Bérenger et Lanfranc 4

Darras tome 21 p. 208


   74. Tel est le récit de Lanfranc. Les récriminations que Bérenger y oppose dans son livre de sacra Cœna ne font qu'en confirmer la

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1 Nous avons déjà dit que ce livre ne s'est jamais trouvé dans les «Euvres authentiques du docteur irlandais. Tout porte à croire que Bérenger en était le véritable auteur.

2. Lanfranc. De corp. et sang. Domini. Pair. Lat. Tom. CL. col. 13.

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sincérité. « Pour l'honneur du siège apostolique, dit-il, le pape qui m'avait cité à comparaître dans son synode de Verceil   aurait dû exiger d'abord du roi de France ma   mise en liberté.   Il n'eut garde d'en agir de la sorte. Vous dites que le livre de Scot Erigène lu en séance publique fut unanimement condamné. Or, de ce livre ou ne lut réellement qu'une seule phrase, celle où il est dit que le sacrement de l'autel est « la similitude, la figure, le gage du corps et du sang du Christ, similitude, figura et pignus corporis et sanguinis Christi. Ceux qui ont assisté à ce conciliabule de vanité, concilium vanitalis, m'affirment que cette phrase seule fut lue. Loin de mériter l'anathème, elle aurait dû au contraire rallier tous les suffrages intelligents. Mais votre diacre Pierre 1 interrompit en ce moment la lecture et s'écria : « Si nous sommes encore sous la loi des figures, quand donc posséderons-nous la réalité 2? » Ce jeu de mot décida la question et précipita la sentence. Voilà ce qui s'est passé dans votre tumultus Vercellicus. Vous dites qu'il s'y trouvait des évêques de toutes les parties du moude. Mais il en fut de même dans les synodes tenus en Afrique sous Agrippinus et Cyprien, ce qui ne les empêcha pas de professer l'erreur des rebaptisants. Le nombre ne signifie rien en matière doctrinale. D'ailleurs il ne se trouvait réellement à Verceil que des évêques d'un seul pays et d'une seule langue. On y exposa, dites-vous, mon système. Mais nul autre que moi ne le pouvait faire en connaissance de cause ; et moi-même à cette époque je n'étais pas encore arrivé à une clarté parfaite sur mes propres idées; je n'avais pas encore assez souffert pour la vérité, assez profondément scruté les saintes Écritures. D'ailleurs en admettant qu'il se fût trouvé un homme capable d'exposer ma doctrine à votre conventus (convent) de Verceil, où a-t-on pris le droit de me condamner sans m'entendre? Vous parlez de la foi de l'Église, mais ce que vous prenez pour l'Église n'est qu'un troupeau d'insensés. L'apôtre saint Paul nous enseigne que le corps ressuscité de Jésus-Christ est impassible; votre con-

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1. Cet archidiacre de  l'église  romaine  avait   déjà exercé  les fonctions de promoteur dans les précédents conciles tenus par saint Léon IX. 2 Si ar/fwc in figura sumus, quando rem tcneliimvs?

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vent de Verceil veut au contraire nous persuader que  le corps du Seigneur peut être brisé par les mains du prêtre et broyé sous la dent de ceux qui communient. Vous dites que deux clercs envoyés par moi parurent à Verceil et présentèrent ma défense. Ce n'est pas moi qui les avais envoyés et ils n'ont pas eu la liberté de faire mon apologie. L'un d'eux, mon collègue à la canoniale de Saint-Martin, fut  député par le chapitre et  le clergé  de Tours  dans le but d'obtenir que le pape intervint près du roi de France pomur ma mise en liberté. Arrivé à Verceil et présent au synode, il entendit un évêque déclarer que j'étais hérétique, et dans un mouvement spontané d'indignation, s'adressant à cet évêque : « Par le Dieu tout puissant, s'écria-t-il, vous en avez menti! » L'autre, le clerc Etienne, est votre compatriote, un italien comme vous, mais il ne partage point vos erreurs. Lorsqu'il vit, sur votre requête, lacérer le livre de Scot Erigène, il s'écria dans un transport de zèle et de foi : « Que ne déchire-t-on de même les ouvrages de saint Augustin ! » Les deux clercs furent alors mis en arrestation par ordre du pape sous prétexte de les soustraire à la fureur de la multitude. On n'informa pas du reste contre eux. » Bérenger passe alors à une grossière accusation contre saint Léon IX. «Votre pape, dit-il, où logeait-il à Verceil? Dans la maison épiscopale, chez l'évêque Grégoire. Or, ce Grégoire avait pour oncle un chevalier de Pavie lequel s'était fiancé quelques mois auparavant à une jeune fille de noble race. Sans respect pour les liens du sang, pour le caractère épiscopal, Grégoire avait ravi et déshonoré celle qui allait devenir sa tante. Le chevalier porta plainte à votre pape; il espérait que le concile de Verceil vengerait son honneur outragé et punirait l'infâme. Le concile de Verceil n'en fît rien, votre pape ne trouva rien de mieux que de loger dans la maison de l'adultère 1. » Lorsque Bérenger traçait ces lignes vers l'an 1060, tout l'univers savait et lui-même ne l'ignorait pas que l'indigne évêque de Verceil avait été excommunié par saint Léon IX au concile tenu à Rome en 1031. Si la condamnation n'avait pas eu lieu à Verceil même, c'est que Grégoire,

