Guerre de Trente ans 2

Darras tome 36 p. 560

 

 

  49. Cependant la flotte destinée à l'expédition, est rassemblée dans la rade d'Elfsnaben, avec une armée faible par le nombre, mais formidable par son organisation, sa discipline et sa bravoure. Au mois de juin, elle met à la voile et le 24 aborde en Poméranie. Pour assurer ses communications avec la Suède, Gustave s'empare des îles de Rugen, d'Ussedom et de Wollin. De là, il marche rapide­ment sur Stettin, et conclut avec Bogislas un traité par lequel son duché est mis sous séquestre jusqu'à la fin de la guerre. Chaque jour l'armée s'accroît de soldats qui ont combattu sous Mansfeld,

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sous Christian de Brunswick, sous le roi de Danemarck et même sous Wallenstein. Jusque-là Richelieu, doutant peut-être de Gustave-Adolphe, n'avait donné que de vagues promesses ; de son côté, Gustave ayant la crainte que la France ne prît, aux fruits de sa victoire, la part du lion, avait montré peu d'empressement. Le besoin que ces deux puissances avaient l'une de l'autre pour contre­balancer l'Autriche, les amena, le 13 janvier 1631, à signer, au camp de Berwald, une alliance définitive. Gustave s'engage à porter ses armes au sein de l'empire, pour rendre l'ancienne liberté à la navigation, et pour mettre fin à l'oppression de l'Allemagne. A cet effet, il promet d'entretenir, pendant six ans, une armée de trente-six mille hommes, moyennant un subside annuel de quatre cent mille écus que la France s'engage à lui payer. Les États protestants de l'Allemagne sont invités à se joindre à lui; d'abord la crainte de l'Autriche les arrête ; bientôt les succès du roi de Suède les enhardissent. Cependant les protestants, toujours flattés de chercher querelle à l'empire, ne se montrent pas si pressés de se livrer aux soi-disant libérateur. En 1631, à Leipsick, ils présentent à l'empereur une série de vœux impératifs ; pourvu qu'on leur laisse les biens volés depuis 1535, ils ne demanderont plus ni plaie, ni bosse. Gustave-Adolphe leur offre son alliance ; ils la déchirent. Leur politique est égoïsme pur ; ils attendront les événements et se prononceront pour le plus fort. Les catholiques restent fidèles à l'empire.

 

50. Gustave-Adolphe, entré en Allemagne, resta longtemps aux bouches de l'Oder. Tilly, nouvellement passé du service de Maximilien au service de l'empereur, voulut empêcher les Suédois d'entrer dans le Brandebourg ; n'ayant pu y réussir, il mit le siège devant Magdebourg dans l'espoir de les attirer dans une grande bataille. Le riche archevêché de Magdebourg avait été administré récemment par des cadets de Brandebourg et de Saxe ; plus récem­ment, il avait été confié à un frère de l'empereur. L'invasion de la Suède causa dans cette ville une révolution ; l'ancien administrateur avait même commencé immédiatement la guerre contre l'empire. Pour l'appuyer, Gustave lui envoya Thierry de Falkenberg, offi-

