Darras tome 16 p. 413
9. Cette digression, pour laquelle nous demandons l'indulgence impuissance du lecteur, ne nous a pas trop écartés de notre sujet. La question d'Honorius a été aussi vivante de nos jours qu'elle le fut au concile de Florence, et qu'elle l'était pour saint Léon II, quand ce pape eut à l'examiner après la sentence acéphale de Constantinople. Si la condamnation d'Honorius par les byzantins eût été définitive, ainsi que le prétendaient les auteurs du fameux syllogisme, la controverse aurait été pour jamais éteinte. Le cadavre sur lequel opérait Polychrone resta inerte, avant comme après les incantations du visionnaire monothélite. Honorius au contraire, tué, disait-on, dans les deux sessions acéphales XIIIe et XVIe d'un concile œcuménique, n'a jamais cessé d'être vivant dans les souvenirs et les respects de l'église romaine, comme dans les discussions sans cesse renaissantes des adversaires du saint-siége. Il n'était donc pas bien tué. Son nom ne fut point effacé des diptyques, ni son image des basiliques de Rome. Singulier mort qui vit toujours ! étrange anathématisé dont le portrait contemporain se voit encore à l'abside de Sainte-Agnès, l'une des églises les plus fréquentées de la ville éternelle; dont le médaillon en mosaïque figure à son rang dans la série des pontifes à Saint-Paul-hors-les-Murs; dont le tombeau toujours vénéré repose à Saint-Pierre ; dont l'inscription laudative dominait la salle conciliaire de l'assemblée œcuménique du Vatican ! Impuissance du syllogisme académique et des anathèmes acéphales ! merveilleuse puissance de la vérité, qui survit à tous les sophistes, et se maintient inaltérable sous la garde des vicaires infaillibles de Jésus-Christ !
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p414 PONTIFICAT DE SAINT LÉON II (682-683).
§ II. Décret confirmant la définition de foi du VIe concile.
10. Saint Léon II consacra sept mois d'un pontificat qui n'en eut en tout que dix a préparer la sentence définitive. Le 7 mai 683, il adressait à l'empereur Constantin un rescrit pontifical de confirmation, dont il nous faut étudier les termes avec un soin égal à celui qui présida à leur rédaction. Le pape commence par rétablir, au sujet des légats du saint-siége, la vérité si étrangement altérée dans le message impérial. « Nous avons, dit-il, vu revenir enfin, au mois de juillet de l'indiction Xe récemment écoulée (juillet 682), les serviteurs de votre piété, nos fils, les légats de ce siège apostolique et de l'église romaine votre mère, savoir les prêtres Théodore et Georges, le diacre Jean, le sous-diacre régionnaire Constantin, avec leurs autres compagnons de voyage envoyés en Orient à la requête de votre piété par mon prédécesseur d'apostolique mémoire Agathon1. » Voici donc dès l'abord une première et capitale rectification. Les trois légats apostoliques, ceux dont la présence personnelle et la présidence soit directe soit indirecte étaient nécessaires à chacune des sessions du concile, pour la régularité et la canonicité des opérations, sont précisément ceux que le patriarche alexandrin Eutychius désigne comme ayant été répudiés, rejetés, tenus à l'écart, durant un certain nombre de séances par la faction byzantine, rejectis tribus diaconis patriarcha Romano missis. Ils avaient été écartés, selon toute apparence, parce qu'on ne voulait pas que des évêques fussent présidés par des clercs d'un rang inférieur. Dans le même ordre d'idées, la lettre impériale affectait de ne considérer comme légats que les trois évêques de Paterno, de Porto et de Rhegium. Léon II renverse cet échafaudage d'intrigues et de mensonges. Il rétablit l'ordre véritable et les droits indignement violés des légats. Il pose le principe fondamental d'après lequel la jurisprudence canonique, la théologie, l'histoire devront apprécier les diverses sessions du VIe concile œcuménique.
