Voltaire 6

Darras tome 39 p. 121


67. Denis Diderot naquit à Langres en 1713. « Les habitants de ce pays, dit-il, ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouette. La tête d'un Langrois est comme un coq d'Eglise en haut d'un clocher; elle n'est jamais fixe en un point... Pour moi, je suis de mon pays ; seulement le séjour de la capitale et l'étude m'ont un peu corrigé. » Sa famille appartenait à la bourgeoisie industrielle et commerçante : son père était coutelier ; c'est le métier qu'avaient exercé ses ancêtres depuis deux cents ans. Diderot fit ses études chez les jésuites ; on le destinait même à l'état ecclésiastique ; un de ses oncles devait lui résigner un canonicat. A douze ans, il reçut la tonsure, mais ne fut ni moins pétulant, ni plus exact. Fatigué des remontrances de ses régents, il quitta un beau jour les études pour apprendre l'état de son père ; mais il gâtait tout ce qu'il touchait de canifs, de couteaux et d'instruments. « J'aime mieux, dit-il, l'impatience que l'ennui ; » et il quitta le marteau pour reprendre la plume. S'il n'entra pas chez les jésuites, du moins, il les aima toujours ; ses études finies, il se met chez un procureur à étudier les lois; mais, dans ses loisirs, il revient à l'étude des mathématiques et des langues modernes. Son père voulut alors en faire un médecin ; le fils ne s'y prêta pas davantage. Enfin sur les instances qu'on lui faisait de prendre un état : «Je ne veux pas m'occuper des affaires d'autrui, dit-il ; je ne veux tuer personne ; ma foi, je ne veux être rien du tout, c'est-à-dire littérateur. » Sur quoi, il se mit en chambre, donna, pour vivre, des leçons de mathématiques ; devint précepteur chez un receveur général des finances, et quitta bientôt ce poste mal assorti à sa pétulance. Le mariage qu'il contracta, malgré sa famille, en 1744, avec une demoiselle Champion ne fut pas de nature à relever sa fortune. Diderot dut travailler pour pourvoir aux besoins de sa

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(1) Grimm, Coirespondance, 3« partie, t. II, p. 372.

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femme et de sa belle-mère ; il traduisit, pour le compte d'un libraire, entre autres une histoire de Grèce et un dictionnaire de médecine. Outre les charges que lui imposait le mariage, il s'en créa bientôt de nouvelles, en se liant, par l'adultère, a une dame de Puisieux; puis, successivement ou simultanément, à douze autres maîtresses. Afin d'alimenter ses passions, il traduisit en 1745, l'Essai sur le mérite et la vertu, de Schaflesbury ; l'année suivante, il publia ses Pensées philosophiques, opuscule rempli d'idées qui le firent brûler par le Parlement ; enfin un de ces romans licencieux qui étaient alors à la mode, les Bijoux indiscrets. Ce fut à de nouveaux besoins de sa maîtresse que fut encore appliqué le prix de sa Lettre sur les aveugles, lettre qui fit mettre, en 1749, Diderot à la Bastille, puis à Vincennes. Bien qu'il travaillât beaucoup, Diderot ne put jamais se procurer assez d'argent pour suffire à ses fantaisies et à ses désordres. C'était un homme très dissipateur; il perdait au jeu; il achetait sans compter, des estampes, des miniatures, des pierres gravées, et logeait presque toujours le diable dans sa bourse. Aussi quand il voulut avoir de quoi marier sa fille, le seul enfant qui lui restât de quatre qu'il avait eus, il se vit obligé de vendre sa bibliothèque à l'impératrice de Russie. Catherine acheta la bibliothèque au prix de quinze mille francs, à condition que Diderot garderait ses livres et recevrait, par an, mille francs, comme bibliothécaire; de plus, elle donna, pour la dot de sa fille, 50,000 francs. Diderot voulut porter ses remerciements à Saint-Pétersbourg ; la correspondance de Catherine prouve qu'elle ne prenait pas fort au sérieux les projets du philosophe : Je vous vois quelque fois, disait-elle, âgé de cent ans ; souvent aussi je vous vois en enfant de douze ans. » A son retour, par un trait étrange de singularité, le philosophe fit le voyage en robe de chambre et en bonnet de nuit. C'était sa manière de se montrer grand homme, philosophe sublime, élevé fort au-dessus des usages et des convenances.