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1 Bereng. De sacra Cœna, edit. Vischer, p. 46. Nous ne saurions trop regretter que la Patrologie Latine n'ait pas reproduit cet ouvrage.

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comme tous les autres coupables que poursuivait l'inexorable justice de Léon IX, avait demandé un délai canonique pour préparer ses moyens de défense. II l'obtint à Verceil en septembre 1050 et fut ajourné au concile de Rome pour le mois d'avril suivant, de même que l'archevêque Gui de Reims et les évêques contumaces de Bretagne dans des circonstances analogues. Ce que Bérenger se gardait bien de dire et ce que nous sommes en droit de relever énergiquement, c'est que les évêques et prêtres indignes qui violaient outrageusement la loi du célibat ecclésiastique se conformaient de tout point à son enseignement. Ils pratiquaient la maxime dogmatique du novateur : « Nulle loi divine ou humaine ne réglant le mariage, toutes les unions entre l'homme et la femme sont légitimes. » 


   73. Les doctrines de  Bérenger portaient plus loin qu'il n'eût voulu peut être, mais il aimait mieux se contredire que les désavouer. Aussitôt après le concile de Verceil il n'est plus question pour lui de captivité. Très libre de ses mouvements, il écrit à Richard, un des clercs de la chapelle royale, déclarant qu'il se tient prêt à servir sa majesté le roi de France et à démontrer en conférence publique l'hérésie dont le pape et les pères de Verceil venaient de se rendre coupables en condamnant Scot Erigène pour adopter les doctrines de Paschase Ratbert. Il se plaint d'une odieuse manœuvre dirigée contre lui par les clercs de l'église de Chartres et en particulier par Ascelin, le plus docte d'entre eux. Celui-ci avait dans une conférence publique à Poitiers établi la vérité dogmatique de la présence réelle par des textes de saint Augustin. Bérenger traite Ascelin de faussaire et reproche aux clercs de Chartres d'avoir fabriqué des textes apocryphes. « Tous, dit-il, avaient circonvenu le roi de France pour lui représenter Scot Erigène, cet illustre docteur honoré jadis de la confiance d'un grand empereur (Charles le Chauve), comme un hérétique et un excommunié. — Telle est, ajoutait-il, l'ineptie de ces modernes docteurs. Ils osent calomnier la mémoire du plus illustre des philosophes chrétiens. Un sacrement est chose essentiellement transitoire, bien que ses effets et la grâce qui en découle préparent à la participation d'une félicité éter-

