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Darras tome 32 p. 80
§ III. LES MAURES EXPULSES DE GRENADE
14. Entre tous les princes de cette époque, il est juste de signaler Ferdinand d'Aragon et sa femme, le grand roi, Isabelle de Castille, pour le zèle infatigable qu'ils déployèrent dans la répression des hérésies. En 1485, toute la sévérité des lois sur la matière était exercée principalement à Tolède contre les néophytes relaps, qui s'étaient replongés dans la superstition musulmane ou judaïque. Toutefois le pape Innocent, même à cette occasion, fit éclater son
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1 IstiOCEirT. Lib. Brev. ann. 1, pag. 104.
2 bsocEKT. Lib. Brev. anao 1, pag. 204.
— Lib. Bull. tom. I, ann.
I, sign.
mim. 1918, pag. 465. — Boet. Hist.
Scotor. vin.
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penchant à la clémence. Beaucoup de ceux qu'avait atteints la contagion des doctrines impies désiraient se réconcilier avec l'Eglise ; seulement, comme ils appartenaient souvent à la plus haute noblesse, le respect humain les faisait reculer devant l'abjuration publique de leur erreur; le Souverain Pontife leur permit de faire secrètement cette abjuration, mais à la condition expresse qu'elle aurait lieu en présence du roi et de la reine, afin que le respect de la majesté royale les tint en garde contre toute rechute dans l'avenir1. C'est à Séville qu'avait d'abord été rétabli le tribunal de l'Inquisition, quatre ans auparavant. L'exemple de l'Andalousie fut bientôt imité par la Castille. L'Aragon, où l'ancienne Inquisition s'était maintenue, refusa longtemps d'admettre la nouvelle. Au début, avec une organisation à peine ébauchée, n'ayant pas un code précis, elle tomba dans un excès de rigorisme. Sixte IV la mitigea, par l'introduction surtout des appels à Rome. Le dominicain Tor-quemada, prieur de Ségovie, nommé bientôt Grand-Inquisiteur, en posa les principes, en dressa les règlements avec une sagesse, une équité, une modération qui suffiront un jour à réhabiliter sa mémoire. Des tribunaux de l'Inquisition ne relevaient ni les Juifs ni les Maures, à moins d'être baptisés. Les relaps en étaient seuls justiciablcs. On les nommait Marranus2 ou Moriscos, suivant leur origine. L'opinion les confondait dans une même hérésie. Or, les progrès en étaient devenus d'autant plus alarmants qu'elle comptait en assez grand nombre, parmi ses adeptes, des hommes puissants par leurs richesses ou par les dignités dont ils étaient investis dans l'Etat, et même parfois dans l'Eglise. Cette institution excita chez les hérétiques les craintes les plus vives, au point que les Juifs, extérieurement rattachés au catholicisme, se révoltèrent en Aragon. Les esprits remuants de la noblesse se joignirent aux insurgés, sous le prétexte que le gouvernement de la couronne introduisait dans les lois des innovations qui portaient atteinte aux anti-
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1 Innocent.
Lib. Brev. sign. num. 1909, pag. 46, 49. — Maman, de reb. Ih's-
f.anic. xxv, 7.
2 Des érudits font sérieusement dériver ce mot
de l'anathème Maran-Atha.
L'étymologie me paraît moins scientifique. Les espagnols, dans le langage
populaire, appellent marrano l'animal abhorré par les Juifs.