Diderot est le dernier des hommes. Gourmand, ivrogne, libertin, il n'a vécu qu'au milieu des débauches et des indigestions. Sa probité ne lui défendit pas d'escroquer à un religieux, certaine somme

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dont il avait besoin, dit Naigeon, pour l'entretien d'une Vénus de carrefour. Sa douceur rêvait d'étrangler le dernier des prêtres avec les boyaux du dernier des rois. Avec ses pareils, il était ombrageux et rancunier. Mauvais fils, il écrivait à une prostituée sur le cercueil même de son père ; mauvais frère, il ne cessa jamais de calomnier son frère, le chanoine, archidiacre de Langres, qui dota sa ville natale d'une école de frères ; mauvais époux, il ne pouvait être cinq minutes en tête à tête avec une femme, sans que sa vertu fut en péril ; mauvais père, car l'homme qui, selon le mot de Saint-Beuve, « avait une idée si fragile de la sainteté du mariage », ne pouvait être qu'un parfait égoïste, plus socieux de son bien-être que de celui de ses enfants. Dans son Supplément au voyage de Bougainville il professe même positivement cette doctrine parricide, qui révolte la probité de Villemain. On le représente comme faisant le catéchisme à sa fille, oui, mais le catéchisme du libertinage. Le 22 novembre 1788, il écrit à mademoiselle Voland, qui fut souvent volée : « J'ai trouvé ma fille si avancée que, chargé par sa mère de la promener, j'ai pris mon parti et lui ai révélé tout ce qui tient à l'Etat de femme, débutant par cette question : savez-vous qu'elle est la différence des sexes? » Nous ne saurions continuer la citation, parce que nous ne voulons pas envoyer ce livre en police correctionnelle; mais le lâche personnage qui a eu l'impudeur de parler ainsi à une jeune fille qui était la sienne, n'est pas un père, c'est un monstre (1).


   Quand Diderot entreprit le voyage de Russie, il avait publié la plupart de ses écrits. Depuis son retour, il composa encore deux romans, dont l'un Jacques, le fataliste est jugé, par Barni, un de ses admirateurs, une œuvre assez pauvre quant à l'idée philosophique; l'autre la Religieuse, remplie de détails obscènes, procède d'une conception de la crapule en délire. On lui doit encore quelques contes; genre ou il se complaisait, et un Essai sur les règnes de

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(1) Consulter sur cet abominable homme les Lettres à propos de l'érection de la statue de Diderot, par M. l'abbé Marcel, professeur d'histoire au petit séminaire de Langres. Cet opuscule est un petit chef-d'œuvre de savoir, de bon goût, d'esprit et de résolution.

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Claude et de Néron, travail qui devait servir de préface aux œuvres de Sénèque. Diderot avait toujours été, non seulement goulu, mais glouton ; sa Correspondance est pleine de ses fortunes et de ses infortunes stomacales; la postérité peut dresser la nomenclature de ses indigestions. En juillet 1784, en dépit de l'ordonnance du médecin et des observations de sa femme, le bonhomme, se trouvant malade, se mit à table, mangea une soupe, du mouton bouilli, de la chicorée, un abricot, et des cerises en compote. Quelques instant après, on le devine, il crevait : sa dernière parole fut : « Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité ; » et le dernier, la gloutonnerie assaisonnée de libertinage.