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nelle. La vraie communion est celle de la charité, mais combien peu la pratiquent! Quiconque aime le Seigneur communie dignement. La charité est le commandement nouveau, le testament de la loi nouvelle, la promesse du royaume des cieux, le gage de l'éternel héritage ; en un mot c'est tout le sacrement de l'eucharistie 1. » Ces dernières phrases renferment tout le programme théologique de Bérenger sur le mystère de la présence réelle. Le protestantisme n'en reconnaît pas d'autre. Mais cette libre exégèse ne saurait prévaloir contre les paroles mêmes du Sauveur : « Ceci est mon corps qui sera livré pour vous. Ceci est mon sang qui sera versé pour le salut du monde. » Ascelin dont Bérenger se plaignait si amèrement, insistait sur la force inéluctable du texte évangélique. «Quoi de plus évident? disait-il, quoi de plus clair et en même temps quoi de plus doux? C'est le Dieu de toute vérité qui nous a légué cet enseignement; les évangélistes l'attestent, les apôtres l'ont prêché, les saints docteurs, si l'on se donne la peine d'examiner soigneusement leurs ouvrages sans préjugé ni parti pris, sont unanimes à le professer. Vous osez pourtant contredire sur ce point la foi de l'Église universelle, vous prétendez avoir seul la clef de la science. Prenez garde d'assumer sur votre tète la malédiction évangélique prononcée contre ceux qui scandalisent les petits et les humbles. Permettez-nous, vous disait naguère le pras-centor Arnulf, de garder fidèlement la croyance dans laquelle nous avons été élevés. — Pourquoi u'avez-vous pas pour vous-même suivi ce conseil? Maintenant du moins abjurez des erreurs qui ont encouru l'anathème de l'Église. Cessez de patrouner un ouvrage condamné comme héiétique par le concile de "Verceil 2. »


   76. La réprobation qu'il soulevait autour de lui, loin de décourager l'hérésiarque, semblait le pousser aux  extrêmes. « Le mal ne faisait que s’accroître, dit Durand de Troarn ; le poison des nouvelles erreurs se répandait parmi les fidèles. Le roi Henri I, à la requête des évêques et des seigneurs de France, indiqua pour le

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1. . « Bercngar. Epist. ad Richard. Labhe. Concil. T. IX, p. 10G3. 2.  Asceiin. Epist. ad Berengar. Pair. Lat. Tom. CL, col. 68.

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X des calendes de novembre (23 octobre 1050) à Paris un concile où Bérenger exposerait sa doctrine et en démontrerait la conformité avec l'enseignement des pères et des docteurs catholiques. S'il ne réussissait pas à fournir cette démonstration, il devrait renoncer à son système et se ranger à la foi commune. En conséquence le roi lui enjoignit de comparaître en personne au terme fixé. » Cette indiction du concile par autorité royale, ces conditions dictées par le bon plaisir de Henri I à un hérésiarque solennellement excommunié quelques mois auparavant par le pape lui-même à Verceil, nous font comprendre l'hostilité que la cour de France nourrissait toujours contre les droits du saint-siége et la faveur dont elle continuait à se montrer prodigue envers Bérenger. « Au jour indiqué, reprend le chroniqueur, une nombreuse assemblée d'évêques, de religieux, de clercs et de nobles laïques se trouva réunie à Paris. Mais Bérenger n'y parut point, non plus que Bruno évêque d'Angers, qui lui avait donné le titre d'archidiacre et qui passait pour son complice. Quand tous eurent pris séance, l'évèêque d'Orléans (Isambard de Broyés) présenta au roi un volumineux paquet de lettres dont il expliqua la provenance en ces termes : « Ces lettres écrites par Bérenger sont adressées à l'un de ses amis, Paul (peut-être le même que le primicier de Metz mentionne sous le nom de Paulin dans l'épitre d'Adelmann précédemment citée)1. J'ai rencontré le messager qui en était porteur et les lui ai prises de force. Si le saint concile le juge à propos, on peut en faire lecture. » L'évêque d'Orléans ne se faisait pas scrupule, on le voit, de violer le secret des correspondances. Le concile de Paris ne releva point ce qu'un tel procédé pouvait avoir d'anticanonique. « Toutes les oreilles furent attentives à la lecture de ces lettres, continue Durand de Troarn. Chacun gardait le silence le plus religieux et s'efforçait de ne pas perdre une seule parole. Mais bientôt un murmure d'abord sourd et confus, puis des exclamations violentes interrompirent la lecture. Les propositions énoncées étaient tellement révoltantes qu'elles soulevaient un frémissement dans toute l'assemblée.

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1. Cf. N° 07 de ce préseut Chapitre.

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p214 PONTIFICAT  DE  SAINT  LÉON   IX   (1046-1034).