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cier expérimenté, qui prit le commandement de la garnison, et se défendit avec succès contre Pappenheim. Mais Tilly s'avance avec une armée nombreuse. En même temps que par cette diversion il veut éloigner des États autrichiens un ennemi victorieux qui déjà les menace, il médite un terrible exemple sur la ville coupable, qui, la première, a donné aux cités de l'Allemagne le signal de la rébellion. Les fatigues et les combats ont réduit la garnison à deux mille hommes ; mais le fanatisme religieux, l'ardent amour de la liberté, une haine invincible pour le nom de Ferdinand, et surtout l'espérance d'un prompt secours, soutiennent le courage des habi­tants. Gustave, qui leur a promis son appui, ne brûle pas d'aller dégager sa parole par leur délivrance ; mais, pour assurer sa retraite en cas de revers, il s'occupe surtout de se faire livrer, par l'électeur de Brandebourg, les citadelles de Cüstrin et Spandau. Pendant qu'il louvoie, Tilly avance. Le 10 mai 1631, Magdebourg tombe en son pouvoir. Les cavaliers entrent, l'artillerie les suit, bourgeois et soldats se réfugient dans les maisons. Comme les ha­bitants avaient pris part à la défense, le pillage était de droit; il fut accompagné de meurtres et de viols, mais il dura peu. Un fléau plus terrible, l'incendie, le remplaça. Le feu éclata dans qua­rante ou cinquante endroits à la fois. On ignore qui en fut l'auteur. « Les uns, dit Charvériat, l'attribuent aux bourgeois eux-mêmes, qui aimèrent mieux sacrifier leur ville que de la voir tomber aux mains de l'ennemi, et qui, d'après les conseils de Falkenberg, avaient préparé, dans plusieurs quartiers, des mines auxquelles ils mirent le feu, dès qu'ils eurent perdu tout espoir de repousser les impériaux; d'autres l'attribuent à Tilly ; d'autres à Pappenheim, qui depuis longtemps menaçait d'incendier la ville ; d'autres enfin à la soldatesque qui, oubliant son propre intérêt et le bénéfice que devait lui procurer le pillage, aurait cédé à la seule passion de détruire (1). » Plus de trente mille personnes périrent par le fer, le

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(1) Charvériat, Hist. de la guerre de Trente Ans, t. II, p. 87. — Droysen déclare qu'on ne connaît pas l'auteur de l'incendie (Gustaf-Adolf, t. II, p. 335). Onno Klopp, (Tilly, t. II, p. 263) ; Opel, dans un travail sur l'ouvrage de Klopp ; Wittich, dans un livre sur le siège de Magdebourg ; et Cronholm, dans le récit de l'iiiTasion de Gustave-Adolphe, pensent que Tilly n'eut aucune part à l'incendie,

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feu et dans les eaux de l'Elbe. Schiller, qui a fait de ce siège une description où il pousse à l'horrible, compare la ruine de Magdebourg aux sièges de Troie et de Jérusalem. L'humanité gémit, sans doute, des horreurs d'une pareille ruine ; on aime à croire que le hasard, plus que les hommes, a joint, aux colères des sol­dats, la fureur des éléments. Parce que les protestants se trouvent en cause, on ne peut pourtant pas faire la guerre avec des sabres de chocolat et charger des canons avec des pralines.

 

51. Gustave-Adolphe, irrité de ce désastre, qu'il aurait pu prévenir, se donna l'air de vouloir le venger et courut à la poursuite de Tilly. Les deux généraux se rencontrèrent à Breitenfeld, près de Leipsick, en septembre 1631, et engagèrent un combat terrible. Tilly fut complètement battu : sept mille impériaux furent tués, cinq mille tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'Allemagne entière, excepté l'Autriche, se révolta contre l'empereur. Le roi de Suède, soulevé par la révolte, parcourut, comme en triomphe, la Thuringe et la Franconie, battit le duc de Lorraine qui amenait douze mille hommes à Tilly, s'empara de l'électorat de Mayence, entra en Alsace, qu'il livra, sur une grande étendue, au pillage de ses soldats, puis se précipita sur la Bavière, pendant que l'électeur de Saxe guerroyait en Bohême. Tilly s'était refait vite une nouvelle armée. Gustave le rejoignit à la hâte sur les bords du Lech et, sous la protection de son artillerie, passa la rivière sans livrer bataille. Tilly, mortellement blessé dans une reconnaissance, se retira, avec sa petite armée, près d'ingolstadt, où il mourut, en 1632, à soixante-treize ans. C'était un héros catholique, un soldat chaste, qui disait son chapelet et avait nommé, pour généralissime de ses troupes, Notre-Dame de Lorette. A sa mort, la Bavière dut se courber sous le joug du vainqueur. Ainsi, dans l'espace de quelques mois, le roi de neige avait promené ses drapeaux victorieux sur les bords de l'Elbe, du Rhin et du Danube. Presque toute l'Allemagne lui était soumise ou alliée ; la ligue catholique était dissoute,

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et qu'il fut allumé par Falkenberg. C'est aussi, avec quelques variantes, l'opinion d'Hurter, de Gfrorer, de Villermont et de la Revue des questions historiques, 1875, 1" avril, p. 622.

