Darras tome 27 p. 202
9. Sous le précédent archevêque, un chanoine de Bedfort nomme Philippe de Brois, cité au tribunal de l’ordinaire, fut convaincu d’homicide et condamné à payer aux parents du défunt une somme considérable. Longtemps après, Fitz-Pierre, justicier royal, faisant allusion à la même cause, l’appela meurtrier en pleine cour de justice. Dans l’altercation qui s’en suivit, le chanoine s’emporta jusqu’à prononcer des paroles de mépris et d’insulte ; rapport en fut fait au roi, qui se crut insulté lui-même dans la personne de son officier ; il ordonna de poursuivre Philippe, pour ce nouveau délit, devant la cour spirituelle ; et le jugement porta la peine du fouet, la perte des bénéfices et la suspension des fonctions sacrées pendant deux années. On espérait que la sévérité de cette sentence apaiserait le ressentiment du souverain; mais celui-ci fut implacable : il jura « par les yeux de Dieu, » son jurement habituel, que les juges avaient favorisé de Brois, à raison de son caractère ecclésiastique, et qu’un tel jugement serait révisé comme attentatoire au droit de la majesté
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1 Petr.ns blesf.ks. Epist. xnx et lxiii.
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royale1. Dans cette disposition d’esprit, il manda les évêques à Londres, dans son palais de Westminster et les requit de consentir à ce que désormais tout clerc reconnu coupable et dégradé de ses fonctions fut immédiatement remis au bras séculier2. Conservateurs des droits de l’Église et pénétrés encore du sentiment de leurs devoirs, les prélats soulevèrent des objections. Cela tendait, dirent-ils, à rendre le clergé de l’Angleterre inférieur à celui de tous les autres pays chrétiens; cette proposition était contraire aux libertés que le monarque avait jurées lors de son avènement à la couronne ; elle violait de plus le premier principe de la loi, en exigeant que la même personne fut jugée deux fois, et deux fois punie pour un seul et même crime3. Henri, qui probablement s’attendait à leurs observations, tant elles étaient naturelles, abandonna tout à coup ce sujet et leur demanda sans transition s’ils promettaient de respecter les anciennes coutumes du royaume. La question était aussi captieuse qu’imprévue ; car ces coutumes n’ayant jamais été définies, pouvaient, au gré d’un tyran, recevoir une extension fatale à la conscience. Bien que surpris; Thomas vit le piège; il répondit qu’il les observerait « sauf les droits de son ordre. » Cette restriction n’avait pas été repoussée lors du serment prêté par les clercs au monarque. Pourquoi ne serait-elle pas admise après coup sur le point si vague des coutumes nationales? Le roi fit séparément la même question à chaque prélat ; et tous, à l’exception de l’évêque de Chichester, firent la même réponse. Les yeux de Plantagenet étincelaient d’indignation. Ils conspiraient donc tous contre lui ? s’écria-t-il d’une voix altérée par la colère; mais il saurait briser leur conjuration! et comme un furieux il s’élança hors de la salle.
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1 Radulf. a nicr.TO, :/ironic. p. 537 ; — Ilist. quadrip. cap. xvn.
2. L'ordre intimé par le tyran est précédé d'une demande qui reconnaît le droit: «Peto et volo ; » comme tant d'autres despotes, il ne serait pas fâché seulement que les spoliés consentissent à la spoliation. C'est une manière d'apaiser la conscience.
3 Henri II, au jour de son sacre, confirma les privilèges et les libertés de l'Eglise dans les mêmes termes que son aïeul Henri Ier. Il signa la charte et la posa sur l'autel ; mais sa signature ne valait pas plus que sa parole.