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1 Léon II, Epist. ad Constantin, imperat. ; Pair, lat., lit, tom. XCVI, col. 401. D.
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p415 CHAP. VI. — CONFIRMATION DU VIe CONCILE.
Les séances où les vrais légats, ceux dont le pape inscrit le nom, auront assisté, discuté, délibéré, seront régulières, les autres acéphales. Après cette déclaration préliminaire, saint Léon continue en ces termes : « Les légats nous ont remis, avec les divales de votre clémence, les mémoires synodiques du concile, fiera 6e!uv xepiiûv ■&& t|iûv çiÀavtçwitîaç, â|j.a xeî auvottxoï; Û7ro|jivrj(iaai. » Nous citons le texte grec de saint Léon, parce que c'est en grec qu'il l'écrivit, et que selon le témoignage du Liber Pontificaiis, cepape, né en Calabre, dans une province où le grec était encore d'un usage vulgaire, possédait à fond cette langue. La version latine traduit le owoSixoïs Oxoiivriiiaui par synodalibus gestis, deux inexactitudes en deux mots, car le mot grec cuxoôixoî; a pour correspondant latin synodicis, et le terme synodique dans les deux langues a une signification spéciale, admise, invariable : il représente les lettres délibérées en concile. Ainsi la synodique de Sophronius était la lettre que ce patriarche fit approuver par ses suffragants au synode de Jérusalem, et qu'il avait ensuite adressée à Rome et aux églises patriarcales d'Orient. Le latin gestis ne rend pas davantage la vraie signification du grec (mo|ivr,fia<n dont le sens précis est mémoires, pièces écrites. La plupart des historiens, pour avoir négligé ces observations, ont entendu la phrase de saint Léon comme si le pape eût parlé des actes in extenso du vie concile œcuménique, tels que nous les possédons aujourd'hui et formant un énorme volume in-folio. La méprise entraînait une conséquence de la plus extrême gravité, puisqu'elle faisait tomber l'approbation du saint-siége non plus seulement sur le décret dogmatique du VIe concile, mais sur l'ensemble et les détails des procès-verbaux de dix-huit sessions, parmi lesquelles sept au moins sont manifestement acéphales. Fidèle à notre rôle d'historien impartial, nous signalons donc cette étrange méprise, source de tant de jugements téméraires, de tant de conclusions erronées. La plus légère attention suffisait cependant pour l'éviter, puisque, dans la XVIIIe et dernière session, les pères du concile de Constantinople avaient fait dresser devant eux, séance tenante, cinq exemplaires du décret de foi, les avaient revêtus de leurs signatures, les avaient présentés eux-mêmes à la souscription de
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p416 PONTIFICAT DE SAINT LÉON II (682-683).
l'empereur, et avaient officiellement
déclaré que chacun de ces exemplaires serait transmis au siège de Rome et aux
quatre églises patriarcales d'Orient. Les mêmes pères avaient rédigé et adopté, séance tenante, la lettre synodique qui devait accompagner l'exemplaire
destiné au pape. Ces deux pièces, auxquelles furent joints le discours
prosphonétique et l'édit impérial de Constantin, constituent les c-uvôSracs 07:o|xvT,p.aTa de la lettre pontificale, et l'histoire
est ici en concordance parfaite avec la grammaire.