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ques fueros, en ce qu'on ne se contentait pas de dépouiller de leurs biens ceux qui étaient accusés d'hérésie, et qu'on allait jusqu'à ne point produire de témoignages contre eux. Après avoir, pendant quelque temps, joué sur les mots au sujet du maintien des fueros, les Cortés d'Aragon envoyèrent des députés à Ferdinand, pour lui demander d'abolir la peine de la confiscation des biens, prononcée contre les hérétiques. Les Juifs néophytes essayèrent d'enlever cette faveur en corrompant à prix d'or des conseillers influents de la Cour de Castille et de la Cour pontificale. Ils espéraient, une fois la confiscation des biens abolie, voir tomber la censure en désuétude. Sûrs de l'appui de plusieurs Grands, qui voyaient dans la sévérité des inquisiteurs une menace de servitude prochaine, et redoutaient la ruine des libertés publiques, ils jurèrent la mort des juges récemment institués. Ils avaient la confiance qu'après leur fin tragique, personne n'oserait accepter leur succession. Le complot contre la vie de tous les membres du tribunal suprême ne réussit pas ; mais le censeur apostolique Pierre d'Arbues tomba sous le poignard de ces fanatiques. Le 13 septembre 1483, à l'entrée de la nuit, pendant qu'il priait à genoux au pied de l'autel, il fut percé de coups par les assassins, qui prirent aussitôt la fuite. Les clercs présents dans l'église l'emportèrent baigné dans son sang. Le martyr de la Foi ne survécut que deux jours à ses blessures. Cet odieux forfait souleva d'indignation tout le peuple de Tarragone ; il prit soudain les armes, et, sans l'intervention de l'archevêque parcourant les rues à cheval pour apaiser la fureur publique, les Juifs eussent été massacrés tous, innocents et coupables, sans aucune forme de procès. La procédure fut d'ailleurs rapidement menée; le juste châtiment des assassins ne se fît pas attendre. Leur crime au lieu d'amener, comme ils l'avaient espéré, le renversement du tribunal de la censure, ne fit que contribuer à son affermissement. Les juges furent logés en sûreté dans la citadelle d'Algiafar, et les relaps furent poursuivis avec une rigueur nouvelle1. Nous reviendrons sur cet important sujet de l'Inquisition en Espagne, quand
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1 Surit. Annal, xx, 65, loni. IV. — .Marian. ïxv, -S. — Archiv. Etctesr Cœsar Auyust. anno 1485.
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sera venu le moment de discuter cette institution politique et religieuse, à rencontre des erreurs, des inventions et des calomnies entassées par l'école protestante, puis servilement copiées par les doctrinaires du philosophisme et de la révolution. En réprimant l'hérésie, le roi Ferdinand et la reine Isabelle s'appliquèrent avec non moins d'ardeur à l'épuralion des mœurs du clergé, par le rétablissement de l'ancienne discipline. Ils demandèrent au Pape de faire intervenir en ce sens son autorité souveraine. Innocent se rendit à ce pieux désir avec un empressement d'autant plus grand qu'il savait par expérience quels fruits d'édification on en pouvait attendre. Il avait connu les dangers et les séductions du monde, sans être allé toutefois, quoi qu'en disent les éternels détracteurs des papes, à de criminels égarements, sans avoir donné de scandale. La mort ayant rompu ses légitimes liens et brisé ses illusions passagères, il s'était voué de tout cœur aux études théologiques, aux pieuses méditations, au ministère sacerdotal, aux fonctions épiscopales, à la pratique des vertus qui l'avaient rendu digne de la tiare ; il n'en sentait que mieux l'absolue nécessité d'une pureté de mœurs exemplaires chez les clercs1.
10. Cette sollicitude incessante donnée au gouvernement intérieur de leurs Etats, n'empêcha pas Isabelle et Ferdinand de travailler sans relâche à l'accroissement de l'empire de Jésus-Christ. Leurs guerres contre les Maures de Grenade, pour arriver à la complète ruine du Mahométisme en Espagne, forment assurément les pages les plus glorieuses de leur règne. En 1433, ils consacrèrent à l'accomplissement de cette grande œuvre une activité comme ils ne l'avaient pas déployée jusque-là. Le roi des Maures, Ali-ben-Hasan, avide de conquêtes, que sa science consommée des choses de la guerre semblait devoir lui rendre faciles, avait allumé le brandon, cause du vaste incendie qui couvrait de ruines, depuis quarante ans, tout le sud de la Péninsule. Violant les traités, il avait emporté le château de Zahata par surprise et fait massacrer tous les chrétiens de son royaume. Ferdinand, poussé par un ardent désir de ti-
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1. Innocent. Lib. Bre>: anp. 1, pag. 218 ; et Regnst. post. eamd. epïst.