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10. Le lendemain matin, l’archevêque recevait un ordre qui le dépouillait d’un de ses meilleurs châteaux et d’un de ses plus beaux titres. Maintenant l’objet spécial de la discussion se trouvait comme englouti dans une plus vaste controverse ; il était évident que, sous le nom de coutumes, on dirigeait un assaut général contre toutes les immunités de l’Église. Aucun clerc instruit et fidèle aux devoirs de son état, aucun homme sincèrement catholique, ne doutait que l’obligation rigoureuse des prélats ne fût de s’opposer à cette innovation. A savoir jusqu’où la résistance devait être portée et par quels moyens elle s’exercerait, c’était une autre question à débattre entre le courage et la prudence. L’archevêque d’York, gagné secrètement à la cause royale, proposa de céder pour le moment, sauf à reprendre la discussion dans des circonstances plus favorables. L’esprit énergique et droit de Thomas Becket dédaigna la politique temporisatrice de son ambitieux rival; il démontra la nécessité d’une résistance unanime et persévérante. Malheureusement la généralité des caractères n’est jamais à ce niveau. La plupart des évêques se laissèrent influencer par les conseils de la sagesse humaine ou par les instincts de la peur. Ils usèrent de tous les moyens possibles auprès de leur chef spirituel pour vaincre sa résolution magnanime. Fatigué par les obsessions de ses amis et les menaces de ses ennemis, entraîné par un avis supposé du Pape et par l’assurance non moins supposée que le roi se contenterait du seul honneur de la victoire, il consentit à l’aller voir au château de Woodstock. En s’éloignant de Londres, c’est là que le roi s’était retiré. Avant de narrer cette visite, malgré tout ce que nous avons déjà dit sur le caractère de ce prince, pour éclairer d’un plus grand jour ce qui nous reste à dire encore, donnons ici son portrait; et, de peur qu’on ne nous accuse d’en forcer les tons, prenons uniquement pour guides les historiens anglais.
11. D’une stature médiocre, il avait un air majestueux, quoique gêné par un embonpoint extraordinaire, comme tous les descendants de Guillaume-le-Conquérant. Il tâchait de combattre cette exubérance par une action continuelle et par une rare sobriété. Dans sa
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jeunesse, pendant son éducation au château de Glocester, il avait acquis des connaissances littéraires, sans être aussi beau clerc que son aïeul maternel ; son élocution était élégante et facile, quand il n’obéisssait pas aux emportements de sa colère ; après son avènement il faisait ses délices de converser avec les hommes instruits. Doué d’une mémoire prodigieuse, plein d’affabilité, d’un abord aimable, toujours quand la passion ne l’entraînait pas, il séduisait tous ceux auxquels il voulait plaire ; mais, sous ces dehors flatteurs, il cachait une âme capable de descendre aux plus vils artifices et de se porter aux actes les plus violents. Il se jouait de sa parole, et parfois de son propre honneur. Il justifiait sa duplicité par cette maxmie, « qu’il vaut mieux se repentir d’avoir parlé que d’avoir agi, que le succès mérite bien quelques mensonges1.» Un cardinal, après une longue conversation avec ce prince disait : « Jamais je n’ai vu d’homme mentir aussi hardiment 2. » Possédant de vastes domaines et désirant les agrandir, il ne brilla pas dans la guerre, il ne cueillit pas les lauriers des combats. Son ambition était réprimée par sa prudence ; mais souvent il s’attirait des maux réels pour en éviter d'imaginaires. La temporisation formait le trait caractéristique de son gouvernement, et l’égoïsme celui de sa vie. Concentrant tout le pouvoir en sa personne, il était jaloux de toute autorité qui n’émanait pas de lui ou qui ne le reconnaissait pas pour maître. II mettait son orgueil, en même temps que sa politique, à rabaisser pour mieux les assouplir les plus grandes familles, réduisant leurs droits, divisant leurs possessions, mariant leurs héritières à des hommes d’un rang inférieur. Par le servilisme on obtenait tout, on parvenait à tout. S’il était à ces conditions un bienfaiteur magnifique, il se montrait en dehors l’ennemi le plus implacable, Quiconque hésitait à servir ses volontés devenait immédiatement l’objet de sa haine; nul ne se dérobait à son ressentiment. Sa
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1. Gikald.Ca.mbr. pag. 7s3.
2 Codes Yutic. Epist. S. Thomx, m, GO.
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colère touchait à la frénésie, l’homme devenait une bête féroce1. Ses yeux s’injectaient de sang, son visage naturellement coloré prenait une teinte incandescente, sa bouche vomissait des torrents d’imprécations, ses mains déchiraient tout ce qu’elles pouvaient atteindre. Dans une occasion, son plus intime ministre, Humet, se risquant à diminuer les torts du roi d’Écosse, Henri fut aussitôt emporté par un de ses accès ; il traita son meilleur ami de lâche et de traître, jeta son manteau, sa toque, son épée, enleva la couverture de soie de son lit, s’assit par terre et se mit à ronger les nattes du plancher2. Quand il ne répandait pas l’épouvante, cet homme inspirait le dégoût et la pitié.
