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8. Robert Guiscard demeura fidèle à son serment et repoussa les offres du roi excommunié. Celui-ci espérait être plus heureux dans la négociation qu'il ouvrit alors avec l'empereur d'Orient Alexis Comnène. Il lui envoyait une ambassade pour solliciter son alliance contre la prétendue tyrannie de Grégoire VII, menaçant à la fois le roi de Germanie souverain de l'Italie septentrionale, et l'empereur de Constantinople légitime souverain des provinces méridionales de la péninsule. La fierté orientale devait être flattée d'une pareille déclaration, mais la souveraineté byzantine en Italie n'était plus que l'ombre d'un grand nom, une prétention sans réalité. Il n'en reste pas moins à constater ce fait significatif que les deux empires schismatiques de la Germanie et de l'Orient se donnaient la main par-dessus les montagnes et les mers pour écraser la papauté. Benzo, le fougueux évêque d'Albe, put se croire reporté à la brillante époque de sa carrière-diplomatique, alors que les ambassadeurs de Constantin Ducas venaient baiser le pied
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1.S. Grtfg. VII, Bptrf. xi, 1. IX; col. 615.
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de son antipape Cadaloüs1. II allait aussi avoir la joie de camper encore, au milieu d'une armée schismatique en vue de Rome, dans la plaine de Néron. Voici en quels termes il raconte sa nouvelle Odyssée : «Les prophéties du roi notre seigneur et de l'apostolique Wibert n'étaient pas comme celles du Prandellus apostat (Grégoire VII); elles s'accomplissaient à jour fixe. Le héraut d'armes de César, lors du grand concile de Brixen, avait proclamé que « le jour de la Pentecôte prochaine (23 mai 1081) notre auguste maître se présenterait avec l'aide de Dieu devant saint Pierre dans la basilique de Rome, afin d'y être sacré de l'onction impériale pour le service et la gloire du Créateur de la terre et des cieux2. » La parole fut tenue. César arriva sous les murs de Rome en la férie VIe (vendredi 21 mai) deux jours avant la Pentecôte. Une députation de sénateurs, anciens féaux de Cadaloüs, se portèrent à sa rencontre et lui firent un accueil enthousiaste. Mais le peuple romain, devenu en ce jour prévaricateur, se laissa fasciner par le Prandellus (Grégoire VII). Les portes de la ville se fermèrent outrageusement devant la majesté de César. Dans sa très-juste indignation, notre roi élu de Dieu fit entendre des plaintes amères. Mais le seigneur apostolique Wibert ainsi que les évêques, princes et barons intervinrent pour calmer son courroux et l'assurer qu'en peu de jours les rebelles effrayés et repentants viendraient à genoux implorer sa clémence. César daigna agréer leurs promesses: il fit dresser les tentes et camper sa vaillante armée dans la prairie de Néron (au-delà de l'enceinte fortifiée, en vue de la basilique Vaticane.) Il espérait qu'une sortie serait tentée de l'intérieur de la ville, et qu'il aurait la joie de livrer un combat victorieux ; mais le Prandellus qui gouvernait à son gré la populace dégénérée de Rome monta au sommet de la tour de Crescentius pour haranguer la foule. Il défendit à tous ses capitaines de franchir les remparts et d'aller engager la bataille dans la plaine. L'ordre de ce magicien fut respecté3. » On retrouve dans ce langage la verve schismatique toujours jeune et toujours
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1. Cf. t. XXI de cette Histoire, p. 38Î.
2.Cf. n° 8 du présent chapitre.
1. Benzo, Mon. G. S. XI, 656, 1. Vï,prœfat. — Watterich, t. I, p. 449.
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ignoble de frère Benzo. Ses illusions si cruellement déçues par la chute du premier antipape son ami, Cadaloüs, se réveillaient avec la même ardeur pour le nouvel intrus. Le schisme semblait incarné dans la personne de Benzo. Mais cette fois encore les événements devaient tromper ses espérances. Les portes de Rome restèrent closes devant César et son armée. Durant le séjour de Henri IV à Ravenne, la comtesse Mathilde avait envoyé à Grégoire VII ses meilleures troupes, en attendant qu'elle pût accourir elle-même à la défense du grand pape. Rome était donc à l'abri d'un coup de main. Les troupes du César tudesque n'étaient pas assez nombreuses pour entreprendre un siège en règle ni pour couper les communications de la ville avec l'extérieur.