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l'Autriche menacée d'une ruine entière. C'était là que Wallenstein attendait l'empereur. Le duc de Priedland fut, en effet, rappelé par Ferdinand II ; mais ne répondit à l'invitation de l'empereur, qu'après lui avoir imposé d'humiliantes conditions.

 

   52. Wallenstein lève rapidement une armée. L'influence magi­que de son nom, l'éclat de ses victoires, sa réputation de libéralité attirent de toutes parts des milliers de vétérans, qui déjà ont servi sous ses drapeaux et veulent partager ses nouveaux triomphes. Avant le troisième mois, quarante mille hommes sont prêts à entrer en campagne ; Wallenstein a le commandement avec pleins pou­voirs. A la tête de ses troupes, il s'élance sur la Bohême, surprend la ville de Prague et chasse les Saxons du royaume. Ensuite, il unit ses troupes à celles de Maximilien et marche sur Nuremberg, occupée par les Suédois. Gustave lui présente la bataille à différentes reprises ; l'intention de Wallenstein n'était pas de se battre. Retran­ché dans des lignes inaccessibles, il voulait affamer l'armée enne­mie. Le roi de Suède, ennuyé de ses lenteurs qui déroutaient sa tactique, attaqua les retranchements impériaux et perdit cinq mille de ses plus braves guerriers. Enfin, après avoir épuisé Nuremberg, il se dirigea sur l'Autriche, pendant que Wallenstein marchait sur la Saxe. L'électeur s'empressa d'appeler Gustave-Adolphe. Gus­tave-Adolphe et Wallenstein en vinrent aux mains à Lutzen, le 1er novembre 1632. La bataille fut une longue mêlée et une immense boucherie. Gustave, qui se battit plus en soldat qu'en général, fut tué. Son invasion en Allemagne, où il n'était venu ni pour défendre ses États, ni pour protéger ceux des autres, avait été une épopée héroïque ; elle se terminait en tragédie Sanglante. Mais, et c'est la pensée de Schiller, le dernier service qu'il pouvait rendre à la liberté civile et religieuse de l'empire germanique, c'était de mou­rir. «Déjà, dit le poète historien, il ne cachait plus qu'il ambition­nait une autorité incompatible avec les privilèges des membres de la dicte ; les moins clairvoyants s'apercevaient qu'il voulait arriver à la dignité impériale. Revêtu d'une pareille dignité, il se fut néces-sairement permis plus d'abus que tous les princes de la maison d'Autriche. Doué d'un génie supérieur et d'un courage héroïque,

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accoutumé aux formes d'un gouvernement absolu, protestant exalté et par conséquent ennemi aveugle des catholiques, étranger à l'Allemagne par sa naissance, il était moins que tout autre propre à conserver le dépôt sacré des constitutions de l'empire... Sa mort prématurée sauva donc et les libertés germaniques et la mémoire de ce héros, peut-être même lui épargna-t-elle la douleur de voir ses alliés s'armer contre lui, pour le contraindre à renoncer, par une paix honteuse, à toutes les brillantes espérances que ses vic­toires lui avaient fait concevoir. Déjà, avant sa mort, la Saxe son­geait à l'abandonner; le Danemarck voyait ses conquêtes avec inquiétude et envie ; et la France, effrayée de l'agrandissement con­tinuel de son pouvoir en Allemagne, offensée du ton hautain qu'il prenait avec elle, cherchait des alliés pour l'aider à mettre un terme aux triomphes du Goth et à rétablir l'équilibre des puissances européennes (I). »

 