12. Voilà, selon les écrivains de l’époque et de la nation, je le répète, l'affreux tyran, auquel était en butte l’archevêque de Cantorbéry. Mais, contre toute attente, lorsque celui-ci se présenta devant lui, s’engageant à supprimer la malencontreuse restriction, cause des dernières violences, l’accueil fut des plus gracieux; on aborda l’affaire avec calme, et pour l’élucider à fond, pour la mener à bon terme, on convint de réunir un concile national à Clarendon après la fête de Noël. Cette assemblée s’ouvrit le 25 janvier de l’année suivante en 1164. Henri nomma lui-même pour président, contre toutes les règles canoniques, Jean d’Oxford, l’un de ses chapelains, le docile instrument de son despotisme. Non content de cette insulte aux prélats, sans attendre aucune délibération, il les somma de tenir la promesse faite par l'archevêque. Son air irrité, sa parole impérieuse et brève, son ton menaçant furent pour celui-ci comme un trait de lumière; il exprima le vœu qu’on admit toujours la clause restrictive. Le roi bondit sous le coup d’une pareille demande ; il menaça le primat de l’exil ou de la mort. Aussitôt une porte fut ouverte, et dans l’appartement voisin on vit un corps de sicaires, l’épée nue
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1. « Est leo, aut leone truculeutior, dum veliementius excandescit. » C’est son confident et son secrétaire Pierre de Blois qui parle de la sorte. Epist.
LXXV.
2. Un jour il voulait absolument arracher les yeux à l’un de ses pages, qui venait lui présenter un pli désagréable au despote. Codice Vatic. Epist. S. Thomas i, 15.
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à la main. Les évêques et les nobles supplièrent Thomas de céder ; deux chevaliers du Temple ployèrent devant lui le genou, le conjurant de prévenir par sa condescendance le massacre imminent des prélats réunis ; tous les assistants, à peu près sans exception, l’imploraient avec larmes. Dans une telle extrémité, imposant silence à sa conviction pour écouter leurs prières, ne voulant pas d’ailleurs assumer la responsabilité du sang qu’on allait répandre, il promit sur son honneur d’évêque et de chrétien d’observer les Coutumes. Il demanda seulement au roi de daigner lui dire en quoi ces coutumes consistaient. On ne peut se défendre d’un sentiment de surprise et d’indignation en voyant que l’objet de si terribles débats était encore chose inconnue.
13. Une commission fut nommée sur le champ pour procéder à cette recherche ; dès le lendemain, deux créatures du despote, dont le nom mérite d’être à jamais cloué au pilori de l’histoire, Richard de Lucy et Joscelin de Baliol, exhibèrent seize articles assez confus et pleinement arbitraires, qu’on appela les constitutions de Clarendon. Henri voulut alors que tous les évêques, à commencer par le primat, apposassent leur sceau sur l’exemplaire qu’on présentait à la hâte. Thomas estimant déjà qu’il avait trop fait, recula devant cette nouvelle exigence ; mais, de peur d’aggraver la situation, en provoquant de plus terribles colères, il demanda simplement du temps pour réfléchir sur une démarche aussi grave et se concerter avec les siens. Ce n'est pas sans irritation et sans peine que cela lui fut accordé. Séance tenante, on fit trois copies de ces prétendues constitutions. Une fut remise à l’archevêque de Cantorbéry, une autre à celui d’York; la troisième fut déposée dans les archives royales. De telles précautions et de si violents débats nous disent l’importance qu’on attachait à ce document, et nous imposent l’obligation d’en donner au moins l’analyse succincte, quoique nous devions nécessairement y revenir plus tard. Faut-il encore dès le début que l’esprit soit fixé sur l’objet en litige. Il était d’abord stipulé que tout archevêché, tout évêché, abbaye et prieuré vacants seraient à la garde du roi sans exception aucune et que lui seul en percevrait les revenus; ensuite, que l’élection ne se ferait qu’avec
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son assentiment, ou plutôt sur son ordre, par le haut clergé réuni dans la chapelle royale. — La première de ces dispositions constituait un vol manifeste, au profit de l’État, au détriment de l’Eglise. Ce criant abus ne remontait qu’à Guillaume-le-Roux, qui l’avait introduit en Angleterre ; il n’avait pas une plus haute antiquité; il est donc bien difficile de comprendre sur quel motif on pouvait se baser pour le donner comme une ancienne coutume. L’usage d’ailleurs n’eu existait plus depuis la mort de Guillaume; ses successeurs l’avaient abandonné. Henri II lui-même avait juré, lors de son avènement, de ne point toucher aux bénéfices ecclésiastiques. Il commettait donc, en le rétablissant légalement, une contradiction flagrante en même temps qu’une odieuse iniquité. La seconde disposition, renchérissant sur l’investiture laïque des Césars allemands, livre la