11. « Nous avons, continue saint Léon II, reçu les divales de votre clémence et les<n™3ixa mafri^ma avec des transports d'allégresse, et en tressaillant de joie dans le Seigneur. D'un océan de tristesse et de deuil, nous entrions subitement au port tant désiré de la paix 1, et rendant grâces à Dieu nous nous sommes écriés : «Seigneur, sauvez notre empereur très-chrétien, exaucez-le au jour où il invoquera votre protection 2. » Son zèle inspiré par vous, Dieu tout-puissant, fait enfin resplendir dans l'univers la foi apostolique; il dissipe les sombres nuages amoncelés par la perversité des
hérétiques, xa! r) SuacjcviC. tï); a'ipsTixiiç. çauI.ôrviTOç ày/VÇ èu-ataitiOr), tétra caligo hœreticœ pravitatis evanuit. C'est donc à juste titre que nous redisons la parole du prophète : Domine in virtute tua lœtabitur rex, et voluntate ejus non fraudasti eum 3. Le mot des Proverbes s'est réalisé : « Le roi sur son trône, d'un regard, a dissipé tout mal4. » —Ce passage de la lettre de saint Léon nous paraît singulièrement remarquable, et l'on peut s'étonner qu'il soit resté si longtemps inaperçu. En effet si, comme le crurent des historiens inat-lentifs, le VIe concile œcuménique avait eu un cours uniformément régulier et paisible, quel pourrait être le sens de cette plainte énergique : « D'un océan de tristesse et de deuil, nous entrions subitement au port tant désiré de la paix?» Il est de la dernière évidence que cette parole fait allusion à des anxiétés terribles, anxiétés
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1 Kaî wuTtcp àicô Tivuv xu(id(T(ov ),umn sic
eùxTaïov yaX-fmi >t|iéva ouvel.fiovTeç, et quasi de quodam mœroris fludu optâtes tranquillitatis portum
ingressi. (Pair,
lat., tom. XCVI, col. 403.)
2 Psalm-, xix, 10. — 3 Psalm., xx, 2-3.
4 Rex qui sedet in solio judicii di$sipatomnemalumintuiiusuo.(Proverb.,xx, 8.)
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p417 CHAP. VI. — CONFIRMATION DU VIe CONCILE.
qui avaient dû se produire dans la dernière période du concile, après les dix premières sessions dont le résultat satisfaisant avait été connu à Rome du vivant même de saint Agathon, ainsi que la notice de ce pape au Liber Pontificalis en fait foi. Mais quels événements étaient donc survenus pour changer les espérances en tristesse et en deuil, pour faire passer dans l'âme du pontife des appréhensions pareilles à celles que subit le pilote en face d'un naufrage imminent? Nous n'en connaissons pas d'autres que ceux dont Eutychius nous a fait la brève révélation, confirmée non moins laconiquement par le relaxatus du Liber Pontificalis, corroborée enfin par l'interversion du rang des légats apostoliques dans la lettre impériale elle-même. Ou la plainte de saint Léon II n'a pas de sens, ou elle est une allusion à la séquestration des légats, à la tenue des sessions acéphales en l'absence de l'empereur, durant l'intervalle de l'expédition contre les Bulgares. Autrement, que signifierait la citation du verset des Proverbes : Rex qui sedet in solio intuitu suo dissipat omne malum ? S'il ne se fût agi que du rétablissement de l'union entre les deux églises grecque et latine, de l'extinction du schisme, de la promulgation du dogme catholique, comment expliquer que le pape n'ait pas une parole de félicitation, pas une seule, à l'adresse des évêques orientaux siégeant au concile ? Mais c'est l'empereur, et l'empereur exclusivement, qui par son retour a mis fin aux intrigues. C'est le regard de l'emperenr, ce regard jeté du haut du trône si longtemps vide dans la salle conciliaire, qui a fait « évanouir les noirs nuages de l'hérésie ; » c'est donc exclusivement l'empereur que le pape félicite. Il faut convenir que les textes s'enchaînent ici dans un ordre merveilleux : ils se renvoient l'un à l'autre une lumière d'autant plus éclatante qu'elle est demeurée plus longtemps sous l'étouffoir des passions et du parti-pris.
