Darras tome éé p. 547
40. Bonizo de Sutri enregistre le fait en quelques lignes émues. « Monstrueux attentat! s'écrie-t-il. La cité du prince des apôtres tomba au pouvoir du dragon à trois têtes, un tyran, un antipape et le schisme 2. » Le Codex du Vatican est un peu plus explicite. Il nous apprend que cette fois la défection commença dans la ville assiégée non plus par les sénateurs et les patriciens mais par le peuple. «La foule aveugle, dit-il, se porta durant plusieurs jours près du pontife Grégoire VII, le suppliant de recevoir le roi dans Rome sans lui imposer de satisfaction préalable. Le grand pape avec une admirable constance repoussa ces honteuses propositions. Le peuple se laissant alors entraîner et par l'argent et par les menaces de Henri, résolut d'ouvrir à ce prince les portes de la cité. Averti du complot, le pape se renferma avec tous ses frères (les cardinaux) dans la forteresse de Cressentius (château Saint-Ange) 3. » — « Tous les nobles romains à l'exception d'un très-petit nombre, dit Bernold, demeurèrent en cette circonstance fidèles au seigneur pape Grégoire. En gage de leur ferme attachement, ils constituèrent entre ses mains quarante otages qui demeurèrent avec lui dans la citadelle. Ils établirent des barricades en tête de chacun des ponts
-------------
1. Berthold. Chrome, Patr. Lat. tom. CXLVIII, col. 13S5.
2. Bon. Sut*. Ad amie., lib. IX, Patr. Lat., tom. CL, col. 850. 3. Cuti. TV./iC.ap. Waltoricb., tom. I, r,.S41.
==============================
p548 PO^TlflCAT DE GRÉGOIRE VII (1073-1085).
sur la rive droite du Tibre pour mettre le fort Saint-Ange à l'abri d'une surprise ; enfin ils placèrent au nom du pape de vaillantes garnisons dans les principales forteresses. Le quartier du Latran resta donc seul au pouvoir du peuple, et ce fut par ce côté qu'on introduisit le roi de Germanie et son antipape1. » Le chroniqueur schismatique Landulf de Milan confirme à sa manière la donnée des écrivains catholiques. « Grégoire, dit-il, se voyant abandonné par les citoyens et même par la majorité des cardinaux, n'ayant d'ailleurs plus ni or ni argent, car tout ce qu'il avait amassé en dépouillant, decrostando, les palais, les sanctuaires et les autels de saint Pierre pour nourrir ses soldats plus soucieux de monnaie que de l'honneur du prince des apôtres, fut contraint de se dérober par une fuite clandestine à la surveillance qui l'entourait nuit et jour. Il se renferma dans la forteresse de Crescentius, attendant le secours de Robert duc d'Apulie, auquel il manda sa détresse. Dans le plus grand secret possible, il expédia à ce chef normand des légats pour le prier d'accourir avec ses hordes barbares, lui promettant en récompense la couronno et les insignes royaux, sancti Pétri regalibus illi refutatis 2. »
41. De tous ces chroniqueurs aucun n'a su ou n'a dit la vérité tout entière. La vérité est qu'au moment où la conjuration populaire éclata dans Rome, Henri IV désespérant d'y entrer jamais songeait à une retraite définitive. Ce détail qu'il nous révélera bientôt lui-même dans une lettre officielle ne nous est connu que par son propre témoignage. Aucun des annalistes ne l'a enregistré. Seul Ekkéard d'Urauge, historiographe allemand et partisan fanatique du roi excommunié, y fait quelque allusion, mais en termes tellement voilés que sans la lettre royale il serait impossible de deviner le mystère « Henri, dit-il, célébra la nativité du Seigneur (Noël 1083) à la basilique de Saint-Pierre. Mais à l'approche des calendes de février (1er février 1084) il s'éloigna de Rome et passant en Campanie s'empara de plusieurs forteresses. Ce fut alors
----------------
1.Bernold. Chronie. Patr. Laf., tom. CXLVIII, col. 1385. 2. Landulf. Senior. Hist. Mediolan., Patr. Lat., tom. CXLVII, col. 95î.