53. La mort de Gustave fut une calamité pour ses alliés et pour son pays, du moins au point de vue militaire. Le sénat suédois servit, à sa fille Christine, de père et de protecteur ; il vota de nouvelles levées d'hommes et d'argent et chargea le chancelier Oxenstiern de continuer la guerre commencée par Gustave-Adol­phe. Une assemblée des princes allemands à Heilbronn, en 1633, conserva à la Suède le rang qu'elle occupait dans l'alliance, et, pour réparer une faute de son roi, Oxenstiern rendit au prince Louis, fils de Frédéric V, les États de son père. Bernard de Saxe-Weimar reçut le commandement général des troupes et conquit rapidement tout le Bas-Palatinat, toute l'Alsace, excepté Brisach, toute la Westphalie et la Basse-Saxe, enfin une grande portion de la Silésie. De son côté, Wallenstein ne restait pas oisif. Après la bataille de Liitzen, il avait battu à Sternau, sur l'Oder, les Saxons du comte de Thurn, repris une partie de la Silésie et de la Lusace; il songeait à envahir la Suède. Ferdinand, fatigué de son orgueil, effrayé de son ambition, voulut le déposer. Wallenstein, pour pré­venir ces desseins, essaya, mais sans succès, de monter sur le trône de Bohême. Octave Piccolomini et Gallas le dénoncèrent à

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(1) Guerre de Trente Ans, p. 309.

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Vienne ; Ferdinand les chargea de le lui amener mort ou vif; alors trois étrangers le poignardèrent à Egra. A la nouvelle de sa mort, les Saxons rentrèrent dans la Silésie, reprirent la Lusace, et batti­rent les Autrichiens à Liegnitz ; mais l'archiduc Ferdinand, roi de Hongrie, successeur de Wallenstein, prit une revanche éclatante à Nordlingen, où Saxe-Weimar essuya, en 1634, une entière défaite. Désormais les Suédois ne pouvaient plus continuer la lutte ; en 1635, les alliés signèrent la paix à Prague. Il y eut amnistie géné­rale et quelques changements arbitraires dans les domaines de cer­tains princes. L'Autriche avait repris, pour la troisième fois, en Allemagne, la prépondérance. Le P. Bougeaut remarque, avec autant d'esprit que de raison, que le jour où cette justice fut rendue à l'empire, on lisait dans l'Évangile de la Messe : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

 

   54. La France va descendre à son tour dans l'arène et prome­ner la destruction, de 1635 à 1648, sur le territoire de l'Allemagne. L'historien se fatigue à ces récits de bataille ; mais ce qui fatigue l'historien doit éclairer le philosophe. Luther a soulevé l'Allema­gne contre Rome pour substituer au despotisme destructeur de l'intelligence, le libre examen et toutes les lumières du Saint-Esprit. D'après l'hérésiarque, la communication directe du chré­tien avec la parole de Dieu doit favoriser les sciences, faire fleurir les mœurs, assurer le bien-être, concilier l'ordre avec la liberté. Aussitôt que l'Allemagne a prêté l'oreille au tentateur, elle n'offre plus que l'image d'un sol mouvant sous lequel mugissent tous les volcans de la révolte. Après les ligues, les guerres ; après les guerres, une longue fureur d'extermination. L'apologiste de la réforme, Villiers, parlant de cette épouvantable guerre de Trente Ans, dit : « L'empire fut changé par elle en un vaste cimetière, où deux générations furent englouties, où les villes n'étaient que des ruines fumantes, des monceaux de ruines, les écoles désertes et sans maîtres ; l'agriculture détruite, les manufactures incen­diées (1). » Richelieu, qui n'avait d'autre conscience politique que

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(1) Lesage, Allas historique, et Villiers, Essai sur l'esprit et l'influence de la réformation de Luther.