12. « Nous avons donc, reprend saint Léon, parcouru d'abord avec un extrême empressement les lettres synodiques, dont le langage plein d'élévation nous a frappé, ta 5io; truvoîaûv •. Puis avec
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1 ToiYapoôv tûv uuvoSixûv ta ûojo;
dvïSpauvôrrs;. Ici encore
la version latine, renouvelant et aggravant l'inexactitude déjà signalée,
traduit ou plutôt trahit l'original en ces termes : Igitur gestorum
synodalium seriem recensentes. En
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p418 PONTIFICAT DE SAINT LÉON II (682-683).
une minutieuse attention, x«î imuevs; TCSfisj.Y3vap.svoi, examinant chacune des pièces écrites, Exairra tûv oiro(ivr,(iiTa)v 1, les conférant avec le récit des légats apostoliques, nous avons reconnu que le saint, grand, et œcuménique concile VIe, réuni avec la grâce de Dieu par décret impérial à Constantinople, s'est conformé dans sa profession de foi dogmatique aux décisions rendues dans le synode œcuménique 2 précédemment tenu à Rome, sous la présidence directe du trône apostolique sur lequel nous sommes maintenant assis. Avec nous, selon la teneur de la foi orthodoxe, conformément à la doctrine des pères, le VIe concile a professé que Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu parfait et homme parfait dans l'unité de personne et la dualité de natures, a opéré comme Dieu les œuvres de la divinité, comme homme celles de l'humanité, et ces dernières sans aucun mélange de concupiscence. Par conséquent Notre-Seigneur a deux volontés et deux opérations naturelles distinctes. Voilà ce que le VIe concile a professé ; nous avons applaudi à son décret, qui est exactement conforme à la vérité orthodoxe, aux définitions des précédents conciles généraux, à la tradition apostolique. Nous vous félicitons vous-même, prince, de l'acte vraiment agréable à Dieu et digne de votre piété impériale qui vous a fait sanctionner par un édit solennel la véritable doctrine, dont la lumière, semblable à celle du soleil, va maintenant éclater à tous les yeux et échauffer tous les cœurs. Par le décret syno-
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sorte que ce ne sont plus seulement les actes synodaux, mais leur série complète que le traducteur infidèle substitue au simple mot grec cruvoôY/.ôW. On comprend dès lors comment des historiens de bonne foi ont pu être induits en erreur, quand au lieu de recourir à l'original, ils se contentaient d'une traduction manifestement vicieuse. On remarquera ce pluriel ovvoSixâW, expression collective, qui représentait à la fois la lettre du concile au pape Agathon et celle de l'empereur adressée individuellement à saint Léon II. Le ib ûl/oç est donc un compliment délicat à l'adresse de Constantin, en même temps que l'énoncé très-exact de la vérité.
1 Ces
b7tou,vf,\uiTa, ou pièces écrites, étaient, comme nous l'avons dit, l'exemplaire
authentique du décret de foi promulgué dans la XVIIIe session,
le discours prosphonétique et l'édit impérial de Pogonat.
2 On remarquera ce titre de oixouménixè synodos donné par Léon II au concile des cent vingt-cinq évêques occidentaux, tenu à Rome sous la présidence de son prédécesseur saint Agathon.
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p419 CHAP. VI. — CONFIRMATION DU VI0 CONCILE.