================================
p549 CHAP. v. — occupation de uome par. heniu iv.
qu'il reçut une députation des Romains lui annonçant qu'il pouvait revenir en paix et qu'il entrerait dans la ville sans coup férir. Il revint donc et dressa ses tentes près de la porte de Latran. Les Romains accoururent pour lui faire leur soumission. « Hildebrand s'est enfui, lui dirent-ils. Sa retraite vaut une abdication. Donnez-nous donc un pape de votre main. » Henri leur présenta Wibert de Ravenne, qui fut proclamé seigneur apostolique. Le lendemain, Ve férie avant le dimanche des palmes (21 mars 1084), le roi et le nouveau pontife firent leur entrée solennelle au palais de Latran en grande gloire et avec une escorte imposante. Le dimanche suivant, fête des Rameaux (24 mars), Wibert fut intronisé en grande révérence par une foule d'évêques en qualité de souverain pontife et prit le nom de Clément III. Huit jours après, dans la solennité sainte de la fête de Pâques, Clément conféra le chrême et la bénédiction impériale au roi Henri 1. » Cette double cérémonie sacrilège d'un tyran intronisant un antipape et d'un antipape créant un pseudo-empereur ne s'accomplit point aussi pacifiquement que le récit du chroniqueur d'Urauge voudrait le faire croire. Bernold de Constance ajoute ici des détails caractéristiques qu'il importe de recueillir. « Quand il fut question le jour des Rameaux, dit-il, de procéder à l'intrusion de Wibert de Ravenne, on se trouva dans le même embarras que l'année précédente. Aucun des cardinaux de l'église romaine ne voulut prêter son concours. Les trois évêques suburbicaires d'Ostie, d'Albano et de Porto auxquels appartient exclusivement le droit d'installer les pontifes de Rome, auraient plutôt subi la mort que de concourir à un pareil attentat. Les évêques schismatiques durent faire leur besogne eux-mêmes. Les titulaires de Modène et d'Arezzo, avec tous les autres excommuniés et simoniaques, acclamèrent patriarche de Rome un hérésiarque excommunié comme eux. Wibert ne fut élevé au premier rang que pour avoir le privilège d'une damnation plus éclatante. Le roi Henri voulut avoir sa part dans cet héritage de malédictions et d'anathèmes. Il se fit couronner empereur par le
---------------------
1. Ekkeard. Uraug. Chronic. Patr. Lat., tom. CUV, col. 95J.
=============================
p550 PONTIFICAT EE GRÈGOlUli Vli (1073-10S3).
faux pape. Mais la cérémonie ne put avoir lieu à la basilique de Saint-Pierre, dont les Romains fidèles défendaient toutes les avenues. Vainement le roi parjure voulut forcer l'obstacle. Quarante de ses meilleurs soldats furent tués dans la lutte. Les autres prirent la fuite ; tandis que les défenseurs de Grégoire VII ne perdirent pas un seul homme. II fallut donc que l'intrus de Ravenne fabriquât son fantôme d'empereur dans la basilique du Latran, livrée entre leurs mains par une trahison exécrable1. »
42. Le triomphe du roi usurpateur et de son antipape n'était on le voit ni complet ni assuré. Sigebert de Gemblours, malgré ses sympathies avouées pour le parti schismatique est obligé d'en convenir. « Les Romains, dit-il, reçurent Henri en triomphe; ils proclamèrent la déchéance d'Hildebrand, installèrent sur le siège apostolique Wibert de Ravenne qui prit le nom de Clément III. Les partisans de l'empereur soutenaient la validité et la justice parfaite de chacun de ces actes. Suivant eux, Hildebrand avait encouru la déchéance par les crimes de lèse-majesté qu'il avait commis en favorisant l'élection d'un nouveau roi et en donnant l'exemple de la révolte contre l'autorité d'un souverain légitime, mais leurs adversaires faisaient entendre les plus énergiques protestations. Ils disaient qu'un pape ne saurait être déposé par une poignée d'évêques ou de laïques, sous la pression du pouvoir civil. Ce qui est plus grave encore, ils ajoutaient qu'au point de vue du droit canonique il était inouï qu'un évêque s'installât sur un siège dont le titulaire était encore vivant. Mais toutes ces raisons et bien d'autres alléguées par eux n'empêchèrent pas le nouveau pontife Clément III de donner à Henri le sacre impérial et de lui conférer le titre de patrice des Romains2. »
43. Voici en quels termes, se posant pour la première fois dans sa correspondance officielle comme un légitime successeur de Charlemagne, le roi excommunié rendait compte des événements à l'évêque Thierry de Verdun. « Henri par la grâce de