14. Dans plusieurs articles, qui se corroboraient et se complétaient l’un par l’autre, il était ordonné que tous les procès civils ou criminels où seraient engagés les hommes d’Eglise, commenceraient devant les justiciers du roi. Pour les causes importantes, c’était évincer et presque annuler les cours épiscopales. Encore moins pouvait-on appeler cette disposition une ancienne coutume ; elle renversait la loi qui n’avait cessé d’exister, en dépit des tendances contraires, depuis le règne du Conquérant; et l’innovation était d’autant plus évidente, qu’on ne tentait même pas d’y substituer la jurisprudence de la dynastie saxonne ou celle des temps antérieurs. Attaquant de plus près la puissance spirituelle, les prétendues coutumes statuaient que nul tenancier du roi, nul officier de sa maison ou de ses domaines ne fût soumis à l’excommunication, ni ses terres à l’interdit, sans l’autorisation du roi lui-même, ou du grand justicier, en l’absence du roi. — Cette mesure n’atteignait pas uniquement la religion, elle avait une portée sociale non moins étendue que désastreuse. On brisait ainsi dans les mains du clergé la seule arme capable d’arrêter les instincts rapaces et sanguinaires qui tenaient souvent en échec toutes les ressources du pouvoir politique. — Il était défendu, par une autre disposition, à tout archevêque, évêque ou clerc en dignité, de traverser la mer
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sans une permission royale. Nous savons dans quel but : on voulait empêcher de porter à l’audience du Pape les usurpations et les injustices du souverain temporel. Des restrictions également arbitraires au fond, quoique moins radicales en apparence, étaient apportées au droit d’appel en cour de Rome1 . Ceci traduisait et codifiait la pensée constante que le roi poursuivait, de concentrer dans son royaume, disons mieux, dans sa cour et sa personne, tout le mouvement religieux, aussi bien que tous les intérêts politiques. Il aura beau nier cette intention ; elle ressort de tous ses actes. Ne nous arrêtons pas aux articles secondaires de cette trop fameuse constitution ; tous révèlent la même pensée : c’est un tissu de mesures vexatoires destinées à paralyser le pouvoir spirituel, et portant dès lors atteinte à l’essence même de la religion.
III. PERSECUTION DÉCLARÉE.
15. . Telles étaient les Coutumes anglaises selon le système du souverain, on se demande comment le saint archevêque avait pu promettre de les observer. Les historiens modernes dont nous parlions plus haut n’ont pas manqué, dans leurs aveugles préventions, dans d’intention, leur parti pris de dénigrer toutes les gloires de l’Eglise, d’incriminer encore Thomas sur ce point, l’accusant d’une indigne faiblesse ou d’une lâche duplicité. L’histoire toute seule répond victorieusement à de semblables critiques. N’a-t-on pas entendu le primat déclarer qu’il ignorait ces coutumes? et quand elles lui sont présentées, ne le voit-on pas refuser son adhésion et se réfugier dans le sanctuaire de sa conscience, en réclamant un plus mûr examen? Du reste lui-même ne se pardonne pas la parole imprudente qu’il avait prononcée, ce qu’il appelait uue criminelle défaillance. Lorsqu’il reprit le chemin de Cantorbéry, son âme était plongée dans une douloureuse angoisse. Les observations de ses meilleurs amis, les murmures et les plaintes de ses plus tidèles serviteurs redoublèrent ses scrupules. Pour se punir, pour réparer le scandale dont il se déclarait
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1. Wilkins,
Lcrj. sax. pag. 321-321. XXVII.
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hautement coupable, il s’interdit l’exercice des fonctions sacrées, l’approche de l’autel, la célébration des saints mystères. Sa douleur s’exhalait par de profonds soupirs.— J’ai trahi la cause de l’Eglise, répondait-il à quiconque voulait le consoler et le ranimer; je ne suis plus digne d’exercer le sacerdoce dont elle m’avait revêtu. Je garderai le silence jusqu’à ce que le Seigneur m’ait visité d’en-haut, jusqu’à ce que le Pape son vicaire m’ait absous de mon téméraire et sacrilège serment. — En conséquence, il expédiait un messager au Souverain Pontife, pour l’instruire de ce qui s’était passé, lui soumettre sa conduite actuelle, implorer le pardon de son péché.