dique et par l'édit impérial, <jvjmo6ixyi à-jioçâasi xcci ^f,oa PauiXixoO Svxtiy-fiaxo; 1, comme par « le glaive à double tranchant » dont parle l'Apôtre, l'hérésie nouvelle a eu le sort des anciennes: elle est tuée par le glaive de l'Esprit-Saint. Ils sont foudroyés, ces blasphémateurs qui, d'une vois sacrilège, ont osé affirmer que, dans les deux natures hypostatiquement unies de Notre-Seigneur, il n'y avait qu'une seule volonté, une seule opération, oVtive; insyd^aa-t ÈxTÎ0ea8aiÊv 6É>.Yijx.a xal pfxv èvÉpyeiav ém twv xaô' tnroaTatnv -Tjvtojiivcùv 80o çvvÉov toùKupfovi. Telle fut en effet la règle, tôv tûpov, de la tradition apostolique et vraie, tracée dans son concile par mon prédécesseur Aga-thon d'apostolique mémoire. Cette règle, il la fixa dans la lettre que ses légats remirent de sa part à votre piété, en l'appuyant par les témoignages conformes des pères et des docteurs de l'Église ; cette règle, le concile général de Constantinople l'a reçue comme un oracle émané du bienheureux Pierre prince des apôtres ; il y a reconnu la doctrine pure et les marques d'une foi immaculée. Ainsi ce grand, saint et œcuménique concile que votre clémence a réuni et auquel pour le service de Dieu elle a voulu présider, r,v <niou8aiù);...:oO[At5v qptXavôptixnria (ruVExàXEvÉ te xal irpoyryvicTaTO evexevTri; si; ©sèv ûricAipYÎa;, ayant embrassé en tout la doctrine des apôtres et des pères, ayant reçu avec révérence, as.Sa.ay.lac, la définition dogmatique promulguée par le siège du bienheureux apôtre Pierre dont malgré notre indignité nous tenons la place, à notre tour, nous et par notre ministère le vénérable siège apostolique lui-même, nous approuvons le décret du concile : par l'autorité du bienheureux Pierre nous le confirmons comme sur la solidité immuable de la pierre posée par Jésus-Christ pour fondement à l'Église. La vénération qui s'attache aux précédents conciles généraux de Nicée, Constantinople, Éphèse, Chalcédoine et Constantinople IIe, nous voulons qu'elle soit rendue à cette récente assemblée œcuménique, où le Saint-Esprit vient encore de se manifester pour le salut des
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1 Voilà bien exactement la preuve que le pape Léon II avait entre les mains l'édit impérial confirmant le décret dogmatique du VIe concile général et le mettant au rang des lois de l'État.
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p420 PONTIFICAT DE SAINT LÉON II (682-683).
âmes et dont toute la gloire dans le Seigneur sera jusqu'à la fin des siècles attribuée à votre piété impériale 1. »
13. Tel est le texte précis, et remarquable à tous égards, de l’approbation apostolique donnée par saint Léon II au VIe concile général. Cette approbation tombe explicitement sur le décret de foi, sur la promulgation du dogme des deux volontés et opérations naturelles en Jésus-Christ. Elle touche implicitement, et sanctionne dès lors l'irrégularité de la présidence conciliaire que l'empereur s'était attribuée. En toute autre circonstance, il y aurait eu lieu de noter et peut-être de blâmer énergiquement l'immixtion du pouvoir civil dans une assemblée synodale. Ici, non-seulement le pape n'inflige aucun blâme, mais il constate que l'intervention du prince tourna tout entière « au service de Dieu, et que tous les siècles en seront reconnaissants à Constantin Pogonat. » C'était suffisamment donner à entendre aux historiens de l'avenir que les sessions tenues durant l'expédition contre les Bulgares, devant un fauteuil vide, sous la direction de quatre sénateurs laïques, étaient doublement acéphales et par l'absence de l'empereur et par la séquestration des légats apostoliques. Au point de vue canonique, il est important de relever le soin avec lequel, dans cette sentence d'approbation, le pape Léon II insiste sur le fait que le VIe concile œcuménique a reçu « comme un oracle émané de la bouche même de Pierre prince des apôtres, » la règle de foi (normam fidei, -ton tupon) promulguée par saint Agathon. Le concile n'est approuvé que par ce seul motif, parce qu'il a reçu avec révérence cette règle, ce type de la vraie foi, de la tradition apostolique. Et pour mieux accentuer encore sa pensée, saint Léon déclare œcuménique le synode romain tenu par saint Agathon. Enfin, prenant le contrepied du décret conciliaire qui avait mêlé les anathématismes à la définition de foi, le pape sépare nettement les deux choses. Il donne à la définition dogmatique son approbation complète, absolue; il la confirme par l'autorité infaillible de l'apôtre saint Pierre, il déclare que cette
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1 S. Léon., Epist. ni, ad Constantin.; Patr. lat., tom. XCV1, col. 464. D.. 467. B.