-------------
1. Bernold. Chronic. Patr. Lat., tom. CXLVIII. col..1386. 2. Sijeb. Gemilac. Chronic. Patr. Lat,, tom. CLX, col. 221.
================================
p561 CHAP. V. OCCUPATION' DE ROME PAR HENRI IV.
Dieu roi des Romains et empereur auguste à l'évêque Thierry, affection sans bornes. — Nous sommes entré à Rome le jour de la fête de saint Benoît (21 mars 1084). L'accueil qui nous y attendait, les circonstances qui ont précédé et suivi cette entrée solennelle, ont déjà été portés à votre connaissance et par des témoins oculaires et par nos lettres précédentes. Tout ce que Dieu a fait pour nous est vraiment extraordinaire. Si mes prédécesseurs eussent accompli avec dix mille hommes ce qu'avec dix seulement il m'a été donné d'exécuter, on eût crié au miracle. Désespérant de nous rendre maître de la grande Rome, nous songions à l'abandonner pour retourner en Germanie 1, lorsqu'une députation de Romains vint nous supplier d'entrer dans leur ville, promettant de reconnaître notre pouvoir et de nous jurer fidélité. C'est ce qui a eu lieu. Avec les plus ardentes démonstrations d'allégresse ils ont salué notre entrée dans leurs murs, avec un zèle incomparable ils nous ont secondé durant notre séjour parmi eux; leurs accla-motions de triomphe, leurs promesses d'éternelle fidélité nous ont suivi à notre départ, en sorte que nous pouvons dire en toute confiance que Rome tout entière est en notre main. Il faut en excepter pourtant le château de Crescentius, où Hildebrand se tient renfermé. Cet Hildebrand, vous saurez qu'il a été déposé par jugement légal de tous les cardinaux et de tout le peuple romain. Clément III notre pape élu a été intronisé sur le siège apostolique aux acclamations de tous les Romains. Nous-même, nous avons reçu de sa main le sacre impérial durant la solennité du saint jour de Pâques, et le peuple ivre de joie nous a unanimement proclamé empereur. Ces grandes choses terminées avec la bénédiction de Dieu et de saint Pierre, aux applaudissements de tous les fidèles, nous avons quitté Rome dans l'intention de nous rendre aussi promptement que possible en Germanie. Votre message nous a rencontré en route. Se réjouisse qui voudra, pleure qui voudra; j'accours, et Dieu est avec moi. Ce que fait le sire dont vous me parlez (probablement le roi
--------------------
1. Nam cum ira Teutonkas partes, de acquirenda Romajam desperantes, redire vtllcmus.
============================
p532 PONTIFICAT DE GllÉCOlRE VII (1073-1085).
Hermann), je m'en soucie fort peu, mais je profiterai de votre avis et nous pourvoirons à ce qu'il ne puisse nous causer de dommage. A l'égard des Saxons en général et en particulier de l'archevêque de Saltzbourg (saint Gébéhard), du comte Aldabert de Calw ou des autres personnages qui voudraient rentrer en grâces avec nous, j'entre complètement dans vos vues. Je me montrerai très-indulgent pourvu qu'enfin nous obtenions une paix durable et que les serments de fidélité soient sincèrement tenus. De votre côté exécutez, je vous prie, ponctuellement mes ordres. Rendez-vous après la fête des apôtres (29 juin 1084) à Augsbourg, où j'arriverai moi-même vers cette époque. Nous pourrons ensemble nous réjouir de tant d'heureux événements. » L'auguste message se terminait par une sorte de post-scriptum ainsi conçu : « Le seigneur apostolique Clément III et l'empereur vous mandent, comme gage d'affection et de dévouement, d'avoir à sacrer immédiatement l'archevêque élu de Trêves. Portez-vous bien1.» L'élu de Trêves si chaudement recommandé était Égilbert, le schimatique écolâtre de Passaw dont nous avons raconté plus haut la promotion et l'investiture simoniaque2. Thierry de Verdun eut la faiblesse d'exécuter cet ordre. L'indigne métropolitain de Trêves fut sacré à Mayence, malgré le protestations de l'épiscopat, du clergé et du peuple orthodose. L'antipape Clément III « trop heureux, dit le chroniqueur, de trouver quelqu'un qui consentît à recevoir une bénédiction de sa main3, » s'empressa d'envoyer le pallium au nouvel intrus.