Diderot, l'homme aux treize femmes, n'eut jamais, pour sa province, que des quolibets, et pour sa patrie, que des trahisons. Comme Voltaire, il était prussien et russe ; il ne peut guère écrire une lettre sans baiser le bas de la robe de Catherine, la Messaline du Nord. Diderot a beaucoup écrit ; pour juger ses œuvres, il faut s'enquérir de son état mental. Si j'en crois Marmontel, Diderot excellait dans la conversation ; mais Voltaire, qui s'y entendait, nous dit qu'en fait de conversation, Diderot ne connaissait que le monologue. On peut en juger par ses ouvrages. Son cerveau est comme un four trop chauffé, qui ne cuit rien et brûle tout; ses idées sont comme des folles grises qui courent, bride abattue, les unes après les autres. On s'est demandé s'il n'était pas fou : d'abord parce qu'il était athée et que pour ne pas croire en Dieu, il faut être fou; ensuite parce qu'il y eut des fous dans sa famille ; et lui-même à Vincennes et dans le voyage de Russie, donna des signes d'aliénation mentale. Diderot, dont la vie fut orgiaque, avait aussi des orgies au cerveau. « L'énergumène Diderot, dit Geoffroy des Débats, a écrit de belles pages, mais c'est à la façon des fous à qui il arrive parfois de faire de beaux rêves. » Quoi qu'il en soit, on n'a, de Diderot, ni un chef-d'œuvre, ni un livre, ni, si je m'en rapporte à Caro, même une belle page. C'est un athée qui s'essaie aux dithyrambes et qui n'arrive qu'aux déclamations. L'obscurité de son langage l'a fait nommer le Lycophron de la philosophie : c'est un génie, si l'on veut; seulement il est médiocre comme écrivain,

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pitoyable comme philosophe, faible comme critique, ennuyeux comme auteur dramatique, ordurier comme romancier, abominable comme politique.

La première chose qui frappe, dans Diderot, considéré comme auteur, c'est le manque absolu d'originalité : il n'a rien en propre, il n'est qu'un plagiaire audacieux, qui pille impudemment Bacon, Rabelais, Bordeu, Daller, Goldoni et la foule des Minimes. Incapable de méditations, il n'est que l'écho qui répète, avec des variations, la note lancée par d'autres. Ensuite, dit Gilbert, c'est un docteur en style dur


Qui passe pour sublime a force d'être obscur. 


   va comme je te pousse. En troisième lieu, il manque de goût : C'est un homme qui se chauffe la tête, prend une plume et Enfin il est corrompu, sale, cochon, pour dire le mot qui lui va le mieux. Aussi un journal d'Alsace parlant de je ne sais quelle statue qui lui fut érigée par des grimauds et des bélitres de sa ville natale, proposait l'inscription suivante : À un cochon, par des imbéciles. Inscription inspirée à des enfants de la France, séparés de la mère patrie, en voyant des républicains, qui ne sont plus Français, ériger un monument à l'ami de la Prusse.


   68. Diderot et d'Alembert furent les deux ingénieurs de cette Tour de Babel qu'on nomme l'Encyclopédie. Cette Tour de Babel était un monument d'impiété qui aboutit à la confusion des langues et à la confusion des idées. Le projet en fut emprunté à deux anglais Bacon et Chambers. On entend par encyclopédie un ouvrage où l'on traite généralement de toutes les sciences. Un ouvrage de cette sorte est difficile à faire. Ces difficultés n'ont cependant pas découragé l'ambition de l'esprit humain. Aristote et Platon chez les Grecs, Pline l'Ancien chez les Latins ont eu à cœur de donner de véritables encyclopédies. Après eux, mais au-dessus d'eux viennent Boëce, Cassiodore, Isidore de Séville. Au XIIIe siècle, Roger Bacon, S. Bonaventure, Albert le Grand et Vincent de Beauvais dressent de nouveau l'état des sciences telles qu'elles étaient comprises alors. Enfin au XVIIIe siècle paraît l'Encyclopédie. C'est un ouvrage vraiment gigantesque quant aux proportions matérielles, mais nul

