Espagne 13

Darras tome 32 p. 80


§ III. LES MAURES EXPULSES DE GRENADE

 

14. Entre tous les princes de cette époque, il est juste de signaler Ferdinand d'Aragon et sa femme, le grand roi, Isabelle de Castille, pour le zèle infatigable qu'ils déployèrent dans la répression des hérésies. En 1485, toute la sévérité des lois sur la matière était exercée principalement à Tolède contre les néophytes relaps, qui s'étaient replongés dans la superstition musulmane ou judaïque. Toutefois le pape Innocent, même  à cette occasion, fit éclater son

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1    IstiOCEirT. Lib. Brev. ann. 1, pag. 104.

2    bsocEKT. Lib. Brev. anao 1, pag. 204. — Lib. Bull. tom. I, ann. I, sign.
mim. 1918, pag. 465. —
Boet. Hist. Scotor. vin.

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penchant à la  clémence. Beaucoup de  ceux  qu'avait atteints la contagion des doctrines impies désiraient se réconcilier avec l'Eglise ; seulement, comme ils  appartenaient souvent à la plus haute no­blesse, le respect humain les faisait reculer devant l'abjuration pu­blique de leur erreur; le Souverain Pontife leur permit de faire se­crètement cette abjuration,  mais  à  la condition expresse qu'elle aurait lieu en présence du roi et de la reine,  afin que le respect de la majesté royale les tint en garde contre toute rechute dans l'ave­nir1. C'est à Séville  qu'avait d'abord été rétabli le tribunal de l'In­quisition,  quatre  ans  auparavant.   L'exemple de l'Andalousie fut bientôt imité par la Castille. L'Aragon, où l'ancienne Inquisition s'était maintenue, refusa longtemps  d'admettre la nouvelle. Au dé­but, avec une organisation à peine ébauchée, n'ayant pas un code précis, elle tomba dans un excès de  rigorisme. Sixte IV la mitigea, par l'introduction surtout des appels  à Rome.  Le dominicain Tor-quemada, prieur de Ségovie, nommé bientôt Grand-Inquisiteur, en posa les principes, en dressa les règlements avec une sagesse, une équité, une modération qui suffiront  un  jour à réhabiliter sa mé­moire. Des tribunaux de l'Inquisition ne relevaient ni les  Juifs ni les Maures, à moins d'être baptisés. Les relaps en étaient seuls justiciablcs. On les nommait Marranus2 ou Moriscos, suivant leur ori­gine. L'opinion les confondait dans une même hérésie.  Or, les pro­grès en étaient devenus  d'autant plus alarmants qu'elle comptait en assez grand nombre, parmi ses  adeptes, des hommes puissants par leurs  richesses ou par les dignités dont  ils  étaient investis dans l'Etat, et même parfois   dans  l'Eglise. Cette  institution ex­cita chez les hérétiques les craintes les plus vives, au point que les Juifs, extérieurement rattachés  au  catholicisme, se révoltèrent en Aragon. Les esprits remuants de la noblesse se joignirent aux in­surgés, sous le prétexte que le gouvernement de la couronne intro­duisait dans les lois des innovations qui portaient atteinte aux anti-

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1   Innocent. Lib. Brev. sign. num. 1909, pag. 46, 49. — Maman, de reb. Ih's-
f.anic.
xxv, 7.

2   Des érudits font sérieusement dériver ce mot de l'anathème Maran-Atha. L'étymologie me paraît moins scientifique. Les espagnols, dans le langag populaire, appellent marrano l'animal abhorré par les Juifs.

