et ces exécutions, les journaux continuèrent à parler du Concile, comme s'il eut délibéré, toutes portes ouvertes ; dès lors, on ne peut plus douter que la violation du secret ne vînt des évêques. Il est vrai qu'un secret gardé par mille per­sonnes, peut facilement se trahir, même sans qu'on le veuille, et il est difficile que sur les personnes obligées au secret, plusieurs n'aient pas des intimes pour qui il n'y a pas de secret, même et surtout lorsqu'il est recommandé de ne lui pas faire de blessure. Ces indiscrétions coupables arrivèrent à produire une certaine surexcitation, non pas dans le Concile où la majorité était trop nombreuse pour s'émouvoir, mais d'abord dans les ambassades, puis dans le public, par les journaux, spécialement par la Gazette d'Augsbourg, journal officiel de l'opposition.

 

39. Une autre malheureuse inspiration de plusieurs évêques, ce fut de se réunir en dehors du Concile. Le Concile est une sainte assemblée d'évêques; les évêques sont réunis pour rendre témoignage de la foi de leur église et exercer leurs fonctions de juge. Cette double mission de juge et de témoin ne demande pas, à un évêque, autre chose que des prières et du travail : du travail pour s'instruire; des prières pour obtenir,

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avec les lumières du Saint-Esprit, la force de les confesser. Qu'un évêque se fasse aider, en son particulier, par un théolo­gien de son choix, cela est admis et pratiqué ; qu'il invoque le concours d'un secrétaire au besoin pour rédiger les conclu­sions de ses recherches, on n'y peut pas contredire. L'assistance qui lui est, en plus, nécessaire, lui viendra des Pères du Concile; leur réunion a précisément cet objet pour but; mais qu'ils s'assemblent en dehors du Concile, par nations ; que, dans chaque nation, il se forme des réunions suivant l'affinité des idées; qu'il se concerte là des motions, des plans de campagne, des ordres de combat et d'intransigeance, cela ne s'explique plus par les nécessités d'une bonne entente qui se fait, par le Saint-Esprit au concile ; et pour en trouver le motif, on ne voit guère que des passions.

 

Si l'on juge des causes par les effets, ce furent principalement les passions, l'orgueil national, l'illusion libérale, l'infatuation scientifique qui poussèrent à ces assemblées particulières. On s'assemblait là pour machiner une action commune en faveur de l'opposition ; dès lors les autres prélats durent s'assembler à leur tour pour contreminer ces machines; par le fait, il y eut, en dehors du grand Concile que Dupanloup voulait faire, de petits conciles dont il fut le principal promoteur. La réunion de la gauche eut pour président l'Aumônier de l'Empereur, comme pour montrer là où l'on va dès qu'on s'éloigne du Pape; elle eut pour président honoraire le cardinal Mathieu, fin diplomate, gallican pétrifié; pour hémérodrome, l'archevêque de Reims qui finit par l'abandonner ; et pour oracle, l'évêque d'Orléans, qui, à lui seul, valait une armée. Le bruit s'était répandu et con­firmé que le Supérieur de Saint-Sulpice était le secrétaire de cette assemblée; il s'en est défendu comme d'une chose peu honorable. D'où il suit que si c'eût été un crime de re­cueillir les propos et les résolutions des opposants, c'en était un plus grand de les émettre. Du reste, par lui-même, Dupanloup seul était déjà une conspiration; tout ce qu'il disait, tout ce qu'il faisait avait pour but le triomphe  de ses préjugés peu

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orthodoxes. Un évêque appelait voie scélérate le chemin qui conduisait à la villa Grazioli, donnant à entendre qu'on y allait que pour fouler son Père. D'aucuns l'appelaient l'évêque européen, comme s'il eût été le Pape de l'Europe, Pie IX restant le chef des autres parties du monde. On prêtait à Pie IX le mot que Dupanloup avait cru apporter le Saint-Esprit dans sa poche, et voulait faire ce qu'il reprochait à Pie IX, un concile à lui tout seul. « Quand il parle à un évêque, disait un prélat, on le prendrait pour un archevêque ; quand il parle à un archevêque, on le prendrait pour un cardinal ; quand il parle à un cardinal, on le prendrait pour un pape; quand il parle au Pape, on le prendrait pour le Saint-Esprit. » Les Romains, gens goguenards, n'y allaient pas de si haut; jouant sur le mot Dupanloup, qu'ils traduisaient d'une façon humoriste : E pavone lupus : ils insinuaient que de paon, l'orgueilleux prélat était devenu un loup ravisseur. Un évêque français, témoin de ce qu'il leur voyait dire et faire, osait écrire et publier qu'il aimerait mieux tomber mort à l'instant que de se porter à pareils excès. Un autre, l'évêque d'Aire, osait dire en face à plusieurs que l'Assemblée du palais Salviati était un mauvais lieu, et que son Saint-Esprit n'était qu'un coucou.

 

40. De là sortirent ces flots de brochures publiées en France, en Allemagne, à Florence, à Naples et même à Rome, d'une façon clandestine : c'était une manière de Concile sur le papier. Se répandre ainsi en écritures frivoles était sans doute la marque d'une grande conviction, qui pourrait prendre un autre nom ; cela paraît l'effet d'une monomanie, d'ailleurs fort innocente. Les évêques sont gens sérieux; on ne les tourne pas avec des brochures, surtout avec des brochures ravaudant les vieux sophismes sur Libère, Honorius et Vigile ; puis, pour changer, parlant de Vigile, d'Honorius et de Libère ; se bornant, pour toute nouveauté, à des bigarrures, sur Gallilée, l'Inquisition et autres sujets vieillis. La conclusion de ces assertions répétées et ressassées usque ad nauseam, c'est qu'on frapperait un grand coup en  ne faisant rien ;  provisoirement on demandait des

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corrections aux règlements et, la main sur la conscience, on soutenait que de ces remaniements résulterait, pour les Pères du Concile, ce qu'ils n'avaient pas, une liberté suffisante, une véritable et nécessaire liberté. Ces excès prouvent qu'on avait plus de liberté qu'on n'eût du en prendre.

 

Mais la conclusion sincère que l'on esquive ici nous est four­nie ailleurs par un journal, plus audacieux. Ce journal est la Liberté, très-affamée aussi de servir et de sauver l'Église. Il faut se résigner à entendre ce zèle catholique, aussi jaloux d'affran­chir l'Église que soigneux de s'affranchir lui-même des sacre­ments.

 

« Les Evêques de l'opposition sont littéralement révoltés de « la façon dont tout procède. Si le programme obscurantiste « de la curie passe avant la prorogation qu'ils désirent et appellent de tous leurs vœux, ils n'ont plus qu'un espoir pour sauver «l'Eglise en péril : c'est d'en appeler de ce Concile frappé de nullité dès son ouverture à un Concile libre; de cette assemblée d'humbles serviteurs présidée par un César et  dirigée par une faction monacale et sectaire, à une assemblée d'Évêques «présidée par l'Esprit-Saint  et dirigée par l'amour du bien, de « la vérité et du progrès. »

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