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p421 CHAP. VI. — CONFIRMATION DU VIe CONCILE.
définition prendra rang avec celles des autres conciles généraux. Quant aux anathématismes, il en fait l'objet d'un article spécial que nous allons étudier.
11.a Nous anathématisons, dit-il, nous exécrons toutes les hérésies, tous leurs auteurs et fauteurs, tous les esprits de mensonge qui ont servi d'instrument à la malice infernale pour corrompre la foi de l'Église, savoir : Arius, Sabellius, Macedonius, Apollinaire, Eunomius, Nestorius, Eutyches, Dioscore, Timothée (Elure), Sévère, Themistius, Origène, Didyme, Evagrius, semblablement les écrits de Théodoret contre les douze capitula de saint Cyrille, avec la lettre d'Ibas au persan Maris, Jacob1, Théodore (de Mosueste), Gaianus s, Anthime, Zoaras3, Donat, Novat, Priscillien, Paul, Photin, Pelage, Célestius, Julien, Faustus et Maxime 4, tous lesquels la sainte catholique et apostolique Église a rejetés du catalogue de ses docteurs. Comme dans la parabole évangélique, l'ivraie est extirpée du champ du père de famille et réservée au jugement de Dieu pour la géhenne. Nous anathématisons également les inventeurs de la nouvelle hérésie, savoir : Théodore de Pharan, Cyrus d'Alexandrie, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre, évêques ou plutôt dévastateurs de l'église de Constantinople, traîtres plutôt que pontifes. » Jusqu'ici, dans les anathématismes, le pape saint Léon II a suivi presque constamment l'ordre adopté par les pères du VIe concile œcuménique dans leur décret de foi. Ceux-ci avaient d'abord rappelé les condamnations portées par les précédents conciles généraux contre les hérétiques anciens ; le pape
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1 Jacob Baradée, ou Zanzala, évêque d'Edesse en 584, donna son nom aux Jacobites, secte d'eutychéens. Cf. tom. XV de cette Histoire, pag. 583, not. 4.
2. Gaïanus, autre sectaire eutychéen, qui donna
son nom à la faction des
Gaïanites. 11 soutenait, entre autres erreurs, que Jêsus-Cbrist, après l'union
hypostatique, n'avait plus été sujet aux infirmités de la nature humaine.
3 Anthime et Zoaras, eutychéeus déclarés, furent en 536 l'objet d'une condamnation spéciale portée le VIII des ides d'août (6 août) par l'empereur Justinien I. Avec Severus et Pierre, ils étaient frappés d'anathème, et comme tels proscrits dn territoire de l'empire. Cf. Justinian., Constitutio sacra; Patr. lai., tom. LXXXVI, col. 1096.
4. Julien, Faustus et Maxime étaient, ainsi que
Célestius, disciples de
Pélage.
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p422 PONTIFICAT DE SAINT LÉON II (GS2-G83).