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ques fueros, en ce qu'on ne se contentait pas de dépouiller de leurs biens ceux qui étaient accusés d'hérésie,  et qu'on allait jusqu'à ne point produire de témoignages contre eux. Après avoir, pendant quel­que temps, joué sur les mots au sujet du maintien des fueros, les Cortés d'Aragon envoyèrent des députés à Ferdinand, pour lui demander d'abolir la peine de la confiscation des biens, prononcée contre les hérétiques. Les Juifs néophytes essayèrent d'enlever cette faveur en corrompant à prix d'or des conseillers influents de la Cour de Castille et de la Cour pontificale.  Ils  espéraient, une fois la confis­cation des biens abolie, voir tomber la censure en désuétude. Sûrs de l'appui de plusieurs  Grands, qui  voyaient dans la sévérité des inquisiteurs une menace de servitude  prochaine, et redoutaient la ruine des libertés publiques, ils jurèrent la mort des juges récem­ment institués. Ils avaient la confiance qu'après leur fin tragique, personne n'oserait accepter leur succession. Le complot contre la vie de tous les membres du tribunal suprême ne réussit pas ; mais le censeur apostolique Pierre d'Arbues tomba sous le poignard de ces fanatiques. Le 13 septembre 1483, à l'entrée de la nuit, pendant qu'il priait à genoux au pied de l'autel, il fut percé de coups par les assassins, qui prirent aussitôt la fuite. Les clercs présents dans l'église l'emportèrent baigné dans son sang. Le martyr de la Foi ne survécut que deux jours à ses blessures. Cet odieux forfait souleva d'indignation tout le peuple de Tarragone ; il prit soudain les armes,  et, sans l'intervention de l'archevêque parcou­rant les rues à cheval pour apaiser la fureur publique, les Juifs eus­sent été massacrés tous, innocents et coupables, sans aucune forme de procès. La procédure fut d'ailleurs rapidement menée; le juste châtiment des assassins ne se fît pas attendre.  Leur crime au lieu  d'amener,  comme ils  l'avaient  espéré,  le  renversement  du tribunal de la censure, ne fit  que  contribuer à son affermissement. Les juges furent logés en  sûreté dans  la citadelle d'Algiafar, et les relaps furent poursuivis avec une rigueur nouvelle1. Nous revien­drons sur cet  important sujet de l'Inquisition en Espagne,  quand

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1 Surit. Annal,  xx, 65, loni. IV. .Marian. ïxv, -S. — Archiv. Etctesr Cœsar Auyust. anno 1485.

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sera venu le moment de discuter cette institution politique et reli­gieuse, à rencontre des erreurs, des inventions et des calomnies en­tassées par l'école protestante, puis servilement copiées par les doc­trinaires du philosophisme et de la révolution. En réprimant l'hérésie, le roi Ferdinand et la reine Isabelle s'appliquèrent avec non moins d'ardeur à l'épuralion des mœurs du clergé, par le rétablis­sement de l'ancienne discipline. Ils demandèrent au Pape de faire intervenir en ce sens son autorité souveraine. Innocent se rendit à ce pieux désir avec un empressement d'autant plus grand qu'il savait par expérience quels fruits d'édification on en pouvait attendre. Il avait connu les dangers et les séductions du monde, sans être allé toutefois, quoi qu'en disent les éternels détracteurs des papes, à de criminels égarements, sans avoir donné de scandale. La mort ayant rompu ses légitimes liens et brisé ses illusions passagères, il s'était voué de tout cœur aux études théologiques, aux pieuses médita­tions, au ministère sacerdotal, aux fonctions épiscopales, à la prati­que des vertus qui l'avaient rendu digne de la tiare ; il n'en sentait que mieux l'absolue nécessité d'une pureté de mœurs exemplaires chez les clercs1.

 

10. Cette sollicitude incessante donnée au gouvernement intérieur de leurs Etats, n'empêcha pas Isabelle et Ferdinand de tra­vailler sans relâche à l'accroissement de l'empire de Jésus-Christ. Leurs guerres contre les Maures de Grenade, pour arriver à la com­plète ruine du Mahométisme en Espagne, forment assurément les pages les plus glorieuses de leur règne. En 1433, ils consacrèrent à l'accomplissement de cette grande œuvre une activité comme ils ne l'avaient pas déployée jusque-là. Le roi des Maures, Ali-ben-Hasan, avide de conquêtes, que sa science consommée des choses de la guerre semblait devoir lui rendre faciles, avait allumé le brandon, cause du vaste incendie qui couvrait de ruines, depuis quarante ans, tout le sud de la Péninsule. Violant les traités, il avait emporté le château de Zahata par surprise et fait massacrer tous les chré­tiens de son royaume. Ferdinand, poussé par un ardent désir de ti-

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1. Innocent. Lib. Bre>: anp. 1, pag. 218 ; et Regnst. post. eamd. epïst.