9. Cette situation que Benzo constate à son grand regret ne laissait pas de compromettre singulièrement le sort de la prophétie royale. Henri IV et son antipape se trouvaient réellement au jour fixé en vue de la basilique de Saint-Pierre, mais sans pouvoir y pénétrer, ni par conséquent procéder à la double cérémonie de l'installation de l'un et du sacre impérial de l'autre. Comme il fallait sauver les apparences, on imagina une comédie de couronnement impérial dont Benzo nous raconte emphatiquement les scènes ridicules. « De très-grand matin, le jour de la Pentecôte, dit-il, l'élu apostolique, les archevêques et les pontifes se réunirent en présence de la majesté royale. Ils disaient entre eux : « Que ferons-nous, frères? Nous n'avons point ici à notre disposition deux églises pour que dans l'une le roi notre seigneur puisse être revêtu des ornements impériaux et se rendre processionnellement dans l'autre, afin d'y être solennellement couronné durant la célébration de la messe pontificale. Cependant telle est l'antique prescription du cérémonial adopté pour le couronnement des empereurs: on ne saurait y manquer sans une transgression qui pourrait avoir les plus graves conséquences. » Or, il se trouvait parmi eux l'archevêque de Reims Manassès, ambassadeur du roi de France Philippe I1, aussi vénérable par le caractère que par l'il-
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1 Nous avons vu (n° 59 de ce chapitre) que loin d'être ambassadeur du roi de
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lustration de la naissance et du savoir. « Si nous ne pouvons faire tout ce que nous voulons, dit-il, contentons-nous de faire ce que nous pouvons. Puisque le lieu ne permet pas de procéder à la cérémonie du couronnement, célébrons du moins la messe avec la pompe et la solennité que demande ce saint jour. » Cet avis désastreux allait prévaloir ; tous applaudissaient en disant: Fiat, fiat, « Qu'il soit fait ainsi ! » Mais frère Benzo se leva et prenant la. parole : « Quoi ! s'écria-t-il, nous allons aujourd'hui accomplir sans scrupule l'acte le plus grand et le plus auguste du culte divin, et il ne nous serait pas permis d'en accomplir un autre d'ordre litur-gique beaucoup moins grand? Puisque nous pouvons bien sous nos tentes offrir le très-saint sacrifice, du corps et du sang de Notre-Seigneur Jésus.-Christ, comment n'aurions-nous pas le droit d'y procéder au couronnement impérial ? Que de choses se sont faites en dehors de l'usage ordinaire, quand la nécessité l'exigeait! David et ses compagnons, pressés par la faim, furent-ils criminels lorsqu'ils mangèrent les pains offerts sur l'autel de propitiation, contrairement aux prescriptions de la loi qui ne permettait qu'aux lévites seuls la manducation du pain sacré ? Ce n'est pas la coutume que les empereurs ni les rois aillent au combat la couronne sur la tête, et cependant l'empereur d'Orient Nicéphore, faisant le siège d'Antioche, imagina de faire le tour des murailles dans la splendeur de ses ornements impériaux, le diadème au front, escorté des évêques et des clercs, précédé de la croix portée pracessionnellement devant lui. Ce spectacle frappa les habitants d'une religieuse terreur et ils capitulèrent. Le grand Alexandre roi de Macédoine se souciait fort peu des coutumes et des usages. Au plus fort de la mêlée, il avait le front ceint du diadème d'or. Qu'importe donc le lieu du couronnement? C'est le couronnement lui-même qui est nécessaire, et auquel il nous faut procéder dès aujourd'hui. » Tous les pontifes acclamèrent ce discours de frère Benzo. « C'est la voix même de l'Esprit-Saint ! s'écria Thédald
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France, Manassés déposé aux deux derniers conciles de Lyon et de Rome avait été banni du royaume de France par Philippe I.