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rer vengeance de cette perfidie, avait sollicité de Sixte IV la concession des subsides, que son expédilion nécessitait. Le Pontife s'était empressé de lui concéder le secours de cent mille ducats d'or à prélever sur les revenus ecclésiastiques, et, pour ceux qui prendraient la croix et le suivraient contre les Maures, la faveur des indulgences consacrées en pareil cas. Innocent VIII, à son avènement, ayant retiré ces concessions de son prédécesseur, Ferdinand obtint bientôt qu'il les fit revivre. Ce fut l'ambassadeur François de Rojas qui mena cette importante négociation à bonne fin 1. Pour se montrer dignes de ces encouragements du Saint-Siège, les deux rois imprimèrent dès lors un élan irrésistible aux opérations contre les Maures. Aux ides d'avril 1485, l'armée des croisés, réunie à Cordoue, fut passée en revue par les souverains eux-mêmes. Elle était nombreuse et florissante ; l'élite des forces militaires de toute l'Espagne chrétienne se trouvait là. Mais Isabelle et Ferdinand s'aperçurent bientôt qu'au milieu de ce grand concours de guerriers, pour la plupart pauvres, les Grands luttaient entre eux de luxe, de magnificence et de vanité. Ils s'appliquèrent dès lors à ce que ces richesses, au lieu de se dissiper en somptueux festins, en vaines parades, en ornements dispendieux, fussent employés à l'équipement des soldats et à l'acquisition des armes nécessaires, pour arriver à l'écrasement de l'ennemi ; eux-mêmes donnèrent l'exemple de cette utile et noble réforme, qui fut aussitôt imitée par toute la noblesse2.
17. L'armée se mit en mouvement. On échoua dans une tentative contre Sierrafreda, et l'on prit la direction de Cartima. Benamaxic fut obligée de se rendre. Cette ville s'étant révoltée peu de temps après, elle fut prise d'assaut et détruite de fond en comble; les principaux citoyens furent pendus et le reste du peuple fut réduit en servitude. Ce désastre ne put terrifier les Maures voisins ; confiants dans l'appui des Gomeritains, que leur fanatisme avait poussés à venir d'Afrique en Espagne pour combattre au nom de
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1 AElius Ant. Nebrisse.ns. Decnd. 2, 1. I, cl. — Lnuirs M.Mtni<ers, xx. — JIar'an. xxv, l ; et ulii. — Imîole.yt. Lib. Brev. ann. 1, pag. 108. 2. Nebrissess. Devad. 2, lib. IV, cap. 1. — .Marias, xxyi, 6.
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leur faux Prophète, ils chassèrent, en leur tuant deux de leurs plus vaillants capitaines, Pierre Alarcon et Tellius Aguilar, les croisés de Coiïn, où ceux-ci venaient d'entrer par la brèche. Toutefois, celte ville fut prise ensuite et rasée. Cartima dut à son tour se résigner à se rendre et reçut une garnison chrétienne. Les croisés concentrèrent alors tous leurs efforts autour d'Arunda, après avoir pris possession de tous les défilés environnants. Fatiguée de leurs continuelles attaques, cette place suivit l'exemple de Cartima, le 10 des calendes de juin. La panique se mit parmi les populations voisines, et deux positions importantes du littoral, Casaraboucla et Marbella, allèrent d'elles-mêmes au-devant de l'occupation espagnole. Grenade, sous le coup de la terreur, chassa du trône Albohacem et le remplaça par Muleh-Abohardil, qui signala son début en plongeant une main fratricide dans le sang de son prédécesseur. Les chaleurs de l'été firent suspendre momentanément les opérations. Elles furent reprises au commencement de septembre. Les croisés, sous la conduite du prince de Cabra, essuyèrent d'abord une cruelle défaite ; mais la honte de cet échec fut lavée par une défaite plus grande encore et des pertes réitérées infligées coup sur coup aux Barbares. Avant la fin d'octobre, deux places importantes et des forteresses moindres étaient ajoutées aux conquêtes des chrétiens. Le nom de Ferdinand était devenu la terreur des Maures1. Au mois de février de 1486, Innocent VIII, après avoir remercié Isabelle et Ferdinand de l'envoi de dix mille ducats d'or, au moment où la guerre contre le roi de Naples avait épuisé ses finances, les félicitait de leurs succès contre les Maures de Grenade, puis les exhortait à terminer cette guerre le plus tôt qu'ils pourraient, afin de joindre leurs forces à celles des autres princes chrétiens contre les Turcs. Le Pape généralisait dans sa pensée l'expédition religieuse et nationale. Pour lui, Grenade conquise ouvrait aux soldats de Jésus-Christ le chemin de Constantinople, celui même de Jérusalem.