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rer vengeance de cette perfidie, avait sollicité de Sixte IV la con­cession des subsides, que son expédilion nécessitait. Le Pontife s'était empressé de lui concéder le secours de cent mille ducats d'or à prélever sur les revenus ecclésiastiques, et, pour ceux qui pren­draient la croix et le suivraient contre les Maures, la faveur des in­dulgences consacrées en pareil cas. Innocent VIII, à son avènement, ayant retiré ces concessions de son prédécesseur, Ferdinand obtint bientôt qu'il les fit revivre. Ce fut l'ambassadeur François de Rojas qui mena cette importante négociation à bonne fin 1. Pour se mon­trer dignes de ces encouragements du Saint-Siège, les deux rois imprimèrent dès lors un élan irrésistible aux opérations contre les Maures. Aux ides d'avril 1485, l'armée des croisés, réunie à Cordoue, fut passée en revue par les souverains eux-mêmes. Elle était nombreuse et florissante ; l'élite des forces militaires de toute l'Es­pagne chrétienne se trouvait là. Mais Isabelle et Ferdinand s'aper­çurent bientôt qu'au milieu de ce grand concours de guerriers, pour la plupart pauvres, les Grands luttaient entre eux de luxe, de ma­gnificence et de vanité. Ils s'appliquèrent dès lors à ce que ces ri­chesses, au lieu de se dissiper en somptueux festins, en vaines pa­rades, en ornements dispendieux, fussent employés à l'équipement des soldats et à l'acquisition des armes nécessaires, pour arriver à l'écrasement de l'ennemi ; eux-mêmes donnèrent l'exemple de cette utile et noble réforme, qui fut aussitôt imitée par toute la no­blesse2.

 

   17. L'armée se mit en mouvement. On échoua dans une tentative contre Sierrafreda, et l'on prit la  direction de Cartima. Benamaxic fut obligée de se rendre. Cette ville s'étant révoltée peu de temps après, elle fut prise d'assaut et détruite de fond en comble; les principaux citoyens furent pendus et le reste du peuple fut réduit en servitude. Ce désastre ne put terrifier les Maures voisins ; confiants dans l'appui des Gomeritains, que leur fanatisme avait poussés à venir d'Afrique en   Espagne pour combattre au nom de

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1 AElius  Ant.  Nebrisse.ns.   Decnd. 2,  1. I,  cl.      Lnuirs M.Mtni<ers, xx. JIar'an. xxv, l ; et ulii. — Imîole.yt. Lib. Brev. ann. 1, pag. 108. 2.  Nebrissess. Devad. 2, lib. IV, cap. 1. — .Marias, xxyi, 6.

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leur faux Prophète, ils chassèrent, en leur tuant deux de leurs plus vaillants capitaines, Pierre Alarcon et Tellius Aguilar, les croisés de Coiïn, où ceux-ci venaient d'entrer par la brèche. Toutefois, celte ville fut prise ensuite et rasée. Cartima dut à son tour se résigner à se rendre et reçut une garnison chrétienne. Les croisés concentrè­rent alors tous leurs efforts autour d'Arunda, après avoir pris pos­session de tous les défilés environnants. Fatiguée de leurs conti­nuelles attaques, cette place suivit l'exemple de Cartima, le 10 des calendes de juin. La panique se mit parmi les populations voisines, et deux positions importantes du littoral, Casaraboucla et Marbella, allèrent d'elles-mêmes au-devant de l'occupation espagnole. Grenade, sous le coup de la terreur, chassa du trône Albohacem et le remplaça par Muleh-Abohardil, qui signala son début en plongeant une main fratricide dans le sang de son prédécesseur. Les chaleurs de l'été firent suspendre momentanément les opérations. Elles furent reprises au commencement de septembre. Les croisés, sous la conduite du prince de Cabra, essuyèrent d'abord une cruelle défaite ; mais la honte de cet échec fut lavée par une défaite plus grande encore et des pertes réitérées infligées coup sur coup aux Barbares. Avant la fin d'octobre, deux places importantes et des forteresses moindres étaient ajoutées aux conquêtes des chrétiens. Le nom de Ferdinand était devenu la terreur des Maures1. Au mois de février de 1486, Innocent VIII, après avoir remercié Isa­belle et Ferdinand de l'envoi de dix mille ducats d'or, au moment où la guerre contre le roi de Naples avait épuisé ses finances, les félicitait de leurs succès contre les Maures de Grenade, puis les ex­hortait à terminer cette guerre le plus tôt qu'ils pourraient, afin de joindre leurs forces à celles des autres princes chrétiens contre les Turcs. Le Pape généralisait dans sa pensée l'expédition religieuse et nationale. Pour lui, Grenade conquise ouvrait aux soldats de Jésus-Christ le chemin de Constantinople, celui même de Jérusa­lem.