44. Ce fut du reste la seule partie du programme impérial formulé dans la lettre à Thierry de Verdun qui se réalisa. Les événements qui contraignirent le césar teuton à quitter Rome n'avaient point, comme nous le verrons bientôt, le caractère glorieux sous lequel sa politique toujours fausse et mensongère s'efforçait de les représenter. Son séjour au palais de Latran ne fut que de deux
------------
1. Gest. Trevcr. Patr.Lat., tom, CLIV, col. Hj3, 2.Cf. chap. m du présent vol n° 35. 3. Gest. Trevcr., col. 120*,
=================================
p553 CHAP. V. — EXrUI.«ION DE HENRI IV PAR ROBERT GUISCARD.
mois, du 21 mars 1084 au 24 mai suivant1, époque où le pseudo-empereur, l'antipape et leur armée schématique durent se dérober par un sauve-qui-peut général à un danger aussi soudain que formidable. Mais avant cette honteuse retraite les deux mois passés dans le palais envahi des papes avaient apporté à Henri bien des luttes et des déceptions. Il avait voulu d'abord lancer ses hordes de pillards contre le château Saint-Ange où Grégoire VII était enfermé ; la tentative échoua complètement. « Il imagina donc, dit le catalogue de Cencius, de faire élever un mur de circonvallation autour de la forteresse dans le but de la cerner de toutes parts. De ce projet dont l'exécution aurait demandé des années il ne recueillit d'autre avantage que le ridicule de l'avoir entrepris. Plus heureux dans l'attaque du Capitole, il parvint à s'en rendre maître. La garnison était composée de soldats corses, fidèles à Grégoire VII. Le tyran se vengea de leur dévouement au vicaire de Jésus-Christ en faisant détruire toutes les maisons qu'ils habitaient. Un neveu de Grégoire VII, Rusticus, commandait au nom du pontife son oncle la forteresse de Septem Solia située entre les monts Palatin et Cœlius et protégée par une enceinte de sept colonnes concentriques. Henri tenta l'assaut avec des tours roulantes, des balistes et des béliers. Il réussit à abattre quelques colonnes2.» Le catalogue de Cencius laisse entendre que ce fut là tout le succès du roi excommunié. Mais Sigonius prétend que Rusticus et tous ses soldats, obligés de capituler, furent faits prisonniers de guerre 3.
§ VIII. Expulsion de Henri IV par Robert Guiscard.
45. Leur captivité, si elle eut lieu, ne fut pas longue. «Dès le jour où le grand pape trahi par le peuple romain s'était réfugié dans
-------------
1. Ces datas précises nous sont fournies par les Annales Cavenses publiées au tom. IX des Manumenta Germon., p. 190. Cf. \Vatterich.,tom. I, p.46Q,not. 1. 2. Catal. Cenc. ap. Watterich, tom. I, p. 300. 3. Cf. Voigt. Grèg. VII, lib. XII, p. S87, trad. Jager. in-lî.