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archevêque de Milan. Les paroles qu'il a inspirées à notre frère l'évêque d'Albe sont dignes de la fête de ce jour. « Le césar Henri, levant les mains au ciel, bénit le divin Paraclet qui daignait faire entendre ses oracles et s'adressant au seigneur apostolique : Père, lui dit-il, je désire avant tout savoir votre sentiment, puisque c'est vous qui avec les bienheureux apôtres Pierre et PauL devez un jour juger le monde. » — « Je ne réponds que par respact pour César, dit Wibert ; la chose est évidente de soi : c'est l'Esprit-Saint qui a inspiré le vénérable évêque d'Albe. Que l'on prépare donc deux tentes; dans l'une César sera revêtu des ornements impériaux ; il sera conduit processionnellement dans l'autre pour la cérémonie solennelle du couronnement; ce sera un spectacle délectable aux yeux des anges et des hommes.» Il fut fait ainsi, deux pavillons décorés avec magnificence furent dressés aux deux extrémités du camp, et l'armée entière se rangea sur la ligne que devait parcourir la procession. Au moment où César sortit dans toute la majesté des ornements impériaux de la première tente, le chœur des clercs entonna le Veni Creator, les cymbales et les trompettes retentirent; tous les guerriers italiens, lombards, gaulois, allemands, chacun dans sa langue, poussèrent des vivat et des salves d'acclamations. L'élu apostolique Wibert d'éposa sur le front de notre auguste monarque un diadème d'or pareil à celui qu'avait porté Charlemagne. Après ce couronnement à la face du soleil, la procession se dirigea vers la seconde tente où l’autel papal était dressé, et la messe fut célébrée par le seigneur apostolique au chant des plus suaves mélodies, avec une pompe incomparable. Fière d'avoir un empereur, l'armée passa le reste du jour en de joyeux festins et dans l'allégresse du triomphe. Cependant César usant de sa nouvelle dignité procédait à la nomination des illustres fonctionnaires qui allaient sous ses ordres gouverner et administrer la ville de Rome. Il créa des centurions, des tribuns, des sénateurs : il constitua selon le cérémonial antique un préfet et un nomenclateur, (chancelier). On apprit bientôt dans les provinces voisines que le césar Henri venait d'établir une Rome nouvelle sous les tentes et les pavillons, et que pour l'opprobre des parti-
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sans du Prandellus il avait institué une nouvelle curie. Un peuple immense accourut de tous les villages et de toutes les marches pour contempler ce spectacle glorieux 1. »
10. Benzo essayait de se consoler lui-même et de tromper les autres par le récit de cette pompe théâtrale. Mais Henri IV, tout en se prêtant à la comédie, ne l'avait pas prise au sérieux. Dans un diplôme qu'il accorda vers ce temps à un monastère du territoire de Sienne, et dans une charte octroyée le 29 juin à la ville de Lucques 2, il ne prend encore que le titre de roi, bien que par une ruse cancellaresque il ait soin de dater de Rome, comme s'il eût déjà été maître de la ville éternelle. L'événement allait bientôt contredire son outrecuidance. Un ennemi qu'il n'attendait pas le força à la retraite. Les chaleurs de l'été, toujours si funestes aux armées allemandes en Italie, avaient commencé ; les exhalaisons pestilentielles de la campagne de Rome y joignirent leur influence destructive, et une effrayante mortalité éclata dans le camp. Il faut entendre Benzo évoquer ici les souvenirs mythologiques et raconter avec son emphase accoutumée les divers incidents d'une retraite si douloureuse à son cœur. « Le Styx, ce lac ami de la mort, dit-il, semblait ouvert sous nos pas et vomissait des vapeurs sulfureuses, des fumées d'une infection horrible. La terreur saisit les plus nobles guerriers. Il fallut quitter les prairies de Néron et chercher un sol moins meurtrier. La veille du départ, comme si le ciel lui-même eût voulu ouvrir à la majesté de César l'entrée de la cité rebelle, tout un pan de mur s'écroula au rempart de la cité Léonine (enceinte fortifiée de la basilique et du quartier du Vatican). On eût pu tenter l'assaut, mais le très-pieux empereur Henri retint le courage de ses guerriers : il ne voulait pas profaner par l'effusion du sang la sainteté de la ville de
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1 Benzo ap. Pertz et Watterich., toc. cit. 11. Villemain qui reproduit cet épisode a commis une erreur géographique assez plaisante. Il confond la cité d'Albe dans le Montferrat dont Benzo était évêque, avec la viile française d'Albi. (Hist. de Grég. Vil, tom. II, p. 309-313.)