   L'hérésie s'accentuait sous des formes sordides; le dégoût fut universel et d'une commune voix son auteur fut anathématisé, avec tous ses complices. Le livre de Scot Erigène où il semblait avoir puisé son erreur fut livré aux flammes. Avant de clore la séance il fut convenu que si Bérenger et ses adeptes refusaient de se rétracter, l'armée des Francs, clercs en tête, se mettrait à leur poursuite; ils seraient assiégés dans leurs conventicules et punis de mort s'ils ne consentaient à embrasser la foi catholique1


   77. Le lecteur voudra bien remarquer cette clause finale stipulée par le concile de Paris. Ce n'était point Léon IX qui promulguait contre Bérenger une pénalité si terrible. Le vicaire de Jésus-Christ s'était borné dans les conciles de Rome et de Verceil « à séparer de la communion de l'Église un hérésiarque qui prétendait priver l'Église du don divin de la sainte communion. » Henri I et les évêques de France, rebelles à l'autorité de Léon IX, se réunissaient dans l'espoir de trouver Bérenger innocent. Ils comptaient le voir sortir victorieux de sa lutte contre le pape ; ils eussent applaudi au triomphe de cet excommunié en révolte contre le saint-siége. Mais l'hérésiarque trompant leurs espérances fit défaut à Paris, comme à Verceil. Dépassant alors toute mesure, ses partisans secrets se tranformèrent en ennemis acharnés. On autorisa contre lui une violation du secret des lettres, on en prit occasion de condamner ses erreurs et les clercs briguèrent l'honneur de commander les expéditions militaires dirigées contre lui. Que ne dirait-on pas si une pareille sentence eut été prononcée par un pape? Mais émanée d'évêques serviles, prosternés devant le pouvoir royal et en rébellion ouverte contre le pape, elle méritera sans doute les éloges du libéralisme moderne. L'impartiale histoire ne se prête point à ces lâches complaisances. Henri I tout roi qu'il fut n'avait pas le droit

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! Durand. Troarnens. De corpor. et sang. Christi; Pair. Lat. Tom. CXLIX, col. 1423 Discessum est ea conditione ut nisi resipisceret ejusmodi pcrversitutis auctor cum sequacibus suis, ab omni exercitu Francorum prseeuntibus ciericis cum ecctesiastico apparatu instanter qussiti, ubicumque convertissent eo usque ebsiderentur, donec aut consentirent çatlwlkx fidei uut morlis panas luiiuri tajjerculw.

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de convoquer un synode pour juger un hérésiarque condamné solennellement en concile par un pape. Les évêques du synode de Paris n'avaient pas le droit d'instruire à nouveau une cause définitivement tranchée par le siège apostolique. Le roi et les évêques faisaient une besogne schismatique. Ils terminèrent par la violence une œuvre commencée par la violation des saintes lois de l'Église. Quand les canons défendent aux clercs de porter les armes, le concile de Paris stipulait que les clercs devaient se mettre à la tête des armées et poursuivre en personne les nouveaux hérétiques. Ainsi qu'on pouvait le prévoir, ces mesures plus violentes que sages n'eurent aucun succès. Il fallut revenir aux moyens canoniques et recourir à l'autorité du saint-siége dont on avait si témérairement voulu se passer.


   78. Trois ans plus tard, un légitime concile fut indiqué à Tours il devait être présidé par les légats du pape et Bérenger promit de s'y rendre. On ne connaissait jusqu'en ces dernières années le concile de Tours que par deux textes peu explicites, l'un de Lanfranc, l'autre de Guitmond d'Aversa. Le premier s'adressant à Bérenger lui tenait ce langage : «Le saint pape Léon dans tous les conciles qui suivirent celui de Verceil, tant ceux qu'il présida en personne que ceux dont il coufia la présidence à ses légats, a toujours maintenu la condamnation du livre de Scot Erigène et de vos propres erreurs contre la présence réelle. Il en fut de même de son successeur Victor II de bienheureuse mémoire. Toutes ses décisions synodales ou autres confirmèrent cette doctrine. Enfin au concile de Tours où présidèrent ses légats, on vous donna pleine liberté d'exposer votre système et de le soutenir. Mais vous n'eûtes point ce courage ; confessant votre erreur, vous fites avec serment profession d'embrasser dès lors la foi générale de l'Église, et plus tard au concile de Rome sous le pape Nicolas vous avez encore renouvelé ce serment solennel3. » Guitmond d'Aversa se borne également à une simple mention du concile de Tours. Voici ses termes: « L'Église catholique a succédé aux grands empires des Mèdes et

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1. Lanfranc. De corp. et sang. Domini. Pair. Lat. T. Cf.. col. 413