================================
p 554 PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII (1073-10S5).
la citadelle de Crescentius, dit Hugues de Flavigny, il avait expédié en Apulie près de Robert Guiscard l'abbé de Saint-Bénigne de Dijon, Jarento, avec quelques cardinaux de la sainte église romaine pour informer le duc de la situation et le prier de ne pas différer d'une minute le secours tant promis 1. » A cette nouvelle, le vainqueur de Dyrrachium se mit aussitôt en marche. « Il réunit une armée de trente mille hommes, tant cavaliers que fantassins, dit Wido de Ferrare, et envoya au roi Henri ce message : « Je viens délivrer le pape; retirez-vous, sinon apprêtez-vous à me combattre 1. » La consternation de Henri fut extrême. Soit qu'il n'eût pas sous la main un nombre suffisant de troupes, soit que les chaleurs de l'été qui commençaient à se faire sentir ne lui permissent point de risquer d'être assiégé dans Rome, terreur de l'ennemi ou crainte de la contagion, car on n'a jamais su le véritable motif, il se décida à la retraite, se promettant d'ailleurs de revenir l'hiver prochain, quand il aurait pu reconstituer son année 3. » Ne se donnant donc pas même le temps de voir les avant-gardes de l'armée d'Apulie aux portes de Rome, « comprenant bien, dit le catalogue de Ceacius, que nul ne pourrait l'arracher aux mains du terrible duc, une fois qu'il y serait tombé, et que ce fils dévoué de saint Pierre lui ferait payer chèrement les outrages faits au vicaire de Jésus-Christ, il convoqua sur la place de Saint-Jean-de-Latran toute la plèbe romaine qui composait son parti. » A cette foule ignoble, il ne fit même pas l'honneur de révéler le péril imminent auquel il allait la laisser exposée. Voici d'après le chroniqueur la harangue qu'il prononça : « Pères conscrits et fils bien-aimés, je confie à votre dévouement la défense de l'empire et de votre liberté. Il me faut partir sur-le-champ pour la Lombardie. Si jamais je
------------------
1. Hug. Flaviniac. Chronic. Pair. Lût., tom. CLIV, col. 334.
2. Ce message, sorte de défi chevaleresque, adressé avec une loyale franchise par Robert Guiscard au roi de Germanie et enregistré par la chronique récemment découverte de Wido de Ferrare, venge la mémoire de l'abbé du Mont-Cassin. Desiderius accusé plus tard d'avoir informé Henri par un message spécial de l'approche des troupes normandes.
3. Wido Ferrar. ap. Watterich, tom. I, p. 461.
===============================
p555 CHAP. V. EXPULSION DE HENRI IV PAR ROBERT GU1SCARD
reviens parmi vous, je consacrerai ma vie et ma puissance à votre bonheur. » Mais le Dieu de miséricorde et de clémence qui connaît les plus secrètes pensées et lit au fond ne devait pas, ajoute l'annaliste, permettre au tyran de rentrer jamais dans la cité pontificale 1. » Comme s'il en avait eu le pressentiment, Henri voulut marquer par une brutale vengeance sa retraite désespérée. «Il fit détruire de fond en comble la cité Léonine, dont la résistance lui avait coûté tant d'inutiles sacrifices. Ce fut, dit le Codex du Vatican, son dernier adieu aux Romains 2. » Il se retira ensuite avec son armée dans la cité de Castellana, l'antique Véies des Etrusques (24 mai 1084).
46. Trois jours après, Robert Guiscard paraissait sous les murs de Rome. « Le glorieux duc avait réglé son ordre de marche avec autant d'activité que de prudence, dit Gaufred de Malaterra, l'historiographe sicilien. Un corps de mille chevaliers ayant chacun sa bannière formait l'avant-garde. Il était suivi de trois mille fantassins solidement armés. Robert Guiscard venait ensuite avec le gros de ses troupes. Il s'attendait à trouver l'armée du pseudo-empereur rangée en bataille devant l'aqueduc de Tusculum; mais les avis qu'on lui avait adressés en ce sens n'étaient pas fondés Henri n'osant risquer une action avec des forces inférieures en nombre, ou peut-être se défiant malgré leurs protestations emphatiques de la fidélité des Romains, s'était décidé, la rage dans le cœur, à quitter la ville. Le duc ne rencontrant donc aucun obstacle arriva jusqu'au pied des remparts; toutes les portes étant fermées, il campa le long de l'aqueduc et passa trois jours à étudier son plan d'attaque. Ayant remarqué près de la porte Saint-Laurent un point accessible qu'on avait oublié de garder, il y fit durant la nuit et dans le plus grand silence appliquer des échelles. Au lever du jour, il tenta en personne l'escalade et arriva sur le parapet à la tête de douze cents soldats déterminés. Rompant alors le silence par une acclamation formidable, ils s'élancèrent dans les rues de
-------------
1.Catal. Cenc, ap. Watterich, torn. I, p. 307,
2.Codex Vatican. Watterich, p. 342.