2. Muratori, Annal. Mal. 1081.
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Rome 1. » Un pareil scrupule attribué à un tyran tel que Henri IV ne pouvait être imaginé que par Benzo. M. Villemain lui-même en fait de bonne foi la remarque. Si l'assaut ne fut point tenté sur la brèche fortuitement ouverte aux remparts de la cité Léonine c'est que, derrière le mur renversé, les défenseurs de Grégoire VII présentaient une muraille vivante dont les soldats lombards et teutons, épuisés par la fièvre, n'osèrent affronter le choc. Henri allait donc comme Sennachérib s'enfuir avec les débris de son armée frappée par la vengeance divine. Cette humiliante déroute révoltait les instincts belliqueux de frère Benzo. « La plupart des princes et des chevaliers, dit-il, cédant à de lâches terreurs, voulaient retourner sur-le-champ à Ravenne. Mais avec la grâce de Dieu, les pontifes firent prévaloir un avis plus glorieux. On résolut de porter la guerre au-delà du Tibre et de subjuguer les villes et les seigneuries situées au sud de Rome. Le mont Soracte fut contourné, après neuf jours d'une marche laborieuse, et l'on se trouva enfin sur la rive droite du fleuve. On manquait de ponts ; il ne se trouvait aucun passage guéable. Les timides recommencèrent leurs lamentations. « Sortons de ce dédale infranchissable, disaient-ils. Allons ravager les contrées fertiles de la Toscane et abattre l'orgueil de la comtesse Mathilde. » Frère Benzo et les autres évêques ne faiblirent pas ; ils insistèrent pour que le passage s'effectuât, et ils donnèrent les premiers l'exemple. Je pus me procurer deux barques de pêcheurs, ajoute le fougueux évêque d'Albe, et avec les guerriers qui consentirent à me suivre je risquai la traversée. Elle fut heureuse; mes compagnons et moi nous dressâmes fièrement notre tente sur la rive conquise par notre audace, pendant que nos deux barques retournant à leur point de départ allaient chercher le courageux Denys évêque de Plaisance 2 qui passa de même avec les siens et établit ses pavillons à côté des nôtres. Le lendemain, un navire de guerre fut amené
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1. Benzo ap. Pertz, loc. cit.
2. On se souvient de l'excommunication prononcée par Grégoire VII contre Denys de Plaisance, l'un des chefs de la faction schismatique.
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sur l'autre rive ; il prit à son bord notre auguste César avec l'élu apostolique Wibert, le patriarche Henri d'Aquilée et les autres princes et seigneurs. L'armée qui dans sa marche occupait trois milles de terrain finit par opérer successivement le passage 1. » Mais cette brillante expédition dont Benzo eut toute la gloire ne changea rien aux conditions atmosphériques dont souffrait cette agglomération d'étrangers. La fièvre et la mortalité continuèrent comme auparavant. Quelques villages inoffensifs furent incendiés ou pillés ; il n'en fallut pas moins abandonner un territoire qui se défendait lui-même par une insalubrité irrémédiable. Dès le mois d'août 1081 Henri IV était de retour à Ravenne, où il dut passer l'automne et l'hiver suivant à réparer ses pertes et à préparer une nouvelle expédition contre Rome.
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III. Second siège de Rome par Henri IV (1082).