16. Alexandre avait déjà tout appris; touché d’une grande compassion, il écrivait à Thomas la lettre suivante : « On nous a rapporté, vénérable frère, qu’à l’occasion d’une défaillance momentanée, vous aviez résolu de ne plus consacrer le corps et le sang du Seigneur. Combien est grave cette détermination, surtout dans une si haute dignité, combien elle peut causer de scandale, à vous de l’examiner avec une religieuse attention. Pesez bien dans votre sagesse quelle différence existe entre un péché délibérément commis, et celui qui procède de l’ignorance ou de la contrainte. On ne saurait dans les deux cas appliquer le même remède, ainsi que nous l’apprenons des Livres saints. L’intention caractérise la faute ; sans le consentement de la volonté, pas de faute réelle. Le Seigneur considère beaucoup plus l’intention que l’acte extérieur. Si votre conscience vous reproche une faiblesse, quelle qu’elle soit, déposez-la dans le sein d’un prêtre qui se recommande à vous par son instruction et sa prudence. Cela fait, le Dieu de toute miséricorde, dont le regard sonde les cœurs, rendra la paix à votre âme, vous rétablira dans son amour; et nous, mettant notre confiance dans les mérites des bienheureux Pierre et Paul ses apôtres, nous vous accordons une pleine absolution ; nous vous dégageons de tous les liens, en vertu de notre puissance apostolique ; nous vous conseillons ou mieux nous vous ordonnons de ne plus vous abstenir pour ce motif de célébrer la messe, de monter à l’autel du Seigneur. Donné à Sens le jour
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des calendes d’Avril. » Il est bon d’entendre après cela le célèbre Jean de Salisbury dans une lettre écrite à Pierre, que nous supposons être Pierre de Blois: « Cette promesse faite dans le conciliabule de Clarendon, mais par le conseil et sous la pression des autres évêques, je ne saurais la justifier; car enfin, même dans ces conditions, elle ne devait pas se faire. Je dis seulement que la confession répara l’offense, que le chef suprême de l’Église accorda le solennel pardon, lui qui condamna de sa pleine autorité ces perverses coutumes, devant de nombreux auditeurs 1. »
17. Les actes du pontificat d’Alexandre continuent : « Henri ne tarda pas à savoir que l’archeveque n’entendait nullement être lié par une parole surprise à son ignorance, dont on exagérait d’ailleurs le sens et la portée. L’exaspération du prince fut dès lors à son comble et n’aura guère plus de répit. Il poursuivra d’une haine implacable, et par tous les moyens qu’elle sait inspirer, le saint archevêque ; les esprits attentifs prévoyaient déjà qu’elle irait aux dernières violences, qu’elle ne s’éteindrait que dans le sang. » Quelques-uns pensèrent que Thomas eût recouvré son premier ascendant, s’il avait à Clarendon dissimulé ses répugnances et subi sans réclamation l’impérieuse volonté du monarque. C’était une erreur ; si les oppositions surexcitent presque toujours la tyrannie, jamais les concessions ne la désarment: loin d’y voir les conseils de la modération, elle y voit ceux de l’intérêt ou de la peur. Aux exigences satisfaites, elle en eut ajouté de plus outrées et de plus iniques. Un prélat pénétré du sentiment de ses devoirs ne pouvait même pas se résigner aux premières ; nous l’avons dit, elles impliquaient l’asservissement de l’Église, en blessant au cœur la divine institution. Il importe de mettre en pleine lumière la cause dont Thomas était le défenseur dans cette ardente lutte, et dont il sera le martyr ; tant d’autres ont atténué sa gloire, sans précisément la nier. Il y a des complicités latentes et posthumes dont il faut le venger. N’est-ce pas assez des syco- phantes qui l’accusèrent pendant sa vie? Ils répandaient sur son
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1 Stepiuxid. 35-38 ; — Quattrip. Tj, 26.
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compte les plus absurdes rumeurs, et dès lors les plus dangereuses, parce qu’elles étaient les mieux accueillies. A les en croire, le primat aspirait à se rendre indépendant et se constituait l’ennemi de la puissance royale. On lui prêtait d’insultants propos à l’endroit du monarque lui-même, il aurait dit à ses confidents que la jeunesse de Henri demandait encore un pédagogue, que l’impétuosité de ses passions devait et pouvait aisément être domptée, qu’il était incapable, sans le concours de son ancien chancelier, de gouverner son royaume. On comprend ce que ces calomnies réitérées accumulaient de ressentiments et préparaient de vengeances, Ce n’est pas que les calomniateurs fussent les amis du prince; ils ne le haïssaient pas moins qu’ils ne détestaient l’Église1. Voyant dans les deux pouvoirs un double frein à leur licence, ils espéraient s’en débarrasser, en les précipitant l’un contre l’autre.