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p126 PONTIFICAT   DE   BENOÎT   XIV   (17-40-1758)


pour le fond. On y trouve purement et simplement l'ensemble des travaux du XVIIIe siècle au point de vue du matérialisme et dans un but d'hostilité habilement dissimulé contre le christianisme. « En le composant, nous dit Condorcet, nous avons voulu faire un ouvrage où la religion respectée en apparence serait ou trahie par la faiblesse de ses preuves ou ébranlée par le voisinage des (faux) principes philosophiques qui en sapent les fondements. » Le programme était perfide, il fut exécuté plus perfidement encore. L'habileté des directeurs de l’Enyclopédie consista surtout à dérober les maximes voltairiennes dans les articles où l'on s'attendait à les trouver et à les produire, au contraire, dans ceux qui semblaient naturellement les exclure. Des renvois ménagés avec art étaient destinés à conduire les lecteurs aux mots ou était démontrée la prétendue fausseté de ce qu'ils venaient de lire. Ainsi, par exemple, à l'article Dieu, se trouvaient réunies toutes les preuves physiques et métaphysiques de l'existence d'un être suprême. Mais aux mots démonstration et corruption on voyait disparaître successivement ces preuves et on ne retrouvait plus qu'incertitude et doute. Les mots âme, liberté, spiritualité étaient discutés avec clarté, rectitude et profondeur, mais les arguments en faveur de l'immortalité et de la spiritualité de l'âme étaient combattus aux articles Droit naturel, Locke et animal. Ainsi donc, désolant scepticisme d'une part, honteuse tartuferie de l'autre, voilà ce qu'est l'Encyclopédie au point de vue religieux. Au point de vue littéraire, c'est le chaos. Personne sous ce rapport ne l'a jugée plus sévèrement que ses auteurs. Voltaire l'appréciait ainsi : « C'est un édifice moitié de marbre et moitié de boue. »


   « C'est un ouvrage infecté, avili par mille articles ridicules, par mille déclamations d'écolier.... plein de puérilités et de lieux communs, sans principes, sans définitions, sans instruction... Ce ne sera jamais qu'un gros fatras... dans lequel il y a, à côté de l'or pur, beaucoup trop de fange. (1)

Voici ce qu'en pensait d'Alembert : « C'est un habit d'arlequin,

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(1) Lettres du 26 juillet 1755 ; du 4 avril et du 16 novembre 1758 ; du 22 mars et du 28 octobre 1759.

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dit-il, ou il y a quelques morceaux de bonne étoffe et trop de haillons. » Diderot la définissait: « un gouffre ou des espèces de chiffoniers jetèrent pêle-mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines et toujours incohérentes et disparates. » (1) Il est inutile après cela de démontrer que ce fastueux dictionnaire est aujourd'hui justement et complètement démodé, que tous les hommes spéciaux qui l'ont examiné du vivant même de Diderot l'ont déclaré très médiocre quant à la partie sur laquelle ils avaient des lumières particulières, que l'étendue relative des articles y est bien souvent en raison inverse de leur importance et qu'enfin le style en est à la fois si lâche, si obscur et si pédantesque qu'on a pu dire d’elle ce que Boileau a dit de la Pucelle de Chapelain qu'on baillait en la lisant. Les premiers volumes de cet ouvrage furent supprimés par un arrêt du conseil royal et le privilège d'imprimer fut révoqué. Mais ce n'était là qu'une pure comédie, car le censeur royal servait lui-même de correspondant à Rousseau et corrigeait, clandestinement les épreuves des ouvrages dont l'impression était défendue. Les entrepreneurs de l’Encyclopédie obtinrent donc, moyennant promesse de circonspection, l'autorisation de continuer leur ouvrage. Et néanmoins les autres volumes furent encore plus hardis et malgré les représentations des hommes religieux, le livre fut continué jusqu'à la fin. Le parti le vanta alors comme la plus belle conception de l'esprit humain, comme un monument qui allait immortaliser son siècle. Cependant cette vaste entreprise n'a produit comme la caverne d'Eole que du vent. On peut affirmer qu'elle a particulièrement contribué à l'affaiblissement de l'esprit public. Aujourd'hui l’Encyclopédie est morte et l'Église est debout.

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