17. Avec l'argent envoyé par Alexis Comnène Henri IV avait recruté en Lombardie, dans la marche d'Ancône et jusqu'au fond de la Bohême des hordes d'aventuriers, attirés comme les oiseaux de proie par l'appât du pillage de Rome. Cette nouvelle couche d'invasion venant s'adjoindre à la première sous les drapeaux du roi excommunié laissa en Italie d'impérissables souvenirs d'horreur populaire. Ce fut sur son passage comme une traînée de feu et de sang. « Plus de quatre-vingt-dix mille personnes inoffensives, hommes, femmes, vieillards etenfants, dit un témoin oculaire, furent égorgées pour la plus grande gloire du roi schismatique du pseudo-pape Wïbert. Les évêques et les abbés catholiques, chassés de leurs églises et de leurs monastères, furent remplacés par d'ignobles personnages, par d'affreux scélérats qui arrivaient quelquefois deux pour un seul et même bénéfice, ayant l'un et l'autre acheté simultanément l'investiture simoniaque. Les concurrents rivaux se mettaient bien vite d'accord en pillant à l'envi les églises et les
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1 Lebeau, Hist. du Bas-Emp., (om. XVII, p. '551, 2. Cours cornai, d'hist. ecclês., t. XIX, col. 1321
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abbayes. Ils massacraient les populations désarmées, sans distinction d'amis ou d'ennemis. Néron étendit plus loin les ravages de sa persécution, mais il ne commit pas plus de cruautés1. » — « Les temps de la grande tribulation étaient venus pour les justes, dit Domnizo. Le glaive du roi égorgeait sans pitié le troupeau des fidèles ; les évêques arrachés à leurs sièges étaient battus de verges, chargés de fers et traînés dans les cachots. Henri et Wibert faisaient revivre le siècle de l'antique Néron, ce monstre païen qui fit crucifier l'apôtre Pierre et trancher la tête de Paul le docteur des nations 2 » La lutte entre la vérité et l'erreur, Dieu et Baal, la papauté et César, prenait donc le caractère satanique qu'elle ne cessera de revêtir à toutes les grandes crises de l'humanité jusqu'à la consommation des siècles. Le dévouement chrétien inspirait, comme au temps de la passion du Sauveur, quelques âmes généreuses. De saintes femmes, de pieux disciples restaient fidèles au vicaire persécuté de Jésus-Christ. « L'an du Seigneur 1082, dit une charte datée de Canosse, la comtesse Mathilde et l'évêque de Lucques Anselme légat apostolique en Lombardie demandèrent à Gérard abbé du monastère bénédictin de Canosse d'envoyer à Rome le trésor de son église pour la défense du pape Grégoire VII et du saint-siége qui souffrait alors une horrible persécution de la part de l'hérésiarque Wibert. L'abbé et toute la congrégation des frères, pleins de fidélité, d'amour et de vénération pour le bienheu-
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1. Ces paroles sont du cardinal Deusdedit qui écrivait cinq ans seulement après ces horribles désastres. Comme les historiens gallicans et rationalistes se sont donné le mot d'ordre pour les passer sous silence, nous les reproduisons dans leur texte original : Huius rci causa et ecclesiœ pêne totius regni desolatse, et christiana religio propemodum dissipata, et nonaginta milita homi-num et eo amplius in diversis regionibus, pseudopapa Wiberto coopérante, c#sa sunt. Qui etiam pulsis catholicis episcopis et abbatibus, sceleratos et idiotas singulis civitatibas et xenodochiis, vcl ecclesiis singulos, interdum binas, clam-nabili prions et magistri sui Sùnonis mercimonio substituens, ilepneilntionibus sanctorum locorum, Christianorum sibi non faventium, imo etiam fanentium, dum non esset qui armato résistent, longe lateque voluntate ijuidem non minus tuo Nerone, sed minus possibilitate grassatus est. (Deusdedit, Fragmenta; Pair. Lat., t. CL, col. 1572.)
2. Domniz. Vit. Mathild., 1. II, cap. i; Pair. Lat., t. CXLV1II, . < I. 1001.
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p505 CHAP. V. — SECOND SIÉGB DE ROME PAR HENRI IV.
reux Pierre et pour l'église romaine accueillirent avec allégresse la requête du légat apostolique et de l'illustre comtesse. Le trésor consistant en vingt-trois couronnes d'argent, une d'or, une petite croix de même métal, deux tables d'autel, un grand encensoir, et le couvercle d'une châsse de saint Apollonius en argent massif, fut mis à la fonte. Il produisit sept cents livres pesant d'argent et neuf livres d'or très-pur qui furent envoyées immédiatement au seigneur pape. En compensation de cette offrande la dame comtesse, domina comitissa, fit don à l'église de Canosse de trois domaines situés, deux à Filina, et l'autre dans la mouvance même de Canosse, in casula. De son côté l'évêque Héribert (de Reggio près Modène) profondément attaché à la cause catholique et à l'église romaine donna à cette occasion au monastère de Canosse les deux villas de Placiola et de Jano, ainsi que la chapellenie de Gurgo 1. »