Darras tome 36 p. 2
§ I. COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF
1. Nous avons vu naître, nous verrons, dans ce volume, finir l'évolution doctrinale du protestantisme. En 1517 paraissait un homme faible, passionné, violent, tel qu'il les faut pour entraîner leurs semblables. Son évangile de licence, de meurtre et d'oppression s'est répandu dans le monde septentrional avec une rapidité effrayante ; il va être rejeté sur la défensive et devra bientôt, pour vivre, se noyer dans la politique et se subalterniser à d'autres puissances plus générales de destruction. Avant de le voir mourir dans son triomphe aux traités de Westphalie, il est nécessaire d'étudier avec soin ses derniers combats et de suivre avec attention les vicissitudes de sa fortune. Un des problèmes les plus difficiles de l'histoire d'une nation, dit très bien Ranke, c'est de découvrir le lien de son existence avec celle de tous les autres peuples. Il est vrai, sa vie particulière, formée, suivant certaines lois historiques, de l'élément spirituel qui lui est propre, continue de se mouvoir à travers les âges, en restant identique à elle-même ; cependant elle ne laisse pas de subir des influences générales qui
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agissent avec force sur son développement, et il n'est pas impossible que ces influences victorieuses la jettent dans les aventures des révolutions. Nous pouvons dire que le caractère de l'Europe repose, sinon sur l'opposition, du moins sur la simultanéité de la vie nationale et de la vie collective. Les États et les peuples sont, il faut le croire, séparés pour toujours les uns des autres, mais ils se trouvent en même temps unis dans une communauté indissoluble. Il n'y a point d'histoire particulière d'un pays dans lequel l'histoire universelle n'ait joué un rôle. L'ensemble et la marche des siècles sont soumis à une influence si entraînante et si vaste, que l'État le plus puissant n'apparaît souvent que comme un membre étreint et dominé lui-même par des destinées communes. Celui qui aura essayé une fois de se représenter, sans arbitraire et sans illusion, toute l'histoire d'un peuple et d'en contempler le cours, aura ressenti la difficulté de cette étude. Cependant aussi nous pouvons apercevoir les phases diverses de l'histoire générale dans les phases parallèles d'une nationalité qui se développe. La difficulté, toutefois, devient plus grande quand une puissance imprime un mouvement au monde et personnifie par excellence le principe de ce mouvement. Alors elle prend une part si active à toutes les affaires du siècle, elle entre dans des rapports si animés et si intimes avec toutes les forces des autres peuples que sa propre histoire devient, en un certain sens, l'histoire universelle de l'époque. Le protestantisme est entré en scène en affichant avec audace le dessein d'anéantir la papauté. Cette papauté sur laquelle le monde repose depuis seize siècles, Luther veut la mettre au tombeau. En apparence, le monde l'écoute ; dans sa furie, l'apostat ose espérer le succès. Dans un grand nombre de pays, les voies lui ont été ouvertes par le relâchement du clergé, par l'affaiblissement des institutions catholiques, par la diminution des vocations religieuses, par les envahissements de la puissance temporelle sur les droits et les biens de l'Église. Et puis, quelle guerre atroce ! Les calomnies les plus impudentes et les plus grossières contre la doctrine catholique et l'autorité du Saint-Siège ; les passions flattées et excitées par l'abolition du célibat et des vœux monastiques ;
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l'avarice et la cupidité satisfaites par les biens des églises et des couvents livrés aux princes et aux nobles ; toutes les puissances de l'État mises au service de la révolution pour asservir, dépouiller, anéantir l'Église catholique ; partout où les apôtres du libre examen prévalent, l'interdiction du culte romain : telles sont les armes viles pour ces combats. A ces dévergondages criminels, à ces attentats funestes, Rome oppose l'Inquisition, les Jésuites et le concile de Trente. Ébranlée dans sa constitution historique, ayant couru le danger de voir son existence traditionnelle détruite de fond en comble, la papauté réussit pourtant à se maintenir et à se renouveler. Déjà elle a étouffé, dans les deux péninsules méridionales, toutes les tentatives hostiles ; elle a attiré à elle et transformé tous les éléments de la vie intellectuelle et morale ; elle a suscité des docteurs et des saints ; et, avec ces vaillants athlètes, elle poursuit le dessein de faire rentrer, sous son autorité divine, les apostats de toutes les autres parties du monde. Rome apparaît toujours comme une puissance conquérante ; elle forme des projets de réaction victorieuse, de propagation jusqu'aux extrémités du monde ; elle commence l'exécution de ces vastes entreprises, semblables à celles qui descendirent des sept collines depuis que Pierre a porté son siège dans cette capitale de l'univers. Nous serions encore peu initiés à l'histoire des triomphes de la Chaire apostolique, si nous voulions nous arrêter seulement au point central de son gouvernement ; son importance réelle ne se manifeste que dans son action sur le monde, et c'est en dressant, depuis les quarante dernières années, le bilan de la situation, que nous pourrons conduire avec plus d'intelligence les funérailles du protestantisme (1).
2. Jusqu'en 1500, le protestantisme n'avait pas vu ralentir ses progrès en deçà des Pyrénées et des Alpes. Ses émissaires avaient pénétré, à peu près sans fruits, jusqu'à Tarente et jusqu'à Gibraltar ; mais ses prédicants avaient enlevé les races germaines, slaves, slavonnes et romanes. Les opinions protestantes s'étaient consolidées dans les pays Scandinaves, d'une manière d'autant plus solide, que leur introduction coïncidait avec la fondation de nouvelles dynas-
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(1) Ranke, Histoire de la Papauté, t. H, liv. 5.
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ties et la transformation des institutions politiques. Fœroë, l'Islande, la Laponie même, les avaient accueillies avec empressement, comme si elles portaient en elles je ne sais quelle affinité avec le caractère de ces hommes d'aventures. Le luthéranisme était aussi parvenu à une domination complète sur les côtes de la Baltique, du moins parmi les populations allemandes. La Prusse avait donné le premier exemple de sécularisation, lorsqu'en 1561 la Livonie suivit son exemple. Les grandes villes de la Prusse polonaise furent, en 4558, confirmées dans la possession du rit luthérien. Dans la Pologne proprement dite, une grande partie de la noblesse céda au sentiment que lui suggérait sa situation politique : un gentilhomme n'était pas soumis au roi, devrait-il l'être au Pape? Jamais Ferdinand Ier ne fit rendre, à la diète hongroise, des décisions hostiles au protestantisme. En 1554, un luthérien fut élu prince palatin de l'empire ; il fallut bientôt après faire des concessions, dans la vallée d'Erlau, même à la confession helvétique. La Transylvanie se sépara tout à fait ; les biens d'église furent confisqués en 1556. Le protestantisme régnait en maître dans le nord de l'Allemagne. En Franconie, les évêques s'opposèrent inutilement à son introduction. Ce mouvement s'était développé presque avec la même activité en Bavière. Mais les progrès avaient été encore plus grands en Autriche. La noblesse faisait ses études à Wittemberg ; tous les collèges étaient remplis de protestants ; on estimait que le trentième seulement était resté à la population catholique. Les archevêques de Salzbourg, entourés de la Bavière et de l'Autriche, n'avaient pu davantage maintenir le pays dans l'ancienne foi. On n'approchait plus des sacrements ; les paysans se laissaient prendre à la nouveauté : ils y sont toujours sensibles. Combien les circonstances parurent autrement favorables dans les domaines des princes électoraux sur le Rhin, où la noblesse laissait des libertés que refusa le seigneur ecclésiastique. A Trêves, à Cologne, à Aix-la-Chapelle, à Mayence, partout le protestantisme comptait des partisans décidés. En Westphalie, les choses allaient comme ailleurs ; à Paderborn, à Munster même l'esprit du protestantisme avait tout gangrené. Il ne faut pas s'étonner si les pertes de biens et du pou-
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voir que faisait le catholicisme, étaient toujours plus grandes : c'est par l'invasion de ses biens que se manifestait surtout la nouvelle foi. Les évêchés, les couvents, les prébendes universitaires : voilà avec quoi on multipliait les conquêtes. L'Eglise n'était pas tant vaincue que spoliée. Pendant qu'elle se défendait au Nord, le Sud voyait naître un nouvel ennemi. Le calvinisme était né aux frontières de l'Italie, de l'Allemagne et de la France ; il s'était glissé partout, plus radical encore que le luthéranisme. En Ecosse, il était pauvre, populaire, démocratique : il remplissait les esprits d'une ardeur d'autant plus furieuse. En Angleterre, il était monarchique, riche, plein de magnificence : il volait et tuait au nom de la majesté royale. La nation française avait accepté, avec une impétuosité étourdie, les doctrines de Calvin : elle y trouvait un appoint pour ses projets de république et ses ambitions nobiliaires. En 1301, l'ambassadeur vénitien ne voit plus aucune province à l'abri de ce poison. Tous ces changements opérés en Allemagne, en Angleterre et en France avaient allumé un incendie dans les Pays-Bas ; les Gueux firent leur chemin, se couvrant des privilèges locaux et des libertés publiques. A la faveur de tous ces ébranlements, les anciennes factions relevaient la tête. En 1361, le duc