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des Perses, des Grecs et des Romains. Elle a le gouvernement universel des âmes. Le palais des Césars de Rome est devenu la maison du Sauveur. C'est la sainte église romaine qui par l'organe du bienheureux pape Léon IX a de nos jours frappé de condamnation dès leur début les erreurs de Bérenger. Le seigneur Grégoire VII alors archidiacre du siège de Rome, dans un concile tenu à Tours sous sa présidence, exposa avec tant de force la vérité dogmatique que l'hérésiarque lui-même en demeura convaincu. Bérenger lui remit une rétractation complète, signée de sa main et confirmée par un serment solennel 1. » Ces deux mentions incidentes ne permettaient pas de douter de l'existence du concile de Tours présidé sous le roi Henri I par le grand archidiacre Hildebrand, le futur Grégoire VII. Mais la date de cette assemblée restait indécise. L’abbé Mansi et tous les autres historiens ecclésiastiques la plaçaient en 1039 sous le pontificat de Victor II ; c'est là en effet ce qui paraissait résulter du texte de Lanfranc. Depuis qu'en 1834 le docteur allemand Vischer a retrouvé le livre si longtemps inconnu de Bérenger de sacra Cœna, nous sommes en mesure de fixer ce point chronologique.


   70. Le concile de Tours s'ouvrit au mois d'avril 1034, quelques jours seulement avant la mort de saint Léon IX. Voici en effet comment Bérenger, heureux de trouver Lanfranc son redoutable adversaire en défaut sur une date, lui répond dans le de sacra Caena : « Vous laissez croire que le synode de Tours fut présidé par les légats de Victor II ; cela est faux. Jamais je n'eus à m'expliquer devant aucun des légats de ce pape; jamais entre lui et moi soit directement soit par l'intermédiaire de légats la question de l'eucharistie ne fut agitée. Ce que je dis là, Hildebrand qui vit encore peut l'attester. Voici ce qui eut lieu à Tours; je tiens, dussé-je être un peu long, à raconter publiquement ici ces détails qui ne furent alors connus que d'un très petit nombre de personnes. Ce ne fut point sous le pontificat de Victor II mais sous celui de Léon IX

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1 GuitmunJ. Àversan. De eorpor. et sang. Domin. veritate in eucharistia, l.ib. III; Pair. Lat. Tom. CXL1X, col. 14S7. Cf. Labbe Concil. Tom. IX. col. lOSt.

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qu'Hildebrand vint à Tours en qualité de représentant du saint-siége. Les autres affaires ecclésiastiques qu'il avait mission de traiter étaient beaucoup plus importantes que la mienne. Comme il se rendait parfaitement compte de la situation, il me conseilla tout d'abord d'aller directement trouver le pape, dont l'autorité eût fait taire les jalousies conjurées contre moi et calmé l'agitation des âmes simples. Il fallait cependant prévoir le cas où les évêques qui allaient se réunir à Tours prenant l'initiative demanderaient à entamer une discussion sur l'eucharistie. Hildebrand avait dans cette hypothèse apporté une foule d'ouvrages dont les textes relatifs à la question étaient marqués d'avance. On devait les présenter aux pères s'ils introduisaient eux-mêmes cette controverse. Si au contraire ils préféraient s'occuper des autres points soumis à leurs délibérations sans me mettre en cause, il fut convenu qu'immédiatement après le concile je suivrais Hildebrand à Rome. Après ces arrangements préliminaires le concile s'ouvrit. Un certain, nombre de pères, entre autres le métropolitain de Tours (Barthélémy 1), l'évêque d'Orléans (Isambard de Broyés) et celui d'Auxerre (Geoffroy de Champ-Allemand) évoquèrent ma cause, se déclarant prêts à discuter avec moi sur le dogme eucharistique. Je fus donc introduit près de ces trois évêques et les premières paroles qu'ils m'adressèrent furent un reproche injurieux sur mon obstination qui les forçait à laisser de côté les plus importantes affaires de l'Église pour s'occuper de ma personne. Quelle faute ai-je donc commise? leur demandai-je. — Vous enseignez, répondirent-ils, qu'après la consécration sacramentelle le pain et le vin de l'eucharistie restent ce qu'ils étaient auparavant et ne se distinguent pas d'un aliment et d'un breuvage ordinaire. — Leur demandant, alors de produire des preuves juridiques de cette accusation, ils en appelèrent à la rumeur publique et au bruit général. Au surplus, ajoutèrent-ils, exposez vous-même votre doctrine sur ce point. — Rassurez-vous, leur répondis-je. Je crois et enseigne que le pain et le vin après la consécration sacramentelle sont vraiment le corps et le sang du Christ. — Dès que j'eus prononcé ces paroles ils m'introduisirent dans l'église de Saint-Maurice où se tenait le