 

18. Un prêtre, Pedro Gonzalès Mendoça, cardinal archevêque de

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1 NEBttiSSENS. Decad. 2, lib. IV, c. 1. —Mariai, xxv, 6, 7; xsvt, 2,3. — Surit.   Musulman.. H, 60, 62.

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Tolède, accompagnait l'armée, l'animait de son  souffle, l'éclairait de ses conseils. Dans cette  inspiration  sacerdotale  revivaient  les glorieuses traditions du passé. Mais, si le Grand Cardinal d'Espagne était l'âme de la croisade, Gonsalve de Cordoue, le Grand capitaine, en était le bras. Il commandait l'aile droite. On le voyait partout où l'action promettait les plus belles charges et les plus imminents périls. Après Isabelle, c'est à lui que reviendra le principal honneur du succès. Le roi et la reine n'avaient rien tant à cœur comme de com­pléter les avantages que leur avait donné la campagne précédente1. L'occasion ne pouvait être mieux choisie : le royaume de Grenade était la proie  de  discordes intestines. Aboul-Hassan et Boabdil se disputaient le trône ; pour en finir, il avait fallu faire deux  parts, donner au premier Alméria et Malaga, et laisser le reste des posses­sions musulmanes au second. Les efforts  des  croisés se portèrent d'abord contre Loxa, qui s'était donnée à Boabdil. Le roi   barbare défendit cette ville avec un rare courage, et provoqua les Chrétiens au combat dans de nombreuses sorties ; mais il eut toujours le des­sous et ne put empêcher les canons espagnols de continuer à battre en brèche les remparts. Les choses en arrivèrent au point qu'il ou­vrit des négociations avec Ferdinand, lui abandonna la possession de la place et reconnut sa défaite en se courbant devant lui. Cette grande victoire des croisés espagnols eut un retentissement immense. Le Pape, informé par les soins d'Isabelle, fit rendre à Dieu de so­lennelles actions de grâce, le dimanche 9 juillet 14862. Ferdinand, laissant Loxa sous la garde d'une forte garnison, aux ordres d'Alva­rez de Luna, porta son  camp au  pied d'Alama, citadelle  réputée imprenable par sa situation même, d'où l'on a la vue de Grenade, qu'elle domine et défend. Les Maures avaient coutume de la sur­nommer le bras droit et l'œil de leur capitale. Le 8 juin Alama s'était  rendue, entraînant la prompte  soumission  des  forteresses voisines, Zagra, Galare, Zagadix et Balnea. Bientôt après, les Croisés campaient devant Moclin, château-fort que l'art, aidé par la Nature,

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1 Insoce^t. Lib. Drev. ann. 2, pa£. 172 et 194.

2.  Surit, ix, 68. — Marias, xiv, 9. — Innocent. Lib. Brev.  ann.  2,  pag. i39, 460. — Borchard. Diar. Ms. Arci. Vatic. pag. 506.

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avait rendu des plus propres à repousser les attaques des ennemis ; il fermait aux chrétiens l'entrée de la campagne et de la huerta de Grenade. Les Maures donnaient à cette position le surnom de bou­clier de leur royaume. Le 17 juin, l'imprenable bouclier passait au pouvoir de Ferdinand par capitulation, et du même coup Colomer, Sierrafreda, plusieurs autres places.

 

