Darras tome 23 p. 108
21. « Cependant, continue le chroniqueur, la lutte avait cessé entre le sacerdoce et l'empire: les fureurs schismatiques s'étaient calmées. En Orient Alexis Comnène avait révoqué les édits précédemment portés contre les fidèles du rite latin. Le seigneur pape lui envoya des légats chargés de l'absoudre des censures qu'il avait encourues pour ce fait. Le roi de France Philippe I par une ambassade solennelle reconnut l'obédience du pontife légitime et promit de lui rester fidèle 3. » A la suite des ambassadeurs français les deux évoêques Henri de Soissons et Foulque de Beauvais vinrent à Rome se faire relever de l'irrégularité contractée par suite de leur investiture royale. La notice pontificale nous a déjà fait connaître la mansuétude paternelle du bienheureux pape à leur égard. La lettre suivante adressée à saint Anselme, alors abbé du Bec, est plus explicite ; elle nous fait pénétrer plus intimement dans le secret des tendresses et des sollicitudes pastorales du bienheureux pontife. « Urbain évêque serviteur des serviteurs de Dieu à Anselme vénérable et très-cher abbé, salut et bénédiction apostolique. — Vos vertus et votre science vraiment privilégiées nous sont connues. Elles nous ont déterminé à user d'indulgence pour ce qu'il y eut d'anticanonique dans la promotion de l'évêque de Beauvais votre ancien disciple. Malgré sa résistance nous lui avons enjoint de reprendre la charge épiscopale, dans la confiance que vous l'aideriez à en porter le poids. Nous vous le recommandons avec instance: soyez pour ce fils spirituel un appui, un guide, un correcteur, un consulteur vigilant. Comme il vous sera impossible d'être sans cesse à ses côtés, déléguez un de vos religieux, parmi les plus vertueux et les plus capables, qui puisse le diriger dans la réforme des abus et dans la voie du
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1. Epist.,
xvi, col. 299.
2. Bernold., Chronic, col. 1401.
3. Id., ibid.
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progrès spirituel. Quant à vous, la sainte église romaine dont vous êtes un fils si éminent attend de votre concours des services en rapport avec la supériorité de votre génie. Je vous mande par l'évêque de Beauvais et par notre cher fils le diacre Roger les affaires que vous aurez à traiter sur-le-champ. J'aurais souhaité retenir ici le frère Jean, votre disciple. Il est d'origine romaine et la sainte Eglise aurait droit de se plaindre que vous l'ayez privée d'un tel sujet, en lui donnant l'habit monastique et en l'élevant à une dignité supérieure (probablement celle de prieur). Toutefois à la requête de l'évêque de Beauvais, nous lui avons permis de retourner près de vous, mais à la condition que dans un an vous nous le renverrez, ou mieux encore, que vous nous l'amènerez vous-même à Rome, lui et tout autre de vos religieux que vous croirez capable d'être employé utilement au service de l'Église. Aussitôt que vous en trouverez la possibilité ne manquez pas de venir en personne visiter le siège apostolique, où votre présence est si vivement désirée. On nous apporte la nouvelle que notre sous-diacre Hubert vient de mourir dans votre abbaye. Comme il avait été chargé par Grégoire VII, notre seigneur et prédécesseur de sainte mémoire, d'une légation dans la Grande-Bretagne, il a dû rapporter de ce pays les sommes offertes pour le denier de saint Pierre. Si elles sont entre vos mains, faites-nous les parvenir le plus promptement possible. Elles serviront à pourvoir aux nécessités pressantes de la sainte Eglise1.
22. La réponse d'Anselme au bienheureux pape fut digne de la sainteté de l'un et de l'autre. Ce fut l'évêque de Beauvais qui la porta lui-même à Rome, où les événements le forcèrent bientôt de retourner. « Quelles actions de grâces pourraient exprimer, dit Anselme, ma reconnaissance pour votre celsitude, qui a daigné honorer mon néant de lettres si bienveillantes et réjouir mon cœur par la bénédiction apostolique! Vos tribulations et celles de l'église romaine sont les nôtres et celles de tous les fidèles catholiques dans l'univers entier. Nous ne cessons de prier le Seigneur afin qu'il «adoucisse l'amertume des jours mauvais, jusqu'à ce que la fosse du pécheur
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1. B. Urbaa. II, Epist. ixvm, col. 305.