===============================
p556 PONTIFICAT DE GRÉGOIRE VII (1073-1085).
la ville, désertes à cette heure matinale, aux cris de Guiscard ! Guiscard! La porte Saint-Laurent fut brisée de l'intérieur et ouvrit le passage à toute l'armée. Le duc monta à cheval et s'élança avec ses escadrons droit au château Saint-Ange, où il fut accueilli comme un libérateur. Faisant alors au seigneur pape une escorte triomphale il le ramena en grand honneur au palais de Latran. Assis sur le trône apostolique, Grégoire VII reçut les hommages des Normands. Le duc vint le premier lui baiser les pieds à la manière accoutumée, et lui offrir des présents magnifiques. Tous les autres princes, seigneurs et chevaliers, firent de même1 (28 mai 1084). »
47. Cette restauration s'était accomplie sans coûter une seule goutte de sang. Nulle part ne s'était produite la moindre résistance. Les soldats normands devenus les hôtes des Romains remplaçaient au foyer de chaque famille les Allemands de Henri IV et le pontife légitime avait repris dans le palais du Latran les appartements naguère profanés par la présence de l'antipape. « Mais, reprend le chroniqueur, une conjuration se tramait dans l'ombre. A la fin de la troisième journée (31 mai 1084), un effroyable tumulte éclata dans les rues de la ville, avec un cliquetis d'armes et des clameurs furieuses. Une foule immense se ruait sur les Normands. Ceux-ci étaient presque tous attablés pour le repas du soir. Sautant sur leurs lances et leurs boucliers et se groupant à la hâte, ils présentèrent un front d'airain et un rempart de fer à la masse des assaillants. Le prince Roger, fils de Guiscard, était resté hors de la ville, dans le premier campement avec une troupe de mille chevaliers. Accourant au bruit et ne sachant pas encore quel danger menaçait son noble père, il arriva au galop de ses chevaux. Mais il ne put se faire jour à travers les rangs serrés de l'émeute. De son côté, le duc pressé de toutes parts faisait en vain des prodiges de valeur. Tout à coup, par une inspiration qui fit son salut, il cria à ses Normands : « Au feu! Le feu partout! » En un clin d'œil, l'ordre fut exécuté, et la ville fut en flammes. Vainqueurs cette fois les Nor-
----------------
1. Gaufred. Malaterra, Hisloria Sicula, lib. III, cap. xxxvi.—Pair, tat., tom. CXL1X, col. 1180.
=================================
p557 CHAP. V.— EXPULSION DE HENRI IV PAR ROBERT GUISCARD.
mands poursuivaient le fer à la main, à travers l'incendie les Romains éperdus. Robert les poussa ainsi l'épée dans les reins massacrant tous ceux qu'il pouvait atteindre, et les rejeta de l'autre côté du Tibre. L'incendie favorisé par le vent consuma en cette nuit une grande partie de la ville 1. » Le catalogue de Cencius désigne comme ayant été la proie des flammes outre la région dite in Parrione avec les églises de Saint-Sylvestre et de Saint-Laurent in Lucina, tout le quartier situé entre le Latran et le Colisée2. La tradition romaine, dont les souvenirs d'ordinaire très-précis méritent d'être enregistrés par l'histoire, fixe au Colisée même l'endroit où Robert Guiscard au milieu de l'effroyable mêlée poussa le cri sinistre : Ignem! A cette époque le gigantesque amphithéâtre bâti par les prisonniers juifs après la ruine de Jérusalem sous Vespasien et Titus subsistait encore dans son intégrité primitive. Seulement il servait de forteresse aux familles les plus puissantes, qui avaient abrité dans sa vaste enceinte une quantité de maisons particulières. Ce fut par ces constructions surajoutées à l'édifice que l'incendie commença pour se répandre dans toute la ville. Après ces « vêpres romaines » qui avaient failli d'un seul coup anéantir le pape Grégoire VII les cardinaux fidèles, Robert Guiscard et toute l'armée d'Apulie, les vainqueurs se réunirent sur les ruines fumantes pour se compter et reconnaître leurs pertes. « Tous les nôtres, dit Gaufred de Malaterra, revinrent camper autour du palais de Latran 3. » « La cité vénale avait mérité un châtiment exemplaire, ajoute le Codex du Vatican. Robert Guiscard fit saisir et vendre comme captifs un grand nombre des citoyens perfides qui, après avoir trahi le seigneur apostolique, venaient d'organiser cet atroce complot. Quelques-uns subirent la mutilation, d'autres furent envoyés chargés de chaînes en Apulie 4 » Dans le premier moment d'une exaspération fort concevable, il y eut de la part des soldats normands des excès de