18. Un prêtre, Pedro Gonzalès Mendoça, cardinal archevêque de
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1 NEBttiSSENS. Decad. 2, lib. IV, c. 1. —Mariai, xxv, 6, 7; xsvt, 2,3. — Surit. Musulman.. H, 60, 62.
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p86 PONTIFicAT d'innocent viii (1-484-1492).
Tolède, accompagnait l'armée, l'animait de son souffle, l'éclairait de ses conseils. Dans cette inspiration sacerdotale revivaient les glorieuses traditions du passé. Mais, si le Grand Cardinal d'Espagne était l'âme de la croisade, Gonsalve de Cordoue, le Grand capitaine, en était le bras. Il commandait l'aile droite. On le voyait partout où l'action promettait les plus belles charges et les plus imminents périls. Après Isabelle, c'est à lui que reviendra le principal honneur du succès. Le roi et la reine n'avaient rien tant à cœur comme de compléter les avantages que leur avait donné la campagne précédente1. L'occasion ne pouvait être mieux choisie : le royaume de Grenade était la proie de discordes intestines. Aboul-Hassan et Boabdil se disputaient le trône ; pour en finir, il avait fallu faire deux parts, donner au premier Alméria et Malaga, et laisser le reste des possessions musulmanes au second. Les efforts des croisés se portèrent d'abord contre Loxa, qui s'était donnée à Boabdil. Le roi barbare défendit cette ville avec un rare courage, et provoqua les Chrétiens au combat dans de nombreuses sorties ; mais il eut toujours le dessous et ne put empêcher les canons espagnols de continuer à battre en brèche les remparts. Les choses en arrivèrent au point qu'il ouvrit des négociations avec Ferdinand, lui abandonna la possession de la place et reconnut sa défaite en se courbant devant lui. Cette grande victoire des croisés espagnols eut un retentissement immense. Le Pape, informé par les soins d'Isabelle, fit rendre à Dieu de solennelles actions de grâce, le dimanche 9 juillet 14862. Ferdinand, laissant Loxa sous la garde d'une forte garnison, aux ordres d'Alvarez de Luna, porta son camp au pied d'Alama, citadelle réputée imprenable par sa situation même, d'où l'on a la vue de Grenade, qu'elle domine et défend. Les Maures avaient coutume de la surnommer le bras droit et l'œil de leur capitale. Le 8 juin Alama s'était rendue, entraînant la prompte soumission des forteresses voisines, Zagra, Galare, Zagadix et Balnea. Bientôt après, les Croisés campaient devant Moclin, château-fort que l'art, aidé par la Nature,
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1 Insoce^t. Lib. Drev. ann. 2, pa£. 172 et 194.
2. Surit, ix, 68. — Marias, xiv, 9. — Innocent. Lib. Brev. ann. 2, pag. i39, 460. — Borchard. Diar. Ms. Arci. Vatic. pag. 506.
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p87 CHAP. II. — LES MAURES EXPULSÉS DE GRENADE.
avait rendu des plus propres à repousser les attaques des ennemis ; il fermait aux chrétiens l'entrée de la campagne et de la huerta de Grenade. Les Maures donnaient à cette position le surnom de bouclier de leur royaume. Le 17 juin, l'imprenable bouclier passait au pouvoir de Ferdinand par capitulation, et du même coup Colomer, Sierrafreda, plusieurs autres places.