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soit creusée1. » Nous avons la certitude qu'il le fera, bien que les délais paraissent longs à notre impatience ; car il n'abandonnera point son héritage 2. » qui est l'Église, « et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle3. » Notre très-cher évêque de Beauvais est contraint de recourir de nouveau à votre sainteté ; il vous en donnera plus amplement de vive voix les motifs. Il subit en ce moment « persécution pour la justice4. » Les chanoines et les prêtres de son diocèse, à très-peu d'exceptions près, soulèvent contre lui la haine des laïques; ils le vouent, lui et ses défenseurs, à l'exécration du peuple et des grands. Le tout parce qu'obéissant ponctuellement aux instructions de votre sainteté, l'évêque impose à ces chanoines et prêtres indignes l'obligation de se séparer de leurs femmes ; parce qu'il refuse d'ordonner leurs enfants ; parce qu'il interdit la transmission héréditaire des bénéfices ecclésiastiques aux fils des clérogames. Les seigneurs laïques auxquels il veut arracher les biens de l'église dont ils se sont injustement emparés ne lui font pas une guerre moins acharnée. Je vous supplie donc, comme un humble serviteur supplie un bon maître, d'appuyer par votre autorité apostolique ses généreux efforts. Des lettres de recommandation adressées par votre sainteté à l'archevêque et aux suffragants de Reims, au clergé et aux citoyens de Beauvais, seraient, je crois, nécessaires afin de changer en auxiliaires utiles des personnages qui jusqu'ici se sont montrés hostiles à l'évêque. Les frères de notre congrégation, vos fils et serviteurs, prient chaque jour avec moi pour votre paternité ; ils désirent que je les recommande à vos prières et à votre bénédiction5. »
23. Telle était la situation désastreuse créée à la sainte Eglise de Dieu par les investitures royales. La doctrine du césarisme substituée à celle de Jésus-Christ répandait ainsi la corruption sur le monde. Partout les résultats étaient les mêmes. Le 6 juillet 1089 Urbain II datait de
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1. Psalm. XCIII, 13.
2. 2 Psalm. XCIII, 14.
3. Matth. XVI, 18.
4. Malth. V, 10.
5. i S. Anselm. Cantuar., Epist. xxxm ; Pair. lat. t. CLYI1I, col. 1184.
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Rome un diplôme pontifical qui rétablissait l'église et la cité de Velletri dans la jouissance des biens, droits et privilèges qui leur avaient été enlevés par l'antipape et ses partisans. « Nous ne voulons point énumérer, bien-aimés frères, disait le pontife, tous les attentats perpétrés avec une cruauté féroce par l'hérésiarque Wibert, l'envahisseur du siège apostolique, et par les apostolats qui se sont faits comme lui les tyrans de l'église et les suppôts de l'enfer. Vous ne les connaissez que trop, puisque vous en avez été si souvent victimes. Mais nous confiant en la miséricorde de Dieu qui n'abandonne jamais les siens, nous triompherons de toutes les attaques de l'ennemi par votre secours et celui des autres fils de la sainte Église. Nos envoyés le prêtre Rainier, Formosus notre dapifer (maître d'hôtel) et Fornix notre emissarius (secrétaire) chargés de vous remettre cette lettre vous diront quelles luttes victorieuses nos fidèles d'Allemagne ont soutenues, et comment nous nous préparons nous-même, pour l'utilité de la sainte Épouse du Christ, à faire le voyage d'outre les monts. Avant de l'entreprendre nous avons voulu vous donner un gage de notre paternelle sollicitude, à vous qui avez souffert pour la cause de Jésus-Christ l'outrage, la flagellation, les chaînes et tous les genres de mort. Par notre autorité apostolique, avec l'assentiment de la noblesse romaine, nous confirmons les clercs et les laïques de votre cité dans leurs droits, biens et privilèges, tels qu'ils existaient avant la persécution, sous les charges et obligations consacrées par l'usage immémorial, savoir le contingent militaire (kostem) pour la défense de la Campanie et du littoral, une taxe en nature équivalant à la consommation d'un seul jour par chaque famille, unius comestionis dispendium, enfin l'entretien du parlamentum (municipe). Nous ordonnons que sans opposition aucune vous soyez rétablis dans vos domaines territoriaux, champs, pâturages, bois, montagnes, collines, plaines et étangs, selon les antiques privilèges de votre cité à nous parfaitement connus. Demeurez en paisibles possesseurs à jamais, avec l'aide de Dieu et sous le patronage du siège apostolique. — Donné à Rome le VIII des ides de juillet, l'an de l'incarnation du Seigneur 1089, par les mains de Jean cardinal et chancelier de la sainte église romaine 1. »
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1. B. Urhan. II, Epist. m, t. CLI, col. 304.
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24. Ce document d'administration temporelle est intéressant au point de vue de l'histoire des états du saint-siége. Il prouve à quel point la domination des papes était douce et paternelle ; il atteste que la constitution des municipes ou communes, dont l'établiss ment dans le reste de l'Europe et particulièrement en France fut si laborieux et si tardif, était depuis les temps les plus anciens en vigueur dans les cités de l'état pontifical. Le projet annoncé par Urbain II d'entreprendre un voyage au-delà des monts pour l'utilité « de la sainte Épouse du Christ » se rattachait aux espérances d'une réconciliation prochaine de Henri IV avec le pontife légitime. Après sa défaite de Gleichen, le pseudo-empereur avait pris à ce sujet les engagements les plus solennels. « Les ducs et comtes germains fidèles à saint Pierre, dit Bernold, eurent une entrevue avec le roi pour lui rappeler sa promesse. Ils lui offrirent leur concours et leur appui, s'il consentait à abandonner l'hérésiarque Wibert, à reconnaître l'autorité du pape légitime, à rentrer dans le sein de la communion catholique. Henri ne se montrait pas très-éloigné d'accepter ces conditions ; mais les princes schismatiques et les évêques simoniaques qui formaient son conseil s'y opposèrent. Les évêques surtout, comprenant que l'abandon de l'antipape serait nécessairement suivi de leur propre déposition, déployèrent toutes les ressources de leur crédit et de leur éloquence. Ils finirent par l'emporter et Henri déclara qu'il ne voulait point de réconciliation 1. » La lutte allait donc recommencer plus terrible que jamais. Le pape dut renoncer à son voyage en Germanie. Tout le terrain si péniblement reconquis en Italie et à Rome se trouvait perdu d'un seul coup. Le schisme releva la tête en Lombardie ; l'armée des clérogames, qui s'était prudemment tenue à l'écart tant que la position restait équivoque, s'empressa de nouveau près de l'intrus Wibert. « A Plaisance les schismatiques s'emparèrent, dit Bernold, du vénérable évêque Bonizo, lui crevèrent les yeux, coupèrent son corps en morceaux et traînèrent dans les rues de la ville les membres sanglants de cet illustre martyr (IA juillet 1089) 2. » Ainsi mourut dans un supplice
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1 Bernold, Chronic., col. 1402.
2 Id. ibid. La date exacte du martyre de saint Bonizo nous a été con-
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dont la férocité égale tout ce que la rage des césars païens inventa jamais contre l'Eglise de Jésus-Chrit, l'un des plus intrépides adversaires de la tyrannie sacrilège du césar germain. L'ami et l'apologiste de saint Grégoire VII scella de son sang la doctrine à laquelle il avait consacré sa vie et dont sa mort préparait providentiellement le triomphe. Les dernières paroles qui terminent son livre ad Amicum, dont nous avons reproduit dans leur ordre chronologique presque toutes les pages, sont prophétiques. Elles étaient adressées aux chrétiens lâches et tièdes qui parlaient de compromis, prétendant qu'une résistance armée à la tyrannie de Henri IV et aux fureurs des schismatiques était absolument contraire au véritable esprit de l'Eglise. Après avoir rappelé à ce sujet les précédents historiques les plus incontestables, saint Hilaire de Poitiers armant le bras de Clovis contre les Ariens, saint Augustin celui du gouverneur de Carthage Contre les Circoncellions, saint Ambroise luttant contre l'impératrice Justine, saint Grégoire le Grand défendant la ville de Rome contre les Lombards, Bonizo ajoute : «Pour ne parler que de faits contemporains, accomplis sous nos yeux, n'avons-nous pas vu le pape Léon IX combattre les Normands ? et pourtant le Seigneur a couronné de gloire Léon IX ; des miracles sans nombre s'opèrent sur son tombeau. Le chevalier Herlembald de Milan, le préfet de Rome Cencius, ont également tiré le glaive pour la cause de la justice : leur tombe est de même illustrée par la gloire des miracles. Que tous les soldats de Dieu s'arment donc pour la vérité ; qu'ils combattent pour la justice ; qu'ils luttent contre le crime, l'erreur et le schisme ; qu'ils s'inspirent de l'héroïsme de la très-excellente comtesse Mathilde, cette fille du bienheureux Pierre, qui d'un cœur viril, foulant aux pieds tous les intérêts de ce monde, affronte sans cesse la mort plutôt que d'enfreindre la loi de Dieu. L'hérésie qui ravage en ce moment l'Église tombera un jour, j'en
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servée
par l'inscription suivante gravée sur l'urne où ses précieux restes furent
recueillis par les fidèles catholiques qui les transportèrent à
Crémone:
Antistes Bonizo Ckristi pro nomine martyr.
Septima bis Julii hune lux collegit in urna. (Boniz. Vita, Patr. lat., t. CL. col. 788.)
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ai la conviction, sous les coups de cette nouvelle Débora. Le sanglier farouche qui dévaste la vigne du Seigneur sera couché à terre et deviendra une chose immonde, ut stercus terrae1.».
§ V. Conciliabule de l'antipape Clément III à Rome (8 juin (1089.)
23. L'antipape avait été le premier informé du revirement imprévu dont la Germanie venait d'être le théâtre. En quelques jours il rassembla ses partisans ; les évêques schismatiques de Lombardie accoururent à sa voix et l'accompagnèrent à Rome. Dès le 8 juin 1089 2 il s'était remis en possession de la basilique de Saint-Pierre et y présidait un conciliabule auquel ses fauteurs donnèrent le titre pompeux de synode général3. Il y affecta lui-même un langage et une attitude hypocritement apostolique, sans d'ailleurs prendre la peine de faire dresser un procès-verbal des actes de l'assemblée. Le petit nombre des évêques présents et leur simonie manifeste auraient nui dans l'opinion à l'effet de sa parodie sacrilège. Il s'agissait moins d'être fort que de le paraître, il fallait surtout frayer les voies au pseudo-empereur Henri, qui se préparait à une nouvelle expédition en Italie. Tout fut calculé dans ce but. A défaut de procès-verbal officiel, une encyclique adressée à tout l'univers chrétien fut rédigée en synode, au nom de l'antipape, pour notifier urbi et orbi que la sainte Eglise de Dieu était enfin délivrée des erreurs abominables ainsi que de la domination tyrannique des papes intrus tels que Grégoire VII, Victor III et Urbain II. Cet immense bienfait était dû,
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1 Boniz. Ad Amie. lib. IX ; Patr. lat., t. CL, col. 856.
2. Cette date précise a été rétablie par Jaffé, Regesta roman, pontifie, t. I, p. 445.
3 Nous avons déjà dit (Cf. t. XXII de cette Histoire, p. 526, not. 2.) que par une erreur chronologique assez extraordinaire M. Villemain, ou du moins son éditeur posthume, avait antidaté de six ans le conciliabule de Wibert de Ravenne et en avait résumé les opérations sous la date de l'an 1083, époque où Grégoire VIl vivait encore (Cf. Villemain, Hisf. de Greg. VII, t. Il, p. 330). La méprise atteste une précipitation vraiment inexcusable dans l'examen des documents analysés par l'auteur. En effet, comme nous le verrons bientôt l'antipape reproduit in extenso la lettre de convocation par laquelle il citait Urbain II et ses partisans à son propre conciliabule.
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après la miséricorde divine, à la grâce toute puissante de l'empereur Henri IV et à la sollicitude pastorale de l'oint du seigneur Wibert de Ravenne. Voici ce monument de théologie schismatique.
26. « Clément évêque serviteur des serviteurs de Dieu à tous ses frères orthodoxes, archevêques, évêques, abbés, et à tous les ordres de la sainte Église, salut et bénédiction apostolique. — Quelles et combien pestilentes ont été de nos jours les inventions de l'esprit du schisme pour désoler l'Eglise de Dieu ! que de peuples, sans doute en punition de nos péchés, n'a-t-il point infectés de ses erreurs ? votre fraternité ne le sait que trop. Le poison s'est infiltré du chef à tous les membres ; vous en avez constaté les redoutables effets sur les fidèles soumis à votre juridiction ; malgré vos combats et vos généreux efforts, il a pénétré jusqu'à la moelle dans le corps social. En présence de ce péril urgent, pour empêcher la barque de saint Pierre assaillie par tant d'orages d'être entièrement submergée, recourant aux armes dont nos pères ont fait usage pour la défense de la foi chrétienne, nous avons convoqué de diverses provinces les évêques, les abbés et grand nombre d'honorables personnages et quam plures honestos viros, en un synode tenu à Ia basilique de Saint-Pierre. Réunis sous l'inspiration de l’Esprit-Saint, nous avons am- plement discuté les dogmes impies récemment imaginés pour la perversion des âmes, et nous croyons devoir porter à la connaissance de votre fraternité le résultat de nos délibérations, afin qu'avec l'aide de Dieu vous puissiez avec plus d'énergie et de vigilance combattre les nouvelles erreurs. Une clameur unanime s'est élevée tout d'abord contre la monstrueuse présomption des dogmatisants actuels qui enseignent, au mépris de la majesté impériale, que le parjure est un devoir et que les fidèles ont l'obligation de violer les serments faits à l'empereur. Cette erreur fut en effet la racine et le point de départ de tous les désordres et de tous les crimes. Nous avons voulu la traiter à fond, en démontrer les faux principes et les funestes conséquences. Tout d'abord, nous avons improuvé et cassé la sentence d'excommunication portée contre l'empereur. Les saints canons et les lois humaines elles-mêmes nous ont fourni en abondance des textes qui en démontrent péremptoirement la nullité. Mais sans entrer dans un détail qui
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deviendrait infini, il nous a paru suffisant d'établir comme des axiomes indiscutables les trois règles disciplinaires relatives à l'excommunication. Nul ne peut être validement excommunié s'il n'a d'abord été cité dans les formes canoniques, et s'il n'a été entendu dans ses défenses par un tribunal compétent après débat contradictoire. Enfin, s'il s'agit d'un accusé qu'on aurait préalablement dépouillé de ses droits, biens ou prérogatives, il doit d'abord y être réintégré avant de pouvoir être cité et juridiquement entendu. Le concile de Nicée a sanctionné sous forme de canons inviolables les deux premiers axiomes. Voici ses paroles : « Que nul pontife ne soit assez présomptueux pour prononcer une sentence, même sur des faits avérés et constants, sans débat contradictoire. » — « Que les juges ecclésiastiques ne portent point de sentence, même après débat judiciaire, contre un absent. En pareil cas leur sentence serait nulle. » Saint Augustin, au livre De Pœnitentia, déclare de même qu'on ne saurait lancer validement une sentence d'excommunication « si le coupable n'a point été convaincu ou par un aveu volontaire, ou par un jugement contradictoire, devant un tribunal soit ecclésiastique soit laïque. » Saint Augustin dit encore, ce qui d'ailleurs est élémentaire en droit canonique : « Si l'accusé a été avant jugement dépouillé de ses droits ou privilèges, aucune condamnation ne peut l'atteindre tant qu'il n'aura pas d'abord été remis en possession de ces mêmes privilèges ou droits. » Telles sont les autorités canoniques dont les textes irréfragables furent mis sous les yeux des pères de notre synode. Elles prouvent jusqu'à la plus claire évidence l'injustice des sentences portées contre le seigneur empereur. On commença par le dépouiller de toute autorité et prérogative royale, sans aucune espèce de débat contradictoire. Puis on poussa l'audace au point de le frapper d'excommunication, sans qu'il eût été préalablement cité ni entendu. En conséquence, d'après le jugement unanime du synode, nous avons rendu un décret qui flétrit comme ils le méritent de pareils excès, et défend à quelque personne que ce soit d'oser jamais détourner les sujets du service du seigneur empereur ou les détacher de sa communion. Notre décret appuyé sur l'autorité de saint Augustin est ainsi conçu : « Si quelqu'un se parjure en
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violant le serment prêté à son roi et seigneur, si par ruse ou violence il trouble le royaume et entre dans quelque complot contre le souverain, il se rend coupable d'un sacrilège, puisqu'il porte la main sur le christ du Seigneur ; qu'il soit donc anathème. S'il est laïque, qu'il soit privé de la communion toute sa vie à moins qu'il ne fasse une satisfaction suffisante, c'est-à-dire que, déposant les armes, il quitte le siècle pour entrer dans un monastère et y achever ses jours dans la pénitence. S'il est évêque, prêtre ou diacre, qu'il soit publiquement dégradé. » Après cette première et capitale décision, nous avons dû réfuter les erreurs professées par les sectaires au sujet du ministère ecclésiastique et de l'administration des sacrements. Dans leur orgueil blasphématoire et sacrilège ils osent déclarer nul le sacrement du corps et du sang de Notre-Seigneur consacré par d'autres ministres que ceux de leur secte ; ils étendent la même nullité à tous les actes du ministère épiscopal ou sacerdotal, à la confection du saint chrême, à toutes les consécrations, ordinations et bénédictions faites par d'autres que par eux. Le pain descendu du ciel, principe de toute vie, fondement de notre salut, devient suivant eux une souillure ; l'eau du baptême sanctifiée par les priéres sacerdotales, les bénédictions et l'effusion du chrême, loin de régénérer les âmes leur ajoute d'après eux une tache nouvelle, quand ces sacrements sont administrés en dehors de leur secte. Conséquents avec cette doctrine erronée, ils réitèrent les ordinations, les consécrations d'églises, le baptême et la confirmation des enfants, en un mot toutes les cérémonies et administrations de sacrements faites en dehors d'eux. Après avoir longuement examiné ces diverses erreurs, nous les avons condamnées et nous joignons ici les textes des saints pères qui établissent à ce sujet la vérité de notre foi 1.« Suit en effet une colonne de citations empruntées à saint Augustin, à saint Jérôme, aux décrétales des papes, pour établir que les sacrements du baptême et de l'ordre, imprimant un caractère ineffaçable, ne peuvent être réitérés. Les théologiens du conciliabule déplaçaient la question pour se donner l'apparence
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1 Wibert nDtip. Epist. v, Pair, lai., t. CXLV11I, col. 832-834.
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d'un facile triomphe. Jamais ni saint Grégoire VII, ni le bienheureux Victor III, ni leur successeur Urbain II n'avaient mis en doute la validité des sacrements conférés par les schismatiques, mais ils en avaient proclamé l'illicéité ; ils avaient interdit aux fidèles catholiques de les recevoir de la main d'évêques ou de prêtres excommuniés, simoniaques, clérogames. Ils avaient prémuni les âmes rachetées au prix du divin sang contre les profanations et le trafic abominable des sacrements institués par Jésus-Christ. C'était non seulement le droit, mais le devoir le plus strict de leur charge pastorale ; c'était la pratique constante de l'Église et l'exécution du précepte légué par les apôtres : Haereticum hominem devita 1.