19. Dès lors les Croisés purent se répandre dans la plaine de Gre­nade et la nettoyer de tout ce qui tentait de leur opposer quelque résistance. Vingt mille cavaliers, l'élite des guerriers maures, se tenaient enfermés derrière les remparts, épiant l'occasion de livrer bataille aux Espagnols, dès qu'on leur verrait une position défavo­rable. Enfin, la cavalerie des Infidèles fut lancée sur l'arrière-garde des chrétiens. La mêlée devint terrible ; mais les Croisés repous­sèrent victorieusement cette attaque. Après cela, le fer et le feu à la main, ils portèrent le ravage dans toute la campagne environnante. Les défenseurs du Coran étaient abattus, brisés. Ferdinand mit de fortes garnisons dans les places prises, et, pour refaire ses troupes, fit rentrer à Cordoue le reste de son armée. Cette glorieuse cam­pagne n'avait duré que soixante-dix jours1. Aux ides d'avril 1487, le héros espagnol se remit en marche à la tête de douze mille cavaliers et de quarante mille fantassins. Il partit de Cordoue, sans faire connaître à ses lieutenants le point du territoire ennemi qu'il avait résolu d'attaquer tout d'abord. Quelques jours après, les Croisés campaient devant Malaga. Aboul-Hassan envoya sur l'heure son gé­néral Rodoan avec des troupes pour défendre la place; puis il arriva lui-même avec vingt-mille fantassins et mille cavaliers, laissant une armée beaucoup plus considérable contre son rival Boabdil. Les Chrétiens attendirent l'approche de ses troupes, se jetèrent sur elles, les mirent en complète déroute, et le forcèrent lui-même de fuir jusqu'à Grenade, dont les habitants, qui avaient déjà proclamé Boabdil d'un commun accord, refusèrent de le recevoir. Malaga était sur le point de tomber au pouvoir de Ferdinand, lorsque les Gomeritains d'Afrique se jetèrent dans la  citadelle et soutinrent

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1. Sur;t. xx, 58. — Maeian. xxv, P.

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longtemps, avec une héroïque persistance, les attaques des assié­geants. Enfin le 8 août, les habitants de Malaga se rendirent à la condition d'avoir la vie sauve, et bientôt la famine eut raison de la garnison qui défendait la citadelle ; elle fut réduite en servitude. Malaga était pour les Espagnols une conquête de la plus haute im­portance. C'était par ce port qu'étaient arrivés jusqu'à ce jour aux Maures de Grenade les secours de toute sorte de leurs coreligion­naires d'Afrique. Cette insigne victoire eut pour couronnement la prise d'Ossuna, bientôt suivie de celle de Miga 1.

 

20. La campagne de 1489 ne fut pas moins brillante, quoique beaucoup plus laborieuse. Ferdinand était à la tête de douze mille cavaliers et de plus de cinquante mille fantassins, sans compter une grande multitude de guérillas qui suivaient l'année. Cujar ne fit qu'une courte résistance. Quelques jours après commençait le long et fameux siège de Baza, l'une des plus fortes places de l'ennemi. Les Maures la défendirent héroïquement et fatiguèrent les Chrétiens par des sorties fréquentes, sans réussir toutefois à briser leur cons­tance. Le siège se prolongea jusqu'à la fin de novembre. La saison était extrêmement rigoureuse, et la peste venait de se déclarer dans le camp des Croisés. Fallait-il abandonner la partie? Quelques voix hasardèrent timidement la question dans le conseil. Mais Isabelle et Ferdinand ne permirent même pas qu'elle fût discutée ; ils pous­sèrent les opérations avec plus de vigueur. Le 4 décembre, la capitulation était signée, et la ville ouvrait ses portes aux Chré­tiens victorieux. Tabarna et Seron se rendirent sans résistance. Boabdil, toujours en lutte avec son compétiteur, voulant obtenir de Ferdinand des ménagements pour les villes du royaume qui s'étaient mises de son parti, vint se jeter à ses pieds et lui livra les impor­tantes places d'Almeria et de Cuadix, qui, bien défendues, auraient pu longtemps arrêter l'armée chrétienne ! Enfin deux châteaux Al-munevar et Salembina, dans lesquels les rois Maures avaient cou­tume d'enfermer leurs trésors et de faire élever leurs enfants, ne purent soutenir l'élan victorieux  des phalanges  espagnoles ; ils

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1. Scrit. xx, 70, 7i.Maman, xxv, 10. — Ik.nocïst. Lib. sign. uum. 1909, pag. 503. — Ms. Arch. Vatic. sign. num.MH.

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firent leur soumission dans les derniers jours de décembre. Le re­censement de son armée fit connaître à Ferdinand que la prise de Baza lui coûtait vingt mille soldats, dont sept mille tués dans les batailles hors du camp, trois mille morts des suites de blessures re­çues, et le reste emporté par l'épidémie ou les rigueurs de l'hiver. II est vrai de dire que le plus grand nombre de ces derniers appar­tenaient aux troupes irrégulières1. Quand vint l'hiver de 1490, tous les ports dans lesquels des secours de l'Afrique pouvaient arriver aux Maures étaient an pouvoir des Espagnols, qui s'étaient en outre rendus maîtres de toutes les forteresses importantes du royaume de Grenade. Il ne leur restait plus qu'à frapper le dernier coup en s'emparant de Grenade elle-même.