-----------------
1. Gaufred. Malaterra, loc. cit.
2.Catalog. Cenc. Watterich, tom. I, p. 307.
3.Nostri victores upud Lateranum reoertuntur.
4. Codex Vatic. Watterich, tom. I, p. 342. Boniz. Sutr. Ad amie, lib. IX; Pair. Lat., tom. CL, col. 850.
==============================
558 POXTIFICAT DE GRÉGOIRE VU (1073-1085).
plus d'un genre. Ainsi le catalogue de Cencius note le pillage des demeures patriciennes et les violences exercées sur les femmes1. Les césariens et les schismatiques ne manquèrent pas d'exagérer ces faits et de leur donner un caractère plus particulièrement odieux, en les présentant comme une exécution faite de sang-froid, une boucherie sauvage ordonnée par Grégoire VII et perpétrée par Robert Guiscard sans aucune provocation, dans un guet-apens organisé contre une population complètement inoffensive 2. Voici ce que le clerc milanais Landulf écrivait alors sous l'influence et peut-être sous la dictée de Thédald, son archevêque intrus: «Robert Guiscard, l'aventurier normand qui s'était à force de crimes emparé de la Calabre et de l'Apulie, avait réuni en nombre immense des hordes de pillards et enrôlé tous les Sarrasins qu'il put trouver. A la tête de ces brigands il fondit sur Rome. Les citoyens ne firent aucune résistance ; l'empereur avait quitté la ville depuis quelques jours : la petite garde de Rufin et d'Albinus eût été impuissante. Tout un peuple, hommes, femmes et enfants, était à la merci des envahisseurs. On vit alors le spectacle d'un carnage et d'une fureur dignes de l'enfer. Ces hordes recrutées dans les diverses régions de la barbarie, race païenne ignorant le vrai Dieu, instruite au meurtre et à la rapine, habituée à se gorger de débauches et de crimes, se ruèrent avec le fer et le feu sur la ville désarmée 3. Les vierges consacrées au Seigneur, les nobles matrones, furent la proie de leur brutalité. Ils coupaient les doigts des femmes pour leur arra-
----------------------
1 Omnes Romanos deprœdari cœpit et expoliare atque, guod injuriosum est nuntiare, mulieres dehonestari.
2. Inutile de dire que la plupart des écrivains modernes, le continuateur du Cours complet d'hist. ecclés. entre autres, affectent de croire que le sac de Rome, s'il ne fut pas directement commandé par Grégoire VII, fut du moins commis froidement et sans aucune provocation par l'armée de Robert Guiscard.
3. Ce tableau de l'armée normande est une véritable fantasmagorie. Il n'y avait pas un seul païen ni un seul sarrasin parmi les soldats de Robert Guiscard. Gaufred de Malaterra, témoin oculaire, nous a donné des renseignements positifs d'une tout autre nature sur la composition de l'armée d'Apulie et sur la discipline qu'y faisait régner le vainqueur de Dyrrachium.
===============================
p559 CHAP. V. — EXPULSION' DE HEXIU IV PAH ROBERT GUISCARD.
cher plus vite leurs anneaux d'or. Les trois quarts de la ville et l'ancien palais des rois de Rome furent réduits en cendres 1. »