de Savoie était obligé de s'incliner devant les Vaudois de ses montagnes ; en 1302, Maximilien II devait reconnaître les Frères moraves. Le protestantisme, avec une souplesse et une ardeur qu'on ne peut contester, avait envahi tous les coins de l'Europe. En quarante années, quel empire! Depuis l'Islande jusqu'aux Pyrénées, depuis la Finlande jusqu'au sommet des Alpes italiennes, il embrasse tous les royaumes précédemment soumis à l'Église latine ; il s'est emparé des classes supérieures, des esprits qui prennent une part active aux affaires publiques ; des nations à peu près entières y ont adhéré ; il a transformé la constitution des États et, en apparence, grandi les pouvoirs. Ces faits sont d'autant plus dignes de remarque, que le protestantisme n'est pas seulement la négation, la répudiation de la papauté; sous prétexte de pénétrer jusqu'aux plus profonds mystères de la nature humaine, de renouveler les pensées et de purifier les mœurs, il s'est jeté partout en pleine dissolution.
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Son libre examen a produit ce qu'il devait produire, l'anarchie intellectuelle ; la justification sans les œuvres a précipité le désordre des mœurs ; le fatalisme, qui fait le fond de toutes les théories des novateurs, engendre une espèce d'islam, un fanatisme conquérant, cupide, voluptueux. Le protestantisme trouve partout un Capitole; il va trouver partout, à deux pas, la roche Tarpeïenne.
3. Contre ces envahissements du protestantisme, l'Église et la papauté s'étaient tenues quelque temps sur la défensive ; elles avaient subi, non sans résistances, les assauts de l'hérésie ; et le mal avait gagné au loin avant qu'on pût le repousser avec avantage. Sous l'impulsion des pontifes romains, les choses prirent bientôt une toute autre allure. L'Église romaine tira de son sein une force vivante et énergique ; elle maintint à Trente la doctrine de Jésus-Christ, transmise par les Apôtres, expliquée par les Pères ; elle la définit suivant l'esprit immuable et infaillible de la vérité chrétienne ; elle domina et dirigea les tendances religieuses du siècle, et, en les élevant, s'en fit une force. Jusqu'en 1560, le protestantisme avait rempli le monde du bruit de ses ravages ; maintenant le catholicisme prend la tête du mouvement réactionnaire, enflamme l'activité des esprits d'élite et va se mesurer en champ-clos avec son adversaire. La papauté trouve d'abord les deux péninsules méridionales ; avec des inquisiteurs et des mystiques, avec des chevaliers porte-glaive et de saints fondateurs d'ordres religieux, elle fit reculer le monstre. Les princes aussi prirent sous leur protection les intérêts de l'Église. Dans une pensée patriotique et pieuse, le roi d'Espagne s'y mit avec plus de résolution. Sa dignité avait eu, de tout temps, une couleur ecclésiastique ; le pouvoir royal était fortifié dans toutes les provinces par le pouvoir spirituel ; le roi était avant tout un propagateur de la foi catholique : le Credo orthodoxe était le palladium de son vaste empire. S'il ne fut pas partout aussi heureux qu'en Espagne, il déploya partout la même froide bravoure. « L'empereur, dit Ranke, les rois de France et de Pologne, les ducs de Bavière étaient restés attachés à l'Église catholique ; il y avait encore de tous côtés des princes ecclésiastiques dont le
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zèle refroidi pouvait être ravivé ; dans un grand nombre de localités, le protestantisme n'avait pas pénétré au sein des masses de la population. (L'aveu est bon à recueillir ; il répond à beaucoup de dithyrambes frivoles et montre que le protestantisme s'implanta partout, plus ou moins par la force.) La majorité du peuple des campagnes, en France, en Hongrie et en Pologne, était encore catholique. Paris, qui exerçait déjà à cette époque une grande influence sur les autres villes de France, n'avait pas été entraîné par les novateurs. En Angleterre, une grande partie de la noblesse et du peuple ; en Irlande, toute l'ancienne nation irlandaise, étaient demeurées fidèles au catholicisme. Le protestantisme n'avait trouvé aucun accès dans les Alpes tyroliennes et suisses, il n'avait pas non plus fait beaucoup de progrès parmi le peuple des campagnes en Bavière. Canisius compare les Tyroliens et les Bavarois aux deux tribus d'Israël, qui seuls étaient restées fidèles au Seigneur, le même fait se retrouve dans les Pays-Bas et les provinces Wallonnes. » (1) Les papes s'emparèrent de toutes ces forces de résistance et d'action. La papauté ne suit pas et ne peut pas suivre les mouvements du siècle ; sa constitution fondamentale est immuable ; elle n'agit que d'après des principes éternels et pour intérêt d'ordre religieux ; elle s'appuie surtout sur la puissance des traditions et la vertu d'obéissance. Dans ce concile où les protestants auraient voulu diminuer les papes, les papes firent mieux sentir leur autorité et exercèrent, sur les églises particulières, une grande influence. Leur politique resta ce qu'elle a toujours été, un acte de prudence qui met, au service de l'Église, la grâce des circonstances et les ressources de la bonne fortune. Leur principauté italienne, l'extension des domaines et des richesses de leur État servirent avant tout à favoriser les entreprises de l'Église ; toute l'Église profita pendant quelque temps de l'excédent des revenus de l'administration papale. Forte par elle-même, puissante par le nombre et l'autorité de ses partisans, par l'unité des croyances et la communion de vertu qui les liait tous, la papauté passa de la défensive à une offensive pleine d'énergie, de zèle et de résolution. L'entreprise commença
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(1) Hist. da la papauté, t. II, p. 'KG-,
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en même temps sur plusieurs parties de l'Europe. L'activité spirituelle de l'Église a ses œuvres propres ; elle s'associe aussi souvent à l'action politique. Les sympathies locales préparent et aident à effectuer ses conquêtes. En étudier la profession, c'est descendre dans la profondeur des intérêts des divers pays et voir, par quel concours, ces mouvements intérieurs favorisèrent les desseins de la papauté.
4. La compagnie de Jésus, composée d'hommes habiles, pleins de zèle pour la religion, animés du plus brave courage pour aller à l'ennemi, rendit à l'Eglise romaine, dans cette campagne, d'éminents services. Le protestantisme avait affecté un grand zèle pour la culture des sciences et le développement de la raison : c'est la prétention ordinaire des puissances hostiles à l'Église ; elles l'appliquent surtout en fermant les écoles catholiques ; quant à elles, en former et les faire prospérer, c'est un art qu'on ne possède pas dans les rangs de la libre-pensée. C'était la conviction de Ferdinand Ier, que le moyen de faire fleurir, en Allemagne, la doctrine de l'Église, était de donner à la jeunesse, pour instituteurs, des catholiques pieux et savants. Entente fut prise avec les Jésuites, qui vinrent en nombre et fondèrent ou relevèrent les trois universités de Cologne, d'Ingolstadt et de Vienne. Du sein de ces trois métropoles, ils se propagèrent dans toutes les parties de l'Allemagne. Aux universités se rattachèrent les collèges, Prague, Tyrnau, Olmutz et Brunn en Moravie ; Spire, Mayence et Trêves sur les bords du Rhin ; Wurtzbourg, Inspruck et Hall, Botzen et Dilligen les virent successivement ouvrir leurs gymnases. En si peu d'années, quels progrès extraordinaires. En 1551, les Jésuites n'avaient encore aucune situation fixe en Allemagne ; en 1556, ils occupaient la Bavière et le Tyrol, la Franconie et la Souabe, une grande partie des provinces rhénanes, l'Autriche ; ils avaient pénétré en Hongrie, en Bohême et en Moravie. On s'aperçut bientôt des effets de leur influence : en 1561, le nonce du Pape assure qu'ils gagnent beaucoup d'âmes et rendent un grand service au Saint-Siège. En perfectionnant les universités, ils s'appliquèrent surtout aux langues anciennes, base actuelle de la culture des
