Darras tome 15 p. 105
29. Quelques semaines après la mort de saint Germain, Brunehaut était veuve et captive. Jamais révolution ne fut plus soudaine ni plus terrible. Pendant que Chilpéric, enfermé à Tournai, jugeait sa position désespérée et se résignait passivement à la mort, Frédégonde n'abandonnait pas la pensée de triompher de Sigebert. Parmi les rares soldats de sa garde, elle en remarqua deux dont le visage et les discours indiquaient un sentiment profond de sympathie et de dévouement. C'étaient deux jeunes gens nés au pays de Térouanne, francs d'origine. Elle mit en usage, pour gagner leur esprit, toute son adresse et tous les prestiges de son rang. Quand elle crut les avoir en quelque sorte fascinés, elle leur parla d'aller à Vitry assassiner le roi Sigebert. Les jeunes soldats promirent de faire tout ce que la reine leur commanderait. Alors elle donna de sa propre main à chacun d'eux un long couteau à gaîne, ou comme disaient les Francs, un skramasax, dont elle avait, par surcroît de précaution, empoisonné la lame, « Allez, leur dit-elle, et si vous revenez vivants, je vous comblerai d'honneurs, vous et votre postérité. Si vous succombez, je distribuerai pour vous des
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1.Fortunat., Ad clerum Paris., Miscellan., lib. II, cap. xni; Patrol. lat., tom. LXXXVII1, col. 102.
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p106 PONTIFICAT DE SAINT BENOIT I (574-578).
aumônes à tous les lieux saints. » Les deux jeunes gens sortirent de Tournai, prirent la route qui conduisait au domaine royal de Vitry, et se donnant pour déserteurs, obtinrent une audience du roi. Le couteau que chacun d'eux portait à la ceinture n'excita pas le moindre soupçon; c'était une partie du costume germanique. Pendant que le roi les écoutait avec bienveillance, ayant l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, ils tirèrent à la fois leur skramasax et lui en portèrent en même temps deux coups à travers les côtes. Sigebert poussa un cri et tomba mort. A ce cri, le camérier du roi, Haréghisel, et un goth, nommé Sighela, accoururent l'épée à la main, le premier fut tué et le second blessé par les assassins, qui se défendirent avec une sorte de rage extatique. Mais d'autres hommes armés survinrent, et les deux neustriens, assaillis de toutes parts, succombèrent dans une lutte inégale 1. »
30. Chilpéric était vainqueur sans combat. L'armée de Sigebert, privée de chef, se dispersa d'elle-même. Frédégonde et son époux rentrèrent triomphants à Paris. « Or, dit Grégoire de Tours, le surlendemain un paralytique, qui depuis de longues années se tenait sous le portique de l'église de Saint-Vincent, fut soudainement guéri au tombeau de saint Germain 2. » A cette nouvelle, Chilpéric accourut, mêlant ses acclamations aux actions de grâces de la foule. Il se piquait d'un certain talent pour la poésie latine, et composa, sans doute avec l'aide de quelques-uns des clercs de sa cour, une épitaphe qu'il fit graver sur la tombe du thaumaturge3.
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1 Aug. Thierry, Récits mérov., tom. 1, pag. 329. — 2.Greg. Tur., De glor. confess., cap. xc.
3 Voici cette poésie royale, telle qu'Aimoin nous l'a conservée sous ce titre : Epitaphium S. Germani per Chilpericum regem.
Ecclesiœ spéculum, patriœ vigor, ara reorum,
Et paler et medicus, pastor amorque gregis. Germanus, virtute, fide, corde, ore beatus,
Carne tenet tumulum, mentis honore polum. Vir cui dura nihil uoeuerunt fata sepulcri;
Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet. Crcvit adliuc p'itius justus post funcra; nam qui
Fictile vas fueral, gemma superba micat. llujus opem ac meritum mûris data verba loquunlur,
Redditus et cœcis prœdicat ore dies.
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p107 CHAT. II. — SAINT GRÉGOIRE DE TOURS ET FORTUNAT.
Cet hommage à la mémoire d'un saint, que le poète couronné saluait des titres de « miroir de l'Église et de père de la patrie, » ne devait adoucir ni les mœurs de Chilpéric, ni les sauvages passions de Frédégonde. Des crimes nouveaux devaient bientôt surpasser l'horreur des anciens. Le successeur de Germain sur le siège de Paris, le clerc Ragnemodus, fut choisi par le couple royal comme un instrument sur la docilité duquel on pouvait compter. Grégoire de Tours, témoin de ces calamités, interrompait la sanglante histoire qu'il en écrivait alors pour s'écrier : « II m'est odieux d'enregistrer les incidents de ces guerres civiles, qui abaissent à ce point la nation et le royaume des Francs. Les jours d'affliction dont parle le Seigneur ont commencé pour nous : « Le père s'élève contre le fils, le fils contre le père; frère contre frère, parents contre parents 1. » 0 rois, plût à Dieu que, suivant l'exemple de vos ancêtres, vous ne songiez à tirer le fer que contre les nations ennemies! Rappelez-vous les exploits du grand Clovis, dont la valeur a conquis cet empire, votre héritage. Que faites-vous? que cherchez-vous? Quels biens n'avez-vous pas en abondance? Les délices vont toujours croissant dans vos demeures ; le vin, le blé, l'huile remplissent vos celliers; l'or et l'argent s'entassent dans vos coffres. Mais vous avez perdu le seul bien véritable, la grâce de Dieu, sans laquelle il n'est point de paix. Pourquoi l'un prend-il ce qui appartient à l'autre ? Pourquoi cette soif insatiable de ce qui n'est pas à vous? Prenez garde. La discorde et la guerre civile finiront par vous détruire tous, rois et peuples, et l'étranger régnera sur vos débris. Princes de la terre, s'il vous faut absolument des combats, il en est un que l'apôtre vous recommande 2 : le combat de l'esprit contre la chair, des vertus contre les vices. Entamez cette lutte glorieuse. Alors, vraiment libres, vous servirez votre chef le Christ, après avoir été trop longtemps esclaves
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Nunc vir apostolicus, rapiens de carne tropœum, Jure triumphali, confidet arce poli.
(Aimoin, De gest. Franc, lib. III, cap. xvi.)
1 Matth., x, 21. — 2.- Gai., v, 17.
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p108 PONTIFICAT DE SAINT BENOIT I (S74-S78).
du péché, lequel est la racine de tous maux 1.» Tel était le noble langage que l'Église faisait entendre aux rois mérovingiens, pendant qu'elle luttait en Italie contre la barbarie des Lombards, en Orient contre la décadence byzantine, en Arménie contre le cimeterre persan, réagissant partout contre les excès des races nouvelles ou contre la décrépitude des civilisations vieillies.
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1 Greg. Tur., Hist. Franc, lib. V, Prol.; Pair, lat., tom. LXX1, col. 315.