 

21. Ferdinand, pour éviter aux habitants de cette ville les maux d'un siège, leur avait fait demander de la rendre volontairement; mais à cette proposition venait de répondre un dédaigneux refus. On avait même conçu l'espérance d'arrêter le héros espagnol dans ses conquêtes, en lui inspirant la crainte d'une intervention désespérée de toutes les forces musulmanes d'Afrique et d'Asie : le sultan d'Egypte, qui possédait toujours son titre d'Iman, le Caire et Babylone, lui fit alors signifier que, s'il persistait à continuer la guerre contre Grenade, il ferait de son côté massacrer tous les Chrétiens d'Egypte et de Syrie ; qu'il détruirait de fond en comble tous les monuments de leur religion, sans en excepter le Saint-Sépulcre. Ces menaces se brisèrent contre l'inébranlable résolution du libérateur de l'Espagne catholique2. Dès les premiers jours du printemps de 4491, les opérations militaires furent reprises avec vigueur. Isabelle, ayant auprès d'elle ses enfants, restait au château d'Alcala, mais prête à s'élancer sur les traces de son mari pour partager avec lui les dangers comme la gloire. Cinquante mille hommes, l'élite des guerriers espagnols, suivirent leur roi jusque sous les murs de Gre­nade, où la reine ne tarda pas de les rejoindre. Isabelle et Ferdi­nand résolurent de ne quitter ce lieu qu'après  l'entière expulsion

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1 Ldcius Mahin. de reb. IHspanic. xx. — Sdmt. ix, 81. — Maman, xxv, 13 ; et ilii.

2.  Sdrit. Annal. Arag. xx, 63, 85 et 87. — Maman. Reb. HUp. xxv, 13.

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des Infidèles de leur dernier boulevard  dans la Péninsule. Comme ils pressentaient que cette lutte suprême serait de longue durée, ils firent élever, sous les murs de Grenade, une ville neuve, où les Croi­sés pourraient prendre en sûreté leurs quartiers d'hiver ; elle reçut le nom de Santa-Fé. Les travaux de constrution furent rapidement exécutés, grâce au concours des populations voisines, malgré les sorties continuelles faites par les assiégés pour y mettre obstacle. Ces sorties furent toujours victorieusement repoussées, avec pertes énormes du côté des agresseurs. En fin de compte il restait à Boabdil, de ses vingt mille cavaliers d'élite, à peine trois cents. Toutes les villes et places de son royaume étaient perdues, il n'avait plus d'armée, ses communications avec l'Afrique demeuraient interceptées, il était bloqué dans sa capitale avec les derniers débris de son peuple, deux cent mille personnes, incapables de se défendre, et qu'il fallait nour­rir, alors que les approvisionnements étaient près d'être épuisés et qu'on ne pouvait pas en attendre du dehors. Il se résigna. La capi­tulation fut arrêtée aux conditions suivantes : La ville et ses fortifi­cations devait être livrées à Ferdinand ; tous les prisonniers  chré­tiens retenus dans les prisons seraient mis en liberté ; les Maures conserveraient leurs biens, le libre exercice de leur culte, la faculté d'être jugés  selon leurs lois ;  ceux qui désireraient émigrer en Afrique, pourraient librement vendre leurs propriétés et quitter le pays pendant les trois années qui allaient suivre. Un fanatique, qui jouissait d'un crédit considérable auprès de ses coreligionnaires, re­tarda de quelques jours l'exécution  de ce traité. Encore vingt mille hommes se rangèrent dans sa faction ; mais la famine et les autres incommodités de la guerre eurent raison de leur résistance, et les firent consentir à courber la tête sous le joug du vainqueur. Le 2 janvier 1492, après huit mois de siège, la croix brillait au sommet de la plus haute tour de la citadelle. L'Espagne entière faisait partie désormais de l'empire chrétien, après  avoir subi pendant près de huit cents ans la présence et le fardeau de la domination musul­mane1.

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1 Marik-eus Sicol. ix. Scrit. xi, 87 et seq. —Marias. ïïv, 16, !7.

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