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jeunes gens ; mais ils ne négligèrent pas les sciences. Les doctrines théologiques étaient, bien entendu, l'objet principal de leur enseignement ; ils s'y livraient avec la plus grande activité, même pendant les jours de fêtes ; ils ressuscitèrent la soutenance des thèses, sans lesquelles, disaient-ils, l'enseignement est mort ; les exercices, qu'ils rendaient publics, étaient pleins de convenance, de politesse, d'instruction, et les plus brillants qu'on eût jamais vus, dit Ranke. Aucune université protestante ne pouvait éclipser Ingolstadt, ni même en soutenir la comparaison. Les Jésuites, au surplus, ne se dévouaient pas avec moins d'ardeur aux écoles de latinité. La première impression que reçoit l'homme étant la plus importante pour toute la vie, ils donnaient aux classes inférieures de grammaire d'excellents professeurs. Les maîtres, sauf à cette partie de l'enseignement, devaient lui consacrer leur vie ; car c'est le temps seul qui initie à toutes les difficultés de cette fonction et donne au maître, avec le savoir et le savoir-faire, un tout puissant prestige. «Les succès des Jésuites sous ce rapport, dit encore Ranke, furent prodigieux. On observa que la jeunesse apprenait chez eux beaucoup plus en six mois que chez les autres en deux ans ; des protestants même rappelèrent leurs enfants des gymnases éloignés pour les confier aux Jésuites. » Les Jésuites établirent encore des écoles des pauvres, des instructions religieuses, pour les enfants des catéchismes. Le catéchisme de Canisius était composé de questions bien enchaînées et de réponses concises : c'est un abrégé populaire de théologie ; qui le possède est un solide chrétien, presque un maître. Cet enseignement était tout à fait dans le sens de cette dévotion mystique qui caractérisait d'une manière particulière la compagnie de Jésus. A Vienne, les enfants se distinguaient par la fidélité exemplaire d'une vie pénitente. A Cologne, on s'honorait de porter le chapelet. A Trêves, on revint au culte des pieuses reliques. En 1560, toute la jeunesse d'Ingolstadt fit le pèlerinage d'Eiehstœdt. Cette direction religieuse, partie des écoles, fut propagée dans toutes les classes par la prédication et la confession. Un tel mouvement religieux est chose peu commune en histoire. Quand une nouvelle impulsion morale et intellectuelle s'est empa-
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rée des hommes, elle s'effectue toujours par la puissance d'individualités supérieures. Ici, Ranke vient nous dire que ce grand exemple de conversion fut obtenu sans aucune grande manifestation intellectuelle. Et pourquoi refuse-t-il aux Jésuites, vainqueurs du pays allemand, la supériorité de l'esprit? C'est que leur science ne reposait pas sur un libre essor de l'esprit; en d'autres termes, c'est qu'ils n'étaient pas protestants. Possevin, Canisius, Laynès, Auger, Bellarmin et tant d'autres, renommés par leur sainteté, leur science et leur aptitude au gouvernement des affaires humaines, n'étaient pas savants parce qu'ils étaient jésuites. Sophisme puéril : l'énoncer, c'est le confondre. Leur science, au contraire, surpassait peut-être encore leur piété. Une telle association dans un même corps, de science et de zèle, de travail et de persuasion, de mortification et de splendeur, de propagation fervente et d'unité systématique, n'a jamais existé avant eux dans le monde. Les Jésuites étaient laborieux et mystiques, profonds et enthousiastes, politiques habiles et soldats d'avant-garde ; c'étaient des prêtres qu'on aimait à fréquenter, n'ayant aucun intérêt personnel, s'aidant tous les uns les autres ; il n'est donc pas étonnant qu'ils aient si bien réussi. Ranke, au désespoir, leur reproche leur titre d'étrangers, de prêtres espagnols, intervenus dans l'Europe germanique. Depuis Jésus-Christ, il n'y a pas d'étrangers dans l'Église; le berceau de l'apôtre est presque toujours éloigné du théâtre de son zèle apostolique. Des Grecs ont évangélisé la Gaule ; des Romains ont prêché en Espagne, en France et en Angleterre ; un Anglais a converti l'Allemagne ; des Européens convertissent encore l'Asie, l'Afrique et l'Océanie. Les Jésuites du XVIe siècle sont les ouvriers de cette tradition; la critique n'a pas de sens. Le protestantisme s'était introduit par la ruse, la violence et la spoliation ; c'est par une grande effusion de lumière qu'on lui arrache ses conquêtes. Les succès des Jésuites sont dus à la parole, à la polémique, à l'enseignement, à l'assentiment populaire. Au XVIe siècle comme depuis, la haine ne peut reprocher à ces porte-fiambleaux de l'Évangile que leur victorieuse supériorité. Césariens, libéraux , révolutionnaires n'ont, à l'appui de leurs inimitiés, après les succès des
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Jésuites, que leur force. C'est parce qu'elle est la compagnie de Jésus qu'on la crucifie.