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p218 PONTIFICAT   DE   SA1XT  LÉON   IX   ^tOi*J-10i>4).


concile et m'invitèrent à répéter devant tous les pères ma déclaration, ce que je fis sans difficulté. Plusieurs des assistants s'écrièrent que ma profession de foi n'était pas sincère et qu'au fond je pensais le contraire de ce qu'exprimait ma parole. En conséquence, on m'intima l'ordre de confirmer la déclaration par un serment solennel. C'était une prétention exorbitante. Dès qu'il ne se présentait contre moi aucun accusateur juridique, on n'avait pas le droit d'exiger un pareil serment. Toutefois pour apaiser l'effervescence du peuple soulevé par mes ennemis, je cédai aux conseils de l'évêque d'Angers et de l'abbé de Saint-Aubert de Cambrai. J'écrivis donc et signai sous la foi du serment une formule ainsi conçue : « Je crois du fond du cœur, comme je le dis et professe de vive voix, que le pain et le vin eucharistiques après la consécration sont le corps et le sang du Christ. » Hildebrand, le légat de Home, heureux de cette solution qui mettait fin à toute discussion tumultueuse, put alors terminer les autres affaires qui l'avaient amené à Tours. De mon côté, je me faisais une joie de l'acompagner en Italie et d'être présenté par lui à Léon IX. J'espérais pouvoir, suivant ma promesse, donner à ce pape pleine satisfaction tant au sujet du sacrement d'eucharistie que sur mon système de l'éminence de la raison individuelle, eminentia rationis, et des droits de l'autorité, immunitas auctoritatis. Mais le concile de Tours n'était pas encore terminé, lorsque survint la nouvelle de la mort de Léon IX ; dès lors mon voyage à Rome devenait inutile, et je n'accompagnai point Hildebrand en Italie 1. » Tel est le récit de Bérenger à propos du concile de Tours, dont il fixe la date d'une manière précise en la rattachant à celle de la mort de Léon IX (19 avril 1054). Pour tout le reste l'hérésiarque confirme, bien que malgré lui, les détails donnés par Lanfranc. II reconnaît avoir écrit, signé et sanctionné sous le sceau du serment une profession de foi catholique au dogme de la présence réelle; il en reproduit la formule. C'était là le point capital. Il est vrai que Bérenger voudrait laisser entendre qu'on ne lui laissa point la liberté de s'expli-

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1. Berengar. De sacra Cuna, odit. Vischer, p. 49 et Ee<|»

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p219 CHAP.   II. >— DERNIÈRES   LUTTES   ET  MORT  DE   LÉON  IX.


quer à son aise. Cependant il déclare que les évêques d'Orléans et d'Auxerre ainsi que le métropolitain de Tours s'étaient mis à sa disposition pour une controverse en règle. Il nous apprend qu'en prévision d'un pareil débat Hildebrand avait apporté de Rome de volumineux ouvrages, c'est-à-dire les divers écrits des saints pères relatifs au dogme de l'eucharistie ; les passages qui devaient être cités avaient été marqués d'avance. De telles précautions ne s'accordent guère avec l'idée préconçue de refuser toute discussion. Enfin les trois évêques qui s'offraient à la soutenir contre lui le reçurent dans une conférence particulière, en dehors même du concile, afin d'entendre de sa bouche l'exposé de son système théologique. Si Bérenger ne jugea point à propos d'engager la controverse, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Le conseil de ses amis l'évêque d'Angers et l'abbé de Saint-Aubert de Cambrai le déterminèrent, dit-il, à éviter tout débat, à ne point affronter la colère du peuple déchaîné contre lui et à signer une profession de foi catholique. A la façon dont il le raconte, on voit que celle rétractation écrite par lui, revêtue de sa signature et confirmée par son serment n'était rien moins que sincère. La honte d'un parjure qui devait être suivi de tant d'autres retombe de tout son poids sur la conscience de l'hérésiarque.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon