Grégoire VII 41

Darras tome 22 p. 155

 

36. Cet incident achevait d'isoler de toute influence considérable le roi excommunié. Les princes avaient informé Grégoire VII de l'époque fixée pour la diète nationale de Tribur, en le priant d'y envoyer des légats apostoliques qui la présideraient en son nom.   

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1.Lambert. Hersfcld., loc. cit., col. 1227.

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p156 PONTIFICAT  DK GRÉGOIRE  VII (1073-10S5).

 

« Le mouvement de retour à l'église romaine est unanime en Germanie, disait alors le pape dans une lettre aux catholiques de Milan. Les ducs et évêques teutons sont déterminés, si le roi ne donne enfin satisfaction, à en élire un autre. Nous leur avons promis notre concours, pourvu que toutes les règles de la justice fussent observées dans une affaire si grave, et nous tiendrons fermement notre promesse1. » Ces paroles authentiques du grand pape réfutent toutes les insinuations des critiques modernes qui prêtent unanimement à Grégoire VII un parti pris d'inflexibilité absolue contre Henri IV. Ni Grégoire VII, ni les princes qui d'après ses instructions écrivirent la lettre de convocation à la diète de Tribur, n'avaient de parti pris de ce genre. Ils étaient disposés à admettre les satisfactions légitimes et sérieuses du roi sincèrement repentant. Le pape choisit pour légats en cette circonstance solennelle le patriarche d'Aquilée Sigéard, et l'évêque de Passaw saint Altmann. Ce dernier s'était vu depuis quelques mois contraint de quitter sa ville épiscopale et vivait réfugié à Rome, à la suite d'événements que son biographe raconte en ces termes : « Tous les clérogames, tous les adversaires du célibat ecclésiastique avaient dénoncé le saint évêque aux fureurs du roi excommunié. (L'écolâtre schismatique Egilbert ne dut pas s'épargner en cette circonstance 2.) Henri ne demandait pas mieux que de servir leurs vengeances. Comme un autre Hérode affamé de carnage, il vint à Passaw à la tête de ses bandes sanguinaires, bouleversant et saccageant tout. Les prêtres et clercs interdits pour leurs crimes par le saint évêque furent rétablis de vive force dans leurs fonctions. Les religieux du monastère de Saint-Nicolas violemment tirés de leur couvent subirent en place publique le supplice de la flagellation et furent bannis du territoire. Les biens de l'abbaye restèrent la proie des ravisseurs. Chassé lui-même par l'iniquité triomphante, le bienheureux Altmann se rendit au tombeau des apôtres, et vint exposer au pontife Grégoire VII le motif de son voyage et la série des per-

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1.Gregor. VII. Epist. vn, lib. IV, col. 461.

2.Cf. n° 16 de ce présent chapitre.

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sécutions dont il était victime. Après quoi il résigna entre les mains du seigneur pape l'évêché de Passaw. Cette démarche lui était suggérée par un scrupule digne de la sainteté de son âme; il se reprochait en effet comme un crime d'avoir autrefois reçu d'une main laïque l'investiture épiscopale 1. » Bien que le fait remontât à l'an 1066 et à la régence de l'impératrice Agnès, longtemps avant le décret d'abolition des investitures, le pieux évêque attribuait à cette irrégularité tous les malheurs de son église et de sa patrie. On se rappelle que saint Anselme de Lucques avait été contraint par Grégoire VII lui-même, avant le décret de 1075, de se soumettre à l'usage encore en vigueur et de recevoir des mains impures de Henri IV la crosse et l'anneau2. Anselme avait eu depuis le même scrupule que saint Altmann. Il quitta secrètement son évêché, traversa les Alpes et vint à Cluny solliciter de saint Hugues l'habit monastique et la faveur de passer le reste de ses jours dans la pénitence. Il fallut un ordre exprès de Grégoire VII pour rappeler le fugitif sur son siège épiscopal et l'arracher à ses terreurs exagérées 3. Le grand pape agit de même vis-à-vis de saint Altmann, mais celui-ci persistait par humilité à maintenir sa démission. « Or, reprend l'hagiographe, un jour que le seigneur apostolique, au milieu du collège des cardinaux dans la basilique du Sauveur, cherchait à vaincre la résistance du pieux évêque, une colombe s'introduisit dans l'édifice sacré, voltigeant sous les voûtes dont elle fit plusieurs fois le tour. Enfin après mille circuits elle vint doucement se reposer sur la tête de l'humble Altmann, comme si le Saint-Esprit eût voulu dire sous ce vivant emblème : « C'est ici le lieu de mon repos, je m'y fixerai car je l'ai choisi 4. » Tous les assistants émerveillés interprétèrent de la sorte l'incident. Le pape se leva de son trône et vint poser sa mitre pontificale sur la tête d'Altmann en disant: « Non-seulement je vous ordonne

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1 S. Altmann. Passav. Vita; Patr. Lai., tom.CXLVIII, col. 870. 2. Cf. tom. XXI de cette Histoire, chap. v, n° 37. 3. S. Anselm. Lucens. Vita Patr. Loi., tom. CXLVIII, col. 903. 4. Psalm. cïxxi, 14.

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de reprendre votre charge épiscopale, mais je vous choisis pour légat apostolique en Germanie. » Il lui donna ses instructions, le bénit et le fit partir pour l'Allemagne, non sans lui rappeler les paroles évangéliques: «Voici que je vous envoie comme la brebis du Seigneur au milieu des loups 1 . Demeurez ferme dans mon amour2 . » Tel était le saint évêque que Grégoire VII envoyait avec le patriarche d'Aquilée présider en son nom la diète de Tribur. « A ces deux légats, dit Lambert d'Hersfeld, le pape voulut adjoindre un certain nombre de laïques romains, personnages de la plus haute noblesse qui avaient renoncé à toutes les richesses de la terre pour mener une vie de mortification et de pieuses austérités. Ils étaient chargés de faire connaître en Germanie les justes raisons qui avaient motivé la sentence d'ex-communication prononcée contre Henri IV; ils devaient également, s'il y avait lieu, promettre le concours de l'autorité apostolique à l'élection d'un nouveau roi 3. »

 

   37. Ainsi composée, la légation romaine arriva à Tribur, petite cité carlovingienne en deçà du Rhin, où tout se disposait pour l'ouverture de la diète. Le roi excommunié s'était rendu avec le peu qui lui restait de soldats et de courtisans au castrum d'Oppenheim, en face de Tribur, sur la rive droite du fleuve, à quatre lieues de Mayence. Le Rhin faisait la séparation entre le jeune prince et les juges qui allaient prononcer sur son sort. L'archevêque Sigefrid, dans son zèle de nouveau converti d'autant plus ardent qu'il avait plus à se faire pardonner, instruit d'ailleurs par l'aventure de la barque de pêche qui venait de sauver les prisonniers du comte Ébérard, avait eu la précaution de faire conduire à Tribur sur la rive gauche du Rhin tous les navires et bateaux de Mayence afin d'enlever à Henri la possibilité d'un coup de main contre la diète. «Les princes, ducs, évêques et seigneurs des  états allemands arrivèrent en foule, dit Lambert

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1. Matth., x, 16.

2. Jo.»nn., xv, 9.

3. Lambert. Hersfeld., toc. cit., col. 1228.

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d'Hersfeld. Ceux de la Saxe et de la Souabe venaient avec la résolution obstinément arrêtée d'éloigner pour jamais Henri du gouvernemont et de procéder à l'élection d'un nouveau roi. La présence du patriarche d'Aquilée hiérarchiquement le plus considérable des dignitaires ecclésiastiques d'Allemagne et surtout celle du vénérable évêque de Passaw fit une impression immense. Tous révéraient Altmann comme un homme vraiment apostolique, un athlète du Christ déjà illustré par de nombreux miraclesl. » Il avait été, à l'exclusion de son collègue, personnellement délégué pour absoudre des liens de l'anathème tous ceux qui, évêques, clercs ou laïques, l'avaient encouru soit directement par leurs entreprises schismatiques, soit indirectement par leurs rapports avec les excommuniés. Grégoire VII n'avait posé à ces pouvoirs si étendus qu'une seule réserve concernant la personne même du roi, dont l'absolution ne devait être prononcée que par le siège apostolique. En conséquence les deux légats et les nobles romains qui les avaient accompagnés refusèrent toute espèce d'entrevue avec Henri. Ils s'abstinrent également de tout rapport avec les autres excommuniés jusqu'à ce que ceux-ci fussent venus publiquement abjurer le schisme et recevoir des mains d'Altmann avec la pénitence ordinaire l'absolution canonique. Sigefrid de Mayence, son clergé et sa milice, les évêques de Strasbourg, Verdun, Liège, Munster, Utrecht, Spire, Bâle, Constance, Ulm, et avec eux une foule d'abbés, de clercs et de laïques grands et petits furent de la sorte rétablis dans la communion ecclésiastique, mais avec réserve expresse pour les évêques de ne pouvoir reprendre leurs fonctions et leur dignité qu'après s'être fait relever par le pape en personne de la sentence de déposition. Il paraît cependant qu'une exception eut lieu en faveur de Sigefrid de Mayence. Il fut dispensé, sans doute en raison de sa vieillesse, du voyage de Rome. Des mesures analogues furent prises par la légation romaine à l'égard de ceux qui avaient communiqué in oratione,  c'est-à-dire

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1 Cf. S. Altmann. Vit,, loc. cit.. col. 881-883.

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aux offices de l'Église, avec des ministres clérogames ou notoirement simoniaques 1.

 

   38. « Au Jour fixé (16 octoDre 1076), dit Lambert d'Hersfeld, la diète s'ouvrit solennellement sous la présidence des légats. Les conférences se prolongèrent durant sept jours consécutifs, avant qu'on pût se mettre d'accord sur le parti à prendre et sur le moyen de conjurer la ruine imminente de la république chrétienne3. On reprit toute la vie de Henri IV, les scandales et les forfaits dont il avait, à peine adolescent, souillé son nom et la majesté de l'empire; les crimes soit contre les particuliers, soit contre l'État, qui avaient marqué le début de sa majorité; ses complots pour exterminer toute la noblesse du royaume ; le glaive royal remis entre ses mains pour défendre la chrétienté contre les races barbares, toujours tiré contre des sujets innocents; les massacres sans nombre étendus à des populations entières; les églises et les monastères détruits; les biens des serviteurs de Dieu partagés à ses bandes dévastatrices ; les évêchés, les abbayes distribués aux hommes de guerre; les revenus ecclésiastiques, patrimoine sacré des pauvres, employés à la construction des citadelles de la tyrannie; plus de ressources nulle part pour les veuves et les orphelins, plus d'asiles pour les opprimés et les victimes de la calomnie, nul respect pour les lois, nulle discipline dans les mœurs; l'autorité de l'Église anéantie, la dignité de la république chrétienne outragée , tous les droits sacrés et profanes, divins et humains, bouleversés, confondus, foulés aux pieds par la démence d'un seul homme. La conclusion énergiquement soutenue par les Saxons et les Souabes portait que l'unique remède à tant de désastres était de procéder à l'élection d'un autre roi, capable de réprimer la licence effrénée et de porter sur de vaillantes épaules la ruine du monde chancelant3. »

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1. Berthold. Annal., col. 374 et 386 ; Lambert. Hersfeld. loc. cit.

2.M. Villemain traduit cette phrase du chroniqueur par un contre-sens malicieusement cherché : « Pendant sept jours consécutifs, les seigneurs assemblés à Tribur mirent en délibération le parti qu'il fallait prendre pour renverser l'État.» (Hist. de Grég. VII, tom. II, p. 89.)

3. Lambert. Hersfeld., loc. cit. col. 1229., M. Villemain s'empresse de plaider

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p161 CHAP.   II.   —  DIETE  DE   TRIBUR.

 

   0n était autorisé à le faire sur-le-champ, ajoutaient les membres de la diète. « Ils rappelaient en effet, dit Ekkéard d'Urauge, que cité itérativement par deux seigneurs apostoliques (Alexandre II et Grégoire VII) au tribunal du saint-siége pour y donner satis-faction, Henri avait toujours refusé de comparaître. Dès lors la sentence d'excommunication prononcée en dernier lieu contre lui devait sortir tous ses effets, bien que rendue en son absence et sans qu'il eût été entendu personnellement, puisque la contumace, avait été de sa part volontaire autant qu'obstinée 1. » « Or, reprend Lambert d'Hersfeld, chaque jour le roi envoyait de sa villa d'Oppenheim messages sur messages à la diète. Ses envoyés promettaient en son nom le redressement de tous les griefs. « Si Dieu me prête vie, disait-il, j'effacerai le souvenir de mes injustices passées par une conduite pleine de vertus et de bonnes œuvres; je ne prendrai aucune mesure de gouvernement sans le conseil des hommes sages. » Il en vint jusqu'à offrir aux princes d'abandonner entre leurs mains la souveraine puissance et toute l'administration, pourvu qu'on lui laissât seulement le titre et les insignes de la royauté. Que si l'on se défiait de sa parole, et qu'après tant de promesses violées on craignait une nouvelle supercherie, il était prêt à confirmer par les serments les plus solennels et à garantir par tous les otages qu'on voudrait exiger, l'entière et parfaite sincérité de ses dispositions actuelles.»

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ici les circonstances atténuantes en faveur du roi excommunié. « C'était, dit-il,
un torrent de paroles injurieuses et aucune voix ne s'élevait pour la défense de
Henri. On doit remarquer toutefois que parmi tant d'expressions violentes
accumulées contre Henri, les contemporains ne rapportent aucun fait particulier, aucun crime notoire que l'on ait allégué dans l'assemblée de Tribur. »
(Hist. de Grég. VII, tom. II, p. 90.) Volontaires ou non, il y a dans cette appréciation de graves erreurs. Les ambassadeurs de Henri furent entendus à
Tribur. Ils prirent la parole après l'articulation de ce terrible réquisitoire,
mais ils ne nièrent point la parfaite exactitude des griefs : ils se bornèrent à
en promettre la réparation. Les chroniqueurs contemporains qui nous ont
laissé le récit de la diète de Tribur sont Lambert d'Hersfeld et Bruno de
Magdebourg. Ils avaient l'un et l'autre pris soin, au début même de leur
chronique, d'articuler par le menu « les faits particuliers et les crimes notoires» du jeune roi. Lambert d'Hersfeld nous avertit que dans la diète de

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p162  PONTIFICAT DE  GRÉGOIRE  VH   (1073-1085).

 

39. Une pareille attitude de la part du roi et de ses ambassadeurs était un aveu complet de culpabilité. Comme tous les tyrans, Henri se montrait rampant et lâche dans le malheur à proportion de la férocité implacable et de l'orgueil effréné qu'il déployait dans le triomphe. La diète répondit qu'il n'y avait plus au monde un seul moyen pour lui d'attester et d'engager sa foi, après qu'on l'avait vu si souvent promettre à la face de Dieu par les serments les plus sacrés la correction de ses mœurs, et le péril passé, rompre tous ses engagements comme des toiles d'araignée1. «Maintenant que l'anathème l'a retranché pour ses crimes du corps de l'Eglise, et que le pontife romain, en vertu de l'autorité apostolique, nous a relevés de notre serment de fidélité, disaient les princes, nous ne saurions même plus communiquer avec lui sans encourir personnellement l'excommunication. Une trop longue patience n'a fait qu'encourager ses dérèglements ; la république chrétienne est bouleversée, le schisme ravage l'Église, la majesté de l'empire est anéantie, l'autorité des princes méconnue, les mœurs outragées, les lois abolies, et selon l'expression du prophète : « la malédiction, le mensonge, l'homicide, le vol, l'adultère ont débordé ; le «sang a touché le sang2. » L'heure est donc venue de repousser les dernières propositions par lesquelles il cherche à maintenir encore sur nos têtes le glaive de sa tyrannie. Nous sommes fermement résolus à nous choisir un roi selon le cœur de Dieu pour nous guider dans les combats du Seigneur et pour briser l'orgueil

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Tribur tout le détail en fut exposé : Replicabant ab tenero, ut aiunt, ungueomncm vits régis institutionem. Mais ayant déjà reproduit ailleurs ce hideux tableau, il se contente de l'analyse générale qu'on vient de lire. Nous avons (tom. XXI de cette Histoire, chap. iv, § 11) recueilli « ces faits particuliers, ces crimes notoires » énumérés par les contemporains et complaisamment tenus dans l'ombre par les modernes avocats du tyran Henri IV.

' Ekkeard Uraugiens. Chrome, universal.; Patr. Lat., tom. CLIV, col. 947. Uraugia ou Ura, aujourd'hui Herrenaurach, était un monastère bénédictin sous le vocable de Saint-Laurent, a sis milles de Wurtzbourg. Ekkeard en fut le premier abbé, il mourut vers l'an 1129. Sa chronique retrouvée en ces derniers temps par M. Pertz a été publiée dans les Monumenta Germaniae.

1.         Osée, jv, 2,

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superbe des ennemis de la justice, de la vérité et de l'autorité sainte de l'église romaine1. » Telle était la réponse que les ambassadeurs furent chargés de transmettre au roi excommunié. Les guerriers de la Saxe et de la Souabe campés dans la plaine firent éclater à cette nouvelle des transports de joie. Leurs tentes se touchaient, dit Bruno de Magdebourg, et l'on entendait d'un camp ce qui se passait dans l'autre. Lors de la campagne dévastatrice de l'an 1075 en Saxe2, les Souabes avaient suivi l'étendard royal. «Leur glaive était donc encore, suivant l'expression du chroniqueur, tout couvert du sang des Saxons. Mais le passé était oublié ; les ennemis de la veille se donnaient le baiser de paix. Le duc Otto dépouillé de ses états au profit du duc Welf  se jetait dans les bras de ce dernier. Les deux peuples n'en faisaient plus qu'un, et dans l'exaltation de leur amitié soudainement rétablie, les Saxons voulaient qu'on choisît le nouveau roi parmi les Souabes, et les Souabes parmi les Saxons 3. »

 

40. Épouvanté de cette coalition, Henri redoubla d'efforts pour la rompre. « Coup sur coup de nouveaux envoyés, dit Lambert  d'Hersfeld, accoururent de sa part, multipliant les supplications, n'omettant rien de ce qui pouvait apaiser les ressentiments et conjurer le péril. Leur voix se brisait contre un parti pris inflexible. Les choses en vinrent à tel point que de part et d'autre on se préparait à vider la question par les armes. Les Saxons et les Souabes voulaient dès le lendemain monter sur les embarcations amenées par Sigefrid, traverser le Rhin et fondre sur les troupes royales. De son côté, Henri avait appelé tous ses soldats dispersés dans les villages voisins et se tenait à leur tête sur la rive opposée, prêt à engager le combat. Quand l'aube parut, éclairant ces dispositions menaçantes, on put croira que la guerre civile allait se rallumer avec toutes sec horreurs, L'anxiété était générale. « C'en est fait du royaume teutonique, son dernier jour est venu, » disait-on avec

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1.C:. tan.  ZZLg- 02it- r:r-:!r-,2. ;h?p. y .:    .

3.B/an. Iii=d«jï.ïy, f.:':\ Ici,, \0-. C2L7IÏ, col. 550.

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p164 PONTIFICAT  DE   GRÉGOIRE   VII   (1073-1085).

 

l'amertume du désespoir. Au dernier moment, les Souabes et les Saxons cédant enfin à des conseils pacifiques envoyèrent au jeune prince un ultimatum conçu en ces termes : «Bien que Henri n'ait jamais, ni en paix ni en guerre, respecté aucune loi, nous voulons agir légalement vis-à-vis de lui. Ses crimes sont prouvés jusqu'à l'évidence ; ils sont pour tous les yeux plus clairs que la lumière du jour. Cependant nous voulons réserver le jugement définitif au pontife de Rome. Nous prierons le pape de se rendre en personne « pour la prochaine fête de la Purification (2 février 1077) à Augsbourg. Entouré de tous les princes du royaume, il prendra connaissance des faits, entendra les deux parties et prononcera sans appel. Du reste si avant le 28 février date anniversaire de la sentence d'excommunication, Henri ne s'est point fait absoudre, il sera pour jamais déchu de tout droit au trône, les lois nationales fixant à un an et jour le délai d'un prince excommunié pour se faire, sous peine de déchéance irrévocable, relever des censures. S'il veut accepter ces conditions et promettre une obéissance absolue au pontife romain, il devra nous fournir les garanties suivantes : 1° éloigner immédiatement de sa personne tous les excommuniés ; 2° licencier son armée ; 3° se retirer à Spire où il vivra en simple particulier, ne conservant près de lui que l'évêque de Verdun et un personnel de maison tel que les seigneurs de la diète l'auront fixé, sans pouvoir assister aux offices de l'église ni intervenir en quoi que ce soit dans l'administration des affaires, sans déployer aucun appareil royal, sans porter aucun des insignes de la royauté jusqu'à la sentence synodale d'Augsbourg ; 4° rétablir l'évêque de Worms sur son siège épiscopal, faire sortir ses troupes de cette cité dont il a banni l'évêque, les religieux et les prêtres fidèles, pour la transformer en un arsenal de guerre et une caverne de brigands; 5°garantir non-seulement par des serments personnels mais par la remise d'otages en nombre suffisant la sécurité de l'évêque de Worms contre toute tentative de révolte et de conspiration de la part des habitants ; 6° remettre en liberté tous ceux des otages saxons restés encore entre ces mains depuis rassemblée de Gers-tungen ; 7° écrire au pape Grégoire VII afin de lui promettre satis-

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faction et pénitence pour le passé, légitime obéissance pour l'avenir. »—Si une seule de ces conditions était violée, eux-mêmes dégagés de tout reproche, libres de tout engagement, aviseraient au salut de la république chrétienne et de l'état sans même attendre l'arrivée du pontife romain1.

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