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les intérêts matériels de la royauté française, détestant les tradi­tions historiques de la papauté, s'était entremis dans cette guerre pour soutenir le Danemark et la Suède, contre le saint-empire. Cependant, par un reste de pudeur, il avait tenu secrète l'alliance contractée entre la France et le chef de la ligue protestante ; ren­fermé dans une neutralité hypocrite, il offrait aux princes catholi­ques de l'Allemagne, qui imploraient son secours contre les vain­queurs, le partage de cette neutralité menteuse, puisque la victoire la rendait impossible. Dès que l'artificieux ministre vit la cause des Suédois perdue, il leva le masque. Erreur qui sera, pour l'Église, une trahison ; pour la France, une cause de calamités. Ce n'est pas sur le présent, c'est sur l'avenir que les grands hommes fixent leurs regards ; c'est pour lui seul qu'ils travaillent ; et qui pouvait répondre à Richelieu de la durée de la prospérité de son pays lors­qu'il aurait abattu la maison de Habsbourg? Mais les esprits ordi­naires se laissent prendre à l'appât d'un avantage personnel et prochain ; les biens éloignés dont les générations suivantes pour­ront profiter ne sauraient émouvoir que les belles âmes. Lorsqu'un grand homme n'a d'autres auxiliaires que sa sagesse, il s'expose à devenir tôt ou tard la risée du monde ; mais un succès brillant et l'approbation générale lui sont assurés d'avance, s'il peut couvrir ses erreurs du lustre des triomphes. « Ce fut dans cette guerre fa­tale, dit Saint-Victor, que parurent entièrement à découvert les res­sorts de la politique des princes chrétiens, uniquement fondée sur ce principe, qu'elle doit être entièrement séparée de la religion, tandis que le fanatisme, qui est le caractère de toutes les sectes nais­santes, produisait, parmi les princes protestants, une sorte d'unité.» — «La vraie politique, ajoute Freudenfeld, a disparu avec les liens qui unissaient les peuples et les princes à l'Église. On essaiera en vain de la remplacer par le fameux système d'équilibre sem­blable à un édifice que l'on construit sur le sable mouvant de la mer (1). » L'équilibre est privé d'appuis moraux, et les avantages matériels sombrent faute de basse et de contrepoids.

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(1) Tableau de Paris, t. III, part. II ; et Principes de l'Histoire universelle, ad finem.

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55. Pour intervenir, Richelieu prit prétexte de l'emprisonne­ment de l'électeur de Trêves qui s'était mis sous la protection de la France. Par des traités successifs, réservant toujours les droits des catholiques (1), il s'entendit avec les Suédois, avec le duc de Saxe-Weimar, de Landgrave de Hesse-Cassel, la république de Hollande, les ducs de Savoie, de Saxe et de Mantoue ; puis il leva quatre armées à la fois. La première devait agir dans les Pays-Bas de concert avec Frédéric-Henri, prince d'Orange ; la seconde devait combattre en Italie ; la troisième fut envoyée dans la Valleline, et la quatrième sur le Rhin. La maison d'Autriche brava tous ces périls. L'armée des Pays-Bas, sous les ordres de Chatillon et de Brézé, ouvrit la campagne d'une manière brillante, par la vic­toire d'Avein, gagnée sur les Espagnols. Mais bientôt la disette, les maladies, la division forcèrent les vainqueurs de se replier sur la Meuse ; la France fut en danger d'être envahie par les impériaux. Sur le Rhin, l'ennemi s'assembla jusqu'aux Vosges ; le duc de Lorraine recouvra une partie de ses Etats et le général autrichien Gallas s'établit sur les frontières de la Franche-Comté. De sembla­bles alternatives se succédèrent en Italie. Le duc de Rohan s'em­para de la Valteline et persuada aux Grisons de se mettre sous la protection de la France. Mais, à cause du mauvais vouloir du duc de Savoie, Créqui échoua complètement en Italie. En 1636, le prince Thomas et Piccolomini surprirent Corbie et jetèrent l'épou­vante jusque dans la capitale. Richelieu parlait déjà de se retirer derrière la Loire avec la cour ; mais l'Éminence grise traita de poule mouillée l'Éminence rouge ; on mit sur pied cinquante mille hommes et le roi reprit Corbie, non sans péril pour le cardinal, qui voulait abattre le comte de Soissons et le duc d'Orléans. A l'Est, Gallas et le duc de Lorraine avaient envahi la Bourgogne et mis le siège devant Saint-Jean-de-Losne ; le comte de Rantzaw les repoussa et le duc de Saxe-Weimar, achevant leur défaite, les re­jeta au delà du Rhin. Collorédo, autre général de l'Autriche, fut battu en Lorraine par le maréchal de la Force, et le duc d'Epernon

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(1) De Carné, Les fondateurs de l'unité française, t. II.

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chassa de la Gascogne une armée impériale (1).