fait de même. Les pères avaient ensuite énuméré les chefs monothélites, mais avec cette particularité que le pape Honorius était nommé avant Cyrus d'Alexandrie, sans doute pour mieux confondre le pontife romain dans la foule commune des hérésiarques notoirement anathématisés. On ne saurait en effet expliquer autrement l'étrange interversion chronologique qui leur faisait dresser leur liste de la manière suivante : « Théodore évêque de Pharan, Sergius, Pyrrhus, Paul, Pierre, successivement patriarches de Cons-tantinople, Honorius jadis pape de l'antique Rome, Cyrus jadis évêque d'Alexandrie 1. » Dans l'ordre purement chronologique, Cyrus d'Alexandrie et le pape Honorius avaient l'un et l'autre précédé les patriarches byzantins Pierre, Paul et Pyrrhus. Le fait est incontestable. Mais la forme n'était rien en comparaison du fond. Les pères du VIe concile général avaient flétri Honorius de la même manière que les autres hérésiarques monothélites, sans aucune réserve, sans aucune atténuation. Léon II rétablit ici les droits de la vérité, la gloire du siège apostolique, l'honneur d'un grand et saint pape indignement outragé. Il détache du groupe hérésiarque la personnalité d'Honorius, la met dans un rang à part, et se contente de dire : « Honorius ne s'est pas efforcé de purifier l'Église apostolique par l'enseignement de la tradition des apôtres, il a laissé passer l'impure et hypocrite trahison qui a souillé la foi immaculée. D 04 |xr,v àW.à xaî 'Ovcopîov, ôazii tccjtxv tt,v àTTOUTch.tx^v 'Exx).7]<7i'nv 0-jx ïzizyzlùr\a& 8iSa<rxa).£a àTroaTOAixû; Tcopaoôasto; à-fvï-(>at, àD.à vjj SsorjLt;) TrpoSoafa [xiavOïjvai Tïjv avTUAOv TrapsytopU^ 2- En d'autres termes, Honorius n'a pas fait tout ce qu'il aurait pu faire (oôy iîiîXJ'?i<r£), il a laissé faire ce qu'il aurait pu empêcher (na^yii^iz). C'est la vérité rigoureusement exacte, au double point de vue historique et théologique. II est certain qu'Honorius aurait pu répondre à Sergius par un anathème, et Sergius le méritait bien. Mais Honorius
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1. Labbe, Concil., tom. VI, col. 1024. A.
2. La version latine est ici, comme presque toujours, d'une inexactitude qui équivaut à une trabison : Bonorium, qui hanc aposlolicam ecclesiam non apostolicœ tradiiionis docirina lustravit, sed profana proditione immaculalam fidem subvertere conatus est. {Pair, lai., tom. XCVI, col. 408. B.)
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p423 CHAP. VI. — CONFIRMATION DO VIe CONCILE.
connaissait-il la perfidie du patriarche byzantin, soupçonnait-il son hypocrite trahison, devinait-il l'existence d'une hérésie qui s'appela plus tard le monothélisme ? Saint Léon ne le dit pas, il se borne à constater le fait négatif. Honorius n'a pas fait tous les efforts possibles, il n'a pas fait toute la résistance possible. C'est tout ce que dit saint Léon II. Sa décision ne ressemble guère à celle que lui prêtaient naguère les ennemis de l'infaillibilité pontificale. S'appuyant sur la version latine particulièrement infidèle en cet endroit, ils faisaient dire en français à saint Léon II : « Nous condamnons Honorius qui, loin de purifier cette église apostolique, s'est efforcé par une trahison sacrilège de renverser la foi immaculée 1 » Puis ils s'écriaient triomphants : « S'efforcer par une trahison sacrilège de renverser la foi, ou seulement donner lieu par une trahison sacrilège au renversement de la foi, ce n'est point de la négligence, c'est de l'hérésie agissante, effective et coupable2. » Ce cliquetis de victoire s'éteint devant la réalité des paroles de saint Léon II. Ces paroles subsistent dans leur sens vrai ; elles constituent un avertissement solennel donné par l'Église à ses pontifes de veiller sur le dépôt qui leur est confié. Dans la pensée de saint Léon II, Honorius n'avait pas assez strictement accompli le précepte positif donné par Jésus-Christ aux papes en la personne de saint Pierre, Honorius n'avait pas, en temps opportun, confirmé ses frères dans la foi. Il avait donc dans une certaine mesure manqué au précepte ; mais de là à professer ex cathedra, dans ses termes spécifiques et techniques, l'hérésie du monothélisme, il y a un abîme.