 

56. Tandis que la fortune hésitait ainsi entre l'Espagne et la France, elle n'était pas moins incertaine entre la Suède et l'em­pire. Après la bataille de Nordlingen, les troupes autrichiennes avaient soumis la Souabe et la Franconie, et contraint ces deux cercles d'accepter la paix de Prague. Les Saxons, de leur côté, avaient été obligés de chasser les Suédois de leur territoire et même de les poursuivre en Poméranie ; mais là, ils furent battus deux fois de suite par le général Banner, qui soutenait, en Allema­gne, le glorieux héritage de Gustave-Adolphe. La victoire de Wistock, plus importante que celle de Domnitz et de Kiritz, lui livra Erfurt, Naumbourg, Torgau, et lui permit d'assiéger Leipsig. Au moment où les Suédois reprenaient ainsi l'offensive, mourait, en 1637, à l'âge de cinquante-sept ans, Ferdinand II. Son successeur, Ferdinand III, proposa la paix, mais on lui fit des conditions trop humiliantes et la guerre continua, d'abord favorable à l'Autriche. Banner, qui s'était jeté sur la Silésie, en fut rappelé, pour arrê­ter, en Poméranie, les progrès de Gallas ; et les Grisons, après avoir chassé les Français de la Valteline, renouvelèrent leurs an­ciens traités avec les Habsbourg. Ces avantages furent balancés par les succès de Saxe-Weimar dans la Haute-Alsace. Après avoir pris les villes frontières de Lauffenbourg, de Waldshut et de Seck-hingen, vainqueur à Rheinfeld, il prit Piolteen et Fribourg. Il ne restait plus qu'à prendre Brisach ; Saxe-Weimar tenta cette entre­prise. En vain trois armées impériales marchèrent au secours de la ville ; Saxe-Weimar les défit l'une après l'autre et fit, en 1G38, ca­pituler la forteresse. Déjà il se flattait de fonder, sur les bords de Rhin, un royaume indépendant, lorsque, fort à propos pour la France, il mourut. Son armée passa sous les ordres du général français Guébriant, qui la conduisit en Allemagne. Cependant Ban­ner, en 1639, passait l'Elbe, défaisait à Chemnitz les Saxons et les Autrichiens, insultait deux fois Prague et allait mourir à Halber-stadt, des suites d'un poison qu'on lui avait donné à Hildesheim. La perte de ce chef suspendit les opérations  des  Suédois ; ils ne

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(1) Mury, Hist. de France, t. II, p. 395.

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maintinrent leurs positions que dans la Basse-Saxe et la Poméranie.

 

57. Les armes de la France étaient alors généralement heu­reuses. En 1639, Piccolomini avait défait, en Flandre, le marquis de Feuquières ; l'année suivante, malgré tous les efforts de l'ennemi, les Français reprirent Arras. En 1644, Guébriant battit, près de Wolfenbüttel, les impériaux commandés par l'archiduc Léopold et par Piccolomini. La même année, le maréchal de Chatillon était vaincu, dans les Ardennes, par le comte de Soissons, qui fut tué dans la bataille; après sa mort, tous ses alliés se réconcilièrent avec Louis XIII. Les affaires de la France réussissaient mieux en Italie. Après la mort de Créqui, le cardinal de la Valette n'avait pu empêcher les Espagnols de prendre Verceil ; mais en 1640, le comte d'Harcourt remporta une victoire sur le marquis de Léganez, près Casai ; le battit une seconde fois devant Turin et prit cette ville. En 1641, il vainquit près d'Ivrée le cardinal Maurice, oncle du jeune duc de Savoie, et obligea le prince Thomas, son frère, de lever le siège de Chivaz. Les deux princes rompirent l'alliance avec les Espagnols et entrèrent dans celle de la France. Le prince Tho­mas, devenu général français, chassa les Espagnols du Montferrat et du Piémont. En Espagne, les comtés de Catalogne, de Roussillon, de la Cerdagne s'étaient soulevés contre Philippe IV, et le Portugal avait donné son trône à Jean IV, de la maison de Bragance. Les deux flottes de la France et de la Hollande dominaient sur l'Océan et la Méditerranée ; une escadre commandée par Sourdis, archevêque de Bordeaux, jeta l'épouvante jusque dans Naples. Ainsi les intrigues d'Olivarez succombaient devant le génie trop peu catholique de Richelieu, et l'Espagne qui, depuis Charles-Quint, tenait, parmi les nations européennes, le premier rang, se voyait à son déclin.

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